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PRATIQUES DU DEUIL, FABRIQUE DE VIE Magali Molinié in Pascal Dreyer, Faut-il faire son deuil ? Autrement | « Mutations » 2009 | pages 24 à 35 ISBN 9782746713222 Article disponible en ligne à l'adresse : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- https://www.cairn.info/faut-il-faire-son-deuil---page-24.htm -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Distribution électronique Cairn.info pour Autrement. © Autrement. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. 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Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t https://www.cairn.info/faut-il-faire-son-deuil---page-24.htm http://www.tcpdf.org PRATIQUES DU DEUIL, FABRIQUE DE VIE Magali Molinié, psychologue clinicienne Un an après le décès de son fils dans un accident de la circulation, sa mère crée une association destinée à venir en aide à d’autres parents endeuillés, à leur faciliter une série de démarches liées au décès d’un enfant, d’un proche. C’est une manière aussi de faire de son fils une figure tutélaire auprès de familles affligées. Quelques semaines après les obsèques d’un professeur estimé, des collègues et amis organisent dans une salle de l’université un hommage au cours duquel ils prendront la parole pour évoquer leur ami disparu, ce qu’il fut pour eux. La mise en commun de ces paroles fait surgir un personnage à la personnalité bien plus grande, riche et variée qu’aucun n’avait pu l’imaginer dans son for intérieur. Trente ans après la mort d’un nourrisson décédé à l’hôpital et dont le corps avait été laissé aux bons soins du service, une famille se retrouve avec quelques amis dans le cimetière du village d’origine du père. Elle va déposer dans le caveau de famille un petit cercueil empli des paroles, des poèmes, des objets chargés d’affection que chacun (parents, frères et sœurs, amis) a souhaité y joindre. Cette cérémonie met fin à une longue errance de l’enfant défunt qui a pétrifié la famille dans un deuil infini. Un an après le décès de son conjoint, une femme organise une cérémonie avec la famille de celui-ci pour déposer l’urne cinéraire dans le caveau familial. À la suite d’un violent conflit concernant la destina- tion des cendres – elles avaient été réparties en plusieurs pots et distri- buées aux membres de la famille –, l’urne principale était restée 24 • FAUT-IL FAIRE SON DEUIL ? D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t jusqu’alors dans sa chambre, avec les cendres restantes. Devant l’impos- sibilité de reconstituer le contenu initial de l’urne en rassemblant les cendres partagées, cette femme a choisi de disperser le contenu de l’urne en mer, au cours d’une première cérémonie avec les amis du défunt, avant de déposer l’urne dans le caveau familial. C’est une manière d’enterrer le conflit en même temps que le défunt. Sa veuve peut enfin se laisser gagner par la tristesse, là où elle était jusqu’alors envahie par la rage 1. Quel point commun entre ces situations ? Elles ont toutes à voir avec quelque chose que nous nommons « deuil ». Mais qu’est-ce au juste que le deuil ? Cette expérience que chacun d’entre nous traverse au cours de sa vie, qui est au cœur de tant de témoignages littéraires bou- leversants, est-elle susceptible d’être correctement décrite par des tra- vaux savants ? La psychologie, l’anthropologie et l’histoire sont les trois grandes disciplines à l’aide desquelles nous mènerons l’enquête. Du deuil au « travail du deuil » Nous sommes accoutumés à l’idée que, dans le deuil, il y aurait un tra- vail à accomplir : une activité solitaire, « dans la tête », pour se résigner à la réalité de la perte de l’être aimé et surmonter la douleur qui lui est liée. C’est à Freud que nous devons ce modèle psychologique du deuil dont il propose une description devenue canonique dans un écrit de 1915 intitulé « Deuil et mélancolie 2 ». Freud y décrit comment, au décès de l’être aimé, nous sommes submergés par des sentiments de tristesse, incapables de nous intéresser au monde, envahis par les souvenirs très intenses qui nous lient au disparu et par le rappel des attentes et des espoirs que nous mettions en lui : c’est le « travail du deuil ». Ce travail, Freud le pense inauguré par ce qu’il nomme l’« épreuve de réalité », c’est-à-dire l’ensemble des signes qui indiquent que le mort est bien mort, la vue de sa dépouille, par exemple. Très progressivement, ce tra- vail du deuil doit aboutir à ce que le survivant dénoue tous les liens qui 1. Ce cas fait l’objet d’une analyse détaillée dans l’article de Magali Molinié, « Logiques du deuil et construction du sens : un abord clinique », Pratiques psy- chologiques, vol. 14, no 4, 2008, p. 461-469. 2. Sigmund Freud, « Deuil et mélancolie », in Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1968. PRATIQUES DU DEUIL, FABRIQUE DE VIE • 25 D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t l’attachaient au disparu et se retrouve libre d’investir de nouveaux objets d’amour, bien vivants. En quelques décennies, après la Seconde Guerre mondiale, cette conception s’impose et se diffuse dans l’ensemble du corps social, jusqu’à devenir une sorte de norme que beaucoup d’entre nous ont intériorisée et à partir de laquelle ils s’évaluent. Une jeune femme me disait encore récemment : « J’ai perdu mon père, il y a cinq ans, et je crois que je n’ai pas encore complètement fait mon deuil. » Si ce res- senti ne recoupe pas exactement les éléments que retiendrait un psy- chologue pour caractériser un deuil compliqué, il peut bien constituer le point à partir duquel s’inaugurera une demande de prise en charge psychologique. À vrai dire, dans le champ de la psychologie, la notion de « travail du deuil » a été critiquée parce qu’elle laissait dans l’ombre bien des aspects du deuil. Freud souhaitait en fait écrire un texte psychanalytique sur cette dépression très grave qu’on appelle mélancolie. S’appuyant sur le deuil comme modèle « normal » de la mélancolie, il a introduit ce faisant un lien entre deuil et dépression qui n’est pas toujours aussi systématique. Autre lien problématique : celui tracé entre la tristesse de l’endeuillé et cette tristesse pathologique du mélancolique que l’on nomme « douleur morale ». Parcequ’il cherche à éclairer cette dernière, Freud est conduit à insister sur tout ce qui fait mal – la perte, le néces- saire détachement des liens –, alors qu’il sait, pour avoir lu les anthro- pologues, que dans bien des parties du monde, si certaines pratiques funéraires visent à séparer les vivants et les morts, d’autres s’attachent à maintenir des liens avec les défunts. Mais il faudrait, pour rendre compte de ces pratiques de maintien du lien, pouvoir penser la question de l’au-delà et de ce qu’y deviennent les défunts. Si cela reste possible pour les anthropologues qui étudient les cultures lointaines et leurs sys- tèmes de croyances, cela est moins aisé pour un savant comme Freud qui cherche à explorer la psyché de ses contemporains à partir de modèles scientifiques empruntés à la médecine. Les au-delà du deuil Pourquoi Freud ne dit-il rien de ces liens, de ces relations que nous entretenons malgré tout avec les défunts, en pensée mais aussi dans nos pratiques ? Il y a là un mystère qu’il s’agit d’éclaircir. 26 • FAUT-IL FAIRE SON DEUIL ? D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la médecine cherche à expli- quer les maladies, y compris les maladies mentales, par des causes natu- relles et non plus surnaturelles et à fournir des explications rationnelles à des phénomènes habituellement qualifiés d’irrationnels. Pendant plu- sieurs décennies, aux alentours des années 1880, les psychologues les plus éminents s’interrogent sur l’existence de la télépathie, sur la nature des apparitions fantomatiques, sur les pouvoirs des médiums spirites. Ils cherchent à faire entrer ces phénomènes dans le champ des études expérimentales. Ayant un temps travaillé de concert avec les spirites sur ces recherches, ils rompent avec eux lors du cinquième congrès inter- national de psychologie qui se tient à Rome en avril 1905. « [...] les racontars spirites et les croyances métaphysiques ou métapsychiques n’ont rien à faire avec les sciences, pas plus que la politique ou la reli- gion », écrit ainsi Henri Piéron peu de temps après 3. Sur le plan politique, les années 1880 sont aussi celles des grandes batailles anticléricales qui donneront naissance aux diverses lois sur la laïcité. Elles concernent les cimetières (on supprime les carrés confes- sionnels et les symboles religieux en 1881), la liberté des funérailles (on autorise la crémation en 1887) et, enfin, la séparation de l’Église et de l’État (en 1905). Les grands savants de l’époque, comme Charcot et le jeune Freud, partagent à la fois les idéaux scientifiques de leurs pairs, calqués sur le modèle des sciences de la nature, et des idéaux politiques anticléricaux. Freud considère ainsi la religion comme un vestige de croyances infantiles dont l’homme adulte doit être débar- rassé. Sa pensée ne fait pas place à la question de l’au-delà, sinon à le considérer comme une croyance relevant de l’enfance ou des primitifs 4 et devant être un jour rejetée 5. Il s’affiche comme un agnostique, en rupture avec les traditions religieuses de ses ancêtres, ce qu’il affirmera avec fermeté à l’occasion des obsèques de son père : il organisera des obsèques civiles en s’opposant à sa famille qui souhaitait des funé- railles religieuses. Penser le maintien du lien avec les défunts dans le champ des sciences humaines soulève dès lors quelques difficultés. En premier lieu, 3. Françoise Parot, « Le bannissement des esprits. Naissance d’une frontière ins- titutionnelle entre spiritisme et psychologie », Revue de synthèse, IV S, no 3-4, juillet-décembre 1994, p. 417-443. 4. S. Freud, Totem et Tabou. Quelques concordances entre la vie psychique des sau- vages et celle des névrosés, Paris, Gallimard, 1993. 5. S. Freud, L’Avenir d’une illusion, Paris, Presses universitaires de France, 1971. PRATIQUES DU DEUIL, FABRIQUE DE VIE • 27 D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t le risque de franchir la frontière qu’ont construite les psychologues pour se situer du côté de la science, contre les spirites, qu’ils rejettent du côté de la croyance. En second lieu, penser les au-delà religieux dans lesquels les défunts sont censés séjourner ramènerait au centre du débat la ques- tion de la religion dont on veut justement se débarrasser, au nom de la lutte contre l’obscurantisme et la crédulité. Les médecins du XIXe siècle s’intéressent au mort essentiellement sous la forme du cadavre. Confor- mément à leurs idéaux agnostiques, ils considèrent la mort comme l’étape ultime, la fin de l’individu et donc la fin de tout. Après la vie, il n’y a que le néant et non plus les au-delà religieux. Voici le cadre de référence dans lequel s’épanouissent les proposi- tions freudiennes. Il existe un appareil psychique ; le deuil est un travail interne à cet appareil ; les morts n’existent que sous la forme de fan- tasme, de souvenirs ; il n’y a d’au-delà qu’intrapsychique. Ces proposi- tions sont liées à une conception (savante) de la personne comme seule entité vivante, et non pas la lignée, par exemple, comme dans certaines sociétés 6, à une théorie des émotions, héritée de Darwin, qui fait de celles-ci des phénomènes naturels, situés dans la personne et non pas des résultats d’une série d’interactions sociales 7. Du nouveau dans le deuil Dans les années 1960, John Bowlby a fait évoluer le modèle freudien tout en restant dans un cadre psychologique. Pour lui, avant qu’appa- raisse la tristesse, c’est l’anxiété de séparation qui domine le deuil en raison des liens d’attachement qui s’étaient construits avec le défunt. Nombre de comportements de l’endeuillé (colère, protestations notam- ment) s’expliquent par la volonté de maintenir ces liens et la révolte à l’égard de tous ceux qui veulent l’obliger à regarder la réalité en face et à les rompre. Bowlby a attiré l’attention sur les vécus d’attachement au défunt qui persistent après la perte. Si on le suit, le maintien des liens n’est donc pas forcément pathologique. Il peut même être socialement prescrit dans certaines cultures. 6. M. Bloch, « La mort et la conception de la personne », Terrain, no 20, 1993, p. 7-20. 7. C. Lutz, La Dépression est-elle universelle ?, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2004. 28 • FAUT-IL FAIRE SON DEUIL ? D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t Dans le prolongement de ces travaux, l’attention s’est alors portée non seulement sur les transformations intrapsychiques que vit l’endeuillé, mais également sur les éléments de transition vers un nou- veau statut social, par exemple celui de veuve pour les femmes qui ont perdu leur conjoint 8. Un pas supplémentaire a consisté à prendre en compte également la transformation du statut social du défunt comme, devenir un souvenir, dans les sociétés occidentales, ou bien devenir un ancêtre, dans d’autres sociétés. Contrairement à Freud pour qui la tâche que doit accomplir le deuil consiste à rompre les liensavec le défunt, ces travaux ont avancé qu’il s’agit de transformer ce lien bien plus que de le supprimer. Ils ont également remis en cause le psychologisme et l’individualisme que contient implicitement le modèle freudien. Le deuil ne se déroule pas dans un individu isolé, il est aussi un vécu qui touche une famille et, au-delà, son entourage amical et social. Au cours des années 1980, le champ des études sur le deuil s’est considérablement modifié, en raison notamment du développement des enquêtes psychologiques menées auprès de grands échantillons de patients endeuillés. Les données accumulées ont fait avancer la connais- sance des conséquences du deuil sur la santé tant physique que psy- chique. De plus, les chercheurs rassemblent les données médicales, psychologiques et sociologiques pour élaborer des modèles plus complexes. Ainsi, pour Neimeyer, Prigerson et Davies, le deuil est à la fois un événement naturel et une expérience humaine socialement construite. Si les processus individuels de deuil peuvent être conçus comme une lutte pour affirmer ou reconstruire un monde personnel atteint par la perte, l’activité de recherche de sens qui a lieu alors s’effectue à la jonction du soi et du système social plutôt que dans les seules pensées privées de l’endeuillé. Le soi est constitué et reconstitué en relation avec un vaste monde social dans lequel l’individu puise nécessairement des ressources et vers lequel il se tourne régulièrement pour valider ses choix 9. Ces auteurs considèrent le deuil comme un effort pour renégocier un récit de vie cohérent qui s’accommode des transitions douloureuses, 8. C. M. Parkes, Le Deuil. Études du deuil chez l’adulte, Paris, Éditions Frison-Roche, 2003. 9. R. Neimeyer, H. Prigerson et B. Davies, « Mourning and Meaning », American Behavorial Scientist, vol. 46, no 2, 2002, p. 235-251. PRATIQUES DU DEUIL, FABRIQUE DE VIE • 29 D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t qu’elles soient normales ou traumatiques. Les différents discours dispo- nibles (médicaux, psychologiques, religieux), les cultures locales et les rituels permettent l’élaboration d’un sens à la perte. La construction du sens réside donc autant dans la conscience individuelle que dans la langue, les pratiques culturelles, les traditions spirituelles, les conversa- tions interpersonnelles, leurs conflits et leurs interactions. Aujourd’hui, le mot d’ordre en psychologie est de ne plus ni psy- chologiser ni pathologiser le deuil, mais de le socialiser. L’intérêt des psychologues pour la ritualité funéraire encourage de nombreux endeuillés à effectuer un travail intime d’élaboration de la perte tout en cherchant les pratiques sociales, rituelles, les mieux à même d’honorer le défunt et de préserver la possibilité d’« échanges symboliques » ulté- rieurs avec lui 10. Ces propositions, tout en restant centrées sur les échanges par la parole, accordent une place aux pratiques. On l’a vu, en effet, dans les exemples cités en introduction : les endeuillés accom- plissent des actes autant qu’ils échangent des paroles. Pour mieux comprendre ce point, allons voir du côté des anthropologues. Du deuil aux « rituels de deuil » Il s’est produit un phénomène curieux : au fur et à mesure que les psy- chologues lorgnaient vers l’anthropologie pour enrichir leur modèle du deuil, les anthropologues accomplissaient le chemin inverse vers la psy- chologie du deuil. Ainsi, dans les années 1970, l’anthropologue Louis- Vincent Thomas a cherché à construire une synthèse entre les propositions de la psychanalyse et celles de l’anthropologie pour expli- quer les rites du point de vue à la fois de leur fonction sociale (pour la collectivité qui fait face à la perte de l’un de ses membres) et de leurs fonctions psychologiques (pour l’individu qui perd un proche) 11. À la suite de Durkheim, Louis-Vincent Thomas propose de penser la mort comme une rupture qui a des effets dissolvants sur la société. Cette 10. M.-F. Bacqué, Apprivoiser la mort, Paris, Odile Jacob, 2003 ; M. Fellous, À la recherche de nouveaux rites, Paris, L’Harmattan, 2001. 11. L.-V. Thomas, Rites de mort : pour la paix des vivants, Paris, Fayard, 1985, et aussi « Leçon pour l’Occident : ritualité du chagrin et du deuil en Afrique noire », in Tobie Nathan et al., Rituels de deuil, travail du deuil, Grenoble, La Pensée sau- vage, 1995, p. 17-65. 30 • FAUT-IL FAIRE SON DEUIL ? D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t dernière met alors en place des rites funéraires destinés à lutter contre ces effets dissolvants et à triompher de la mort. Le corps du défunt, devenu le siège de processus biologiques (de thanatomorphose), est un objet que les activités funéraires vont s’attacher à « culturaliser ». Les spécificités culturelles des rites tiennent aux représentations, aux croyances que les vivants d’une société donnée se font de leurs morts 12. Les rituels de mort, malgré ce qu’en disent ceux qui les pratiquent, sont donc en fait destinés à la paix psychique des vivants. Autrement dit, les rites funéraires aident à accomplir le travail de deuil, l’élaboration psy- chique de la perte constituant en quelque sorte le noyau dur du deuil tandis que les rites seraient des variables qui permettent de la « symbo- liser ». Les rituels funéraires sont considérés comme des thérapies indi- viduelles et collectives de l’angoisse de mort. Ils n’ont, dans une telle optique, pour seul destinataire que l’homme vivant, individu ou communauté, dont ils ont pour fonction de canaliser le travail du deuil. Dans une telle conception, le deuil est une nouvelle fois réduit à sa dimension psychologique de « travail du deuil » et nous n’avons guère avancé dans la connaissance des relations qu’entretiennent les vivants avec les défunts. Il nous faut emprunter une sorte de machine à remonter le temps pour retrouver des propositions plus stimulantes. « Pour les groupes, comme pour les individus, vivre, c’est sans cesse se désagréger et se reconstituer, changer d’état et de forme, mourir et renaître 13. » Van Gennep, en 1909, propose le modèle des « rites de pas- sage » pour éclairer ces cérémonies qui ponctuent et socialisent les grands moments de la vie : naissance/baptême, mariage/noces, mort/ funérailles 14. Dans chacun de ces rites, il identifie trois grandes séquences qui sont les périodes de séparation, de marge et d’agrégation. Chaque segment d’un rite est lui-même susceptible du même découpage selon ce schéma ternaire : séparation-marge-agrégation, ce qui complique sérieusement sa proposition. Mais ces subdivisions internes à chaque séquence ont le mérite d’enrichir un modèle dont on ne retient trop souvent que les aspects les plus simplificateurs. En effet, si chaque séquence mêle agrégation et séparation, on est obligé de penser simul- tanément les processus de détachement et de lien qui s’opèrent à l’égard 12. Cf. Pierre Lemonnier, « Deuil et imputation du malheur aux marges du chris- tianisme », p. 232. 13. Arnold Van Gennep, Les Rites de passage (1909), Paris, Picard, 1981, p. 272. 14. Ibid. PRATIQUES DU DEUIL, FABRIQUE DE VIE • 31 D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - ©A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t du défunt. Grâce à Van Gennep, nous avons retenu l’idée que les funé- railles sont un « rite de passage », mais à ne retenir que le terme de « passage », on ne précise pas le lieu vers où passe le défunt, vers quoi. Alors que c’est bien l’une des questions les plus essentielles à laquelle ont affaire les endeuillés. Si l’on remonte à nouveau dans le temps, Hertz, en 1907, avait également proposé un modèle pour comprendre la ritualité funéraire : celui des « secondes funérailles » ou « doubles obsèques » qu’il est le premier à avoir conceptualisé 15. Dans beaucoup d’endroits dans le monde, mais en particulier chez les Dayaks de Bornéo, une population d’Indonésie qu’il étudie, le deuil se présente comme un ensemble de pratiques qui œuvrent à transformer le mort en ancêtre, c’est-à-dire en un être supérieur et bénéfique pour les vivants. Ces pratiques visent à initier le mort à son nouveau statut, de la même manière que, dans ces sociétés, on initie les adolescents à devenir des adultes, à partir d’autres rites initiatiques. Séparation, marge, agrégation On repère déjà ici la séquence séparation-marge-agrégation que décrira en tant que telle, deux ans plus tard, Van Gennep, qui connaît le texte de Hertz. Dans un premier temps, en effet, le mort est déposé dans une tombe isolée, au cours d’une brève cérémonie. C’est donc le temps de la séparation. Les endeuillés entrent alors dans une période de réclusion où ils sont maintenus à l’écart de la société ordinaire et soumis à diverses prescriptions et proscriptions spécifiques. Cette période, qui peut durer plusieurs années, est une période de marge au cours de laquelle s’effec- tuent d’un côté la décomposition des chairs du défunt, de l’autre les pérégrinations de son âme, tantôt hésitante et apeurée, tantôt mena- çante, entre le monde des vivants et le monde des morts. Cette période s’achève à l’issue du processus de dessiccation du corps, lorsque les os blancs apparaissent. Le groupe social organise alors une grande cérémonie qui est celle des grandes obsèques (secondes funé- railles). C’est à ce moment-là que l’on va agréger le mort au monde des 15. R. Hertz, « Contribution à une analyse des rites funéraires » (1907), Paris, Alcan, 1928, repris sous le titre « Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort », in Sociologie religieuse et folklore, Paris, PUF, 1970, p. 1-83. 32 • FAUT-IL FAIRE SON DEUIL ? D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t morts, tout en transférant ses restes dans un espace collectif (cimetière). Le mort était isolé durant la période de marge, plus après. Les secondes funérailles le sortent de sa solitude pour le mettre avec les autres morts de la communauté, de la même manière que les endeuillés pourront sortir du deuil qui leur était imposé par leur société. Pendant la période de marge, les vivants et les morts étaient consi- dérés les uns et les autres comme « cadavres ». À l’issue des secondes funérailles, ils sont dans des espaces bien séparés, le mort n’est plus errant, mais fixé dans un lieu qui lui est réservé, dans le monde des morts, et non dans celui des vivants. C’est la condition pour que le mort devenu un ancêtre vienne parfois visiter un vivant, non pour le mettre en danger ou le fragiliser, mais pour lui apporter quelques bienfaits. Transformer les morts et les vivants C’est l’une des constantes et des originalités du texte de Robert Hertz que d’insister sur le traitement conjoint du mort et des vivants pen- dant la période de deuil. C’est là sans doute le point central de son argumentation : les rites opèrent la transformation des vivants et des morts, d’abord en considérant les proches parents comme ne faisant qu’un avec le mort, participant à son état, puis en mettant en place une série d’obligations, certaines destinées au mort, d’autres aux vivants. Les premières ont pour objet le corps et l’âme du défunt, le bon déroulement de la dessiccation du corps conditionnant tant la translation des ossements dans la sépulture familiale commune que la possibilité pour l’âme d’être admise au pays des morts. Le second groupe d’obligations concerne les proches parents, d’abord frappés par la souillure de la mort, isolés de leur groupe le temps que dure la sépul- ture provisoire, puis finalement réintégrés dans le collectif social, au terme d’épreuves comportant également pour eux une dimension purificatrice. Comme s’il répondait à un lieu commun déjà véhiculé par ses contemporains, Hertz précise : si le mort doit être « tué », c’est pour naître à son nouveau statut d’ancêtre, et non, comme notre pensée médicale le professe, pour tomber dans le néant d’un « il n’y a rien après la mort ». Le fait d’être tué est ici un préalable au fait de devenir à nou- veau vivant, d’une vie d’ancêtre ; c’est donc l’inverse de notre acception de la mort comme finitude absolue. Être « tué » rituellement, c’est par PRATIQUES DU DEUIL, FABRIQUE DE VIE • 33 D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t conséquent être dégagé de la mort. Dans notre vocabulaire psycholo- gique, nous dirions « être dégagé du mortifère ». Le terme d’initiation du mort à son statut d’ancêtre n’est pas une simple métaphore, précise Hertz, car il s’agit d’une opération analogue à celle par laquelle le jeune homme est extrait de la société des femmes et des enfants et introduit dans celle des hommes adultes. C’est donc parce qu’il y a une parenté de structure entre les rites d’initiation aux différents âges de la vie (naissance, mariage, mort) que nous ne pouvons considérer la question de l’initiation du mort comme une simple méta- phore. Il s’agit d’une activité permanente de transformation de l’indi- vidu au cours des étapes de l’existence 16. Le rite fait, opère ce pour quoi il est conçu : « changer l’état des personnes (ou des choses) pour les rendre capables d’entrer dans une phase nouvelle de leur vie », précise Hertz 17. Soit ici, solidairement, transformer un mort potentiellement malfaisant en ancêtre bienfaisant, et des endeuillés contaminés par la souillure de la mort, et de ce fait potentiellement contagieux, en « bons vivants ». Dans le texte de Hertz, les morts sont considérés en tant qu’êtres sociaux, que les dispositifs rituels construisent différemment d’une société à l’autre (selon qu’existe ou non l’institution des secondes funérailles, par exemple), là où Freud nous propose de les penser comme souvenirs ou fantasmes intrapsychiques. Donner à penser L’intérêt du texte de Hertz est de permettre de penser toutes les tempo- ralités du deuil sans s’arrêter, comme la plupart des études le font, aux quelques jours et aux semaines qui suivent le décès d’une personne. Il permet de penser aussi que le défunt n’est pas un être dont la seule vocation serait de rester dans la tête d’un individu endeuillé, mais qu’il appartient au groupe tout entier. Ce qu’à leur manière disent aussi les exemples cités au début de ce texte : c’est toujours un groupe rassemblé qui accompagne un défunt à sa dernière demeure. À ce moment-là, on fait taire les conflits en invoquantla « trêve du mort », même s’ils 16. Sur ce point, voir aussi Jean Baudrillard, L’Échange symbolique et la mort, Paris, Gallimard, 1976. 17. R. Hertz, art. cit., p. 53. 34 • FAUT-IL FAIRE SON DEUIL ? D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t doivent reprendre de plus belle ensuite. Au cours de la cérémonie se succèdent des prises de parole pour dire qui était le mort pour tous ceux qui en parlent ; les discussions plus informelles qui ont lieu lors du repas qui suit les obsèques sont l’occasion de faire des découvertes : le défunt sort généralement grandi de cette mise en commun des souvenirs, des expériences de ceux qui l’ont fréquenté de son vivant. Hertz nous donne à penser des cérémonies de « levée de deuil », de clôture du deuil, en lien avec des manières de convoquer le défunt, de l’honorer, de le sortir de sa solitude initiale pour l’envoyer rejoindre le monde des morts. Le modèle des « secondes obsèques » enseigne que l’on peut toujours reprendre des éléments cérémoniels qui nous don- neront l’occasion de formaliser les modifications de notre relation à un défunt, par exemple que nous sommes prêts à « le laisser partir ». Le défunt n’a pas vocation à rester un individu isolé, mais plutôt à rejoindre une communauté d’ancêtres dans un lieu où il sera fixé. Hertz nous aide à complexifier le modèle psychologique du deuil. Les vivants se séparent d’autant plus facilement d’un mort qu’ils peu- vent le confier à d’autres morts (des morts familiaux souvent, mais aussi, dans le monde catholique, des saints ou de la Vierge Marie) ; que cela passe par une cérémonie collective où ils l’envoient dans un monde à part, bien distinct du monde des vivants. Ce n’est plus un vivant en relation avec un mort, mais un groupe de vivants endeuillés qui, lors d’une cérémonie, se met en relation avec un groupe de morts 18. La sépa- ration, pour nécessaire qu’elle soit, n’est qu’un élément parmi d’autres concourant à modifier la relation entre un vivant et un défunt, trans- formation prescrite et accompagnée par le groupe. À l’issue de ces pra- tiques funéraires normatives (quand bien même leurs acteurs visent avant tout l’hommage individualisé et intime au défunt), le destin le plus courant des morts ordinaires, c’est de rejoindre le monde de l’invisible, quel que soit le nom plus spécifique qu’on lui donne : gan eden juif, au-delà chrétien, bardo tibétain... Freud écrit « Deuil et mélancolie » au cours de l’année 1915. Hertz meurt la même année sur le front de la Grande Guerre. Ils nous ont légué deux textes qui témoignent de conceptions très différentes du deuil. Dans nos discours, nous privilégions la conception psychologique 18. Je développe plus longuement ces analyses dans mon ouvrage Soigner les morts pour guérir les vivants, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2006. PRATIQUES DU DEUIL, FABRIQUE DE VIE • 35 D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t de Freud parce qu’elle est cohérente avec les conceptions romantiques et positivistes du XIXe siècle dont nous sommes aujourd’hui encore les héritiers : la méfiance à l’égard des conventions sociales, dénoncées pour leur hypocrisie, l’idée d’une inadéquation entre les propositions rituelles et le sens intime que l’on accorde à la perte, l’idée d’un rapport électif au mort chéri dont on cultivera le souvenir, la mise en avant de l’affliction 19. Cependant, quoi qu’on en dise, nous sommes encore souvent bien proches des analyses de Hertz du point de vue de nos pratiques collec- tives. Celles-ci requièrent un engagement actif de la part des endeuillés, une dose de négociation et de créativité individuelle et collective par rapport à des normes sociales. Elles inscrivent les vivants dans des pro- cessus de transformation où le bon déroulement de la transformation du mort conditionne la leur 20. Nous ne pouvons pas savoir à l’avance ce que deviendra le défunt ni combien de temps cela prendra. Nous savons seulement que nous pouvons l’aider à rejoindre le monde qui est désormais le sien, en accomplissant les gestes et les démarches qui ont ordinairement cours dans notre monde à ce moment du passage. Cela afin de l’aider à devenir un être fréquentable, qui laisse les vivants en paix, sans les figer du côté du négatif, du mortifère. Et qui sait, un jour peut-être, à cette condition, il pourra à son tour nous venir en aide. Qui n’a, dans un coin de sa tête, un ange gardien, une grand-mère pro- tectrice, un ancêtre fondateur ? 19. P. Ariès, L’Homme devant la mort, t. 2 : La Mort ensauvagée, Paris, Le Seuil, 1977. 20. Maurice Bloch et Jonathan Parry ont également insisté sur ce point progres- sivement perdu de vue par l’anthropologie : la régénération de la vie qui est attachée aux rituels funéraires dans beaucoup de sociétés. M. Bloch et J. Parry, Death and the Regeneration of Life, Cambridge, Cambridge University Press, 1982. Voir aussi J.-H. Déchaux, Le Souvenir des morts. Essai sur le lien de filiation, Paris, PUF, 1997. 36 • FAUT-IL FAIRE SON DEUIL ? D o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a ir n .i n fo - U n iv e rs it é P a ri s 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tr e m e n tD o c u m e n t té lé c h a rg é d e p u is w w w .c a irn .in fo - U n iv e rs ité P a ris 8 - - 1 9 3 .5 4 .1 7 4 .3 - 2 1 /0 3 /2 0 2 0 2 2 :3 2 - © A u tre m e n t Pratiques