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DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 81E ANNÉE – NO 24887 3,80 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE WWW.LEMONDE.FR – FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO Allemagne 4,80 €, Andorre 4,30 €, Autriche 4,50 €, Belgique 4,00 €, Espagne 4,30 €, Grèce 4,20 €, Guadeloupe-Martinique 4,00 €, Italie 4,20 €, Luxembourg 4,20 €, Maroc 32 DH, Pays-Bas 4,60 €, Portugal cont. 4,30 €, La Réunion 4,00 €, Sénégal 2 500 F CFA, Suisse 4,80 CHF, Tunisie 7,10 DT Maltraitances en Ehpad : les lenteurs de la justice ▶ « Ma mère est morte et le dossier judiciaire n’a pas avancé d’un poil » : « Le Monde » a recueilli plusieurs témoignages de proches de victimes ▶ La révélation par le jour- naliste Victor Castanet du scandale Orpea n’a pas eu l’effet escompté : les procédures judiciaires sont toujours aussi longues ▶ La situation dans les uni- tés spéciales Alzheimer est d’autant plus alarmante que les familles ont le plus grand mal à obtenir des décisions de justice ▶ Un décret publié le 1er janvier autorise les Ehpad non lucratifs à augmenter leurs tarifs jusqu’à 35 % pour les nouveaux résidents ▶ Visant à lutter contre les déficits de ces établis- sements, cette décision du gouvernement fait l’objet de nombreuses critiques PAGES 10-11 Une famille mahoraise au bord de la rivière Langevin, à La Réunion, le 1er décembre 2024. MORGAN FACHE/DIVERGENCE POUR « LE MONDE » LA RÉUNION À L’ÉPREUVE DE LA CRISE DE MAYOTTE ▶ Le modèle multiculturel réunionnais est mis à mal par un racisme antimahorais ▶ Depuis le passage du cyclone Chido, des élus s’alarment de l’arrivée de mineurs isolés PAGES 8-9 ET international PAGE 5 Coco : « L’attentat contre “Charlie” continue de m’habiter » le 7 janvier 2015, sous la me- nace d’une kalachnikov, Corinne Rey, alias Coco, avait ouvert la porte de Charlie Hebdo aux frères Kouachi. Dix ans après la tuerie, elle explique que « dessiner pour Charlie, et même dessiner tout court, c’est accompagner Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wo- linski ». Dans un entretien, celle qui est également la dessinatrice de Libération se souvient du Charlie « d’avant », mais rien n’y fait, dit-elle, « le 7 janvier est tou- jours là, ineffaçable ». PAGE 21 A Paris, le 19 mars 2021. CYRIL ZANNETTACCI/AGENCE VU LA POLOGNE AU DIAPASON DE L’EUROPE PAGE 24 1 É D I T O R I A L Il était l’image même du romancier britannique, capable de faire rire avec des thèmes sérieux. Mort le 1er janvier à l’âge de 89 ans, très apprécié en France, David Lodge avait écrit de nombreux romans à succès, parmi lesquels « Un tout petit monde », « Jeu de société », « Thérapie » PAGE 19 Disparition David Lodge, maître du roman universitaire sarcastique Idées Interrogations sur la politique économique de Donald Trump PAGES 22-23 Santé publique En France, hausse régulière des cas de scorbut PAGE 6 Sénégal Polémique sur le rôle des tirailleurs PAGE 3 Enquête Entre 1956 et 1982, l’AFP fut une cible de choix pour le KGB PAGES 14-15 Ukraine Les déboires de la brigade « Anne de Kiev » équipée et formée par la France, la 155e brigade mécanisée fait l’objet d’un immense scan- dale en Ukraine depuis qu’un journaliste, Yuri Butusov, a dé- noncé « le véritable chaos organi- sationnel » que son déploiement sur le terrain provoquait. Scindée en petites unités destinées à ren- forcer d’autres brigades en diffi- culté sur le front, cette unité aurait rencontré tant de problè- mes internes que 1 700 soldats l’auraient abandonnée avant même le premier coup de feu. Pour l’heure, les autorités de Kiev observent un silence embarrassé. PAGE 2 Musique Hommages croisés à Pierre Boulez et à Luciano Berio PAGE 16 Vendredi, lors du conseil des ministres, le chef de l’Etat a réclamé « de l’unité et de l’audace ». « Il ne faudra pas caboter le long du rivage, se conten- ter de gérer », a-t-il ajouté PAGE 7 Politique Macron délivre ses conseils au gouvernement Bayrou Pékin profite du retrait des Occidentaux pour s’implanter dans l’exploi- tation minière au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Premiers concernés : le lithium, l’or et l’uranium PAGE 12 Afrique La Chine investit les mines du Sahel 5 coloris bois au choix Structure MDF. Matelas mousse hybride 35kg/m3. Ecopart 10 € incluse Prix hors tête de lit et hors livraison. Photos non contractuelles © Lit coffre Topper 790 En 140 x 190 € Lit coffre Topper + matelas 1290 En 140 x 190 Matelas Câlin Dunlopillo 20 cm € Paris 15 : 66 rue de la Convention, 7J/7, 01 40 59 02 10,M° CharlesMichels Paris 15 : 37 rue du Commerce, du mardi au samedi, 01 45 75 29 98, M° Emile Zola ou La Motte-Picquet - Grenelle Paris 12 : 56-60 cours de Vincennes, 7J/7, 01 43 41 80 93, M° Nation 2 | INTERNATIONAL DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 Les déboires de la brigade mécanisée « Anne de Kiev » En Ukraine, le déploiement de la brigade formée en France, dispersée sur le front, attise les critiques contre l’état-major REPORTAGE région de donetsk (ukraine) - envoyé spécial I l est là, déployé sur une posi- tion distante d’une quin- zaine de kilomètres des pre- mières lignes russes, le ca- non français automoteur Caesar, dissimulé sous un filet de camou- flage. Le ciel est si bas, ce dernier matin de l’année 2024, que le commandant de plusieurs batte- ries d’artillerie automotrice en profite pour rendre une visite ra- pide à ses hommes. « Le ciel est avec nous », lâche l’officier supé- rieur de 26 ans, « Cosaque », de son nom de guerre, se réjouissant du brouillard qui limite les vols de drones russes. Le long de cette lisière de bois plantée entre deux champs, quelques hommes fu- ment des cigarettes, boivent du thé, tentent de se réchauffer dans un abri de fortune, dans la terre noire et gelée. Il y a encore deux mois, bien loin de là, tous participaient à des entraînements dans l’est de la France, visant à former la 155e bri- gade mécanisée, baptisée « Anne de Kiev ». L’annonce de la création de l’unité, équipée par la France, avait été faite par Emmanuel Ma- cron, lors des commémorations des 80 ans du débarquement de Normandie, auxquelles partici- pait son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. D’une durée de neuf semaines, ce « programme inédit, unique », selon le ministre français des ar- mées, Sébastien Lecornu, aura permis de former quelque 2 300 hommes, auxquels ont été ajoutés d’autres soldats entraînés en Ukraine. Soit 4 500 hommes. Du matériel militaire français a aussi été livré : 18 canons Caesar, 128 véhicules de l’avant blindé (VAB), 18 blindés de reconnais- sance feu AMX-10 RC, 10 camions Renault TRM et 20 postes de mis- siles antichar Milan. S’y ajoutent une trentaine de chars lourds al- lemands Leopard 2A4, fournis par la Pologne. Mais le déploiement de cette nouvelle brigade en décem- bre 2024 a soulevé un immense scandale dans le pays, déclenché par le journaliste militaire et ré- dacteur en chef du média Cen- sor.net, Yuri Butusov. Ce dernier avait déjà critiqué le démantèle- ment d’une partie de la brigade en plusieurs petites unités envoyées pour soutenir d’autres brigades sur le front, dès la mi-décembre. Une quinzaine de jours plus tard, le 31 décembre, il revenait à la charge, publiant une longue en- quête accusatrice pour les autori- tés militaire et politique. Le jour- naliste décrit une unité formée dès mars 2024 dans un « véritable chaos organisationnel dans toutes ses composantes » qui aurait fina- lement été attachée à d’autres unités sur le front pour y « colma- ter les trous ». Il affirme que les problèmes internes auraient poussé « 1 700 » soldats à aban- donner leurs unités avant même le premier coup de feu, qu’ils aient été formés en France ou en Ukraine. Cinquante cas de déser- tion auraient aussi été enregistrés dans l’Hexagone. Yuri Butusov assure en outre que les hommes n’auraient pas été équipés de drones ou de sys- tème de guerre électronique par l’Etat ukrainien, des équipements cruciaux. Le correspondantparlementaire, assure Sophie Primas : le projet de loi sera bien examiné à partir du 14 janvier à l’Assemblée nationale. Ce premier conseil des minis- tres est donc expédié en quarante minutes. Mais il donne lieu à un changement de registre de la part du chef de l’Etat. Resté en retrait durant le bail de Michel Barnier, Emmanuel Macron ne s’est pas privé, vendredi, de délivrer ses conseils aux membres du gou- vernement de François Bayrou, invitant les ministres à l’« unité » et à l’« audace », notamment pour faire adopter rapidement un budget. « Il ne faudra pas caboter le long du rivage, se contenter de gérer », leur lance-t-il, mais « pro- poser de nouveaux dispositifs », « des solutions ». Deux visions s’opposent Dotée d’une faible légitimité, pri- vée de majorité à l’Assemblée nationale comme l’était le gou- vernement Barnier, censuré trois mois après son installation, la nouvelle équipe a intérêt à passer par la voie réglementaire, a pré- venu le chef de l’Etat. « Vous êtes à la tête d’administrations, dirigez- les, a-t-il ordonné, selon un parti- cipant. La vie des Français ne change pas car une loi est votée ou une parole prononcée. » Emmanuel Macron avait déjà indiqué au gouvernement la marche à suivre, lors de ses vœux aux Français, le 31 décembre, plai- dant pour un « réveil européen » et « une France qui continue d’être attractive, qui travaille et innove plus, qui continue de créer des em- plois et qui assure sa croissance en tenant ses finances ». « J’y veille- rai », promettait-il. Si le chef de l’Etat croit encore possible et souhaitable, malgré son propre affaiblissement et celui de l’exécutif, de lancer de nouvelles réformes, François Bay- rou exprime, depuis son arrivée à Matignon, une vision plus prag- matique et plus modeste de ce que doit être la suite du quinquennat. Confronté à un « Himalaya » de difficultés, le premier ministre, en « fils de paysan béarnais », comme il se définit lui-même, avance un pas après l’autre, plaçant la « ré- conciliation » et la « stabilité » au cœur de son projet, quitte à fixer un objectif de réduction du déficit public moins ambitieux que celui proposé par Michel Barnier. « Au fond, Bayrou est davantage président dans sa manière de consolider les choses ; tandis que Macron, qui s’intéresse aux dos- siers, est plus premier ministre », résume un macroniste historique, proche des deux hommes. Rien n’a filtré du long déjeuner qu’ont partagé les deux chefs de l’exécutif, jeudi. La franche expli- cation qui les a opposés, le 13 dé- cembre, pour finalement aboutir à la nomination de François Bayrou à Matignon, n’aurait en rien détérioré leur relation, aux Lors du premier conseil des ministres du gouvernement de François Bayrou, à l’Elysée, le 3 janvier. CYRIL BITTON/DIVERGENCE POUR « LE MONDE » dires de leurs proches. Celle-ci, nourrie par plus de sept ans de compagnonnage entre le jeune président et le centriste trois fois candidat à la présidentielle, n’est pas seulement politique, mais quasi filiale. Dès avant Noël, Fran- çois Bayrou, jaloux de cette rela- tion, dont il ne dévoile jamais les ressorts, et averti de la nocivité des « entourages », avait assuré qu’il ne se laisserait pas entraîner dans « le petit jeu de l’affrontement ». Et il entend, là où il est, continuer à « protéger » Emmanuel Macron, comme il le fait depuis 2017. Si deux visions s’opposent au sommet de l’Etat, « il n’y a pas de malentendu avec Bayrou, alors qu’il y en avait un avec Barnier », veut croire un ami d’Emmanuel Macron, faisant référence au ma- laise qui s’était très vite installé entre le Savoyard et le président, ce dernier ne supportant pas de voir sa politique probusiness écornée par l’ancien ministre de Jacques Chirac. Au point que le précédent tandem s’apparentait à une authentique cohabitation. Comme le symbole d’une complicité retrouvée, Emmanuel Macron s’est attardé auprès des membres du gouvernement à l’is- sue du conseil des ministres. Dont le compte rendu, qui avait été dé- localisé dans un bâtiment des services de Michel Barnier, lors- que ce dernier était à Matignon, a été rapatrié à l’Elysée, à la de- mande de François Bayrou. p nathalie segaunes Emmanuel Macron ne s’est pas privé de délivrer ses conseils aux membres du gouvernement de François Bayrou SALONDES MASTERS &MS 25JANVIER2025 PARISMONTREUIL EXPO MONMASTER, M1,M2, UNIVERSITÉS, GRANDES ÉCOLES JEM’INSCRIS ! SALON-MASTERS. LEMONDE.FR p7 b1 p7 b1 8 | france DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 saint-denis, saint-pierre et saint-joseph (la réunion) - envoyée spéciale et correspondant Q uand elle danse, jusqu’à l’épuisement, Sophie Cal- ton oublie la petite fille ti- mide du quartier du Chau- dron qu’elle fut, pour re- trouver avec bonheur ses aïeux venus d’Afrique. « La danse a été pour moi un appel, une identité puisée aux racines », confie cette professeure d’anglais de 47 ans. « C’est d’abord un “fonn- ker” [en créole, un “fond de cœur”], une libre expression de ce qui vibre à l’intérieur. » Ce 4 décembre 2024, dans un gymnase de Saint-Denis, la troupe de l’association Danses Musiques africaines répète sa chorégraphie, en vue du défilé du 20-Décembre, le jour férié qui marque l’abolition de l’esclavage à La Réu- nion, en 1848. Le maloya, chanté et dansé de- puis lors, a une nouvelle fois emporté les cœurs. « Ce jour-là, nous pouvons lâcher notre “lang kozé” », le créole, longtemps étouffé dans les familles au profit du français, souli- gne la danseuse. Johnny Payet, le maire (Rassemblement national, RN) de La Plaine-des-Palmistes, dans les montagnes, a bien été le seul à refu- ser de marquer l’événement. Dans toute l’île, comme à l’accoutumée, les communes se mobilisent. Partout, on se retrouve dans la rue, que l’on soit « yab » (les Créoles blancs originaires des hauts de l’île), « malbar » (d’origine indienne), « zarab » (musulman originaire du Gujarat, en Inde, ou de Maurice), « cafre » (descendant d’esclave afri- cain), « chinois », « malgache » ou « zorey » (métropolitain). Le 20-Décembre, ou Fête des cafres, illustre aussi le métissage de la so- ciété réunionnaise, sa « batarsité », selon la chanson du musicien Danyèl Waro. « Ce jour participe du fait d’être réunion- nais », confirme Nelly Pragassam, qui s’échauffe avec les danseuses de l’association. « On se sent libre. Personne ne va demander pourquoi tu es bronzée, d’où tu viens. » Le ras- semblement annuel « permet de nous apai- ser », estime la maire socialiste de Saint-Denis, Ericka Bareigts. « On peut parler de l’ignominie passée sans rejeter l’autre. Arriver au dépasse- ment de soi, sans négation. » L’élue de 57 ans confie n’avoir entendu pour la première fois le maloya qu’en 1981, grâce à la libération des radios décidée par François Mitterrand. La municipalité mène depuis 2020 un travail de réhabilitation des lieux effacés de l’esclavage dans la ville, et développe l’éducation popu- laire sur l’histoire commune. S’associeront évidemment au 20-Décem- bre des « Komor », les Mahorais impropre- ment qualifiés de « Comoriens ». Mais le su- jet de Mayotte, ici, est devenu sensible. De- puis peu, les derniers arrivés du départe- ment voisin en crise focalisent l’attention, réveillant bien malgré eux les douleurs d’une société marquée par de grandes diffi- cultés sociales. La Réunion cultive aujour - d’hui avec application son exception multi- culturelle, qu’elle découvre fragile. « Un discours nocif, anti-mahorais, se ré- pand, une ambiance mauvaise, et cela va dégé- nérer », s’inquiétait déjà Gilbert Annette, an- cien maire socialiste de Saint-Denis (1989- 1994, 2008-2020), avant le drame humani- taire causé par le cyclone Chido, qui a ravagé l’archipel voisin le 14 décembre 2024. Si la so- lidarité entre les deux îles de l’océan Indien s’est mise en place de façon spectaculaire dès le lendemain de la catastrophe, les tensions persistent.Des personnes âgées se plaignent régulièrement auprès de l’ex-élu – les femmes mahoraises prendraient trop de place dans le bus, lesquelles ne supportent pas d’être mon- trées du doigt par ceux qui ignorent leur qua- lité de Françaises. D’autres administrés assu- rent que la culture moringue (un art martial de l’océan Indien) du « coup de poing » ap- porte de la violence. Ou que les Mahorais res- tent isolés, étrangers au monde occidental. « UN MODÈLE ANIMÉ ET VIVANT » Surtout, quelques dizaines de mineurs dé- laissés, arrivés de Mayotte, forment désor- mais un abcès de fixation. A Saint-Denis, ba- garres de bandes, agressions, mutilations d’animaux en guise de rite d’initiation em- poisonnent la vie des quartiers. Sans solution à ce jour. « C’est un vrai sujet de dysfonctionne- ment, qui crée une peur », s’inquiète Ericka Bareigts. « Le racisme est là. Le modus vivendi est en train d’être fracassé par ces jeunes. » Pour mieux comprendre le phénomène, qui mêle en réalité Créoles et Mahorais, filles et garçons, l’élue réunira un comité local de pré- vention de la délinquance début 2025. « Notre arme est notre vision de la construction d’un territoire assumant son multiculturalisme. Mais cela ne suffira pas. Il faut remettre de la justice dans la société, car l’injustice pousse à accuser le dernier arrivant de prendre la der- nière miette », ajoute l’élue locale. Le vivre-ensemble si particulier de La Réu- nion est affaire récente, rappelle l’historien Loran Hoarau. C’est après l’esclavagisme et l’engagisme – quand les travailleurs n’étaient plus des « biens meubles », mais toujours des exploités – que les Réunionnais ont défini leur histoire commune contem- poraine. Au « temps longtemps », de 1938 à 1975, celui d’une société « sans droits sociaux, encore un pied dans la plantation de canne à sucre, et pourtant source de nostalgie », a suc- cédé, selon M. Hoarau, le « komela », depuis 1975, date de la fin du franc CFA. Soit l’entrée dans la modernité, le temps des territoires urbains et des problèmes de la jeunesse. L’université travaille sur les identités réu- nionnaises. Les descendants d’esclaves ont exploré leur héritage. « Chacun a ainsi pu connaître ses origines, jusqu’à former le récit d’ensemble, dans les années 2000 », explique M. Hoarau. Dans ce cadre, le départ de mil- liers de bacheliers îliens pour suivre leurs études fut, selon lui, « le mécanisme le plus puissant d’entrée dans l’identité réunion- naise ». Car, dans l’Hexagone, ils ont été som- més de se définir. « Je me suis vue, alors, et pour la première fois, comme une métisse », confirme la sénatrice socialiste Audrey Bélim, 37 ans. Les renouveaux identitaires successifs, ta- moul, malgache, gujarati, ont pu faire crain- dre des dérives communautaires. Il n’en a rien été. Depuis 2003, la Fédération tamoule de La Réunion rend hommage, le 11 novem- bre, aux travailleurs engagés autour du Lazaret de la Grande-Chaloupe, l’Ellis Island réunionnais, où arrivaient les migrants. Le conseil départemental a pris le relais de la commémoration au cours de laquelle cha- que groupe honore sa religion. Le préfet a modifié le protocole républicain pour être présent à cette autre cérémonie officielle, outre celle de l’Armistice du 11 novem- bre 1918. « On ne naît donc pas réunionnais, c’est un mécanisme fin, celui d’un modèle animé et vivant, résume M. Hoarau. Il repose sur des dynamiques raciales, mais tout est né dans une créolisation qui amène l’autre à trouver sa place. » Il suffit de participer à un pique-nique du dimanche, solide et joyeuse tradition réunionnaise où se mêlent toutes les strates de la société, pour le comprendre. Fin d’après-midi, à Saint-Denis. Le chant du muezzin résonne depuis la grande mosquée du centre-ville, surprenant le visiteur venu de l’Hexagone. « Cela n’incommode personne », se réjouit M. Annette, qui a autorisé cet appel quotidien. La première mosquée de France est née ici, en 1897, dans une case créole, rap- pelle Sahara Cassim. Cette doctorante, une sunnite qui dit « être née française et malga- che », achève pour début 2025 un ouvrage très attendu par les familles indo-musulmanes de La Réunion : Zarabs et Karanes. Une his- toire du peuplement gujarati de La Réunion, entre 1860 et 1980 – près de 80 000 person- nes. La chercheuse a extrait d’albums fami- liaux des photos jamais exposées, témoins du parcours de grandes lignées réunionnai- ses, les Ravate, Patel ou Omarjee. Leurs pre- miers membres furent des commerçants de nationalité britannique, venus d’Inde via Madagascar et Maurice au XIXe siècle. « Ces musulmans sont arrivés avec un esprit de compromis parce qu’ils étaient issus d’une minorité dans le contexte hindou, et qu’ils ont été victimes de violentes émeutes commu- nautaires à Madagascar », souligne la jeune femme. Avant les Français de Mayotte, ces indo-musulmans ont vécu le rejet, quand le journal local Le Ralliement, fin 1898, appelait à « mettre les Arabes dehors ». Aujourd’hui, personne ne remettrait en cause leur statut de Réunionnais. Mais, note Mme Cassim, « nous sommes pris dans un contexte natio- nal et global, avec des courants qui peuvent fragiliser ce modèle ». Les Mahorais sont des « boucs émissaires », juge Elie Hoarau, 86 ans, compagnon de route de l’ancien élu communiste Paul Vergès (1925-2016) et retraité à Saint-Pierre. « Ici, on a transcendé les races, grâce au com- munisme et au christianisme. Ce qui fragilise le vivre-ensemble, ce sont les inégalités et la pauvreté. » D’autres vont plus loin : « On a beau saluer le métissage, la hiérarchie du plus blanc au plus noir demeure », estime le musi- cien Gaël Velleyen. Pour cette ancienne fi- gure des « gilets jaunes », les Réunionnais « conservent une image négative d’eux-mê- mes, un complexe d’infériorité, dans un sys- tème colonial qui n’a, au fond, pas évolué ». Depuis sa case de Matouta, sur les hauts de Saint-Joseph, au sud de l’île, le comédien Sergio Grondin réfléchit à un futur spectacle sur ce thème, « Komor ». Après avoir mis en scène la transmission créole, la violence conjugale, la déportation des enfants réu- nionnais dans la Creuse dans les années 1960 à 1980, le sujet s’impose à lui. « Devant les Mahorais, les Réunionnais se voient tels qu’ils étaient, eux, il y a cinquante ans. Cette question nous ramène aussi à notre africa- nité, et cela n’est pas simple. » Le territoire, analyse l’artiste, abrite désormais « une so- ciété en tremblement, prise entre surdévelop- pement et sous-développement. Les gens se sentent dépossédés. Ils ont peur de la violence qui arrive. Et cherchent donc sur qui tirer ». CRISE EXPORTÉE Le RN capitalise sur les sujets migratoires, cherchant des voix chez les « yabs » des hauts de l’île comme dans les quartiers populaires. Dans son petit local du quartier des Camélias, à Saint-Denis, l’Association développement santé éducation de l’océan Indien prépare les ventes solidaires de Noël en même temps que le 20-Décembre. De père comorien et de mère mahoraise, Ansoire Oimadi, cadre de l’asso- ciation, vit à La Réunion depuis six ans et se dit « très touché de la manière dont on commé- more ses ancêtres ici ». Titulaire d’un master en médiation culturelle, le jeune homme cherche dans les archives départementales des personnalités comoriennes dont le nom pourrait figurer dans l’espace public au titre de leur contribution passée à la société locale. Le discours anti-mahorais s’est décom- plexé « un peu avant le Covid, quand Marine Le Pen est venue », estime à ses côtés Ibrahim Moussa, président de l’association. Lui pré- fère parler de « cohabitation » plutôt que de « vivre-ensemble », en raison des tensions qu’il observe. « Les familles mahoraises arri- vées depuis une dizaine d’années sont toutes dans des parcours de formation ou tra- vaillent. Elles veulent s’intégrer, sont assidues aux cours d’alphabétisation », explique-t-il aux gens du quartier. Les nouveauxvenus, « ON A BEAU SALUER LE MÉTISSAGE, LA HIÉRARCHIE DU PLUS BLANC AU PLUS NOIR DEMEURE » GAËL VELLEYEN musicien A La Réunion, le vivre-ensemble mis à l’épreuve LA RÉUNION, FRAGILE MODÈLE EN OUTRE-MER 1|4 L’île cultive avec application son exception multiculturelle, mais le racisme contre les Mahorais réveille les douleurs d’une société marquée par les difficultés O U T R E - M E R OCÉAN INDIEN 20 km Saint-Denis Saint- Philippe Saint- André Saint- Pierre Saint- Pierre Saint- Joseph Saint- Joseph Saint- Paul Saint- Paul La Plaine- des-Palmistes La Plaine- des-Palmistes SalazieSalazie Rivière Langevin Rivière Langevin p8 b1 p8 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 france | 9 Une famille mahoraise au bord de la rivière Langevin, sur l’île de La Réunion, le 1er décembre 2024. MORGAN FACHE/DIVERGENCE POUR « LE MONDE » surtout locataires dans le parc privé, sont ac- cusés à tort d’occuper le parc social, dans un département où 45 000 familles attendent un logement, ajoute-t-il. La créolisation sera-t-elle une fois encore la plus forte ? La crise exportée de Mayotte est de nature à déstabiliser La Réunion, affir- ment à l’unisson les élus locaux. « Elle va nous déborder », alerte le député La France insoumise Perceval Gaillard. Au fond, « c’est à la France de faire en sorte que Mayotte ne soit pas un danger, en égalisant les presta- tions sociales », moitié inférieures au niveau national, abonde la présidente (divers gau- che) de la région, Huguette Bello. « Si nous voulons que le territoire reste cohérent, garde sa stabilité, il faut arrêter l’appel d’air et don- ner à Mayotte les moyens de son propre déve- loppement », plaide le macroniste Cyrille Melchior, président du département. Les uns et les autres réclament un plan d’accom- pagnement de l’Etat qui permette d’envoyer des familles mahoraises dans l’Hexagone. Dans son restaurant de la plaine des Cafres, où il sert de mémorables caris au feu de bois sous le portrait de Paul Vergès accroché au mur, André Béton, 63 ans, lève son verre. Il trinque à la créolisation du monde avec tous ses clients, même ceux que cette langue hé- risse manifestement autour de l’unique table. Cette figure originale, très connue sur l’île, évoque volontiers ses aïeux esclaves, Helfege et Rosette. Mais aussi son enfance en ville, à la « cité cow-boy » du quartier défavorisé du Chaudron. « Je veux retenir le côté magnifique de tout cela, pas le résidu de l’histoire colo- niale. La Réunion reste un condensé de l’his- toire du monde. Avec ce qu’il y a de mieux. » On ne parle toujours pas de « minorités » à La Réunion, ni de « communautés ». Plutôt de « diversités au contact », soutient l’anthropo- logue Thierry Malbert. « Les Réunionnais vont bien, dans le sens où ils ont comblé les ruptures du colonialisme. La valorisation des cultures par les collectivités fait partie du processus, et la reconnaissance de la créolité fait du bien à tout le monde », résume ce professeur de l’université de Saint-Denis. Après la créolisa- tion des affichages municipaux de Saint-De- nis, un « pacte de la langue » se prépare sous l’égide de la préfecture pour consolider ce bi- linguisme dans les services publics. p nathalie guibert et jérôme talpin Prochain article A La Réunion, des élus face à l’héritage des figures du passé L’arrivée de sinistrés mahorais inquiète Depuis le cyclone Chido, l’île de La Réunion s’alarme de la venue de mineurs délaissés saint-denis (la réunion) - correspondant I l y a des interrogations qui montent », et de « l’inquié- tude ». Pour Serge Hoareau, président de l’Association des maires du département de La Réunion, la question ne doit pas être taboue : « Nous nous deman- dons si nous allons assister à un afflux de familles mahoraises. » Base arrière logistique pour l’acheminement de l’aide venue de l’Hexagone, La Réunion – dis- tante de 1 400 kilomètres et où le niveau de vie est six fois plus élevé que chez son voisin de l’océan Indien – constitue un possible refuge pour des sinistrés ayant perdu leur logement lors du passage du cyclone Chido qui a dévasté Mayotte, le 14 décem- bre 2024. Mais aussi pour des per- sonnes en attente de soins et des parents soucieux de scolariser leurs enfants dans de bonnes conditions. Plus de 40 % des éta- blissements scolaires ont été en- dommagés. La rentrée, prévue le 13 janvier, sera échelonnée en fonction des réparations. Comme d’autres élus réunion- nais, Serge Hoareau dit avoir été « rassuré » par le premier minis- tre, François Bayrou. Après l’an- nonce, lundi 30 décembre à Mamoudzou, de son plan « Mayotte debout », il les a ren- contrés le lendemain, à Saint-De- nis. « Il ne serait pas logique de transférer les difficultés à La Réunion », a appuyé le nouveau locataire de Matignon. Premier sujet d’inquiétude des responsables politiques réunion- nais : la scolarisation des enfants mahorais nouvellement arrivés. « Nos écoles sont saturées », alerte Serge Hoareau. En présentant son plan, le premier ministre avait déminé le terrain : « Pour les familles qui le souhaiteront, une scolarisation temporaire dans l’Hexagone pourra être organi- sée. » Dans ce schéma, le système scolaire réunionnais, qui fera sa rentrée le 21 janvier à la suite des vacances de l’été austral, ne serait donc pas sollicité. S’agissant du logement, les élus de La Réunion rappellent que, dans ce département, plus de 40 000 familles sont déjà en at- tente d’une solution. « Humaine- ment, ce serait mentir de dire que nous pouvons accueillir des fa- milles de Mayotte », affirme au Monde Huguette Bello, prési- dente (divers gauche) du conseil régional. « Devoir de solidarité » Mme Bello, qui préside également le conseil d’administration du centre hospitalier universitaire (CHU), s’inquiète en outre de la hausse prévisible des évacuations sanitaires (près de 1 600 en 2022) en provenance de Mayotte alors que l’Etat a déjà une « dette de 3 millions d’euros » vis-à-vis du CHU de La Réunion pour contri- buer à cette prise en charge. Plusieurs élus mettent aussi en garde sur les risques de dépro- grammation d’interventions chi- rurgicales provoquées par un af- flux de patients. C’est pourquoi ils applaudissent l’« immense tra- vail » de l’hôpital de campagne installé dans le stade de Cavani, à Mamoudzou, susceptible de ré- duire les demandes d’évacua- tions sanitaires. Considérés souvent comme trop distants voire méprisants par leurs homologues mahorais, les acteurs politiques réunionnais restent toutefois soucieux de montrer un « devoir de solidarité envers la population de Mayotte », comme l’exprime Cyrille Melchior, président (divers droite) du conseil départemental de La Réunion. « Il faut traiter ces problèmes sans brutalité, avec con- sidération, nous venons tous de l’Afrique de l’Est », contextualise Mme Bello en soulignant que sa col- lectivité a versé 1 million d’euros d’aide d’urgence à Mayotte. A La Réunion s’expriment des « fraternités humaines », assure Ericka Bareigts, maire (Parti so- cialiste) de Saint-Denis, « mais ce n’est pas à notre île de régler les problèmes », nuance-t-elle avant de rappeler à l’Etat ses responsa- bilités : « activer tous les moyens de la solidarité nationale pour re- construire un territoire français qui est ruiné en raison de cette ca- tastrophe naturelle ». L’ancienne ministre des outre- mer estime qu’il « est temps d’ar- rêter de tourner autour du pot », et de faire une « Mayotte forte » dans le cadre de la départemen- talisation. « Il existe une loi éga- lité réelle outre-mer sur certaines prestations sociales et familiales et cette loi n’a pas été appliquée », déplore Mme Bareigts. A Mayotte, le revenu de solidarité active est inférieur de moitié par rapport à l’Hexagone et le smic horaire brut diminué de 3 euros. Le credo de nombreux élus réunionnais est que Mayotte « doit obtenir les mêmes droits ». Une façon derendre La Réunion moins at- trayante pour des familles ou des parents qui confient leurs en- fants à des proches qui y sont installés. Ce thème resurgit lors de chaque crise qui ébranle Mayotte. En toile de fond, se dessine aussi la question des mineurs dé- laissés issus du 101e département français et des régulières flam- bées de violence entre bandes imputées aux jeunes Mahorais. Un phénomène qui exacerbe une stigmatisation de plus en plus palpable de la communauté mahoraise dans l’île. Combien sont-ils à La Réunion, ces mineurs venus sans leurs pa- rents et négligés par les proches censés les accueillir ? « C’est un chiffre noir impossible à évaluer avec précision », confie une source judiciaire en décrivant un sujet de préoccupation majeur avec « des jeunes décrochant très vite du système scolaire », « seuls avec d’autres jeunes dans des ap- partements », et qui « commet- tent des délits pour survivre ou qui reproduisent une logique de défense de leur territoire ». Confrontée à ce type de délin- quance dans plusieurs quartiers de sa commune, la maire de Saint-Denis plaide pour que les enfants restent avec leurs parents à Mayotte « avec une sécurité af- fective », même si « les conditions d’accueil sont dégradées à l’école ». « Avoir des enfants esseulés qui arrivent à La Réunion sans cadre parental pose d’énormes problè- mes, observe Mme Bareigts. Je de- mande au gouvernement un trai- tement sérieux de cette affaire. » p j. ta. Mayotte bientôt « zone franche globale » L’exécutif espère relancer une économie mal en point en exemptant les entreprises de taxes C’ est une des mesures phares promises par le premier ministre, François Bayrou, pour « refonder Mayotte » après les ravages du cy- clone Chido : l’île doit devenir pour cinq ans une « zone franche globale ». Une sorte de havre fiscal, où « toutes les entreprises » seront temporairement exemp- tées de taxes. Le dispositif, très exceptionnel, devrait se trouver au cœur de la « loi-programme » que le premier ministre entend soumettre au Parlement « dans les trois mois », a-t-il indiqué le 30 décembre 2024. Nouvelle annonce le lende- main. Cette fois-ci, elle concerne les encouragements fiscaux ac- cordés aux entreprises qui s’ins- tallent dans les zones de revitali- sation rurale, les zones franches urbaines (ZFU), les quartiers prio- ritaires de la politique de la ville et les bassins d’emploi à redynami- ser. Même si les contours du bud- get pour 2025 restent flous en rai- son de la crise politique, le gou- vernement promet, dans un com- muniqué, qu’il fera tout pour maintenir ces niches fiscales. De Mayotte au bassin de Lavela- net (Ariège) en passant par la ZFU du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie (Yvelines) et le quartier prioritaire Kellermann à Laval, une même préoccupation : soutenir des zo- nes mal en point, en y allégeant les impôts. Et, partout, une même interrogation : ce type de mesure, qui déroge au principe d’égalité devant l’impôt, est-il efficace ? A Mayotte, le patronat militait de- puis des années pour obtenir une exemption fiscale la plus impor- tante possible dans le cadre d’une zone franche globale, sur le mo- dèle expérimenté en Corse entre 1997 et 2001. Les pouvoirs publics n’y avaient pas donné suite jus- qu’à présent. « Avec le cyclone, ils se sentent tenus d’agir, donc ils sortent cette carte comme une solution de la dernière chance », analyse François Bost, géographe à l’université de Reims Champagne-Ardenne et spécia- liste des zones franches. Sur place, les entreprises pouvaient déjà voir leurs taxes réduites de 50 % à 80 %, Mayotte étant depuis 2019 une zone franche d’activité nouvelle génération. Le passage en zone franche globale de- vrait permettre d’effacer totale- ment les impôts. « Pas sûr que tout cela suffise » L’objectif affiché par François Bayrou est de « relancer une éco- nomie sinistrée » et de « passer d’une économie souterraine à une économie déclarée », les entrepri- ses n’ayant plus intérêt à tra- vailler au noir. Un tel dispositif « présente le mérite d’anéantir les distorsions de concurrence avec les entreprises du secteur infor- mel », plaidaient déjà les profes- sionnels mahorais en mai 2024. A présent, les dirigeants des fédé- rations patronales de Mayotte ré- clament de ne plus payer aucune taxe ni cotisation sociale, et de bénéficier d’un crédit d’impôt sur investissement fixé à 30 %, comme en Corse, ainsi que d’un crédit d’impôt pour la compétiti- vité et l’emploi porté à 20 %. « Il n’est pas sûr que tout cela suffise à compenser les handicaps de l’île : une population très pau- vre, un marché intérieur extrême- ment limité, un énorme déficit de compétitivité, observe toutefois François Bost. D’autant que, de l’île Maurice à Madagascar et du Kenya au Mozambique, de nom- breux concurrents de Mayotte se sont déjà positionnés pour attirer les investisseurs. » Depuis les années 1970-1980, les zones franches et autres zo- nes économiques spéciales se sont multipliées dans le monde. De quelques centaines en 1968, leur nombre est passé à près de 6 000 en 2022, selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développe- ment. Elles ont proliféré en Asie et en Europe de l’Est. Grâce à la réduction des coûts autorisée par les dérogations fiscales et so- ciales, des pays comme la Chine, le Vietnam ou la Pologne ont pu exporter massivement des biens industriels, et s’imposer dans la nouvelle division internatio- nale du travail. Ce modèle est cependant re- mis en cause. Il est accusé de favoriser l’exploitation d’une main-d’œuvre sous-payée, et d’inciter les multinationales à transférer leurs productions d’un pays à l’autre au gré des incita- tions fiscales. Les fameuses « usi- nes à roulettes ». En outre, l’impôt mondial sur les multinationales de 15 % minimum, validé en 2021 par 140 Etats, doit amener ces pays à modifier leur approche. « L’objectif premier de ces règles » est justement « de combattre le nivellement par le bas induit par la concurrence fiscale », souligne une étude publiée en juillet 2024 par l’Institut international du développement durable, un think tank. Une pertinence en débat « En France, les zones franches re- lèvent d’une autre logique, souli- gne François Bost. Il ne s’agit pas de produire pour exporter, plutôt de maintenir des activités de services dans des quartiers ou des communes en difficulté. » Mais là aussi, la pertinence de ces aides au regard de leur coût fait débat. Dans un rapport de 2020, l’Ins- pection générale des finances et celle des affaires sociales se mon- traient passablement critiques : « Les exonérations sociales et fis- cales zonées n’ont pas démontré leur efficacité en matière de créa- tion d’entreprises et d’emplois. » Début 2024, le gouvernement avait commencé à élaborer une réforme des 100 zones franches urbaines actuelles, pour tenter de rationaliser le dispositif. Dans ce domaine comme dans d’autres, la dissolution de l’As- semblée nationale en juin 2024 a tout stoppé. Désormais, l’ambi- tion de l’exécutif se limite à pro- longer les dispositifs en cours, malgré leurs faiblesses. Et, pour Mayotte, à les étendre, sans certi- tude quant à leurs vertus. p denis cosnard « HUMAINEMENT, CE SERAIT MENTIR DE DIRE QUE NOUS POUVONS ACCUEILLIR DES FAMILLES DE MAYOTTE » HUGUETTE BELLO présidente du conseil régional de La Réunion p9 b1 p9 b1 10 | france DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 I ci, un homme est immortalisé en train de manger une plante en pot. Là, une femme apparaît en sous-vête- ments dans sa chambre, agrafant son soutien-gorge. Un troisième est dé- guisé en œuf de Pâques. Une autre encore est allongée sur son lit, on ne voit que ses bas de contention ; la photo est accompa- gnée d’un message : « Elle vous attend ma cousine elle est prête. » Les images défilent, agrémentées d’émojis rieurs et de commen- taires, dans une conversationFacebook en- tre employés d’un Ehpad de l’Aveyron. Leur unité, consacrée aux malades d’Alzheimer, fait l’objet d’une enquête, lan- cée durant l’été 2020, après la découverte de ces échanges par la directrice de l’Ehpad privé associatif en question, le village de La Rossignole à Onet-le-Château (Aveyron). Au cours des investigations, d’autres « dysfonc- tionnements » et « maltraitances » ont été si- gnalés aux enquêteurs, comme des conten- tions réalisées avec des draps, ou des por- tions de repas récupérées par des membres du personnel. Quatre aides-soignants ont été licenciés par l’Ehpad et mis en examen. Plus de quatre ans ont passé, et l’informa- tion judiciaire ouverte pour « violences ag- gravées, non-assistance à personne en péril, délaissement d’une personne incapable de se protéger, non-dénonciation de mauvais traitement, atteinte à l’intimité de la vie pri- vée, vol » n’est pas terminée. Au point que les faire-part de décès des victimes, âgées et ma- lades, ne cessent de venir gonfler le dossier. Andrée (1921-2021), Agnès (1945-2021), Jo- sette (1932-2021), Alain (1948-2022), Amelia (1931-2022), Marie-Josée (1950-2023), Ma- nuela (1927-2023), Jeannine (1933-2024)… Un « délai » judiciaire que la juge d’instruc- tion a tenu à justifier elle-même dans une ordonnance relative à la poursuite de l’in- formation rendue en juillet, que Le Monde a pu consulter. « Le cabinet d’instruction de Rodez a connu des difficultés conjoncturel- les », y admet-elle, évoquant une succession de magistrats et le manque récurrent de greffier. Le procureur de Rodez, Nicolas Ri- got-Muller, évoque quant à lui un « pro- blème d’effectifs » policiers, qui retarde l’en- quête : « Ça n’a pas évolué depuis un mo- ment. Je le regrette, mais on n’est pas encore au bout des investigations. » « UN PARCOURS DU COMBATTANT » Au Monde, des proches de victimes dans plusieurs affaires de maltraitance en Ehpad ont raconté leur désarroi devant la lenteur des procédures judiciaires, l’une soulignant son impression d’être « oubliée, comme [sa] mère au fond de son Ehpad », un autre re- grettant « le silence après tout le “tintouin” des médias et des politiques ». En 2022, les ré- vélations du livre Les Fossoyeurs, de Victor Castanet (Fayard), ont mis en lumière les maltraitances au sein d’Orpea. Se sont en- suivies des dizaines et des dizaines de plain- tes dans toute la France, bien au-delà de ce groupe privé d’Ehpad. « Essentiellement des dossiers qui traînent », s’agace le vice-bâtonnier des Hauts-de-Seine, Fabien Arakelian. Lui a l’habitude de ce qu’il nomme pudiquement « les délais judiciai- res », d’autant plus dans les dossiers de santé publique. « Mais là, c’est un parcours du com- battant à chaque fois, c’est plus que particu- lier », dénonce l’avocat, au sujet de sa cin- quantaine de dossiers en cours dénonçant des maltraitances en Ehpad : « Les familles font face aux moyens des grands groupes, alors c’est le pot de terre contre le pot de fer. » Ces délais ont des conséquences, notam- ment à Onet-le-Château : de nouveaux faits, plus récents, ont été signalés après que l’af- faire a éclaté. Un homme, dont la fille a dû tondre les cheveux tant ils étaient sales, une femme, découverte par sa fille, seule en train de pleurer au milieu d’un couloir, une autre, retrouvée « toute bleue » au petit matin par l’équipe de jour, strangulée avec un rideau, comme le raconte sa fille aux enquêteurs… Ils n’ont pas été ajoutés au dossier mais font l’objet d’une enquête en parallèle, « pour évi- ter de retarder un peu plus l’instruction en cours », avance le parquet de Rodez. « Difficile de croire que tout ça va aboutir un jour, soupire la fille d’une victime. On a es- péré qu’avec le scandale Orpea, ça se réveille de notre côté. Mais non, le soufflé est vite re- tombé. » Comme beaucoup de proches dans CES DÉLAIS ONT DES CONSÉQUENCES : À ONET-LE-CHÂTEAU, DE NOUVEAUX FAITS, PLUS RÉCENTS, ONT ÉTÉ SIGNALÉS APRÈS QUE L’AFFAIRE A ÉCLATÉ « Ma mère est morte en Ehpad et l’enquête n’a pas avancé » Des proches de victimes de maltraitances dans plusieurs affaires racontent leur désarroi devant la lenteur des procédures judiciaires, dont les instructions peuvent s’étendre sur des années D ÉP ENDANCE Une hausse des tarifs jusqu’à 35 % autorisée dans le secteur public Depuis le 1er janvier, des maisons de retraite peuvent augmenter fortement le prix de séjour. Une décision du gouvernement critiquée L a potion risque d’être amère pour une partie des pensionnaires d’Ehpad. Antidote espéré contre l’asphyxie financière des établissements, dont plus des deux tiers sont en déficit, un décret, publié mercredi 1er janvier, donne pour la pre- mière fois aux établissements pu- blics et associatifs la liberté d’aug- menter leurs tarifs jusqu’à 35 % pour leurs nouveaux résidents. Le prix de séjour journalier moyen (65,50 euros à ce jour) pourrait ainsi culminer à plus de 85 euros. La crainte d’une flambée des prix inquiète une partie des spécialis- tes des politiques du grand âge. Le décret décline la loi « Bien vieillir » du 8 avril 2024, qui con- sacre la possibilité d’une modula- tion tarifaire dans les Ehpad non commerciaux, 70 % du parc de lits en France. Jusqu’à cette loi, leurs prix étaient entièrement régis par les départements, au motif qu’ils financent le séjour des résidents pauvres, qui bénéficient de l’Aide sociale à l’hébergement (ASH). Longtemps, les départements ont maintenu dans les maisons de re- traite habilitées à accorder l’ASH des tarifs modiques et identiques pour tous les résidents. Depuis 2021, conscients des dif- ficultés économiques des Ehpad, une partie des départements ont accordé une majoration des tarifs pour les pensionnaires les plus aisés. Le Groupe SOS Seniors a été pionnier en la matière. Cinquan- te-six Ehpad de cet opérateur associatif appliquent un « sur- loyer solidaire », qui peut attein- dre jusqu’à 10,70 euros supplé- mentaires par jour pour les rési- dents dont les revenus sont au moins égaux à 3 000 euros par mois. « Sans ce surloyer, nos Ehpad seraient déficitaires », indique Loïc Rumeau, son directeur général. Amplitude très grande La loi consacre la différenciation des tarifs au sein des Ehpad non commerciaux. Elle préserve, pour les départements, le pouvoir de fixer les tarifs des résidents ASH, mais donne la liberté aux établis- sements de relever leurs prix pour les autres résidents. Avec une amplitude très grande. Paul Christophe, ministre des solidarités dans le gouvernement Barnier, est à l’origine de la fixa- tion du plafond de la hausse pos- sible à 35 %, après consultation de l’association Départements de France. « Celle-ci suggérait un taux entre 30 % et 40 %. J’ai transigé à 35 % », assume-t-il. Un plafond aussi élevé ôte une épine politique et financière du pied des départements. Les Ehpad auront moins besoin de les solli- citer pour demander une hausse des tarifs des places ASH. « Ce dé- cret est une façon de leur donner une marge financière supplémen- taire sans obérer les dépenses des départements », se félicite Olivier Richefou, président (UDI) de la Mayenne. Vice-président chargé du grand âge à Départements de France, il considère que le plafond de 35 % est aussi « un garde-fou » contre les excès d’augmentation. La Fédération hospitalière de France (FHF) salue le taux de 35 %. Les Ehpad hospitaliers se trou- vaient, à cause d’un grand nombre de lits habilités à l’ASH, dépourvus de marge de manœuvre finan- cière. La possibilité de faire évoluer les prix hors ASH est « une bouffée d’oxygène », souligne Marc Bour- quin. Le conseiller « stratégie » à la FHF la juge « logique si l’on veut concilier un modèle économique pérenne pour le secteur public et une certaine justice sociale ». Il ajoute que le taux de 35 % est « as- sez théorique à court terme ». « Plus 35 %, c’est énorme », relève Luc Broussy, fondateur du think tank Matières grises quiregroupe des opérateurs d’Ehpad privés et publics. Le décret « peut contribuer à permettre à certains Ehpad de sortir la tête de l’eau, admet Pierre Roux, président de l’Association des directeurs aux services des personnes âgées. A long terme, c’est une porte ouverte au désenga- gement des départements sur les prix de journée. Avec le risque que des Ehpad priorisent les personnes qui ont le plus de moyens ». Stéphane Corbin, ex-directeur général adjoint de la Caisse natio- nale de solidarité pour l’autono- mie, juge le plafond de hausse autorisée trop haut : « Même si on peut espérer une autorégulation du secteur, je crains que des per- sonnes qui n’ont pas les capacités financières de supporter des tarifs élevés se sentent évincées. » Aujourd’hui directeur général des services de la Gironde, il rappelle qu’une part importante de per- sonnes éligibles à l’ASH ne la de- mande pas. Elles pourraient re- noncer à une entrée en Ehpad. Une injustice Le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA), com- posé de fédérations d’employeurs, de syndicats et d’usagers, a rendu en décembre 2024 un avis au gou- vernement lui demandant de ra- mener le plafond de hausse à 15 %. « Le décret manque de tact et de mesure », estime Jean-Philippe Vinquant, son président. Les rési- dents dont les retraites sont com- prises entre 1 800 et 2 200 euros mensuels seront les plus pénali- sés en cas de surloyers élevés. Ils ne sont ni suffisamment pauvres pour être éligibles à l’ASH ni assez riches pour être imposables. Certes, les pensions ont été reva- lorisées, « mais les gens très âgés sont nombreux à avoir de petites retraites », souligne Christine Meyer-Meuret, représentante de la Fédération nationale des asso- ciations de retraités au HCFEA. « Une hausse de 35 %, ce n’est juste pas possible », s’exclame Chantal Deseyne, sénatrice (Les Républi- cains) d’Eure-et-Loir. Coautrice d’un rapport sur les Ehpad à l’automne 2024, elle juge qu’une forte hausse des prix serait aussi pour les plus aisés une injustice, car « ils ont largement contribué à la richesse nationale en travaillant toute leur vie ». Ministre des solidarités dans le gouvernement Attal, Catherine Vautrin avait émis au Sénat, le 31 janvier 2024, un avis défavora- ble à la modulation tarifaire intro- duite dans le projet de loi « Bien vieillir ». Un « surloyer systémati- que » dans les Ehpad revient à favo- riser l’accueil des personnes solva- bles au détriment des autres, avait- elle soutenu. Ministre des solidari- tés dans le gouvernement Bayrou, Mme Vautrin n’a pas hésité à signer le décret de son prédécesseur. p béatrice jérôme p10 b1 p10 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 france | 11 ce dossier, elle n’ose pas donner son nom. Pe- tit village, grosse institution. « Je ne veux pas d’ennui », résume-t-elle avant de trancher : « De toute façon, ma mère est morte l’été der- nier et le dossier n’a pas avancé d’un poil. » Début décembre 2024, une autre a définiti- vement fermé la maison de sa mère. Et, de- puis que sa « petite maman » est partie, Joëlle n’a plus tellement la force de se battre. « Je suis un peu ramollie », glisse-t-elle délicate- ment. Alors ce dossier judiciaire qui traîne est désormais un peu trop lourd pour elle à porter, après ces années de « combat permanent » : « Celui de tous les aidants, con- clut-elle sobrement, mais on ne peut pas comprendre tant qu’on n’y a pas les siens. » « INSUFFISANCE DE PERSONNELS » « Vous connaissez les unités Alzheimer ? C’est tellement douloureux de se retrouver dans cet autre monde, qu’on ne réagit à rien. On est té- tanisés, on ne veut rien voir de ce qu’il se passe autour », explique de son côté Nathalie. A 71 ans, son père n’était plus capable de parler ni d’exprimer ce qu’il ressentait. Lorsque sa fille a découvert les trois photos de la messa- gerie sur lesquelles il apparaît, « humilié par ceux qui devaient prendre soin de lui », elle s’est effondrée : « Ce n’est pas juste de la mal- traitance par manque de personnel ou de moyens. C’était intentionnel », enrage-t-elle, l’émotion intacte au fond de la gorge. Son père est mort en avril 2022. « Quand le procès va enfin arriver, s’il arrive un jour, il n’y en aura plus un de ce monde. C’est honteux. » « L’Etat est tenu à une obligation : rendre la justice. Cette affaire c’est l’illustration de la faillite du système judiciaire, tance l’avocate d’une partie des victimes, Géraldine Vallat. Les familles sont totalement découragées. Nous, avocats, jouons les médiateurs entre une justice malade et des justiciables qui per- dent espoir. » L’avocat de l’Ehpad d’Onet-le- Château, Christophe Cabanes d’Auribeau, regrette, lui aussi, la lenteur judiciaire, qui « nuit à la réputation » de la structure, la- quelle n’a pas été mise en examen, insiste- t-il : « On n’aspire qu’à une chose, que le dos- sier se termine. Ces gens ont sali l’image de La Rossignole. » Autre enquête, autre Ehpad, même attente impuissante. « Le problème, c’est qu’on a l’im- pression d’être toujours mis sous la pile. » Bras croisés et colère froide, Pascale Allier résume les trois ans et demi d’enquête sur la mort de sa mère en une saillie tranchante : « Per- sonne n’est à la hauteur. » Rosine Dupont a été retrouvée morte par une aide-soignante dans la nuit du 10 au 11 juin 2021, un autre résident assis sur son abdomen. Elle vivait dans l’« unité protégée » de la Ré- sidence de Longchamp, un Ehpad de Saint- Cloud, dans les Hauts-de-Seine. « On devrait dire unité enfermée, parce que c’est tout ce que c’est », s’agace Pascale Allier. Elle aussi dé- nonce la longueur de la procédure, mais sur- tout que seul le résident malade soit mis en cause, et non « les failles du système ». Le sep- tuagénaire a été déclaré irresponsable péna- lement. « Ce n’est pas de sa faute. En revanche, dès son entrée, plusieurs alertes avaient été émises pour dire qu’il pouvait être dangereux, et rien n’a été fait », insiste Pascale Allier. Le groupe privé DomusVi, qui gère la Rési- dence de Longchamp, se défend : « Dès l’ap- parition des signes d’un comportement vio- lent chez ce résident, environ quatorze jours après son admission, ceux-ci ont fait l’objet d’une communication écrite, le 6 juin 2021, auprès du médecin intervenant sur la rési- dence, dans le but de procéder à une réévalua- tion diagnostique et thérapeutique de sa si- tuation. En attendant cette réévaluation, une vigilance et une attention accrues ont été as- surées par le personnel de l’unité. » Dans leurs auditions, les membres du per- sonnel racontent, eux, « des conditions de travail rendues difficiles par l’absence de mé- decin coordinateur et l’insuffisance de person- nels, particulièrement à l’étage Alzheimer », résume un brigadier dans un rapport de syn- thèse, ajoutant que « la direction ne [trouvait pas de solution aux] signalements, ni sur ce point-là ni concernant les résidents violents ». Pour Pascale Allier, « il y a tromperie sur le système » des Ehpad, d’autant plus dans les unités spéciales Alzheimer. Elle raconte l’avancée de la maladie de sa mère, son père refusant toute aide extérieure pendant des mois, la douleur d’un placement « à con- trecœur », le relais familial mis en place pour tenir compagnie à Rosine tous les jours, dès son entrée à l’Ehpad… « On vous vend une surveillance nuit et jour, on vous dit “Rassu- rez-vous il y aura toujours quelqu’un” et on découvre que pas du tout. Nous, on ne l’a pas abandonnée, ce sont eux. » Selon DomusVi, deux personnes effec- tuaient « des rondes régulières dans tous les étages » cette nuit-là. Une organisation « tout à fait conforme aux pratiques en vi- gueur dans le secteur », selon le groupe, qui précise tout de même avoir, « à la suite de cet événement dramatique et imprévisible, (…) renforcé la présence du personnel interve- nant la nuit dans la résidence en passant de deux à trois personnes, dont une affectée à l’unitéprotégée ». Comme Pascale Allier, ils sont plusieurs à raconter au Monde leur « petite honte » au moment de « placer » leur parent, lorsque le diagnostic « troubles cognitifs type Alzhei- mer » est tombé. « Sauf qu’on l’a mise là parce que, justement, on ne pouvait plus gérer seuls. » Pour tous ceux plongés dans ces af- faires s’est ajoutée la culpabilité de n’avoir « rien vu ». « Mais comment faire la part des choses » face à cette maladie qui mélange passé et présent, fait perdre la tête, les mots, l’équilibre, s’excuse presque Pascale Allier. Désormais s’ajoute l’amertume de ne pas parvenir à rendre justice à sa mère. « JE NE LÂCHERAI PAS L’AFFAIRE » « Cette lenteur est d’autant plus incompréhen- sible que la partie civile se manifeste réguliè- rement dans ce dossier et que certaines inves- tigations semblent peu complexes, comme obtenir l’avis de l’agence régionale de santé ou étudier des documents déjà saisis », s’étonne l’avocate de la famille de Rosine Du- pont, Chloé Redon. L’information judiciaire est toujours en cours, explique le parquet de Nanterre, sans davantage de précision. Christine Chouly n’est pas non plus « du genre à abandonner », mais elle voudrait bien « comprendre pourquoi il ne se passe rien » dans le dossier de sa mère. Quatre ans et demi ont passé depuis le dépôt de sa plainte et l’ouverture d’une enquête pour homicide involontaire. L’Ehpad Orpea (re- nommé Emeis en mars 2024) des Bords de Seine à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), dans lequel sa mère a vécu pendant quel- ques semaines, est au cœur du livre de Victor Castanet. Elle y est entrée en mars 2020 après un accident vasculaire cérébral ; elle y est morte un mois et demi plus tard. En juin 2020, Christine Chouly a porté plainte, dénonçant un manque, voire une « absence totale » de soins, et a intégré une association de victimes. Elle a ensuite espéré que l’émoi suscité par Les Fossoyeurs fasse bouger son dossier. « Mais, rien de rien. Nous n’avons même pas été auditionnés. » Le parquet de Nanterre explique au Monde que son dossier a en réalité été intégré à une gargantuesque information judiciaire ouverte contre X en novembre 2023 pour « homicide involontaire, blessure involon- taire, mise en danger de la vie d’autrui et non assistance à personne en danger » regrou- pant l’ensemble des plaintes pour « mal- traitance institutionnelle » contre Orpea dans les Hauts-de-Seine, soit 53 plaintes re- çues après la publication du livre de Victor Castanet et « l’ensemble des procédures déjà ouvertes », dont celle de Christine Chouly. Cette dernière risque donc de devoir atten- dre encore un bon moment avant un éven- tuel procès. « Ça peut durer encore dix ans, je ne lâcherai pas l’affaire », répète-t-elle en ra- contant avoir croisé des familles dans toute la France, qui « n’osaient pas » témoigner. Surtout « ceux qui ont encore leur parent dans ces Ehpad de malheur » et ont peur de perdre une place, si difficile à trouver, ou que leur proche soit encore moins bien traité, poursuit-elle : « Moi je n’ai rien à perdre, alors je parle dès que j’en ai l’occasion. Pour que plus jamais quelqu’un ne soit traité comme ma mère. » Elle s’appelait Louise et avait 86 ans. Auprès du Monde, le groupe Emeis réagit en assurant s’être, depuis juillet 2022, « pro- fondément transformé pour restaurer la con- fiance » et « se concentrer sur son rôle social ». Et de conclure, concernant « le cas évoqué » : « La nouvelle direction souhaite renouveler aux proches ses sincères regrets. » p lucie soullier Attaque rue Nicolas- Appert : le procès d’un terrorisme « culturel » En octobre 2020, devant les anciens locaux de « Charlie Hebdo », un Pakistanais avait blessé deux personnes au couteau L es caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo ont agi comme un puissant révélateur des différentes formes qu’a pris, au fil des années, le ter- rorisme islamiste. L’attentat du 7 janvier 2015 était d’essence pure- ment djihadiste. L’assassinat de Samuel Paty, accusé de blas- phème par un parent d’élève et un agitateur islamiste avant d’être décapité, le 16 octobre 2020, par un jeune Tchétchène radicalisé, a illustré la porosité entre discours islamiste et passage à l’acte djiha- diste et la nocivité de certains usa- ges des réseaux sociaux. Quelques semaines avant l’as- sassinat du professeur d’histoire- géographie, un autre attentat, qui avait fait deux blessés, le 25 sep- tembre 2020, devant les anciens locaux de l’hebdomadaire satiri- que, et dont le procès devait s’ouvrir lundi 6 janvier, avait mis en lumière une troisième mani- festation de cette menace : le ter- rorisme « culturel ». Cet attentat n’était pas inspiré par un groupe djihadiste ou par une polémique concernant le contenu pédagogi- que d’un cours de collège, agitée en France sur les réseaux sociaux, mais par le code pénal en vigueur dans un pays étranger, le Pakis- tan, où le blasphème est passible de la peine de mort. Ce 25 septembre 2020, Zaheer Mahmoud, un Pakistanais de 25 ans, avait violemment attaqué au couteau deux jeunes gens qui fumaient une cigarette sous le porche d’entrée de l’immeuble du 6, rue Nicolas-Appert, dans le 11e arrondissement de Paris, qui se trouvent être les anciens lo- caux de Charlie Hebdo. Les deux victimes, une femme de 28 ans et un homme de 32 ans, avaient été grièvement blessées à la tête et au visage. L’assaillant, originaire de la province pakistanaise du Pend- jab, était arrivé en France en 2018 sous une fausse identité afin d’être pris en charge en tant que mineur non accompagné. Prêches incendiaires Pour comprendre l’origine de cette attaque, il faut remonter trois semaines plus tôt. Le 1er sep- tembre 2020, à l’occasion de l’ouverture du procès de l’attentat du 7 janvier 2015, Charlie Hebdo décide de republier les caricatu- res de Mahomet ayant motivé l’attaque qui a décimé sa rédac- tion, accompagnées d’un édito prémonitoire : « La haine qui nous a frappés est toujours là, et depuis 2015 elle a pris le temps de muer (…) pour passer inaperçue et pour- suivre sans bruit sa croisade impi- toyable. Nous ne nous coucherons jamais. » Cette republication déclenche aussitôt une vaste campagne de haine sur les réseaux sociaux, qui dépasse le cadre francophone pour s’étendre au Pakistan, au Maghreb, à l’Inde ou encore au Royaume-Uni. En Turquie et au Pakistan, les condamnations pro- venaient du plus haut niveau de l’Etat. Le ministre des affaires étrangères pakistanais appelle même, à la télévision, à traduire les « responsables de cet acte mé- prisable » devant un tribunal. Dans les jours qui suivent, les manifestations se multiplient au Pakistan, en particulier à l’appel du Tehrik-e-Labbaik Pakistan, un parti radical qui réclame la mort des « blasphémateurs ». Cette for- mation est dirigée par l’imam Khadim Hussain Rizvi, dont le terroriste écoutait assidûment les prêches incendiaires. La rédaction de Charlie Hebdo est visée par une campagne de tweets haineux venus de toute la planète, au point que sa directrice des ressources humaines sera exfiltrée de son domicile, cou- rant septembre 2020, après avoir reçu des menaces. Quelques jours plus tard, Zaheer Mahmoud, ignorant que la rédaction du jour- nal satirique a déménagé vers une adresse tenue secrète après l’at- tentat du 7 janvier 2015, attaque au hachoir deux employés d’une agence de presse au pied des an- ciens locaux de l’hebdomadaire. Ce dossier terroriste se singula- rise, dans la longue liste des atten- tats ayant frappé la France. Zaheer Mahmoud refuse en effet d’être considéré comme un terroriste, et il n’a, de fait, répondu à aucun ap- pel émanant d’un groupe djiha- diste. Sa motivation, expliquera- t-il aux enquêteurs, était pure- ment religieuse. Imprégné par les prêches de l’imam pakistanais Khadim Hussain Rizvi, il dit avoir voulu venger les caricatures du Prophète, comme on l’aurait fait dans son pays, où le blasphème estun « très grand crime », dit-il. « Dans notre islam, on dit que si quelqu’un insulte ou se moque de notre Prophète, il faut tuer ceux qui l’ont insulté », a-t-il expliqué en garde à vue. « Ce que j’ai fait, c’est bien. Je me sens mieux. Je considère qu’ils sont bien punis. On ne se moque pas de la reli- gion. » A ses yeux, son acte n’était donc pas un attentat – qui aurait selon lui consisté à attaquer une personne « innocente » –, mais un acte de foi. En apprenant en garde à vue que ses deux victimes ne travaillaient pas pour Charlie Hebdo, il a d’ailleurs esquissé un regret : « C’est pas bien pour eux alors, ils étaient innocents. » Zaheer Mahmoud explique avoir conçu son projet quelques jours avant les faits en prenant connaissance de la republication des caricatures à travers des vi- déos venues d’Inde et du Pakis- tan, mais aussi en voyant des ima- ges de manifestations dans son pays d’origine. « Les gens étaient révoltés », explique-t-il. Les en- quêteurs ont également trouvé dans son téléphone de nombreu- ses vidéos de l’imam Rizvi appe- lant à tuer les « blasphémateurs ». Selon un rapport réalisé en 2021, lors de sa détention dans un quar- tier d’évaluation de la radicalisa- tion, Zaheer Mahmoud « ne com- prenait pas réellement le caractère terroriste de son acte ». Le jeune Pakistanais se dit d’obédience ba- relvi, un mouvement sunnite né en Inde au début du XXe siècle, qui « se distingue par une dévotion marquée pour le personnage du Prophète », précise le rapport. Outre l’assaillant, renvoyé pour tentative d’assassinats terroris- tes, cinq de ses amis, âgés de 17 à 21 ans au moment des faits, tous nés au Pakistan et arrivés en France entre 2018 et 2019, seront jugés pour association de malfai- teurs terroriste. En raison de la minorité de deux d’entre eux au moment des faits, le procès se tiendra devant la cour d’assises des mineurs spéciale. Les débats s’y déroulent théoriquement à huis clos, mais la cour peut décider de les rendre publics, tous les accusés étant désormais majeurs. p soren seelow LES RÉVÉLATIONS, EN 2022, DU LIVRE « LES FOSSOYEURS » AVAIENT ÉTÉ SUIVIES DE PLUSIEURS DIZAINES DE PLAINTES DANS TOUTE LA FRANCE Aux yeux de Zaheer Mahmoud, son acte n’était pas un attentat, mais un acte de foi p11 b1 p11 b1 12 | ÉCONOMIE & ENTREPRISE DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 La Chine s’implante dans les mines du Sahel Pékin profite du retrait des Occidentaux dans l’exploitation minière au Mali, au Burkina Faso et au Niger C asquette avec ses cinq étoiles de général d’ar- mée sur la tête, lunettes de soleil sur le nez, As- simi Goïta déambule devant les concasseurs, les tapis roulants et plusieurs tonnes de gravats d’une roche blanchâtre contenant un métal convoité à travers le monde : le lithium. Le 15 décem- bre, le chef malien de la junte est à Goulamina, à environ 150 kilomè- tres au sud de Bamako, pour inau- gurer une usine de production de ce minerai qui sert notamment à produire des batteries électri- ques. Sous pression financière croissante, les militaires au pou- voir voient en ce nouveau site in- dustriel un moyen de faire rentrer de l’argent dans leurs caisses. Derrière ce projet, une société chinoise, cotée aux Bourses de Shenzhen et de Hongkong, qui utilisera ce minerai pour fabri- quer des batteries en Chine : Gan- feng Lithium. Comme d’autres en- treprises étrangères, elle n’a pas échappé au tour de vis imposé par la junte dans le secteur minier. De- puis leur arrivée au pouvoir par un coup d’Etat, en 2020, le général Goïta et ses camarades putscho- souverainistes ont entrepris sa restructuration en adoptant un nouveau code minier. Parmi ses dispositions : jusqu’à 30 % des parts de chaque mine pour l’Etat, une hausse importante des taxes et l’obligation pour chaque société de verser ses bénéfices sur un compte bancaire au Mali. Malgré ces mesures restrictives, Ganfeng Lithium, qui avait déjà investi plus d’une centaine de mil- lions d’euros à Goulamina, a pour- suivi son projet. A l’issue de sa vi- site du site, Assimi Goïta a qualifié Pékin de « partenaire stratégique et sincère, qui est resté aux côtés du Mali dans sa lutte pour sa souve- raineté économique et politique ». Comprendre : pas comme la France, ancienne puissance colo- niale devenue paria, avec laquelle veillance de la junte. « Ils ont les bons papiers parce qu’ils versent des pots-de-vin importants aux personnes concernées, tant au ni- veau national que local. Les mili- taires au pouvoir en profitent, à travers des intermédiaires qui tou- chent de l’argent pour eux », dé- nonce l’homme d’affaires précité. Le quartier de Niaréla, à Bamako, illustre cette présence accrue. De nombreux commerces tenus par des ressortissants de l’empire du Milieu vendant du matériel d’or- paillage – groupes électrogènes connectés à des pompes hydrauli- ques, tamis, rampes de lavage… – y ont désormais pignon sur rue. Essentiellement implantés dans les régions aurifères de l’ouest et du sud du Mali, ces chercheurs d’or chinois sont présents dans la zone de Kita, à 190 kilomètres à l’ouest de Bamako, ou dans celle de Ké- niéba, près de la frontière avec la Guinée. Sur place, certains s’alar- ment des dommages environne- mentaux – déforestation, pollu- tion des rivières, destruction de champs… – causés par ces explora- tions tous azimuts. « Tant que ça se passe bien avec les responsables lo- caux, ils récupèrent l’or, puis met- tent le cap sur un autre site », expli- que un dirigeant minier malien. Pour l’instant actifs dans des mi- nes d’or de petite à moyenne taille, ces miniers chinois lorgne- raient des gisements plus grands, équivalents à ceux exploités par les multinationales occidentales implantées au Mali. Certains con- currents les suspectent de mener, sous couvert de leurs activités lé- gales d’orpaillage, des recherches sans autorisation en vue de dé- couvrir des sites prolifiques. Les mines du Burkina Faso et du Niger, avec lesquels le Mali forme l’Alliance des Etats du Sahel depuis 2023, sont aussi dans le viseur de Pékin. « Les Russes font beaucoup de bruit, mais ce sont des amateurs comparés aux Chinois, qui s’im- plantent dans la région en y dérou- lant une stratégie beaucoup plus subtile. Quant aux Français, et aux Occidentaux de manière plus large, ils sont à côté de la plaque et ne cessent de perdre du terrain », estime un minier actif au Sahel. Au Burkina Faso, un homme d’affaires chinois au crâne chauve et aux lunettes rondes est devenu particulièrement influent depuis la prise du pouvoir par le capi- taine Ibrahim Traoré, en septem- bre 2022 : Li Yubao. Le patron de China Yunhong International Holdings Group y est arrivé fin 2019, un an après la reprise des re- lations entre Ouagadougou et Pé- kin au détriment de Taïwan, avec lequel le Burkina Faso était un des derniers pays africains à coopérer. Généreuses donations Un temps proche de plusieurs fi- gures du régime de l’ex-président Roch Marc Christian Kaboré, il se lie ensuite aux putschistes qui ont pris les rênes du pays. La tâche n’est pas spécialement ardue : autour du capitaine Traoré, qui a rompu avec la France pour se rap- procher de la Russie et de partenai- res du Sud global, existe en effet une « aile chinoise », selon un offi- cier, composée de quelques gradés réputés favorables à Pékin. Parmi eux, son directeur de cabinet, l’in- fluent capitaine Anderson Medah, qui a en partie été formé en Chine. Après l’obtention d’un premier permis de recherche d’or dans la région des Hauts-Bassins dé- nommé « Somanguina », fin 2021, Li Yubao en obtient deux autres dans les régions du Plateau-Cen- tral et du Centre-Est, « Paspanga » et « Yelembassé » – toujours pour des recherches d’or, mais aussi de cuivre ou de nickel –, en 2023. En parallèle, l’homme d’affaires, qui a été naturalisé burkinabé, veille à s’attirer les bonnes grâces du capi- taine Traoré, devenumaître tout- puissant et craint en son pays. En novembre 2023, puis en juin 2024, il effectue deux dons, Dans une mine d’or, à Bouda, au Burkina Faso, le 23 février 2020. SAM MEDNICK/AP pour un montant total de 465 mil- lions de francs CFA, au fonds de soutien patriotique mis en place par le chef de la junte pour équiper et financer les volontaires pour la défense de la patrie, les supplétifs civils de l’armée. « J’ai l’intime con- viction qu’avec le président du Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, le pays sera prospère, solide et sta- ble dans les années à venir », soute- nait-il dans un entretien au quoti- dien national Sidwaya, fin avril. Propulsé conseiller spécial d’« IB », comme les Burkinabés surnomment le capitaine Traoré, Li Yubao poursuit ses généreuses donations. Remise de 53 véhicules électriques au gouvernement en novembre, don de vivres et de 12 millions de francs CFA aux veu- ves et aux orphelins des militaires tués au front pour les fêtes de fin d’année… « Rien de tout ça n’est gratuit, dénonce un ancien minis- tre burkinabé. Il a forcément ob- tenu des contreparties, et proba- blement dans les mines. » M. Yubao a déclaré vouloir inves- tir près de 1 000 milliards de francs CFA au Burkina Faso et y créer 5 000 emplois. Ibrahim Traoré, lui, entend se servir des nombreuses connexions de son conseiller spé- cial pour resserrer ses liens avec Pékin. Fin septembre, Li Yubao lui a présenté une délégation d’hom- mes d’affaires chinois envisageant de s’implanter au Burkina Faso. Au Niger, la Chine espère profi- ter de l’éviction de la France pour Au Niger, la Chine espère pousser ses pions dans un secteur stratégique pour son développement : l’uranium pousser ses pions dans un secteur stratégique pour son développe- ment : l’uranium. Selon l’Association nucléaire mondiale, la demande chinoise d’uranium, qui était d’environ 11 000 tonnes en 2023, devrait at- teindre les 40 000 tonnes en 2040. Trouver de nouvelles filiè- res d’approvisionnement est donc vital. Parmi elles, le Niger, où les autorités ont annoncé, en mai, que la Société des mines d’Azelik allait reprendre du ser- vice après dix ans d’inactivité en raison de la chute des cours mon- diaux de l’uranium. Cette mine, majoritairement dé- tenue par la Compagnie nucléaire nationale chinoise, doit fournir une partie du minerai nécessaire au bon fonctionnement des cen- trales nucléaires chinoises. Elle est située à environ 150 kilomè- tres au sud-ouest de la mine d’Ar- lit, où le français Orano, confronté aux coups de butoir de la junte du général Abdourahamane Tiani, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en juillet 2023, a été con- traint de suspendre ses activités. Comme leurs camarades ma- liens, les putschistes nigériens af- fichent leur volonté de remettre à plat l’exploitation de leurs matiè- res premières par les compagnies étrangères. En juin et en juillet 2024, ils ont ainsi retiré à Orano et à l’entreprise canadienne GoviEx leurs permis d’exploitation res- pectifs pour les mines d’Imoura- ren – considérée, avec ses 200 000 tonnes de réserve, comme l’un des plus grands gise- ments d’uranium du monde – et de Madaouéla. Pour certains ex- perts, nul doute que les nouveaux partenaires du Niger, Chine en tête, sont en embuscade pour ré- cupérer une part du gâteau. p benjamin roger la junte malienne a rompu pour s’adosser à de nouveaux alliés. La Russie, qui lui fournit une aide mi- litaire et sécuritaire, notamment à travers le groupe de mercenaires Wagner. Mais aussi la Chine, donc, qui entend accroître ses intérêts dans le secteur minier malien et, plus largement, au Burkina Faso et au Niger voisins, deux autres pays dirigés par des militaires putschistes ayant opéré le même basculement géostratégique que leurs frères d’armes maliens. « Stratégie subtile » Dans la foulée de l’arrivée du géné- ral Goïta aux affaires à Bamako, « la présence chinoise dans les mi- nes d’or s’est accentuée », indique un homme d’affaires malien. Des dizaines d’orpailleurs chinois, à la tête de sociétés moyennes plus ou moins structurées, ont profité de la réorganisation du secteur et du resserrement de l’étau autour des majors canadienne ou austra- lienne historiques, telles Barrick Gold ou Resolute Mining, toutes deux soumises à de lourdes sanc- tions des autorités. « Ils se sont en- gouffrés dans la brèche et ont récu- péré des places laissées vacantes par les miniers traditionnels », af- firme un acteur du secteur malien. Ces nouveaux orpailleurs chi- nois exploitent aujourd’hui des sites aurifères à une échelle semi- industrielle. Ils y travaillent léga- lement, grâce à des permis d’ex- ploitation obtenus avec la bien- Les orpailleurs venus de Chine exploitent des sites au Mali à une échelle semi- industrielle, avec la bienveillance de la junte Retrouvez en ligne l’ensemble de nos contenus p12 b1 p12 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 économie & entreprise | 13 A Antibes, les derniers jours de Marineland Célèbre pour ses spectacles d’orques et de dauphins, ce zoo marin ferme après une décennie de polémiques REPORTAGE antibes (alpes-maritimes) - envoyée spéciale C’ est le bouquet final du spectacle. Quand les deux orques, Wi- kie et Keijo, se pro- pulsent dans les airs et exécutent une pirouette symétrique, des cris de stupéfaction éclatent dans le public de Marineland, à Antibes (Alpes-Maritimes). Puis les corps monumentaux des deux cétacés retombent d’un grand « splash » dans le bassin bordé de palmiers. Le présentateur reprend le micro : le prochain spectacle, la Dolphin Fantasia, est dans une heure. « Ces jours-ci, les applaudissements sont un peu plus intenses. Les gens sa- vent que c’est la dernière fois qu’ils voient ces orques… On sent leur soutien. Pour nous, c’est un deuil », livre Mickaël (les personnes citées par leur prénom ont souhaité conserver leur anonymat), dres- seur d’orques, employé depuis trente ans dans ce parc. Dimanche 5 janvier au soir, Ma- rineland devait fermer ses portes. La fin d’une histoire commencée en 1970, qui s’achève dans la dé- confiture, après une décennie noire qui a coulé ce site touristi- que majeur de la Côte d’Azur. Le groupe espagnol Parques Reuni- dos, qui a racheté Marineland en 2006, privilégie désormais le développement d’Aquasplash, son parc aquatique situé juste à côté, avec des projets d’extension. L’hôtel Marineland, ouvert en 2015, continuera de fonctionner, en changeant de nom. Le parc doit sa fermeture en grande partie à la loi de 2021 sur la maltraitance animale, qui prévoit l’interdiction, au plus tard au 1er décembre 2026, des spectacles de dauphins et d’orques en France, ainsi que de la reproduc- tion et de la captivité de ces espè- ces – sauf dans le cadre de sanc- tuaires ou de recherches. Or les spectacles de cétacés étaient au cœur du concept du parc créé par Roland de La Poype, sur le modèle du Seaquarium de Miami. Il fallait de l’audace pour se lancer dans un tel projet. M. de La Poype avait le profil : pilote de chasse sur le front russe pendant la seconde guerre mondiale, compagnon de la Libé- ration, ce comte avait fait fortune dans l’industrie du plastique – sa société est à l’origine de la Citroën Méhari et du berlingot Dop. Si la loi a donné le coup de grâce à Marineland, elle n’a fait que tra- duire un mouvement sociétal croissant contre la captivité des mammifères marins, alimenté par les actions d’associations comme One Voice ou C’est assez ! – le rond-point à l’entrée de Mari- neland est devenu un lieu de ras- semblement régulier. « Informer le grand public sur la réalité de ces parcs qui font commerce de la cap- tivité des cétacés a été un long pro- cessus. Les orques sont faites pour les océans, elles n’ont pas leur place dans des piscines de béton », ré- sume Pierre Robert de Latour, président de l’association Orques sans frontières. Catastrophes en chaîneLe succès du documentaire amé- ricain Blackfish (2013) a également contribué à cette évolution des mentalités, en tirant le signal d’alarme sur les dangers liés à la captivité des orques. En 2009 et 2010, deux soigneurs ont été tués, à Loro Parque, aux Canaries, et à SeaWorld Orlando, en Californie. « Les spectacles sont une con- trainte pour ces animaux. On per- turbe leur sociabilité, on crée chez eux des frustrations, on multiplie nues trop régulières. « On était des héros, on est devenu des cibles », dit-il. « Le climat avec les associa- tions s’est tendu. Pourtant, ces ani- maux sont nés ici, ils sont acclima- tés, et très bien suivis », fait valoir Gianni, soigneur d’orques. Il évo- que les normes auxquelles ils se conforment pour assurer leur bien-être. « Les soigneurs font bien leur travail. Mais ce ne sont pas des animaux faits pour être contenus dans des surfaces réduites », estime Fabien Soubielle. Accompagner les salariés A déambuler dans le parc, quel- ques jours avant sa fermeture, tout laisse penser que la fin était écrite. Murs fissurés, peintures qui s’écaillent, esthétique démodée… « Les enfants ne s’en rendent pas compte, mais, en tant qu’adulte, on voit que c’est d’une autre époque », note Pauline, habitante de Biot (Alpes-Maritimes), venue une der- nière fois. « J’adore toujours Mari- neland, même si ce n’est plus ce que c’était », poursuit Audrey, com- merciale dans les cosmétiques, qui fréquente le parc depuis qu’elle est petite. « Les spectacles n’ont plus la même ampleur. Avant, il y avait un bateau de pirates dans le bassin ! », se souvient cette mère de famille, venue du Var. Cette fois-ci, elle a payé pour son fils une « rencontre » avec les dauphins, dans une piscine, avec une salo- pette étanche : « Quand j’étais plus jeune, j’avais pu aller au bord du bassin des orques, leur caresser le nez. On pouvait aussi nager avec les dauphins. Ça ne se fait plus. » Un plan social est en négociation pour accompagner les 103 salariés du parc, dont une quarantaine de soigneurs. Charlotte Aloin, 26 ans, qui s’occupait des dau- phins depuis quatre ans, envisage une reconversion « dans un autre parc animalier, ou une clinique vé- térinaire ». Si les 150 animaux (4 000 avec les poissons) seront transférés dans d’autres zoos, le sort de Wikie et de Keijo est au cœur d’une bataille engagée par des associations. Avec la ferme- ture, Marineland a tout intérêt à s’en séparer vite, en raison des coûts très importants liés à leur maintien sur place. Alors qu’il est impossible de relâ- cher dans la mer ces animaux nés en captivité, un rapport d’inspec- tion remis cet été au gouverne- ment préconise leur transfert vers un espace maritime protégé au Ca- nada, The Whale Sanctuary Pro- ject. « Mais cette structure n’est pas prête, et on ne sait pas si ces orques s’y porteraient bien », observe Christophe Guinet, chercheur au Centre national de la recherche scientifique, spécialiste de cette es- pèce. « On demande un engage- ment de l’Etat pour appuyer offi- ciellement ce sanctuaire, et que son financement soit facilité », expli- que Jessica Lefèvre-Grave, porte- parole de l’ONG One Voice. Les experts suggèrent aussi, en second choix, le Loro Parque, aux Canaries, qui accepte de recevoir les deux orques – même si One Voice déplore « des bassins plus pe- tits qu’à Marineland ». Le parc d’An- tibes, lui, voulait envoyer ses or- ques dans un parc à Kobe, au Japon – un accord avait été signé. Mais, vu la polémique, la ministre char- gée de la transition écologique s’y est déclarée opposée. « Au Japon, il n’y a pas de réglementation aussi poussée sur le bien-être animal », a expliqué Agnès Pannier-Runa- cher. En attendant une solution, et les résultats d’une expertise judi- ciaire sur leur santé, les deux céta- cés restent à Marineland, pour une période indéterminée. p jessica gourdon Dans le parc aquatique Marineland, à Antibes (Alpes-Maritimes), le 23 décembre 2024. PENNANT FRANCK/PHOTOPQR/« LA PROVENCE »/MAXPPP les situations à risques pour les soi- gneurs, juge Fabien Soubielle, qui a exercé ce métier de 2000 à 2013 à Antibes. A Marineland, on a frôlé plusieurs fois la catastrophe. » Ces dix dernières années, Mari- neland est apparu de plus en plus en décalage avec son époque. La fréquentation est passée de 1,2 million de visiteurs en 2015 à 425 000 en 2024. Le parc, qui a réa- lisé 20,9 millions d’euros de chif- fre d’affaires en 2023, accumulait les pertes – 5,7 millions d’euros cette année-là. « Le truc de trop, ça a été les ours polaires [ils ont quitté le parc en 2021]. Personne ne comprenait pourquoi ils étaient là, dans leur enclos au soleil. Les gens se disaient “pauvres bêtes” », évoque Mike Riddell, directeur de Marineland entre 1980 et 2006. Parallèlement, les catastrophes s’enchaînent : une inondation, en 2015, a conduit le parc à baisser le rideau plusieurs mois et causé la mort de nombreux animaux. Puis vint la pandémie de Covid-19, et ses longues périodes de ferme- ture. La mort de deux orques, en- tre fin 2023 et début 2024, a encore dégradé l’image de Marineland – il L’euro au plus bas depuis 2022 face au dollar La monnaie unique pâtit notamment des mauvais indicateurs conjoncturels en zone euro L’ année 2025 a mal com- mencé pour l’euro. La monnaie unique euro- péenne est en effet tombée, jeudi 2 janvier, à son plus bas niveau de- puis novembre 2022 face au dol- lar américain, à 1,0226 dollar pour 1 euro. Depuis son pic du 30 sep- tembre 2024 (à 1,1196 dollar), la dépréciation de l’euro par rapport au billet vert atteint désormais près de 9 % et le rapproche du seuil symbolique de la parité avec le dollar, sous lequel il n’est plus repassé depuis novembre 2022, lorsque l’envolée des prix de l’énergie provoquée par l’inva- sion russe en l’Ukraine attisait les craintes de récession en Europe. Deux ans et deux mois plus tard, la baisse de l’euro s’explique da- vantage par les différences de plus en plus marquées entre la santé de l’économie américaine et celle de la zone euro, que sont venus souligner les tout premiers indi- cateurs conjoncturels de 2025. Les indices mesurant l’évolution de l’activité dans l’industrie, pu- bliés jeudi, montrent que la contraction de l’activité a été plus forte encore qu’anticipé en dé- cembre 2024 dans la zone euro, en particulier dans ses trois prin- cipales économies (Allemagne, France, Italie). Les industriels ont donc encore réduit leurs stocks et effectifs, faute d’amélioration des perspectives de production. Climat plus que morose « Le recul des nouvelles comman- des s’est même accentué par rap- port à octobre et novembre [2024], entraînant une accélération de la baisse du travail en cours et anéan- tissant tout espoir de reprise pro- chaine de l’activité », explique Cy- rus de la Rubia, chef économiste de la Hamburg Commercial Bank, qui publie avec S&P Global ces en- quêtes surveillées par les investis- seurs. A ce climat plus que morose pourrait s’ajouter un rebond des factures d’énergie des entreprises européennes, après l’arrêt des li- vraisons de gaz russe via l’Ukraine mardi 31 décembre 2024. De quoi conforter le scénario d’une poursuite de la baisse des taux d’intérêt de la Banque cen- trale européenne, qui pourrait ramener le principal d’entre eux à 2 %, voire au-dessous, dans le cou- rant de l’année 2025, contre 3 % aujourd’hui. A l’opposé, aux Etats- Unis, la réduction du coût du cré- dit continue de faire débat depuis la réunion de décembre de la Ré- serve fédérale (Fed), cette dernière ayant ramené de quatre à deux le nombre de baisses de taux envi- sagées sur l’année à venir. La Fed doit en effet s’adapter à la bonne tenue de la croissance amé- ricaine, confirmée jeudi 2 et ven- dredi 3 janvier par des indicateurs d’activité industrielle meilleurs qu’attendu et des demandes d’al- locations-chômage au plus bas depuis mars 2024. Plus délicat en- core, la banque centralemili- taire, respecté par les soldats et systématiquement critique des autorités, affirme que ces condi- tions de déploiement auraient conduit à des pertes importantes dans les premiers jours. Les autorités de Kiev n’ont pas réagi dans l’immédiat à ces très lourdes accusations et elles n’ont apporté aucune réponse à l’en- quête de Yuri Butusov. Une por- te-parole du bureau d’enquête de l’Etat ukrainien a confirmé à l’Agence France-Presse l’ouver- ture d’investigations sur des cas d’abus de pouvoir et de déser- tion au sein de la brigade, jeudi 2 janvier. « Gaspillage » de vies Sans parler de l’affaire de la 155e brigade, le ministre de la dé- fense de l’Ukraine, Rustem Ume- rov, a annoncé le lancement d’une « analyse approfondie du commandement des forces terres- tres » par le service principal d’inspection de son ministère. « La victoire nécessite une analyse approfondie de l’expérience et une compréhension honnête des er- reurs », a-t-il déclaré. Les accusations portent un coup très rude au projet des auto- rités ukrainiennes de créer qua- torze nouvelles brigades entraî- nées et équipées par les armées occidentales. D’autant plus que la brigade « Anne de Kiev » est la première à avoir été formée dans ce cadre. Le président ukrainien avait annoncé la création d’une deuxième brigade par la France à l’issue d’une rencontre avec son homologue français, le 18 dé- cembre 2024. « Cosaque » (à droite), commandant de la division d’artillerie automotrice de la 155e brigade, à quelques kilomètres des lignes russes, dans la région de Donetsk (Ukraine), le 31 décembre 2024. MYKOLA KRYVDA Selon les informations de Yuri Butusov, une partie des soldats de la brigade « Anne de Kiev » auraient été envoyés sur la ligne de front sans être suffisamment entraînés, avec une chaîne de commandement défaillante. « Honnêtement, si les forces et les moyens de notre brigade étaient à pleine capacité et si le personnel était un peu mieux préparé et coor- donné, eh bien, ce serait beaucoup plus facile », assurait le comman- dant du 2e bataillon de la brigade dans une interview publiée sur la chaîne YouTube du journaliste, le 30 décembre 2024. « Cosaque », le commandant rencontré par Le Monde dans la région de Donetsk, se fait plus prudent : « On ne peut pas com- menter cette décision à notre ni- veau, explique-t-il. Mais person- nellement, je n’aurais pas envoyé notre brigade dans une zone aussi difficile dès le début. Je les aurais envoyés dans une zone pas forcé- ment beaucoup plus facile, mais au moins plus stable et contrôlée. » « Cosaque » confirme aussi les informations de Yuri Butusov sur Le journaliste Yuri Butusov décrit une unité formée dans un « véritable chaos organisationnel » le démantèlement de la brigade en plusieurs unités pour contenir les assauts russes le long de la ligne de front. « J’ai été simplement attaché à une brigade pour soutenir les ac- tions et les hommes d’autres briga- des mécanisées », commente-t-il. Cette pratique, systématique- ment utilisée par l’armée ukrai- nienne, s’explique par le manque de réserves de l’armée ukrai- nienne et les difficultés du pays pour mobiliser de nouveaux sol- dats. Mais si ces déploiements per- mettent de répondre à l’urgence de la situation sur la ligne de front, où les forces russes ne cessent de progresser au prix de lourdes per- tes, ils créent une ligne de défense tenue par de nombreuses unités qui peinent à combattre ensem- ble. Cette situation affecte « la communication, l’évaluation des capacités, l’établissement d’inte- ractions, la construction de la con- fiance et des relations, la compré- hension des ressources, explique Taras Chmut, analyste militaire et directeur de l’organisation de sou- tien à l’armée Come Back Alive. Et tout cela conduit au chaos ». Pour de nombreux militaires, les déboires de la 155e brigade sont la preuve que l’armée ukrai- nienne ne devrait pas créer de nouvelles brigades de toutes piè- ces, mais plutôt se concentrer sur le renforcement des brigades déjà existantes. « Il s’agit bien d’un crime, mais pas celui des sol- dats et des officiers, écrit Yuri Bu- tusov dans son enquête. C’est un crime des dirigeants de l’état-ma- jor du commandant en chef su- prême, du ministère de la défense et de l’état-major général, qui con- tinuent à gaspiller des vies et des fonds publics dans de nouveaux projets au lieu de renforcer des bri- gades expérimentées et prêtes au combat. » Pendant ce temps-là, dans le Donbass, les hommes du commandant « Cosaque » conti- nuent de tenir leurs positions. « Je le répète : nous avons reçu un ordre de combat. Et nous ne nous en écartons pas. » p thomas d’istria « Cosaque » le reconnaît : une partie importante de ses hommes ont été mobilisés récemment. « Malyna », 45 ans, ouvrier du bâti- ment à la fin du printemps 2024 dans sa région natale d’Ivano- Frankivsk, a été convoqué après avoir été arrêté dans la rue alors qu’il se rendait au travail. Le voilà propulsé chef de l’équipage, ma- nipulant le canon après des mois d’entraînement. « C’est dur, mais on tient », dit-il, après avoir loué la qualité de la formation française sur le canon automoteur, réputé pour sa précision et sa rapidité. « Nous sommes chargés à bloc », assure « Cosaque », de retour dans son poste de commandement, dans un petit village, quelques ki- lomètres à l’arrière. Il assure ne pas avoir de problèmes dans ses rangs, malgré le fait que ses hom- mes aient été envoyés peu après leur retour de France dans l’une des zones les plus actives du front, dans le Donbass, entre les villes de Pokrovsk et de Velyka Novossilka. Les problèmes internes auraient poussé 1 700 soldats à abandonner leurs unités, avant même le premier coup de feu p2 b1 p2 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 international | 3 Syrie : Paris et Berlin jugeront HTC « sur ses actes » Les ministres des affaires étrangères français et allemande ont rencontré le dirigeant syrien, Ahmed Al-Charaa damas - envoyée spéciale T reize ans après la rupture des relations diploma - tiques avec le régime de Bachar Al-Assad, en ré- ponse à sa répression sanglante du soulèvement lancé en 2011, la France et l’Allemagne ont mani- festé leur désir d’ouvrir un nou- veau chapitre avec la Syrie et ses nouveaux dirigeants. Sur les hau- teurs du mont Mazzeh, qui sur- plombe Damas, au sein du palais présidentiel où le dictateur syrien recevait ses hôtes jusqu’à sa chute, le 8 décembre 2024, les chefs de la diplomatie française et alle- mande, Jean-Noël Barrot et Anna- lena Baerbock, ont été reçus, ven- dredi 3 janvier, par le dirigeant de facto de la Syrie, Ahmed Al-Charaa. Les échanges avec le chef d’Hayat Tahrir Al-Cham (HTC, ancienne branche d’Al-Qaida en Syrie, classé terroriste par l’Union européenne et les Etats-Unis) ont été « très constructifs », a souligné M. Barrot. Les deux ministres, venus dans le cadre d’une mission sous mandat de l’Union européenne (UE), sont les premiers responsables occi- dentaux à rencontrer le nouveau maître de Damas, dont les pre- miers pas sont scrutés avec atten- tion. Paris et Berlin, qui ont tou- jours refusé une normalisation avec le régime d’Al-Assad, à la diffé- rence d’autres pays de l’UE, ont voulu adresser un signal clair qu’« un nouveau départ politique » entre l’Europe et la Syrie est possi- ble, a déclaré Annalena Baerbock. « Gouvernance démocratique » La France et l’Allemagne veulent « favoriser une transition pacifique et exigeante au service des Syriens et pour la stabilité régionale », a affirmé Jean-Noël Barrot sur le ré- seau X, soulignant « l’importance d’une gouvernance démocratique où chacune des composantes de la nation syrienne sera pleinement reconnue et représentée ». « Nous continuerons à juger HTC sur ses actes », « en dépit de notre scepti- cisme », a abondé la ministre alle- mande. Elle a exhorté les autorités de transition à ne pasva devoir composer, au cours des prochains mois, avec les conséquences sur l’inflation de la politique de la fu- ture administration Trump. A moins de trois semaines de l’entrée en fonctions du 47e prési- dent américain, les principales craintes des investisseurs concer- nent ses menaces de relèvement des droits de douane sur les im- portations de produits chinois, mexicains, canadiens ou vietna- miens, sans oublier l’Union euro- péenne, que Donald Trump a me- nacé de sanctionner si elle n’aug- mente pas ses achats d’hydrocar- bures américains. Et la liste des pays touchés pourrait rapidement s’allonger, prédit Derek Halpenny, responsable de la recherche de la banque MUFG, qui table sur un dollar durablement fort : « Car Trump répondra au moins aux at- tentes, et il y a un risque qu’il les sur- passe dans un premier temps. » p marc angrand n’en reste plus que deux. Le parc en a compté jusqu’à six. Cette spirale, les soigneurs du parc l’ont vécue douloureuse- ment. « Ils adorent leurs animaux, s’en occupent comme si c’étaient leurs enfants, mais on leur renvoie qu’ils sont maltraitants, c’est dur », remarque Maeva Dolder, l’une des cadres de Marineland. Certains ont connu les années glorieuses du parc, dans les années 2000. « Il y avait beaucoup de monde, des nocturnes, des privatisations par des VIP. Le contraste est violent », poursuit Mme Dolder. Mickaël, soigneur, n’ose plus sor- tir dans Antibes avec son tee-shirt floqué du logo de Marineland : les altercations dans la rue sont deve- Le sort de Wikie et Keijo, les deux orques du site, est au cœur d’une bataille engagée par des associations FINANCES PUBLIQUES Le déficit public italien est en baisse Le déficit public de l’Italie a enregistré une nette baisse au troisième trimestre, tom- bant à 2,3 % du produit inté- rieur brut, contre 6,3 % à la même période en 2023, selon les chiffres officiels publiés vendredi 3 janvier. – (AFP.) CONJONCTURE Les prix alimentaires mondiaux ont baissé en 2024 Les prix des denrées alimen- taires dans le monde ont di- minué de 2,1 % en 2024 par rapport à 2023, selon les chif- fres publiés vendredi 3 janvier par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. La baisse est de 13,3 % pour les céréales et de 13,2 % pour le sucre. – (AFP.) L’inflation turque a un peu ralenti en décembre L’inflation a continué de ralentir en décembre 2024 en Turquie, à 44,3 % sur un an, contre 47,1 % en novem- bre 2024, selon les chiffres of- ficiels publiés vendredi 3 jan- vier. Le pays connaît une inflation à deux chiffres depuis fin 2019. – (AFP.) TÉLÉCOMS Le rachat de 80 % d’Alcatel Submarine Networks par l’Etat est finalisé Le finlandais Nokia a an- noncé, vendredi 3 janvier, avoir finalisé la cession à l’Etat français de 80 % d’Alca- tel Submarine Networks, l’un des leaders mondiaux de la production et de l’installation de câbles sous-marins, qui as- surent les communications. Nokia n’a pas dévoilé le mon- tant de la vente. – (AFP.) MÉDIAS Google paie 67 millions d’euros aux médias canadiens Google a annoncé, vendredi 3 janvier, avoir versé 100 mil- lions de dollars canadiens (67 millions d’euros) à des médias canadiens pour utili- ser leurs contenus, dans le ca- dre d’un accord avec l’Etat, qui l’accuse de pratiques anticon- currentielles sur le marché de la publicité en ligne. – (AFP.) p13 b1 p13 b1 14 |horizons DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 L’AFP, une cible de choix pour le KGB GUERRE FROIDE, LE TEMPS DES « TAUPES » 5|5 Entre 1956 et 1982, le renseignement soviétique a recruté comme agents six journalistes de l’Agence France-Presse, une structure-clé dans la diffusion de l’information P lace de la Bourse, à Paris, face aux colonnes du Palais Bron- gniart se dresse un autre bâti- ment chargé d’histoire : le siège de l’Agence France-Presse (AFP). Des générations de journalistes ont travaillé ici, et d’autres continuent de s’y activer pour envoyer leurs dépêches aux mé- dias du monde entier. Ils étaient quelques centaines lorsque l’AFP s’est installée dans ces murs, en 1944 ; ils sont aujourd’hui près de 2 000, répartis en France et à l’étranger. Du temps de la guerre froide, cette omni- présence discrète et ce rôle central dans la diffusion de l’information faisaient de l’agence une cible prioritaire du renseigne- ment soviétique. Les archives du KGB trans- mises en 1992 aux Britanniques après la chute de l’URSS par le transfuge Vassili Mi- trokhine livrent aujourd’hui des informa- tions inédites sur le niveau de pénétration des espions de Moscou au sein de l’AFP. Les notes Mitrokhine, que Le Monde a pu consul- ter à Cambridge, en Angleterre, nous appren- nent en effet que le KGB avait recruté six journalistes de l’AFP comme agents entre 1956 et 1982. Les noms de trois d’entre eux peuvent être révélés. Le plus capé, toujours élégant, faussement nonchalant, a marqué la mémoire de l’entre- prise par les hautes fonctions qu’il a occu- pées. Son nom était Francis Lara. Né le 3 août 1925, à Paris, il a grandi dans le monde de la presse. Son père, René Lara, fut directeur du Gaulois, quotidien de la noblesse et de la grande bourgeoisie ayant fusionné avec Le Fi- garo dans l’entre-deux-guerres. Licencié en anglais, il est embauché à l’AFP en 1946. Com- mencée en bas de l’échelle, sa carrière s’achè- vera au sommet, lorsqu’il cumulera, en 1982, les fonctions de patron de l’information et d’adjoint du PDG de l’agence. SUSPECTÉ DE DOUBLE JEU Conducteur de char au sein du 12e régiment de chasseurs d’Afrique, fondu, en 1943, à la 2e division blindée (DB) du général Leclerc, Francis Lara est à Paris, le 23 août 1944, pour la libération de la capitale. Lorsque des mili- ciens ouvrent le feu du haut des toits de l’ave- nue Kléber, il plonge sous un blindé et per- cute un homme corpulent, vêtu de kaki, qui lui dit : « Je suis Hemingway. Et vous ? » Quand Lara se marie, le 15 septembre 1951, à Villiers- sur-Loir (Loir-et-Cher), rapporte la chronique locale, l’orchestre de la commune joue la Marche de la 2e DB. Pour son premier poste à l’étranger, l’AFP l’envoie à Londres, puis, le 1er juin 1954, l’af- fecte à Hongkong, d’où il couvre la Chine. C’est à cette époque que le KGB le repère et lance une manœuvre de recrutement. Il est enregistré, en 1956, sous le nom de code « Si- dor ». Les archives Mitrokhine ne détaillent pas ses motivations. Sont-elles idéologi- ques, financières, ou le fruit d’un chantage ? Livre-t-il des documents ? Seulement des confidences ou des conseils sur d’autres re- crutements ? A-t-il une pensée pour la révo- lution hongroise, écrasée en 1956 par les chars soviétiques, au moment où il accepte de travailler pour Moscou ? Une chose est sûre : l’homme de l’AFP à Hongkong a accès à nombre de sources officielles et se déplace dans toute la région, de l’Asie du Sud-Est à l’Extrême-Orient. Alors que Mao Zedong et le Parti commu- niste chinois ont fini d’asseoir leur pouvoir sur le pays, Hongkong est le passage obligé des Occidentaux pour accéder à la Chine. Lara et son épouse deviennent les intimes de quelques célébrités. Les écrivains Joseph Kes- sel et Jean Lartéguy sont des habitués de la maison où ils débattent, jusqu’à tard, du communisme, du déclin du système colonial ou de leurs souvenirs de la seconde guerre mondiale. On y croise Mag Bodard, corres- pondante du magazine Elle en Indochine, fu- ture productrice de cinéma et épouse de Lu- cien Bodard, un autre baroudeur littéraire, puis de Pierre Lazareff, patron du quotidien France-Soir. Le reporter de guerre et cinéaste Pierre Schoendoerffer, prisonnier lors de la bataille de Dien Bien Phu, vient aussi y dîner. En avril 1960, Francis Lara quitte l’Asie pour diriger le bureau de l’AFP à Washington. Le renseignement soviétique ne peut que se ré- jouir d’une telle destination, une place de choix chez son meilleur ennemi américain. Il entame son séjour avec la présidencede John Fitzgerald Kennedy, qui se termine dans le sang, en novembre 1963. Avant cette fin tragi- que, le couple Lara se rend régulièrement à la Maison Blanche à l’invitation du président américain et de son épouse, Jackie. Le KGB est peu disert sur l’activité de « Sidor » aux Etats- Unis, mais une telle proximité avec la tête de la première puissance mondiale ne peut pas le laisser insensible. En 1971, à la suite d’un conflit avec son su- périeur hiérarchique, Francis Lara s’envole pour le Brésil, où il devient chef du bureau de l’AFP à Rio de Janeiro, jusqu’en 1973. De re- tour au siège, à Paris, il gravit tous les éche- lons de la hiérarchie. On ne dispose d’aucun détail sur le contenu des échanges avec ses officiers traitants du KGB. Fournit-il des do- cuments ? Reçoit-il de l’argent en contrepar- tie ? On ne sait pas. Mais, depuis Hongkong et les Etats-Unis, le rituel des contacts sem- ble bien rodé. Selon les modalités fournies par les archives Mitrokhine pour ce type d’agent, des officiers soviétiques, agissant sous couverture diplomatique ou en qualité de membres de la représentation commer- ciale soviétique, se relaient auprès de lui pour recueillir ses confidences. Revenu à Paris, il poursuit son activité de traître et livre ce qu’il sait sur la vie politique et diplomatique française. Ce ne sont pas les archives du KGB qui l’affirment, mais Ray- mond Nart, figure historique de la direction de la surveillance du territoire (DST), chargée du contre-espionnage français et de la traque des « taupes » du KGB en France. Il se sou- vient bien de Francis Lara : « Je l’ai rencontré, entre 1974 et 1979, une dizaine de fois. C’était un homme intelligent, nuancé et très habile, avec qui je me souviens avoir parlé de La Dame de pique, de Tchaïkovski, un opéra alors représenté à Paris. » Lara, en effet, a été pris dans les radars de la DST, qui surveillait toutes les relations fran- çaises des diplomates soviétiques, à Paris et sur tout le territoire. « On l’a aperçu au con- tact d’un membre de l’ambassade, j’ai voulu en savoir plus et nous avons discuté », confie Raymond Nart. Selon lui, Lara a rendu compte au KGB de ses rendez-vous avec le contre-espionnage français. Une décision qui a produit l’effet contraire à celui escompté et fait de lui un suspect aux yeux de Moscou. La preuve : la découverte dans les archives Mitrokhine d’une notule, non datée, faisant, d’un coup, état de doutes du KGB quant à la loyauté de « Sidor », « soupçonné de travailler pour la DST ». Autrement dit, il est alors sus- pecté de jouer un double jeu. Pourtant, selon Raymond Nart, leurs échanges réguliers ne faisaient pas de Lara un véritable agent double. « Il a admis avoir été en relation avec ce diplomate soviétique, mais nullement avoir été une “taupe” du KGB, et n’a rien dit de l’ancienneté de ses liens, même si je pense qu’il devait surtout s’en tenir à des décryptages d’ordre général. Pour nous, le but était que l’ambassade sovié- tique sache que nous convoquions toutes les personnes qui venaient à son contact, pour que la méfiance s’installe à leur égard. » Objectif atteint. En 1985, Francis Lara abandonne toute fonction hiérarchique au sein de la direction de l’AFP, à Paris, et prend la tête du bureau de l’agence à Rome ; son dernier poste. On ne connaît pas la raison de ce choix. Raymond Nart assure que la DST n’est pour rien dans cette décision et n’avait pas informé l’AFP de ses soupçons. L’actuelle direction de l’agence, que Le Monde a sollicitée, assure que cette destination est traditionnellement réservée aux parcours les plus méritants, un Graal de fin de carrière, un bâton de maréchal, ce qui laisserait penser que la DST n’a, en effet, pas informé la hiérarchie de Lara. Francis Lara dé- cède à Paris, le 20 décembre 1991, avec ses se- crets. Sollicitée, sa famille n’a pas répondu aux messages du Monde. Francis Lara savait-il qu’il y avait d’autres « taupes » du KGB dans l’agence de presse ? Les archives Mitrokhine assurent, comme l’a indiqué l’hebdomadaire L’Express, que Mos- cou avait aussi recruté, en 1969, Jean-Marie Pelou, alias Lan, dans des documents égale- ment consultés par Le Monde. Cet homme né en 1920 dirige alors le service politique de l’AFP, un poste en vue qui offre un accès uni- que aux dirigeants français. Lorsqu’il est con- tacté par les espions de Moscou, il ne com- prend pas tout de suite qu’il s’agit du rensei- gnement soviétique. Son recruteur, un certain « Dijon », membre de la section technique et scientifique du KGB, se présente à lui comme un homme d’affaires italien travaillant pour la société Olivetti. Il parvient à convaincre Jean-Marie Pelou de lui livrer des informations confi- dentielles sur le gouvernement et la vie poli- tique. En contrepartie, le journaliste reçoit 1 500 francs par mois, d’après les archives. A-t-il eu des doutes sur la destination réelle de ses informations ou sur la véritable iden- tité de « Dijon » ? L’énigme demeure. Dans les documents, le KGB livre quelques détails sur son agent Lan, notamment qu’il travaille principalement, sinon exclusivement, en France. Avant d’être le patron du service poli- tique de l’AFP, Jean-Marie Pelou a exercé pour l’AFP à l’Elysée, sous la présidence de René Coty, puis celle du général de Gaulle. Il dispo- sait là d’un bureau, ce qui faisait de lui un ob- servateur privilégié du pouvoir. « PAYÉ POUR TOUT SAVOIR ET NE RIEN DIRE » Mais Jean-Marie Pelou n’a pas connu que Pa- ris. De 1947 à 1953, il fut correspondant de l’AFP en Indochine, un séjour qui lui ouvrira les yeux sur les guerres postcoloniales, dira- t-il à son frère François, autre figure de l’agence de presse, premier journaliste fran- çais arrivé à Dallas, au Texas, au lendemain de l’assassinat du président Kennedy, et en première ligne lors de l’offensive du Têt à Saïgon, en janvier 1968. En 1979, dix ans après l’avoir recruté, le KGB s’inquiète peu à peu de la rentabilité de son investissement. Aux yeux du service, Pelou en fait trop peu et se contente de fournir « un matériel qui n’est pas qualitativement diffé- rent de celui publié dans la presse ». La déci- sion est prise de rompre tout contact avec lui. Les documents consultés ne permettent pas, LE KGB EST PEU DISERT SUR L’ACTIVITÉ DE « SIDOR » AUX ÉTATS-UNIS, MAIS LA PROXIMITÉ DE L’AGENT AVEC LA MAISON BLANCHE NE PEUT LE LAISSER INSENSIBLE p14 b1 p14 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 horizons | 15 cependant, de savoir si le correspondant de l’AFP a découvert ou non le vrai visage de ce- lui qui le rémunérait. Jean-Marie Pelou prend sa retraite en 1983, après deux années passées à la direction de l’agence, et décède, le 9 octobre 2005, à son domicile de Sucy-en-Brie (Val-de-Marne). Se- lon L’Express, son petit-fils, confronté à la présence du nom de son grand-père dans les archives du KGB, s’est souvenu qu’il répétait avoir fait « le plus beau métier du monde », en ajoutant : « Je suis payé pour tout savoir et ne rien dire. » L’AFP comptait un autre agent ayant égale- ment travaillé en Asie. Son nom ? Joël Henri, alias « Jacques ». D’après les archives, son re- crutement date de 1964, alors qu’il est en poste à Vientiane, au Laos. Lui sait à qui il parle. Son recruteur ne se cache pas derrière une fausse qualité ou identité – « sous faux drapeau », en langage d’espion. Son premier contact est d’ailleurs un officier soviétique, le premier d’une longue liste. Les archives Mitrokhine révèlent qu’il a eu, tout au long de sa collaboration avec le KGB, sept « contrôleurs » successifs, des agents traitants chargés de le guider, de le solliciter, de le conseiller et, surtout, de recueillir ses in- formations. Le KGB n’entre pas dans le détail des échanges. Donne-t-il aussi des conseils sur de possibles recrues parmi les personnes, officiels, journalistes, qu’il côtoie ? Tente-t-il de débusquer des manœuvres des services secrets occidentaux contreceux de Moscou ? Les archives restent muettes et ne sont pas plus loquaces sur une possible rémunération des services rendus. Au début des années 1970, Joël Henri est à Hanoï (capitale du Nord Vietnam, sous con- trôle communiste). Il y restera jusqu’en mai 1972. Le KGB signale ensuite qu’il se trouve, en 1973, au bureau de l’AFP de Ba- mako, au Mali, d’où il poursuit son travail pour le renseignement soviétique. Les archi- ves ne livrent toujours aucune précision sur le contenu de sa collaboration. En 1974, le voici de retour en Asie, cette fois comme di- recteur du bureau de Bangkok, en Thaïlande. Quatre ans plus tard, rentré à Paris, il accède à L’HISTOIRE DE L’INFILTRATION DE L’AGENCE FRANCE-PRESSE EST LOIN D’ÊTRE CLOSE, SI L’ON EN CROIT LES ARCHIVES DU RENSEIGNEMENT SOVIÉTIQUE Le journaliste Pierre-Luc Séguillon, « contact confidentiel » Catholique, marqué à gauche, l’ex-rédacteur en chef de « Témoignage chrétien » était une source prisée par le renseignement soviétique L e ton amical et très policé avec lequel il animait l’émission de télévision « Questions à domi- cile », avec Anne Sinclair, sur TF1, à la fin des années 1980, a marqué la mé- moire des téléspectateurs de cette époque. Et peu d’entre eux auraient pu imaginer que Pierre-Luc Sé- guillon (1940-2010), l’un des grands noms du journalisme politique, à l’allure si respectable, était aussi très apprécié de Moscou et du renseigne- ment soviétique, pour lequel il sem- ble avoir été un « contact confiden- tiel ». C’est l’une des surprises encore contenues dans les archives du KGB, transmises, en 1992, par le transfuge Vassili Mitrokhine, que Le Monde a consultées au Churchill College, à Cambridge, en Angleterre. A l’origine, son prénom était Pierre, et non Pierre-Luc, et cette évolution doit beaucoup à sa foi chrétienne. Le parcours de cet homme né à Nancy, en 1940, reste singulier, entre religion et politique, à gauche toute. Après avoir décroché plusieurs licences (philosophie, théologie, arabe) et un diplôme de l’Institut des lettres orien- tales de Beyrouth, il se destine à la prêtrise, dans les années 1960, à Lyon. Devenu « frère Luc », il est ordonné le 30 juin 1968. Mais cet engagement sera de courte durée. Sans pour autant renier sa foi, il quitte les domi- nicains deux ans plus tard pour se marier et fonder une famille. Côté politique, ses engagements ne varient pas. En 1967, n’est-il pas allé jusqu’à renvoyer son livret militaire en signe de protestation contre la course aux armements ? Devenu Pierre-Luc Séguillon, en référence à son parcours de prêtre, il débute dans le journalisme en 1970 à Témoi- gnage chrétien, un hebdomadaire créé dans la clandestinité pendant la seconde guerre mondiale et dirigé depuis 1949 par Georges Montaron, un chrétien de gauche, pétri des va- leurs de la Résistance, par ailleurs fondateur de Télérama, en 1947. La ligne anticolonialiste de Témoi- gnage chrétien amène ce journal à se rapprocher des positions du Parti communiste français (PCF), à l’épo- que alignées sur Moscou. Certes, Té- moignage se veut antistalinien et s’est refusé, en 1950, à signer l’appel de Stockholm contre la bombe ato- mique, instrumentalisé par les com- munistes à travers le Mouvement de la paix, mais il perçoit le PCF comme un contrepoids à la dérive droitière des socialistes. En 1973, Témoignage chrétien va plus loin, en pesant de tout son poids dans la campagne de dénigrement de L’Archipel du Goulag, le livre d’Alexandre Soljenitsyne, qui décrit l’univers concentrationnaire soviétique. D’après l’hebdomadaire, le sort des dissidents n’est pas aussi précaire que ceux-ci veulent bien le laisser croire et l’URSS chemine vers la démocratie. Engagé comme reporter, Pierre- Luc Séguillon est rédacteur en chef adjoint en 1977, puis décroche le poste de rédacteur en chef de l’heb- domadaire, en 1979. Il effectue dès 1973 de nombreux voyages à Mos- cou, où il croise des dizaines d’offi- ciels et très vraisemblablement d’honorables officiers du KGB, qui ouvre un dossier à son nom, en 1974, sous le pseudonyme « Kelt ». De no- vembre 1980 à octobre 1983, il de- vient dans le même temps secrétaire national du Mouvement de la paix et vice-président du Conseil mondial de la paix, des structures contrôlées par le PCF depuis des décennies. Ces fonctions le conduisent à présider des événements publics, comme en 1983, à Paris, avec Georges Mar- chais, secrétaire général du PCF. Dans les archives du KGB, accolé à « Kelt », on peut lire ceci : « Rédacteur en chef adjoint du journal français ca- tholique de gauche “Témoignage chrétien” » qui aurait « des contacts solides auprès du ministre des affaires étrangères, Michel Jobert ». Et aussi cette appréciation : « Jeune journaliste promis à un brillant avenir. » Il est éga- lement noté, en 1977, que « le direc- teur de la maison d’édition commu- niste française Editions sociales, An- toine Spire, propose à “Kelt” d’écrire un livre sur [Georges] Marchais ». La rési- dence du KGB à Paris soutient cette proposition, mais demande à « Kelt » de lui remettre des copies des enre- gistrements de ses conversations avec Marchais. Le monde du rensei- gnement est méfiant, par nature… Thierry Wolton, un journaliste in- dépendant, auteur notamment du KGB en France (Grasset, 1977), a ren- contré Pierre-Luc Séguillon avant sa mort, en novembre 2010, pour évo- quer ses liens présumés avec Mos- cou. Thierry Wolton se souvient que l’ex-« frère Luc » avait admis avoir « peut-être » servi les intérêts de l’URSS, mais restait persuadé d’avoir pu influencer, à la marge, le régime soviétique en défendant la paix. Il affirmait avoir condamné l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, et avoir plaidé auprès de Moscou en faveur du dis- sident Anatoli Chtcharanski. Militant convaincu Toujours selon Thierry Wolton, Pierre-Luc Séguillon avait confirmé ses bonnes relations avec Michel Jobert, mais il ne se souvenait pas avoir été sollicité par Antoine Spire pour un livre sur Georges Marchais, dont on ne trouve pas de trace. L’état de santé de l’ancien éditeur n’a pas permis au Monde de recueillir son point de vue. Séguillon avait, enfin, nié avoir rencontré, à Moscou, « des officiers du KGB ». Pour Wolton, « le KGB n’avait pas besoin de [le] mani- puler : il y croyait ». En 1983, lorsqu’il est nommé chef du service politique de TF1, Pierre- Luc Séguillon démissionne de toutes ses fonctions militantes. En 1987, il devient éditorialiste sur La Cinq, la chaîne des hommes d’affaires de droite Robert Hersant et Silvio Ber- lusconi, assurément assez éloignés du PCF, puis il rejoindra les chaînes d’information en continu LCI, en 1994, et i-Télé, en 2009. Pierre-Luc Séguillon ne s’est finale- ment pas vraiment étonné qu’on trouve sa trace dans les archives du KGB. « Le choix du nom de code l’avait particulièrement intrigué, se sou- vient Thierry Wolton, qui avait gardé le silence, jusqu’à ce jour, sur ces élé- ments brièvement évoqués par L’Ex- press du 19 décembre 2024. “Kelt” ? Peut-être que c’est un sigle signifiant en russe “jeune journaliste promis à un brillant avenir”, avait-il ironisé. » En réalité, ce terme désigne, en russe, un saumon pêché après avoir frayé et avant de revenir en mer. p j. fo. la direction du développement, avant de par- tir en Inde en qualité de directeur du bureau de New Delhi, en avril 1981. Est-il toujours au service du KGB ? Impossible de le savoir. Il est aujourd’hui décédé. Le Monde n’a pas trouvé trace de proches souhaitant réagir. UN « PIERRE » ET UN « JOSEPH » COMPROMIS L’histoire de l’infiltration de l’Agence France- Presse est loin d’être close. Si l’on en croit les archives du KGB, il reste à mettre des visages sur trois autres agents cités par Mitrokhine par leurs seuls noms de code. Le premier, un certain « Misha », a été recruté lors d’un sé- jour en URSS en 1965, mais il est impossible de connaîtrela nature et la durée de son acti- vité. Le second, un certain « Marat », a été traité par les officiers du KGB à Paris et à l’étranger de 1973 à 1982. Le troisième, « Gri- nin », est inscrit en 1982 en qualité d’agent, sans plus d’informations. Enfin, Moscou disposait de deux « contacts confidentiels » au sein de l’AFP, « Pierre » et « Joseph », qui contribuaient à sa collecte d’informations et de secrets. On ne connaît pas l’ampleur des dégâts causés aux intérêts français, voire à la vie d’individus, en France et dans le monde, du fait de la compromis- sion de ces journalistes. Sollicitée par Le Monde, l’actuelle direction de l’AFP a ouvert ses portes, notamment à ses propres archives, et répondu aux questions concernant Francis Lara, Jean-Marie Pelou et Joël Henri. Elle assure n’avoir « pas eu con- naissance des liens entretenus par trois de [ses] anciens journalistes avec le KGB » et ajoute que, « s’agissant de faits remontant à plus de quarante ans, aucun témoin de cette époque n’est encore salarié de l’agence et aucune trace de ces faits ne figure dans les ar- chives de l’AFP ». Elle assure, enfin, que, depuis sa création, en 1944, « l’AFP et sa rédaction sont soumises à des règles éthiques et déonto- logiques qui prohibent naturellement toute forme de collaboration avec des services de renseignement, quels qu’ils soient ». p jacques follorou FIN ISABEL ESPANOL p15 b1 p15 b1 16 | CULTURE DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 Hommage croisé à Pierre Boulez et à Luciano Berio L’année 2025 verra la célébration du centenaire de la naissance des deux compositeurs emblématiques d’une avant-garde historique MUSIQUE L a génération des compo- siteurs nés dans les années 1920, de György Ligeti (1923-2006) à Karlheinz Stockhausen (1928- 2007), a dicté le ton de la moder- nité radicale qui a prévalu en Eu- rope du début des années 1950 à la fin des années 1960. L’impor- tante célébration (concerts dans tout l’Hexagone, colloques, publi- cations) du centenaire de la nais- sance de Pierre Boulez (1925- 2016), placée sous le commissa- riat général de Laurent Bayle, débute le lundi 6 janvier à la Philharmonie de Paris par un programme de l’Ensemble inter- contemporain comprenant, entre autres, le mythique Répons. Cet hommage XXL éclipse celui que l’année 2025 devrait aussi valoir à Luciano Berio (1925-2003), l’autre représentant de la « dream team » d’une avant-garde histori- que. Il faudra attendre le 13 mars, lors du récital de la violoniste Aya Kono à la Francis Bacon MB Art Foundation, dans le cadre du Printemps des arts de Monte- Carlo, pour assister à une confrontation de Boulez et Berio dont on s’étonne qu’elle ne fasse pas davantage l’objet d’une ré- flexion actuelle, tant elle permet de considérer l’apport commun à ces deux personnalités et d’en préciser les contours respectifs. Faust et Hermès De la triple casquette de chef d’or- chestre (évoquée par plusieurs concerts où figurent les œuvres qu’il aimait à diriger, de Wagner à l’école de Vienne), de compositeur (au catalogue restreint mais symp- tomatique d’un assouplissement de la pensée) et de créateur d’insti- tutions (formation instrumentale, studio de création) portée par Pierre Boulez, c’est surtout la der- nière qui semble encore marquer les esprits aujourd’hui. Pôles d’at- traction des jeunes compositeurs depuis près d’un demi-siècle, l’En- semble intercontemporain et l’Institut de recherche et coordina- tion acoustique/musique (Ircam) continuent d’œuvrer, indirecte- ment, à la gloire de Pierre Boulez. Se souvient-on, toutefois, du rôle essentiel joué par Luciano Berio dans la mise en route de l’Ircam ? Responsable du départe- ment électroacoustique, ce dernier avait été à l’origine, selon le compositeur Hugues Dufourt, de la venue à Paris de l’ingénieur Giuseppe Di Giugno, « un prince de sa science en Italie », qui déve- loppa la station 4X, ordinateur ca- pable d’effectuer des transforma- tions du son en temps réel – spéci- ficité de l’Ircam des années 1980 et 1990. « Pour que Di Giugno ac- cepte d’intégrer l’équipe de Pierre Boulez, poursuit Hugues Dufourt, il a fallu non seulement toute la puissance de persuasion de Berio, mais aussi toute la conscience des problèmes fondamentaux de la musique qui lui étaient apparus dès le milieu des années 1950. » En 1955, deux décennies avant le lancement de l’Ircam, le com- positeur italien avait en effet par- ticipé – avec son compatriote Bruno Maderna (1920-1973) – à la création du Studio de phonologie musicale de la RAI, à Milan. « Comment articuler, de façon presque traditionnelle, le son ins- trumental et le son électronique sans qu’on puisse discerner l’un de l’autre ? » Telle fut, selon Hugues Dufourt, la question fondamen- tale du visionnaire Berio, qui, à l’opposé de Boulez, n’a jamais pré- tendu faire table rase du passé, bien au contraire, car « la nécessité interne de sa musique doit être implicitement renvoyée au millé- naire de la tradition ». Usant pendant longtemps du « grand ressort de la négativité ab- solue », Boulez, aux yeux de Du- fourt, « c’est Faust, le “non” originel qui va permettre ultérieurement la création, dans l’esprit de l’esthéti- que mallarméenne ». Que serait alors Berio ? « Une sorte d’Hermès moderne, aux capacités de méta- morphose qui déconcertent tou- jours mais dont l’ensemble fournit le sens et l’unité. » Compositeur et chef d’orchestre qui s’est très tôt plongé dans les œuvres de ses deux aînés, Bruno Mantovani re- court aussi à deux figures tutélai- res, cette fois musicales, pour dis- tinguer leurs démarches. « Pierre Boulez, comme Claude Debussy, crée son propre monde, univoque. Luciano Berio, à l’instar de Mau- rice Ravel, emprunte au jazz, aux musiques populaires, et à d’autres sources pour opérer une synthèse personnelle de ces mondes. » Et d’ajouter que le premier aspire à l’homogène, alors que le second se complaît dans l’hétérogénéité. Traitement de la voix Boulez le pur et Berio l’impur ? On pourrait l’affirmer, au moins au sujet de l’opéra. Le premier a jadis appelé à brûler les théâtres lyriques – qui, plus tard, à Bay- reuth avec Richard Wagner et à Paris avec Alban Berg, lui vau- dront une consécration de chef d’orchestre –, alors que le second a composé quatre opéras (La vera storia, Un re in ascolto, Outis, Cronaca del luogo) et plusieurs pièces de théâtre musical. Plus généralement, le traitement de la voix les distingue aussi. Betsy Jolas, toujours active à 98 ans, se rappelle que Boulez et Berio furent parmi les premiers à susciter chez elle « des interrogations purement vocales », lors d’une période, les années 1960, qu’elle a assimilée à un « purgatoire » dans son par- cours de compositrice. Amorcée avec Le Marteau sans maître, de Boulez (écrit en 1954 sur des poèmes de René Char), cette ré- flexion fertile s’est poursuivie avec Circles, de Berio (conçu en 1965 à partir de vers d’E. E. Cummings), qui lui « a offert des solutions » grâce à Cathy Berberian (1925- 1983), soprano et épouse du com- positeur. Celle-ci fut pour beau- coup dans le succès de quelques pages du musicien italien toujours très prisées des interprètes, à l’ins- tar de la Sequenza III pour voix féminine ou des Folk Songs. Un peu oubliées aujourd’hui mais indispensables à la compré- hension de l’identité de Berio, deux œuvres fondées sur la voix de Cathy Berberian ont été réali- sées, sur bande magnétique, au Studio de phonologie de Milan : Thema (Omaggio a Joyce), en 1959, et Visage, en 1961, la- quelle a fait l’objet de représenta- tions qui ont frappé Hugues Dufourt. « La chanteuse était sur scène pendant la diffusion de la musique, mais elle ne disait rien. Mélange de Circé et de Médée, elle avait une extraordinaire présence de tragédienne, en lien avec le monde des abysses que l’électroni- que de Berio ouvre à l’humanité. » Sans envisager une semblable dualité deprésentation, scénique ou à l’aveugle, Pierre Boulez a aussi utilisé une source première de na- ture acoustique pour la partie élec- tronique d’Anthèmes 2 (1997). La violoniste Hae-Sun Kang, créatrice et dédicataire de l’œuvre, nous confie que Pierre Boulez l’a invitée à choisir entre plusieurs extraits de la partition qui lui parvenait par fax. « Et j’ai osé le faire ! », s’excla- me-t-elle en repensant à cette audace de jeunesse. Trois ans plus tôt, la musicienne sud-coréenne était devenue membre de l’Ensemble intercon- temporain (fonction qu’elle oc- cupe toujours) et, pour son premier concert, elle avait dû interpréter la Sequenza VIII, de Luciano Berio, par cœur, devant Pierre Boulez. Lors d’une autre oc- casion, elle la joua devant son compositeur, qui, quoique étant d’un avis différent sur la manière de l’exécuter, l’encouragea à con- server sa propre vision de la pièce. « Berio et Boulez étaient tous deux très bienveillants vis-à-vis des in- terprètes », assure Hae-Sun Kang. Le 26 mars, date anniversaire de la naissance de Pierre Boulez, Bruno Mantovani dirigera un concert consacré au maître dans le cadre du Printemps des arts de Pierre Boulez et Luciano Berio, à Paris, en 1988. JACQUES SARRAT/SYGMA VIA GETTY IMAGES Monte-Carlo, dont il est le direc- teur artistique. Au programme fi- gurera, entre autres, Dérive 2, dont Mantovani espère dégager « un nouveau souffle », en s’appuyant sur des annotations effectuées par Boulez lui-même pour l’En- semble orchestral contemporain qui officiera ce soir-là. Sachant que le 100e anniversaire de la nais- sance de Luciano Berio aura lieu le 24 octobre, on peut imaginer que le Festival d’automne à Paris ne manquera pas de le célébrer. Clara Iannotta, la compositrice italienne qui en assure la direc- tion artistique, révèle d’ores et déjà que l’édition 2025 du festival devrait comporter un hommage à Berio, moins à partir de sa musi- que qu’à travers son approche de la création, qui, selon elle, se re- trouve chez beaucoup de jeunes compositeurs, tels que la Croate Sara Glojnaric, souvent inspirée par la musique pop. « Filtrer au moyen de son esthétique propre un matériau musical étranger, là réside l’originalité de Berio, et celle-ci me paraît plus influente aujourd’hui qu’auparavant », es- time la compositrice. Quant à l’impact de Boulez sur la création actuelle, il lui paraît illus- tré par le grand nombre de nou- velles pièces qui se fondent sur ses Notations pour piano datant de 1945. Bien que sa propre musique ne doive rien à Boulez et à Berio, Clara Iannotta apprécie leurs œuvres (entre autres Pli selon pli, pour le premier, et A-Ronne, pour le second), mais, par-dessus tout, « ce qu’ils ont construit ». D’un côté, à Paris, l’Ircam et l’Ensemble intercontemporain ; de l’autre, en Italie, le Studio de phonologie de Milan et le centre Tempo Reale (« temps réel ») de Florence. « C’est énorme. Ils ont modifié le cours de la musique contemporaine. » p pierre gervasoni Anniversaire Boulez, par l’Ensemble intercontemporain & Friends. Philharmonie de Paris, Paris 19e. Le 6 janvier à 20 heures. Livres : Pierre Boulez aujourd’hui, de Laurent Bayle (éd. Odile Jacob, 144 p., 18,90 €, numérique 15 €) ; Pierre Boulez, de Gaëtan Puaud (Bleu nuit éditeur, 2024). « Pierre Boulez, comme Claude Debussy, crée son propre monde, univoque » BRUNO MANTOVANI compositeur LES DATES PIERRE BOULEZ Du 6 au 17 janvier Philharmo- nie de Paris : quatre concerts (Ensemble intercontemporain, Orchestre de Paris, London Symphony Orchestra, Orchestre national de France) Le 7 janvier Théâtre des Champs-Elysées : concert de Sarah Aristidou (soprano) et Franck Ollu (Les Siècles) Le 17 janvier Philharmonie de Paris : pièces-hommages par Philippe Manoury Du 4 au 9 février Festival Présences de Radio France avec Olga Neuwirth Les 26 et 27 mars Philharmo- nie de Paris : chorégraphie de Benjamin Millepied, Rituel ; Philharmonie de Paris : colloque Les 22 et 23 mai Collège de France : colloque LUCIANO BERIO Les 14 et 15 février Orchestre national de Lyon : concerts Les 27 et 28 février Conserva- toire Darius-Milhaud, Aix-en-Pro- vence (Bouches-du-Rhône) : concerts et conférences Le 13 mars Printemps des arts de Monte-Carlo : déambulation musicale avec Aya Kono (violon) « Luciano Berio, à l’instar de Maurice Ravel, emprunte au jazz, aux musiques populaires » BRUNO MANTOVANI p16 b1 p16 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 culture | 17 Au Havre, une histoire de famille transatlantique Le Musée d’art moderne André-Malraux rend hommage aux Senn, une dynastie qui a enrichi ses collections EXPOSITION le havre (seine-maritime) - envoyé spécial I l est assez rare de voir une exposition commencer par un arbre généalogique. C’est le cas de celle que le Musée d’art moderne André-Malraux (MuMa), au Havre (Seine-Mari- time), consacre à la famille Senn. Une dynastie de négociants pro- testants d’origine suisse, enrichis par le commerce du coton via le port normand. Elle fut fondée au XIXe siècle par Edouard Senn (1828- 1915) et son épouse, Alice Schweis- guth (1839-1918), d’une part, et par Ernest Siegfried (1843-1927) et Emilie Schlumberger (1848-1928), d’autre part. Le mariage de leurs enfants, Olivier Senn (1864-1959) et Hélène Siegfried (1871-1941), est le point de départ d’une saga, celle de grands collectionneurs et mé- cènes, qui a culminé, en 2004, avec la donation – suivie d’autres –, par une de leurs descendantes, Hélène Senn-Foulds, de 205 œuvres, prin- cipalement impressionnistes, ac- quises par son grand-père Olivier Senn. Elle avait initialement pensé au Musée d’Orsay, mais Antoine Rufenacht (1939-2020), alors maire du Havre et également des- cendant d’Olivier Senn, la convain- quit que ce trésor serait plus à sa place au MuMa. Vingt ans plus tard, le musée revient sur cette famille atypique, dans son versant américain : certains membres de celle-ci s’étant implantés dans les années 1940 aux Etats-Unis. C’est le cas d’Alice, née Senn, épouse de Rodolphe Rufenacht. C’est du côté de leurs héritiers que Géraldine Le- febvre, la directrice du MuMa, est allée chercher, avec le cocommis- saire Michaël Debris, une bonne part des œuvres de l’actuelle expo- sition – ces derniers collection- nent aussi, selon la tradition fami- liale, ce qui permet de montrer un grand et beau Nicolas de Staël (1914-1955) et de conclure le par- cours de l’exposition avec un non moins impressionnant tableau de Geneviève Asse (1923-2021). Cette exploration outre-Atlanti- que a également permis de décou- vrir chez leurs descendants – tous sont venus au Havre pour l’inau- guration de l’exposition – des ar- chives inédites, des factures d’ac- quisition de certaines œuvres – où l’on constate qu’Olivier Senn ache- tait volontiers directement aux ar- tistes, mais qu’il négociait sérieu- sement les prix –, des photos de fa- mille, des inventaires après décès, lesquels ont permis de reconsti- tuer, à l’identique, les intérieurs, en particulier les salons, où étaient exposés les tableaux. Fidélité à des seconds couteaux Avec quelques belles peintures fauves, entrées dans la collection grâce au beau-père d’Olivier Senn, Ernest Siegfried, qui détestait les goûts artistiques de son gendre : pour le lui faire comprendre, il acheta au Salon de 1905, afin de lui offrir, « le plus loufoque et le plus laid », selon les souvenirs de Mau- rice de Vlaminck. Soit cinq ta- bleaux d’André Derain (1880- 1954), de Maurice de Vlaminck (1876-1956), mais aussi d’Auguste Matisse (1866-1931) qu’il semble un de ses chefs-d’œuvre. Il fut offert par Olivier Senn au Musée du Luxembourg, en 1939, et fait désormais la fierté du Centre Pom- pidou, à Paris. Ou cette Tour rouge peinte par Giorgio De Chirico, en 1913 : Olivier Senn fut le premier Français à acheter une œuvre à l’artiste (et sans doute aussi le pre- mier à acheter un tableau duMexicain Diego Rivera). De Chirico a d’ailleurs consigné l’anecdote dans son journal. Senn l’a vu au Salon d’automne, son originalité l’a séduit. Il se présente chez le peintre, marchande férocement : on tombe d’accord sur 250 francs, au lieu des 400 demandés. Toutefois, la toile aussi est atypi- que, non pas dans l’œuvre de l’ar- tiste, mais dans la collection Senn. Il finit par la céder à Peggy Guggenheim (1898-1979), alors qu’elle multiplie les achats, juste avant-guerre – « Un par jour ! », disait-elle –, de l’avant-garde pari- sienne. Il est aujourd’hui conservé à la fondation vénitienne qu’elle a créée, laquelle ne prête qu’avec parcimonie. Que l’exposition hav- raise ait été jugée suffisamment importante pour déroger à cette règle est bon signe. Olivier Senn aimait à constituer des ensembles cohérents des peintres qu’il appréciait. Il collecte ainsi les dessins préparatoires de Degas pour les grands tableaux d’histoire de ses débuts. Il réunit plusieurs tableaux et aquarelles d’Eugène Boudin, de Paul Sérusier, de Camille Pissarro, d’Henri-Ed- mond Cross (86 œuvres), d’Albert Marquet (il avait de lui 17 tableaux, des aquarelles et une centaine de dessins) ou de Félix Vallotton. Un autre aspect sympathique, c’est sa fidélité à des artistes qu’il faut bien qualifier aujourd’hui de seconds couteaux. Senn soutenait ainsi Charles Cottet (1863-1925) ou Charles Lacoste (1870-1959), peintres fort intéressants, mais que l’histoire de l’art n’a pas rete- nus. Non seulement il leur ache- tait des œuvres, mais en offrait aussi aux musées, pour leur don- ner une assise, et les recomman- dait à des galeries qui ne pou- vaient pas refuser de rendre ce ser- vice à un de leurs bons clients. Il fut aussi propagandiste à travers le Cercle de l’art moderne du Havre, créé en 1906 (le Musée du Luxem- bourg, à Paris, avait consacré une exposition à cette société avant- gardiste, en 2012, montée par l’ancienne directrice du MuMa Annette Haudiquet) avec d’autres collectionneurs de la région, mais aussi des artistes alors locaux, dont Georges Braque, Raoul Dufy, Othon Friesz (1879-1949)… Grâce à ces amateurs argentés et très actifs, Le Havre était alors à la pointe de la modernité artistique. Grâce à leurs descendants, le MuMa possède la deuxième plus importante collection impres- sionniste de France, après le Musée d’Orsay. Grâce aux travaux d’Annette Haudiquet, puis de Géraldine Lefebvre, non seule- ment l’histoire de l’art et celle du goût ont progressé, mais des contacts ont été pris avec les Etats-Unis, qui promettent d’être fructueux : un grand musée amé- ricain semble intéressé à l’idée de reprendre l’actuelle exposition et, qui sait, avec ses propres mécè- nes, de nouer d’autres liens avec la vieille Europe. Il est bon, en ces temps de vaches maigres, de se rappeler que l’art peut parfois aussi soutenir l’économie. p harry bellet Les Senn. Collectionneurs et mécènes. Musée d’art moderne André-Malraux, 2, boulevard Clemenceau, Le Havre (Seine- Maritime). Jusqu’au 16 février. « La Toilette » (vers 1888-1890), d’Edgar Degas. MUMA LE HAVRE/FLORIAN KLEINEFENN avoir confondu avec Henri… Le gendre fut ravi du cadeau, mais ré- pliqua en achetant un Van Gogh et en le revendant trois fois le prix qu’il l’avait payé, à la seule fin de montrer la facture à son beau- père et de lui prouver que, goût ou pas, il avait au moins le sens des af- faires. Géraldine Lefebvre a aussi pu reconstituer, sur le papier, l’in- tégralité de la collection d’Olivier Senn, les achats comme les dons ou les reventes : elle compre- nait près de 500 tableaux, sculp- tures et dessins, dont 260 sont montrés au Havre. Cela a permis également de réunir, le temps d’une exposition, des œuvres dont les Senn se sont séparés au fil du temps. Ainsi ce nu d’Albert Marquet (1875-1947), La Femme blonde (1919), atypique dans son travail, mais assurément Paula Rego, un ovni aux styles variés au Kunstmuseum de Bâle Le musée suisse présente, en 108 œuvres, l’une des plus remarquables expositions de la graveuse et pastelliste unique en son temps ARTS bâle (suisse) S i les études de genre ont un sens en histoire de l’art, c’est bien dans des cas comme celui de l’artiste anglo- portugaise Paula Rego (1935- 2022). On ne peut comprendre son travail que dans le cadre plus que machiste du Portugal et de l’Angleterre des années 1950 à 1970. Le catalogue de l’exposition que lui consacre le Kunstmuseum de Bâle, en Suisse, donne une large place à cette grille d’analyse, des plus pertinentes en l’espèce : ce que Paula Rego a peint, aucun homme n’aurait pu le faire. Cette lecture, mêlée à d’autres plus classiques, permet de conce- voir une des plus remarquables expositions, en 108 œuvres, qu’on ait vue de l’artiste. Longtemps invisibilisée, et même si elle fut, une grande partie de sa vie, soute- nue par la fondation lisboète Calouste Gulbenkian, elle n’a eu sa première rétrospective d’im- portance à la Tate Gallery – encore était-ce à celle de Liverpool, pas de Londres – qu’en 1997. L’année sui- vante, son pays natal rejetait par un vote le premier texte tentant de légaliser l’avortement. En réaction, Paula Rego qui, hors-la-loi, avait eu à en subir plusieurs, commença une série de tableaux parmi les plus forts qu’on ait peints dans sa généra- tion. Ils représentent, grandeur nature ou presque, des femmes seules (la « tricoteuse » devait avoir fini son office), gisant sur le mobilier de fortune ayant servi à l’opération. Parfois, un seau à proximité ajoute au tragique de la scène. On dit que l’exposition de cette série n’a pas été pour rien dans l’adoption finale de la loi autorisant enfin l’avortement au Portugal en 2007. A la mort de Paula Rego, le 8 juin 2022, le gouvernement por- tugais décréta une journée de deuil national. La Couronne bri- tannique – Rego avait fait ses étu- des et passé une grande partie de sa carrière à Londres – avait été plus réactive : la reine Elizabeth II l’avait nommée dame comman- deur de l’ordre de l’Empire en 2010. « Mes sujets favoris sont les jeux de pouvoir et les hiérarchies. Je veux tout changer, chambouler l’ordre établi, remplacer les héroï- nes et les idiots », avait-elle déclaré dans un texte republié dans le ca- talogue de l’exposition. Celle-ci, conçue par Eva Reifert, la respon- sable des collections des XIXe et XXe siècles au Kunstmuseum de Bâle (assistée de Jasper Warzecha et de Noemi Scherrer), a choisi de la présenter, non pas dans l’ordre chronologique, mais par salles thématiques, et c’est une initia- tive formidable : elle permet de constater, de visu, à quel point Paula Rego a eu des styles variés, s’est renouvelée durant toute sa carrière, fut à la fois une excep- tionnelle graveuse et une pastel- liste unique en son temps. Les salles du parcours sont consacrées successivement aux autoportraits, aux « Constella- tions familiales », à la « Violence d’Etat » (elle n’appréciait guère la dictature de Salazar), à la « Guerre des sexes », aux « Héroïnes », aux « Jeux de rôle » (c’est là que trouvent place trois peintures gi- gantesques sur papier de l’incroya- ble Traviata, conçue pour une ex- position à New York en 1983), à « L’Inconscient » (les œuvres inspi- rées de contes pour enfants, les- quels sont souvent cruels). Salles thématiques Mais aussi une section consacrée à la « Défiance » (celle qui représente les avortements), qui, en anglais, peut signifier aussi « mépris », et à « L’Esprit comba- tif ». Elle n’en manquait pas, mais la section en question est consa- crée à un épisode de sa vie inté- rieure : dépressive, elle suivit longtemps une psychanalyse, jusqu’à racheter son divan à son thérapeute. Le meuble, d’origine suisse, fut vendu par l’analysant à l’analysée. Il a été refait à l’iden- tique par son fabricant à l’occasion de l’exposition et la série des toiles où elle y repré- sente une femme allongéeest in- titulée « Possession »… Il y a quelques chefs-d’œuvre dans cette exposition, dont certains rarement montrés. C’est le cas d’une immense broderie (250 × 650 centimètres) représen- tant la Bataille d’Alcacer Quibir, qui opposa les troupes du roi Sébastien Ier du Portugal à celles du sultan marocain Abu Marwan Abd al-Malik en 1578. Les Portu- gais furent écrasés, leur roi tué, et l’Espagne en profita pour envahir leur pays. La broderie était une commande destinée à décorer un hôtel d’Algarve, refusée par le client : il arrive que les hôteliers soient un peu bêtes… On remerciera aussi infiniment la commissaire de l’exposition pour sa salle consacrée aux poupées confectionnées avec des tissus bourrés au kapok, une série hallucinante conçue à la fin des années 1970 qui trouve son acmé avec un monument, l’Oratorio de 2009, qui fut pour beaucoup une des belles découvertes de la 59e Biennale de Venise, en 2022, que la commissaire générale Cecilia Alemani avait dédiée aux femmes artistes. Oratorio est constitué d’une ar- moire de bois aux deux portes ouvertes. Chaque vantail sup- porte deux tableaux. Quatre autres tapissent les parois inté- rieures. Sur les deux étagères bas- ses de l’armoire, une série de pou- pées, dont une recrée une pietà des plus surprenantes. Le tout re- groupe quelques thèmes de pré- dilection de l’artiste, le viol, l’avortement, les monstres de contes de fées. Un hapax, une exception, un ovni artistique. On peut en dire autant de l’artiste qui l’a conçu. p ha. b. Paula Rego. Jeux de pouvoir. Kunstmuseum, St. Alban-Graben 8, Bâle (Suisse). Jusqu’au 2 février. Olivier Senn fut le premier Français à acheter des toiles de Giorgio De Chirico p17 b1 p17 b1 18 |télévision DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 HORIZONTALEMENT I. Condamne et bannit sans juge- ment. II. La gauche à London. Encou- ragement en tribune. Cours d’Afrique du Nord. III. Pas un mot de vrai dans ce qu’il dit. IV. Travaillée au feu et au marteau. Bride ou galon. V. Font des tours en forêt. Eut en main. VI. Bouts de nem. Note. Partis à la in. Pointe au sommet. VII. Sans rien de plus. Arra- chera en surface. VIII. Enregistrée avec tout ce que l’on sait sur elle. Cours de Russie. IX. Agita n’importe comment. Ne remplit plus les cabi- nets. Relève à l’oice. X. Regarnie de petites graines pleines d’avenir. VERTICALEMENT 1. Gâche beaucoup s’il ne travaille pas avec des plaques. 2. Qu’elle fasse ou non du bruit, elle ne change rien. 3. Se régule avec la demande. Infor- mations venues d’Amérique. 4. Pas- sages nécessaires avant l’embauche. 5. Anciens jeux de cartes. 6. Malin et rusé. Le premier est le Bon. 7. Aluent du Rhin. Prenait le dessus dans la montée. 8. Ramasse au passage. 9. Poudre d’écorce. Règle plate. 10. A perdu son mordant. En face. 11. Ruminant disparu. Victime des prédateurs. 12. Deviendra de plus en plus diicile à trouver. SOLUTION DE LA GRILLE N° 25 - 003 HORIZONTALEMENT I. Hypnotiseuse. II. Eole. Oogones. III. Luisant. Niño. IV. Lys. Miam. Ont. V. Eosine. Ignée. VI. Nue. Esur (rusé). VII. Items. Ill. Ri. VIII. Se. Piaf. Aa. IX. TNT. Electrum. X. Etrésillonne. VERTICALEMENT 1. Helléniste. 2. Youyoutent. 3. Plissée. Tr. 4. Nés. Mp. 5. Amnésies. 6. Tonie. Ali. 7. Iota. Eifel. 8. Sg. Mi. Cl. 9. Eon. Gelato. 10. Unions. ARN. 11. Senneur. Un. 12. Esotérisme. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 I II III IV V VI VII VIII IX X GRILLE N° 25 - 004 PAR PHILIPPE DUPUIS Retrouvez l’ensemble de nos grilles sur Retrouvez l’ensemble de nos grilles sur jeux.lemonde.frjeux.lemonde.fr 25 - 004 lundi 6 janvier.indd 125 - 004 lundi 6 janvier.indd 1 26/12/2024 10:4426/12/2024 10:44 SUDOKU N°25-004 EN VENTE CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX ET SUR LEMONDE.FR/BOUTIQUE 124 PAGES - 10,99 € COLLECTION En partenariat avec La grande épopée d es GLADIATE URS LES GLADIATEURS, AU-DELÀ DES CLICHÉS UN HORS-SÉRIE est édité par la Société éditrice du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à compter du 15 décembre 2000. Capital social : 124.610.348,70 €. Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS). Rédaction 67-69, avenue Pierre-Mendès-France, 75013 Paris. Tél. : 01-57-28-20-00 Abonnements par téléphone au 03 28 25 71 71 (prix d’un appel local) de 9 heures à 18 heures. Depuis l’étranger au : 00 33 3 28 25 71 71. Par courrier électronique : abojournalpapier@lemonde.fr. Tarif 1 an : France métropolitaine : 399 € Courrier des lecteurs Par courrier électronique : courrier-des-lecteurs@lemonde.fr Internet : site d’information : www.lemonde.fr ; Emploi : www.talents.fr/ Collection : Le Monde sur CD-ROM : CEDROM-SNI 01-44-82-66-40 Le Monde sur microfilms : 03-88-04-28-60 La reproduction de tout article est interdite sans l’accord de l’administration. Commission paritaire des publications et agences de presse n° 0727 C 81975 ISSN 0395-2037 67-69, avenue Pierre-Mendès-France 75013 PARIS Tél : 01-57-28-39-00 Fax : 01-57-28-39-26 Directrice générale Elisabeth Cialdella Origine du papier : UK, France. Taux de � bres recyclées : 100 %. Ce journal est imprimé sur un papier issu de forêts gérées durablement et de sources controlées. Eutrophisation : PTot = 0,0083 kg/tonne de papier PRINTED IN FRANCE L’Imprimerie, 79, rue de Roissy, 93290 Tremblay-en-France Midi-Print, Gallargues le Montueux CANAL+ SPORT & MYCANAL À LA DEMANDE DOCUMENTAIRE E n face de la falaise, c’est le pic le plus dangereux, mais aussi le plus beau, le plus rempli d’énergie. » Justine Dupont se remémore le jour où elle faillit ne pas se sortir d’un rouleau géant à Nazaré, au Portugal. Elle a le regard qui brille lorsqu’elle évoque « toute cette énergie, dans la planche, dans [s]on corps », qu’elle déploya pour affronter ce « monstre d’eau ». La surfeuse, sacrée meilleure spécialiste des grosses vagues au monde en 2019, fait partie des douze athlètes de haut niveau qui ont vu le documentaire Open Brain explorer le rôle de « chef d’orchestre » que joue leur cer- veau dans leurs performances. Basket, formule 1 (F1), surf, es- crime, boxe, tennis, athlétisme, escalade, ski, ultra-trail, voile… Ces champions racontent com- ment leurs victoires, leurs re- cords ont été pensés avant d’être réalisés. Sur fond d’images ma- gnifiques, avec musique d’am- biance pour adoucir l’aridité scientifique du sujet. « Le cerveau est le moteur de tout, considère Patrick Mouratoglou, ancien coach de Serena Williams (elle a pris sa retraite sportive en 2022) et fondateur d’une acadé- mie de tennis. Il permet de réaliser des choses qui sont en théorie au- delà de nos capacités. » « Casser les habitudes » Alexis Pinturault, champion du monde de combiné ski alpin 2023, explique comment il révise littéralement le parcours, porte par porte, bosse par bosse, avant une course, grâce à « une techni- que de visualisation mentale ». Aux Etats-Unis, le basketteur français Rudy Gobert s’est ad- joint, en 2020, les services de Fer- nando Pereira, dit « Nandes », un coach passionné de neuros- cience − un « neurotrainer », dit-on dans les coulisses de la NBA. « Il m’a permis de casser des habitudes ancrées depuis tout pe- roscientifique à l’université Jo- hns-Hopkins de Baltimore, dans le Maryland. Des changements qui touchent à la fois la mémoire et les compétences, et doivent être permanents ». Un enjeu crucial pour Charles Leclerc, le pilote monégasque de Ferrari, qui va devoir affronter la légende de la F1 Lewis Hamilton, recruté comme premier pilote par la Scuderia en 2025. Pendant la course, « le cerveau doit gérer de nombreuses informations en même temps », prendre en compte les informations que ne cesse de lui envoyer l’ingénieur de course, sur le vent, sur les temps des adversaires… Déjà, en leur temps, Juan Manuel Fangio (1911- 1995), Niki Lauda (1949-2019), Alain Prost s’imposaient grâce à leur « intelligence de la course». Thérèse Collins, du Centre neu- roscience intégrative et cognition du CNRS, rappelle que « le cerveau est une grosse machine à prédire ce qui va se passer ». Sur un ring de boxe, « il ne s’agit pas forcément de taper plus fort ou plus vite, mais d’anticiper », dit Hugo Grau, cham- pion de France Elites 2023 dans la catégorie des moins de 67 kilos. Son père entraîneur, Nicolas Grau, revendique « tout un travail, tech- nique, tactique et psychologique ; si on enlève un des trois, ce sera très difficile d’y arriver ». Anticiper, tel est aussi l’enjeu pour Stéphanie Gicquel. Pour an- ticiper la fatigue que cette cham- pionne d’ultra-trail a dû gérer lors de sa traversée de l’Antarctique à ski en 2014 (2 045 kilomètres en soixante-quatorze jours via le pôle Sud). « Aucun moment de pause ou de relâchement », dit- elle − jusqu’au dernier jour de cette odyssée, où elle avançait « comme un zombie », à cause du manque de sommeil, qui provo- quait des hallucinations. Jamais fatiguée d’aller toujours plus loin, la détentrice du record de France d’ultra-trail (253,6 kilo- mètres courus en vingt-qua- tre heures) a une formule digne de Sénèque : « La seule limite à nos objectifs est celle que nous leur donnons. » p pascal galinier Open Brain, dans le cerveau des athlètes, documentaire de Yannick Adam de Villiers (Fr., 2024, 81 min). Image extraite du documentaire « Open Brain, dans le cerveau des athlètes », de Yannick Adam de Villiers. HIGH SEA PRODUCTION/SCOPE PICTURES/2024 Le cerveau, ce chef d’orchestre de la performance sportive Des athlètes utilisent les neurosciences pour améliorer leurs résultats Une évocation tendre de l’enfance de Steven Spielberg Le réalisateur américain se livre pour la première fois à l’autobiographie FRANCE 2 DIMANCHE 5 - 21 H 10 FILM A lors qu’Hollywood se transforme à vue d’œil, parachevant sa mue nu- mérique, plusieurs cinéastes américains ont éprouvé le besoin de se retourner sur le passé : Quentin Tarantino, avec Once Upon a Time… in Hollywood (2019), Paul Thomas Anderson, avec Licorice Pizza (2021), James Gray, avec Armageddon Time (2022)… Un peu plus qu’une lu- bie : une véritable veine qu’on peut voir, alternativement, comme un chant du cygne ou un retour aux sources. C’est désormais au tour de Ste- ven Spielberg, 78 ans, d’ajouter un nouveau chapitre. Le rejeton du Nouvel Hollywood et entertai- ner triomphal des années 1980 à 2000 se livre ici, pour la première fois, à l’autobiographie, dans une évocation tendre de son enfance, de son éveil artistique et, surtout, de ses parents. Pour la première fois personnel, Spielberg ? Non, et c’est précisé- ment ce que prouve The Fabel- mans (2022), tant la succession des scènes primitives qu’il retrace renvoie aux motifs et aux figures les plus connus de son œuvre. Un classicisme magnifique Le récit s’ouvre un soir d’hiver 1952, devant un cinéma où un cou- ple emmène son fils voir son pre- mier film, Sous le plus grand chapi- teau du monde, de Cecil B. DeMille. Terrorisé par la scène d’accident ferroviaire, le garçon en contrac- tera le virus du cinéma, sous l’an- gle de l’effroi et de la catastrophe. Il ne cessera plus de bricoler ses pro- pres films, petites bandes concoc- tées en super-8 avec ses deux sœurs ou entre copains, westerns ou films de guerre amateurs où peut se conjurer quelque chose de ce fracas initial. Dans cette recherche de pères de substitution en quoi a longtemps constitué la cinéphilie, Spielberg choisit, à rebours, d’affirmer l’ap- port décisif de sa mère, campée tit, de recalibrer mon cerveau », explique le pivot vedette des Timberwolves du Minnesota. C’est comme s’il devait « appren- dre à faire du vélo à l’envers », ré- sume avec humour la voix off. « Avant, tout était centré sur les muscles, maintenant, l’entraîne- ment est plus cérébral que muscu- laire. C’est une nouvelle étape pour le sport », estime Nandes. A l’heure de l’uniformisation des entraînements physiques, « toute forme d’apprentissage doit être associée à une forme de changement dans le cerveau, confirme John W. Krakauer, neu- « Avant, tout était centré sur les muscles, maintenant, l’entraînement est plus cérébral que musculaire » FERNANDO PEREIRA coach spécialisé dans les neurosciences par une Michelle Williams d’une justesse éblouissante. Cette mère en relief, sa fibre poétique, sa fê- lure secrète, sa présence débor- dante, prisonnière du quotidien, se tient tout entière du côté de la fiction. Voir ce passage gracieux et effarant où, lors d’une virée cam- ping, elle se met à danser en dés- habillé devant les phares d’une voiture, à demi-nue aux yeux de tous – beauté et dérapage se mê- lent dans un même mouvement. Cette matière intime, Spielberg l’enrobe chaleureusement dans les termes d’un classicisme ma- gnifique, de par sa rondeur de trait, sa fluidité d’expression, son sens du détail saillant et sa sensi- bilité tragi-comique. Avec son scénariste, Tony Kushner (Mu- nich, 2005), le cinéaste fait le pari romanesque du temps long. Le roman de formation de son jeune héros et alter ego Sammy (Mateo Zoryon Francis-DeFord pour l’enfance, Gabriel LaBelle pour l’adolescence) se décline ainsi au fil d’amples séquences qui scandent son passage à l’âge adulte et s’arrêtent au seuil de son entrée dans la profession. En guise de conclusion, Sammy fait la rencontre d’un monument : John Ford (auquel un autre ci- néaste, David Lynch, prête ses traits). La carrière de Spielberg est reléguée hors champ − on est loin du biopic et de sa logique de « panthéonisation ». p mathieu macheret The Fabelmans (2022), film américain de Steven Spielberg. Avec Gabriel LaBelle, Michelle Williams, Paul Dano… (2 h 31). Le cinéaste choisit d’affirmer l’apport décisif de sa mère, campée par une Michelle Williams d’une justesse éblouissante p18 b1 p18 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 disparitions | 19 28 JANVIER 1935 Naissance à Brockley, dans la banlieue de Londres 1960 Devient enseignant et publie « The Picturegoers », son premier roman 1967 Thèse sur « Le roman catholique du mouvement d’Oxford à nos jours » 1975 « Changement de décor » obtient le prix Hawthornden 1987 Quitte l’université pour se consacrer à l’écriture 2021 « Réussir, plus ou moins », troisième et dernier volet de son autobiographie 1ER JANVIER 2025 Mort David Lodge Ecrivain britannique R ummidge, une grande ville industrielle au cen- tre de l’Angleterre, « très grise, très sale, surtout très laide ». Pour tous ses lecteurs, c’est ici, dans cette ville imagi- naire « située à l’endroit occupé par Birmingham sur les cartes du monde prétendu réel », au milieu d’universitaires tout aussi imagi- naires et tout aussi authentiques, au cœur de ce petit univers qu’il a si malicieusement décrit de livre en livre, que sera enterré pour l’éternité David Lodge. L’écrivain britannique, maître du roman universitaire sarcastique, est mort « paisiblement », « aux côtés de sa famille proche », mercredi 1er janvier, a annoncé vendredi son éditeur, Vintage (Penguin Random House). Il avait 89 ans. Ainsi s’achève une double vie d’universitaire et d’auteur à suc- cès. En particulier en France, où les livres de David Lodge se sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires, et où il fut fait che- valier de l’ordre des Arts et des Lettres en 1997. Cheveux courts et noirs, épais sourcils en brous- saille, œil vif, bouche mince, veste en tweed, sa silhouette était deve- nue l’image même du romancier britannique. Sous des dehors on ne peut plus classiques se cachait un expert en comédie et en auto- dérision, capable de nouer une in- trigue prenante et de faire rire avec des thèmes sérieux comme la vie universitaire, la religion ca- tholique ou le déclin de l’indus- trie. L’incarnation parfaite du fa- meux humour anglais. A côté de ses nouvelles et de ses romans qui pétillent d’intelli-gence et de drôlerie (La Chute du British Museum, Un tout petit monde, Jeu de société, Thérapie, Pensées secrètes…), son œuvre comporte toutefois des textes autobiographiques au ton plus grave, des critiques littéraires ainsi que de solides essais sur l’écriture (L’Art de la fiction, A la réflexion…). En France, l’ensem- ble de ses textes a été publié aux éditions Rivages. « Plutôt né au bon moment » David Lodge voit le jour dans un quartier pauvre de la banlieue sud de Londres le 28 janvier 1935, à la veille de la seconde guerre mon- diale. Pour nombre d’Européens, difficile d’imaginer pire période pour arriver sur Terre. David Lodge, lui, s’estime au contraire « plutôt né au bon moment », se- lon le titre du premier volume de son autobiographie. Il se trouve en effet témoin direct d’un conflit épouvantable, de la reconstruc- tion du Royaume-Uni, puis des bouleversements sociaux des an- nées 1950-1960. En parallèle, il bénéficie de la loi de 1944 qui garantit la gratuité de l’enseignement secondaire et pré- voit des bourses pour les étu- diants. « Cela signifiait que j’aurais beaucoup de choses à écrire et que je recevrais une éducation qui, bien qu’imparfaite jusqu’au ni- veau secondaire, me donnerait les outils et la motivation pour le faire », constate-t-il a posteriori. « Je descends de deux familles, les Lodge et les Murphy, l’une d’ori- gine irlandaise, l’autre belge, ra- contait l’écrivain au Monde en 2019. Des expansifs d’une part, des dépressifs de l’autre… » Son père, William Lodge, est musicien et chanteur dans des orchestres de danse. Sa mère, Rosalie Murphy, secrétaire. Il restera toujours en- fant unique. Pour échapper aux bombardements, il passe une partie de la guerre dans le Surrey et en Cornouailles avec sa mère. Sa scolarité se trouve perturbée par cette vie itinérante, mais Da- vid Lodge considère qu’il s’agit là encore d’une « expérience intéres- sante », c’est-à-dire « de l’argent en banque pour le romancier ». Tout cela, le hurlement des sirè- nes, les déménagements, l’inter- nat, l’éducation catholique, les châtiments corporels, la tante Ei- leen « excessivement bavarde » dont il est amoureux à sa façon, son rêve de devenir journaliste sportif, ses lectures – notamment de Trois hommes dans un bateau, de Jerome K. Jerome (1859-1927) –, tout ce matériau qu’il engrange de façon inconsciente, le futur écrivain en garde l’essentiel « en banque » pendant des années. Dès la fin de ses études secondai- res, David Lodge nourrit certes l’ambition d’être écrivain, il ré- dige quelques nouvelles, un pre- mier roman (« Non publié, Dieu merci »). Mais l’heure d’en faire sa profession n’a pas sonné. Il entame d’abord des études de lettres, passe deux ans dans l’ar- mée pour son service national, re- tourne à l’université de Londres, et y prépare une thèse sur « Le Ro- man catholique du mouvement d’Oxford à nos jours ». Ce par- cours universitaire le conduit lo- giquement à devenir enseignant. En 1960, il fait son entrée comme chargé de cours à l’université de Birmingham, où il restera vingt- sept ans. La même année, il épouse Mary Jacob, une étudiante irlandaise qu’il connaît depuis le lycée, très pratiquante, avec la- quelle il passera sa vie entière. La double existence commence. Dès 1960, tout en inaugurant sa carrière universitaire, il réussit à publier un premier roman, The Picturegoers (non traduit en français). Puis un deuxième, deux ans plus tard, Ginger, You’re Barmy (également non traduit), fondé sur son expérience mili- taire. Un de ses nouveaux collè- gues de Birmingham, Malcolm Bradbury, appelé à devenir son « ami écrivain le plus proche », l’in- cite alors à développer la veine co- mique présente de façon discrète dans ses deux premiers ouvrages. Le résultat se lit dès le roman suivant, La Chute du British Mu- seum (1965), récit parodique d’une journée d’un doctorant en littérature qui n’arrive pas à avancer dans son travail, trop ta- rabusté qu’il est par le risque d’une quatrième grossesse de son épouse. Grand succès public, le plus important de toute l’œuvre de David Lodge. Il est suivi d’un « choc considérable » : en 1966, l’écrivain et sa femme ont pour troisième enfant un garçon at- teint de trisomie 21. Cette épreuve n’empêche pas David Lodge de poursuivre sa double carrière, chaque activité nourrissant l’autre. Sur le terrain universitaire, il continue à ensei- gner la littérature dans un bâti- ment en brique rouge de l’univer- En 2011. ÉRIC GARAULT/PASCO&CO sité de Birmingham, avec une pa- renthèse d’une année aux Etats- Unis, à Berkeley (Californie), en 1969. Sur le terrain littéraire, il ex- ploite ce séjour californien et son observation du microcosme édu- catif pour inventer un roman sur deux professeurs de littérature anglaise de 40 ans, l’un britanni- que, l’autre américain, qui échan- gent pour six mois leurs postes… et leurs épouses. Titre : Change- ment de décor. Les très cocasses aventures de Philip Swallow et Morris Zapp, dont les destins se croisent et s’entremêlent, préludent à une série de livres assez irrésistibles dans le même esprit. David Lodge devient le spécialiste du roman universitaire caustique, dans la li- gnée du Lucky Jim de Kingsley Amis (1954). Umberto Eco (1932- 2016) voit même en lui l’inven- teur d’un nouveau genre, le « pica- resque académique ». Un tout petit monde (1984), la suite de Changement de décor, dé- peint les mœurs d’un petit groupe de mammifères au com- portement grégaire : des universi- taires cabotins et paresseux voya- geant autour du monde de collo- que en congrès, à la recherche de reconnaissance intellectuelle et de frissons érotiques. C’est « un des livres les plus amusants et les plus férocement hilares publiés au cours de ce siècle », juge Umberto Eco dans sa préface à l’édition française. Puis Jeu de société (1988) narre l’improbable rencon- tre d’une jeune professeur struc- turaliste et d’un patron de PME thatchérien. S’il autorise David Lodge à ache- ter une maison, l’énorme succès de ses romans ne lui tourne pas la tête. « Bien sûr, j’aime penser que j’ai du talent, glissait-il au Monde en 2019. Mais j’ai objectivement bénéficié d’un timing heureux. » David Lodge est en effet le fruit de son époque. Durant les années 1970 et 1980, la fiction britannique bénéficie d’une sorte de boom. Toute une génération, celle de Martin Amis, Ian McEwan, Julian Barnes, Anita Brookner, ou encore Salman Rush die, sort de l’ombre, réveille la littérature, se trouve choyée par les éditeurs, suivie de près par les grands médias, couverte de prix, et multiplie les best-sellers internationaux. Et lorsque la fiè- vre redescend un peu au Royau- me-Uni, c’est en France que David Lodge trouve un important pu- blic, grâce à Gilles Barbedette, des éditions Rivages. Peu à peu, toutefois, l’écrivain peine à faire coexister en lui l’auteur de travaux universitaires pointus et l’écrivain qui se sent « anarchiste et subversif ». En 1987, il quitte donc une faculté qu’il juge détruite par Margaret That- cher (1925-2013) pour se consacrer entièrement à l’écriture. Ses droits d’auteur lui permettent de sauter le pas sans inquiétude. Un ton plus grave Au fil des ans, le ton de David Lodge se fait parfois plus grave. Dans Thérapie (1995), il utilise sa propre expérience de la dépres- sion et de l’anxiété. Son héros, scénariste à succès, a tout pour être heureux ; il en est incapable. Dans La Vie en sourdine (2008), l’écrivain aborde également sous couvert de fiction des sujets qui le touchent de près : la vie d’un uni- versitaire à la retraite, de plus en plus sourd, et en deuil de son père. Un portrait doux-amer de l’artiste en intellectuel vieillis- sant, déchirant et drôle à la fois. Comme dans ce passage où, au petit déjeuner, le linguiste retraité avale ses corn-flakes équipé de son appareil qui amplifie les bruits de mastication : « C’est comme entendre desdinosaures croquer des os en son dolby. » Après avoir rendu hommage dans deux livres à ses compatrio- tes écrivains Henry James (1843- 1916) puis H.G. Wells (1866-1946), c’est sur son propre parcours que se retourne David Lodge. Son autobiographie, découpée en trois tomes, paraît entre 2015 et 2020 au Royaume-Uni. Au pas- sage, elle lui fournit l’occasion d’expliquer combien il a pris ses distances à l’égard de la religion, un sujet récurrent sous sa plume. Lui qui s’estimait « façonné » par le catholicisme, et en a nourri ses fictions, a fini par laisser le dogme de côté. « Je ne crois plus en la vie après la mort. Ni que les vertueux seront récompensés, et les mé- chants punis », confiait-il au Nou- veau Magazine littéraire en 2019. Il conservait en revanche foi en la littérature. « Lire, c’est soumet- tre sa curiosité et son désir à un dé- placement continuel d’une phrase à l’autre, professe Morris Zapp dans Un tout petit monde. Le texte se dévoile devant nous, mais il ne permet jamais qu’on le possède ; plutôt que de nous obséder à le posséder, nous devrions prendre plaisir à ses taquineries. » Au grand bonheur de David Lodge, cette citation taquine est désor- mais gravée dans le hall de la bi- bliothèque de Birmingham, autant dire de Rummidge. p denis cosnard p19 b1 p19 b1 20 |carnet DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 Société éditrice du «Monde » SA Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus Directeur du «Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio Directrice de la rédaction Caroline Monnot Direction adjointe de la rédaction Grégoire Allix, Maryline Baumard, Philippe Broussard, Nicolas Chapuis, Emmanuelle Chevallereau, Alexis Delcambre, Anne Eveno, Marie-Pierre Lannelongue, Franck Nouchi, Cédric Pietralunga Directrice éditoriale Sylvie Kaufmann Directrice déléguée au développement des services abonnés Françoise Tovo Directeur délégué aux relations avec les lecteurs Gilles van Kote Rédaction en chef Laurent Borredon, Emmanuel Davidenkof (Evénements), Jérôme Gautheret, Michel Guerrin, Nicolas Jimenez (photographie), Sabine Ledoux (chefe d’édition), Alain Salles (Débats et Idées) Direction artistique Emmanuel Laparra InfographieDelphine Papin Directrice des ressources humaines du groupe Emilie Conte Secrétaire général de la rédaction Sébastien Carganico Conseil de surveillance Aline Sylla-Walbaum, présidente, Gilles Paris, vice-président Vous pouvez nous faire parvenir vos textes soit par e-mail : carnet@mpublicite.fr (en précisant impérativement votre numéro de téléphone et votre éventuel numéro d’abonné ou de membre de la SDL) soit sur le site : https://carnet.lemonde.fr L’équipe du Carnet reviendra vers vous dans les meilleurs délais pour vous confirmer la parution. Le Carnet carnet@mpublicite.fr https://carnet.lemonde.fr en vente actuellement En kiosque Lecteurs Abonnements Sur abo.lemonde.fr Par tél. au 03 28 25 71 71 de 9 h à 18 h (prix d'un appel local) Le Carnet du Monde carnet@mpublicite.fr Nos services Hors-série Hors-série COLLECTION En partenariat avec La grande épopée des GLADIATEURS Magazine PAR PHILIPPE DUPUIS – N° 11 100 GRILLES Dès mercredi 8 janvier, le volume n° 2 MERLIN L'ENCHANTEUR ET LE POUVOIR DU DRAGON ROI ARTHUR LEGENDESMYTHES ET DU Collections Actuellement en vente, le volume n° 10 LA CHAMBRE BLEUE Simenon Lemonde de AU CARNET DU «MONDE» Décès Sa famille, Ses amis, Ses proches, ont l’immense tristesse de faire part du décès de Mme Marie-Claude BEAUD, conservateur adjoint puis directeur, musée de Grenoble (1969-1978), conservateur, musée de Toulon (1978-1984), directeur, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Jouy-en-Josas et Paris (1984-1994), directeur général, American Center, Paris, New York (1994-1996), conservateur général, Union centrale des arts décoratifs, Paris (1996-1999), directeur général, Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean, Mudam, Luxembourg (2000-2008), directeur, Nouveau musée national de Monaco (2009-2021), commandeur de l’ordre de la Couronne de chêne (Luxembourg), commandeur de l’ordre du Mérite Culturel (Monaco), oicier de l’ordre de Mérite civil et militaire d’Adolphe de Nassau (Luxembourg), chevalier de l’ordre national de la Légion d’honneur (France), chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres (France), survenu à Toulon, le 29 décembre 2024, à l’âge de soixante-dix-huit ans. Les obsèques seront célébrées le mardi 7 janvier 2025, à 14 h 45, au crématorium de La Seyne-sur-Mer (Var). Cet avis tient lieu de faire-part et de remerciements. Flavie (†), Etienne, Julien, Bertille, Constance, Guillaume, Corentine Chaillet, Noémie Chaillet-Piquand (†), ses enfants, Elliot, Alban, Paul, Max, Oscar, Hubert, Gaspard, Pierre, Oliver, Joséphine, Nicolas, ses petits-enfants, ont la profonde tristesse de faire part du décès de Catherine CHAILLET, créatrice, survenu le 23 décembre 2024, à Paris, dans sa quatre-vingt-douzième année. Un culte d’action de grâce sera célébré le 8 janvier 2025, à 11 h 30, au Temple protestant de l’Oratoire du Louvre, 145, rue Saint-Honoré, Paris 1er. La cérémonie sera précédée de l’inhumation dans l’intimité familiale. 29, rue de Sèvres, 75006 Paris. Verteillac (Dordogne). Pascale et Jean-Christian Rerat, sa ille et son gendre, Nicolas et Odile Chevron, son ils et sa belle-ille, Antoine, Martin, Jodie et Loïse, ses petits-enfants, Agnès et Jean-François Lamoureux, sa sœur et son beau-frère, Antoine et Marie-Elisabeth Andremont, son frère et sa belle-sœur, Ses neveux et nièces, Parents et amis, ont la douleur de faire part du décès de Mme Edith ESCHALIER, née ANDREMONT, survenu à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Les visites ont lieu à la chambre funéraire des Ets Virgo, à Notre-Dame- de-Sanilhac. Ses obsèques seront célébrées le mardi 7 janvier 2025, à 14 heures, au crématorium de Notre-Dame-de- Sanilhac, où l’on se réunira. Fleurs uniquement. Cet avis tient lieu de faire-part. Catherine Feyler-Sapène, magistrat honoraire, son épouse, Charlotte, Emilie, Arnaud Feyler, ses enfants, ont l’immense douleur de faire part du décès de M. le bâtonnier Robert FEYLER, avocat honoraire du barreau de Seine-Saint-Denis, survenu le 28 décembre 2024, à Paris. Une cérémonie religieuse aura lieu le 6 janvier 2025, à 13 h 45, en l’Église réformée de France, au 17, allée de l’Ermitage, Le Raincy (Seine-Saint- Denis). catherine.feyler@gmail.com L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a le très profond regret de faire part du décès, survenu à Paris, le 28 décembre 2024, de Pierre-Sylvain FILLIOZAT, membre de l’Académie, chevalier de la Légion d’honneur, chevalier de l’ordre national du Mérite, commandeur de l’ordre des Palmes académiques, indianiste, ancien membre de l’École française d’Extrême-Orient, directeur émérite d’études de sanscrit à l’École pratique des hautes études, 4e section, ancien vice-président de la Société asiatique. Les familles Glomot, Guibert et Vodof, Marion Magiera, sa illeule et ses enfants, ont la tristesse de faire part du décès de M. Jean-Albert GLOMOT, survenu à son domicile, le 26 décembre 2024, dans sa quatre-vingt-seizième année. La cérémonie religieuse sera célébrée le lundi 6 janvier 2025, à 10 h 30, en l’église Saint-Séverin, Paris 5e. Cet avis tient lieu de faire-part. En union avec Monique (†), son épouse, Michel et Sophie, Claire et Arnaud, Anne-Laure et Hubert, ses enfants, Pauline et Pierre, Charlotte et Aurélien, Matthieu et Elsa, Ulysse, Félix, Adèle, Louise, Simon, Céleste et Nathan, ses petits-enfants et arrière-petits- enfants, ont la grande tristesse de faire part du rappel à Dieu de Louis GUIEYSSE, X 43, oicier de la Légion d’honneur, commandeur de l’ordre national du Mérite, croix de guerre 1939-1945. Il s’est éteintcompro- mettre le processus politique par « des délais excessivement longs jusqu’aux élections ou par des mesures visant à islamiser la jus- tice ou le système éducatif ». Lors de rencontres plus tôt dans la journée, avec des patriarches chrétiens et des représentants de la société civile syrienne, M. Barrot avait entendu leurs inquiétudes quant à leur inclusion dans le pro- cessus politique, et leurs deman- des de voir leurs droits reconnus comme citoyens à part entière au sein de la Constitution. Ils atten- dent des gestes de M. Al-Charaa, qui a promis de respecter les droits et les libertés des minorités et de convoquer un dialogue national devant jeter les bases d’une réécri- ture de la Constitution avant l’or- ganisation d’élections, dans un délai pouvant aller, selon ses dé- clarations à la chaîne saoudienne Al-Arabiya, jusqu’à quatre ans. Aux chefs des diplomaties fran- çaise et allemande, le nouveau di- rigeant de la Syrie a assuré que la conférence de dialogue national serait précédée d’un « comité pré- paratoire indépendant » où « la di- versité de la Syrie serait représentée, nouvelles autorités de Damas à éviter « les actes de vengeance contre des groupes entiers de popu- lation » et à mettre de côté « l’extré- misme et les groupes radicaux ». « Cela doit être notre objectif com- mun. Et c’est aussi dans notre pro- pre intérêt : la sécurité en Europe et en Allemagne y est étroitement liée », a dit Annalena Baerbock. Se- lon une source diplomatique fran- çaise, M. Al-Charaa « s’engage à lut- ter contre Daech [l’acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] et contre le terrorisme en général ». La France a frappé, pour la première fois en deux ans, deux positions du groupe Etat islamique dans le centre de la Syrie, avait indiqué, mardi, le ministre français des armées, Sébastien Lecornu. Ahmed Al-Charaa a également confirmé sa disposition à ac- cueillir « au plus vite » un émis- saire de l’Organisation pour l’in- terdiction des armes chimiques (OIAC). « C’est une nouvelle fonda- mentale dans la lutte contre la dis- sémination des armes chimiques du régime de Bachar Al-Assad », a souligné M. Barrot. La proposition de la France de fournir son « exper- tise technique en matière de crimi- nalité pour le recueil de preuves et la conduite des enquêtes (…) a été acceptée », a par ailleurs salué le chef de la diplomatie française, es- timant qu’« il n’y a pas de réconci- liation et d’apaisement possible en Syrie, pas de redressement moral en Syrie, sans que justice soit faite ». « Enfer concentrationnaire » Plus tôt dans la journée, les deux ministres s’étaient rendus à la prison de Saydnaya, dont plus de 4 000 détenus ont été libérés le 8 décembre 2024, accompagnés de secouristes des casques blancs (la défense civile syrienne) . « C’est im- portant pour nous de nous rendre à Saydnaya, l’enfer concentration- naire de Bachar Al-Assad, pour prendre la mesure de la barbarie De gauche à droite, Annalena Baerbock, Ahmed Al-Charaa et Jean-Noël Barrot, à Damas, le 3 janvier. ABDULMONAM EASSA POUR « LE MONDE » y compris les femmes », a indiqué Jean-Noël Barrot. « Il nous a été in- diqué que l’expertise technique de l’Allemagne, comme de la France, pourrait être sollicitée au moment où les travaux constitutionnels pourront se mettre en place », a ajouté le ministre français. « Une solution politique doit être trouvée avec les alliés de la France que sont les Kurdes, pour qu’ils soient pleinement intégrés dans ce processus politique qui s’engage aujourd’hui », a souhaité Jean-Noël Barrot. La veille, il s’était entretenu avec le chef des Forces démocra - tiques syriennes (FDS, dominées par les Kurdes), Mazloum Abdi. Déterminé à rétablir la souve - raineté de Damas sur l’ensemble de la Syrie et à intégrer les forces kurdes à la nouvelle armée sy- rienne, Ahmed Al-Charaa s’est dit prêt à reconnaître des droits aux Kurdes, mais pas une autonomie. La cheffe de la diplomatie alle- mande a, pour sa part, exhorté les « Héros, traîtres, victimes » : au Sénégal, le rôle des tirailleurs fait débat Un ministre a été limogé, mardi, après avoir déclaré que ces soldats, qui combattaient pour la France, étaient des « traîtres » dakar - correspondance U ne phrase a valu au mi- nistre sénégalais chargé de l’administration et de l’équipement à la présidence d’être limogé, le 31 décem- bre 2024. « Les tirailleurs sont des traîtres. Ils se sont battus contre leurs frères », avait déclaré Cheikh Oumar Diagne, sur la chaîne lo- cale Fafa TV, le 21 décembre. Cette sortie a provoqué une vive polé- mique dans le pays, y compris parmi les soutiens du président, Bassirou Diomaye Faye, qui se sont publiquement déchirés pour la première fois depuis leur arri- vée au pouvoir en mars 2024. Ces débats surviennent alors que le nouveau chef de l’Etat séné- galais, souverainiste et panafrica- niste, contraint la France à revoir sa collaboration avec son an- cienne colonie. Bassirou Diomaye Faye a exigé, en novembre 2024, le départ des soldats français sta- tionnés au Sénégal – une base y demeure depuis l’indépendance. Au Sénégal, les tirailleurs sont surtout le symbole d’un crime commis à Thiaroye (banlieue de Dakar), le 1er décembre 1944, lors duquel l’armée française a tué plu- sieurs dizaines – voire centaines, selon des historiens – de soldats africains qui réclamaient le paie- ment de leur solde. Un drame que la France n’a qualifié de « massa- cre » qu’en novembre 2024. « Si la France reconnaît ce massacre, elle le fait aussi pour elle-même car elle n’accepte pas qu’une telle injustice entache son histoire », a déclaré le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, le 1er décembre, lors des célébrations du 80e anni- versaire de ce crime, estimant que l’épisode est une « plaie béante dans notre histoire commune ». Souvent qualifiés de héros, les soldats africains qui combat- taient pour la puissance colonisa- trice ont également été mal per- çus par le passé, rappelle Martin Mourre, historien français spécia- liste des tirailleurs : « Après les in- dépendances, ils ont pu être consi- dérés de manière négative. » La mémoire des tirailleurs diffère dans d’autres contrées. Au Maroc, on se souvient du massacre d’avril 1947 au cours duquel ces militaires ont tué des dizaines de civils. A Madagascar, on sait que, la même année, en pleine insur- rection, l’armée française se re- pose sur eux pour mener à bien la répression qui a fait quelque 100 000 morts. Les tirailleurs ont aussi été envoyés dans d’autres colonies, comme le Vietnam, l’Al- gérie et le Cameroun. Lors d’une rencontre avec Le Monde, un an- cien tirailleur, N’Dongo Dieng, fai- sait part du trouble qui l’avait en- vahi lors de son déploiement en Algérie, chez d’autres musul- mans, « comme nous », confiait-il. Notion en partie anachronique Cheikh Oumar Diagne met le doigt sur le rôle des tirailleurs dans la violence coloniale, alors que la France avait décidé que l’ex- pansion impériale devait être me- née par des troupes puisées dans son empire. Mais la notion de « frères » africains mobilisée par M. Diagne est en partie anachroni- que, note M. Mourre. Lorsqu’ils se lancent dans la conquête colo- niale à la fin du XIXe siècle, les ti- railleurs ne peuvent pas connaître un discours panafricain qui n’a pas encore vu le jour. De la même commission a été instituée, char- gée de penser la manière de l’ins- crire dans le roman national. Le 12 décembre 2024, quelques jours après les commémorations pour les tirailleurs morts dans le mas- sacre, Bassirou Diomaye Faye, a as- sisté à Thiès à l’érection d’une sta- tue de Lat Dior, un combattant an- ticolonial du XIXe siècle. Dans la foulée, le président a indiqué vou- loir procéder à des changements dans les odonymes afin de mieux célébrer les héros nationaux et re- voir les manuels scolaires. « Un tel chantier ne peut pas se faire sans débats et oppositions », remarquepaisiblement le 28 décembre 2024, dans sa cent unième année. La cérémonie religieuse sera célébrée en la chapelle des Sœurs Augustines, 29, rue de la Santé, Paris 13e, le vendredi 10 janvier 2025, à 11 heures. L’inhumation aura lieu le samedi 11 janvier, à 10 h 30, au cimetière de Montbellet (Saône-et-Loire). Grenoble. Corrençon-en-Vercors. Fontaine. Échirolles. Lidia Imbert, François Imbert, Gabrielle Imbert, Léna et Kim, son épouse, son ils, sa ille, ses petites- illes, Ses parents Et amis, ont la douleur de faire part du décès de Jean IMBERT, professeur agrégé de Lettres classiques, membre de la Société des lecteurs du Monde, survenu le 29 décembre 2024, à Grenoble, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. La cérémonie aura lieu le 8 janvier 2025, à 10 heures, en l’église Saint- Jacques, à Échirolles, suivie de l’enterrement, à Corrençon-en-Vercors (Isère). Cet avis tient lieu de faire-part et de remerciements. « Fac ergo, mi Lucili, quod facere te scribis, omnas horas. Sic iet ut minus ex crastino pendeas, si hodierno manum injeceris. Dum difertur, vita transcurrit. »* Sénèque, Lettres à Lucilius. *« Fais donc, mon cher Lucilius, comme tu le dis : empare-toi de toutes tes heures. Ainsi tu dépendras moins de demain, pour avoir opéré une mainmise sur le jour présent. Tandis que l’on difère de vivre, la vie court ». Esther Ferrer, son épouse, Sa famille Et ses ami.e.s, ont la tristesse de faire part du décès de Tom JOHNSON, compositeur, survenu le mardi 31 décembre 2024. Son enterrement aura lieu le mardi 7 janvier 2025, à 11 h 30, au cimetière du Père-Lachaise (Porte du Repos), Paris 20e. Nicolas Kahn, son ils, Muriel Bloch, sa nièce, Margot, Daniel Kenigsberg, Guylène Bomart, sa dernière compagne, ont la tristesse d’annoncer le décès de Marcel-Francis KAHN, professeur agrégé et émérite à la Faculté de médecine Paris VII, ancien chef de service de Rhumatologie à l’hôpital Bichat, militant anticolonialiste et paciiste, cofondateur de l’Association France Palestine Solidarité, survenu à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. La cérémonie aura lieu le 10 janvier 2025, à 10 h 30, au crématorium du cimetière du Père- Lachaise, Paris 20e. kahnnicolas6@gmail.com Jean Louis, son époux, Zoé Druilhe et Ninon Lacombe, ses illes, Julie et Elsa, ses belles-illes, Marie, Léandre et Lise, ses petits-enfants, Nicole, sa sœur Et Jean-Louis Piette, son beau-frère, Ses parents, Ses amis Et tous ceux qui l’ont connue et aimée, ont l’immense tristesse de faire part du décès de Anne-Marie LACOMBE, née TRICOIRE, ingénieur de l’École centrale de Lyon, grande igure de l’informatique industrielle française, survenu le 25 décembre 2024, à l’âge de soixante-seize ans. Elle repose au funérarium de l’Institut Curie. Un hommage lui sera rendu le vendredi 10 janvier 2025, à 16 heures, en la salle Mauméjean, au crématorium du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e. Elle aimait, parmi tant de choses, la vie, la beauté, le partage, les voyages et la joie. Nous remercions de tout cœur les formidables équipes soignantes de l’Institut Curie. jean-louis.lacombe@orange.fr zoedruilhe@hotmail.com ninon.lacombe@gmail.com Carcassonne (Aude). Foix (Ariège). Méry-sur-Oise (Val-d’Oise). Paris. Rutali (Haute-Corse). Baptistine (Battine), son épouse, Nicolas, son ils, Sa famille, Ses amis, ont la profonde tristesse de faire part du décès de M. Raymond MARQUES, survenu le 27 décembre 2024, à Carcassonne, à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Une cérémonie funéraire aura lieu le 6 janvier 2025, à 9 h 30, à Trèbes (Aude). Cet avis tient lieu de faire-part. nicolasmarques2020@yahoo.com Sylvie Mertens, sa mère, Pierre Luton, son mari, Raphaëlle Luton, sa ille, Sa grande famille, Ses amis, ont la douleur d’annoncer la disparition de Marion MERTENS, journaliste et photographe, survenue le 15 décembre 2024. La cérémonie d’adieu a eu lieu le 23 décembre, au cimetière du Père- Lachaise, Paris 20e. Cet avis tient lieu de faire-part et de remerciements. Le Perreux-sur-Marne (Val-de- Marne). Nicolas et Etienne, ses enfants, leurs compagnes, Julie et Sovanna, Timothée, Félix, Siam, Mia et Jun, ses petits-enfants, Christine, Michel et Odile, ses frère et sœurs, ont la tristesse de faire part du décès de M. Bernard RABAUD, pianiste et vibraphoniste, patron emblématique du jazz-club parisien Le Petit Opportun (1977-2003), architecte ENSBA, survenu le vendredi 27 décembre 2024, à Fontenay-sous-Bois, à l’âge de soixante-dix-sept ans. Une cérémonie d’adieu aura lieu le mardi 7 janvier 2025, à 15 heures, au crématorium Maurice-Thorez, à Champigny-sur-Marne. Sceaux. Saint-Céré. Toulouse. Grégoire et Carole, ses enfants, Marie-Gabrielle, sa sœur Et ses petits-enfants, ont la tristesse de faire part du décès de Philippe VICHÉ, survenu le 29 décembre 2024, à l’âge de soixante-dix ans. La cérémonie aura lieu le 7 janvier 2025, à 9 h 45, au crématorium de Montluçon, 68, avenue Ambroise- Croizat, à Domérat (Allier). Grégoire Viché, 5, chemin de la Croix Carton, 03410 Teillet-Argenty. Les familles Volery, Rieben, Lazghab, Rius, Alamichel, Ses enfants Et ses petits-enfants, ont la douleur de faire part du décès de Lilianne VOLERY, marxiste d’abord, enseignante, sociologue, survenu le 1er janvier 2025, dans sa quatre-vingt-septième année. L’enterrement aura lieu le 8 janvier, à 14 h 15, au cimetière de Fontenay- sous-Bois. Prix de thèse L’Assemblée nationale décerne un prix de thèse en droit politique et parlementaire et un prix de thèse en histoire de l’institution parlementaire. Ain d’encourager et de promouvoir la recherche dans des domaines intéressant directement le Parlement français, l’Assemblée nationale décerne deux prix de thèse, en vue de distinguer : • d’une part, une thèse portant sur le droit politique et parlementaire, • d’autre part, une thèse portant sur l’histoire parlementaire depuis la Révolution française. Peuvent être présentées les thèses rédigées en langue française et soutenues entre le 1er janvier 2024 et le 31 décembre 2024. Chacun de ces prix de thèse ouvre droit à une aide à la publication versée directement à l’éditeur. Si vous êtes intéressé(e), vous pouvez : télécharger le dossier de candidature sur le site Internet de l’Assemblée nationale : http://www2.assemblee-nationale.fr/ informations-pratiques/bibliotheque- et-archives#node_8065 ou bien envoyer un courrier électronique à : prixdethese@assemblee-nationale.fr ou bien vous adresser à la division des Archives et de l’Histoire parlementaire de l’Assemblée nationale : Direction de la Communication et de la valorisation patrimoniale, Assemblée nationale, 126, rue de l’Université, 75355 Paris Cedex 07 SP. Les candidats devront faire parvenir leur thèse, au format PDF, à l’adresse électronique indiquée ci-dessus. L’impression sera assurée par l’Assemblée nationale. La date limite de dépôt des candidatures est ixée au vendredi 31 janvier 2025, à 17 heures. Communication diverse Envie d’être utile ? Rejoignez-nous ! Les bénévoles de SOS Amitié écoutent par téléphone et/ou par internet ceux qui soufrent de solitude, de mal-être et peuvent avoir des pensées suicidaires. Nous recherchons des écoutants bénévoles sur toute la France. L’écoute peut sauver des vies et enrichir la vôtre ! Choix des heures d’écoute, formation assurée. En IdF RDV sur www.sosamitieidf.asso.fr En région RDV sur www.sos-amitie.com p20 b1 p20 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 rencontre | 21 Coco « L’attentat contre “Charlie Hebdo” continue de m’habiter sans arrêt » JE NE SERAIS PAS ARRIVÉE LÀ SI… Chaque semaine, « Le Monde » interroge une personnalité. Dix ans après la tuerie du 7 janvier, l’illustratrice décrit l’échappatoireà « bien des maux » procurée par le dessin ENTRETIEN L e fardeau de la culpabilité a longtemps pesé sur Corinne Rey, alias Coco, après l’attentat qui décima la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. Celle qui, sous la menace d’une kalachnikov, ouvrit la porte du journal satirique aux frères Kouachi s’est relevée en trouvant refuge dans le des- sin et dans l’esprit de corps d’une rédaction fondamentalement éprise de liberté. Deve- nue en parallèle la dessinatrice de Libération, elle publie un recueil de reportages consacrés à la maltraitance animale, Pauvres bêtes (Les Echappés, 2024). Je ne serais pas arrivée là si… … Si je ne m’étais pas accrochée au dessin, et si on ne m’avait pas soutenue dans cette voie-là. Depuis toute petite, je voulais en faire un métier, mais sans savoir lequel en particu- lier. Un professeur de l’Ecole européenne su- périeure de l’image, à Poitiers, a eu un rôle-clé en me conseillant de solliciter un stage à Charlie Hebdo. Mon père, vendeur, m’a aussi beaucoup encouragée. Il jouait de la guitare et du saxo dans plusieurs groupes en Haute- Savoie, et il était sensible au dessin. Dessiner peut être perçu comme un truc de saltimban- que, pas comme un « vrai » métier. Cela peut contrarier des vocations, mais je n’ai jamais douté de la mienne. Pourquoi ? Parce que j’aime dessiner. Même en dehors du travail, je dessine pour le plaisir de dessi- ner, à la manière d’un loisir. Le dessin crée une bulle dans laquelle je me sens bien. A cette époque, c’était aussi une évasion, une échappatoire à bien des maux, parfois. Lesquels ? Il y a quelques années, vous évoquiez des « problèmes d’alcool à la maison »… C’est vrai, même si je n’ai jamais aimé en parler. C’est incomparable, mais le dessin s’est avéré également une forme d’échappatoire après l’attentat. Il fallait continuer à faire le journal et fuir toutes les images que nous avi- ons en tête. Dessiner, c’est faire travailler l’imagination, se concentrer, réfléchir. Ça peut aider à se sauver de passes très difficiles, voire épouvantables. Comment vous êtes-vous dirigée vers le dessin de presse ? Après mon bac, j’ai intégré les Beaux-Arts de Lyon, j’étais très heureuse de quitter Anne- masse, mais j’ai vite déchanté, ayant peu d’atomes crochus avec l’art conceptuel, qui avait une place très importante en cours – je me souviens d’avoir dû réaliser une sculpture à partir de déchets ramassés en ville ! Heureu- sement, un prof de dessin m’a éveillée au des- sin d’actualité et aux sujets de société. L’un de mes premiers travaux dessinés a été consacré à ces femmes qui proposent des discussions érotiques via des numéros de téléphone sur- facturés. Cela ne m’a pas empêchée d’être vi- rée des Beaux-Arts en fin de première année. Vous vous retrouvez donc à Poitiers, où un autre enseignant va vous suggérer de frapper à la porte de « Charlie Hebdo »… Je dessinais alors des images un peu loufo- ques et trash, des personnages avec plein de dents. Ce prof, qui était abonné à Charlie, trou- vait qu’il y avait une liberté de ton dans mon travail. Ma nature plutôt timide ne m’a jamais dissuadée d’aller à fond dans le dessin. Comme je n’avais jamais fait de caricatures jusque-là, je me suis entraînée à dessiner des « Sarkozy » pendant mon job étudiant. J’ai en- voyé ma demande de stage à Charlie au tout dernier moment, sans avoir eu le temps de remplacer l’enveloppe sur laquelle il y avait une tache de café, ça faisait un peu fumiste. Mais vous avez été prise… Tout à fait. C’était en 2007, je suis montée à Paris où je me suis fait héberger par un co- pain de l’école. Il est aujourd’hui mon mari et le père de mes enfants. Je revenais le soir très enthousiasmée par ce stage. J’aidais à faire les plis pour les abonnés, je participais aux réunions… J’étais dans le chaudron, au milieu d’une ambiance qui mêlait sérieux et décon- nade. La rédaction était très majoritairement masculine, et personne ne me faisait remar- quer que j’étais une femme, sauf dans le bon sens. Cabu se félicitait d’en accueillir une, Ho- noré y était également très sensible. Comment votre intégration s’est-elle passée ? Cela a été assez long, car j’étais très impres- sionnée par le niveau de dessin des uns et des autres, par leurs idées, leur confiance en eux aussi – là où, moi, j’en manquais cruellement. Ils ont tous été très sympas avec moi, notam- ment Cabu. On pouvait aller le voir et lui de- mander conseil, car il était abordable, géné- reux et animé par une envie de transmettre. Tout le monde le voyait comme un modèle. En matière de caricature, il donnait le « la », avec sa manière bien à lui de synthétiser les tronches nouvelles. Editorialement, sa voix comptait aussi beaucoup. Il était un leader, sans l’être trop non plus, car ce n’était pas sa personnalité. Vous souvenez-vous de votre premier dessin publié ? Il représentait la nageuse Laure Manaudou, qui s’apprêtait à plonger avec des boulets symbolisant ses difficultés personnelles – un dessin très nul ! J’ai mis du temps à affiner mon trait et à comprendre les ressorts et les codes du métier. Cela paraît simple, le dessin de presse, mais c’est beaucoup plus fin qu’on ne le croit. Il faut être efficace et féroce, im- pertinent, impactant. C’est aussi une forme de laboratoire. Trouver un angle d’attaque autour d’un fait d’actualité permet de tou- cher les limites acceptables, dans le respect de ce que permet la loi, bien sûr. Pour Libéra- tion, j’essaie parfois de choquer en proposant un premier dessin épouvantable, puis un deuxième plus éditorial et un dernier plus poétique. Je cherche, j’explore, c’est selon l’inspiration du moment, aussi. Quand avez-vous pris conscience que ce métier pouvait être dangereux ? En 2011, après l’incendie de Charlie Hebdo, à la suite de la parution d’un dessin de Luz en une représentant un Mahomet rigolard. On ne faisait que notre boulot. La montée de l’is- lamisme était un sujet d’actualité parmi d’autres. Rapidement on est retournés au tra- vail, personne ne voulait arrêter le journal. Des protections ont été mises en place autour de Charb, de Luz et de Riss. En tant que pigiste qui venait épisodiquement, la vue d’officiers de sécurité suffisait à me rassurer, d’autant que le procès de 2007 sur la publication des ca- ricatures danoises avait établi le principe que rire des idéologies et des religions ne signifiait en aucun cas attaquer les croyants. Mais ce n’est pas ça qui me préoccupait le plus. Qu’est-ce qui vous préoccupait ? A la fois le retentissement de nos dessins et le manque de soutien. D’après certains dis- cours, nous avions mis de l’huile sur le feu, on entendait beaucoup de « oui mais », de « est-ce que vous ne l’avez pas cherché… ». C’était lamentable. Nous luttons encore, aujourd’hui, contre ce genre de réactions. Dans un journal, la satire peut paraître acerbe, violente, mais ça reste des idées et du dessin, ça ne tue pas. On peut ne pas aimer. Mais rien ne saurait justifier que des dessins posent problème au point de recevoir des menaces ou d’être tué. Aviez-vous conscience d’un certain risque ? Qui pouvait imaginer ce qui est arrivé le 7 janvier 2015 ? On restait focalisés sur la fa- brication du journal, dans la bonne humeur, malgré les difficultés financières. Les respon- sables, Charb et Riss à l’époque, ne donnaient pas l’impression de paniquer, ils étaient plu- tôt combatifs. Nous aussi, je crois. C’est vous qui, sous la menace armée des terroristes, allez taper le code d’entrée donnant accès à la rédaction de « Charlie Hebdo ». Un fort sentiment de culpabilité va vous accompagner par la suite, comme vous l’avez raconté dans votre album « Dessiner encore » (Les Arènes, 2021). Est-il toujours présent ? Je ne me sens plus aussi coupable. Disons que je fais avec, je n’ai pas trop d’autres choix. Je suis sortie de la boucle infernale, mais le 7 janvier continue de m’habiter sans arrêt. Ce qui est aussi difficileà accepter, dix ans après, c’est le sentiment d’impuissance. Ces gars ont été lâches de s’attaquer à des dessinateurs et à une femme comme moi de 1,61 mètre et de 50 kilos. Il y avait une disproportion en tout. Leur haine, notre pacifisme. Leurs armes, leur monstruosité, et nous qui étions là, avec nos plumes, nos stylos, nos crayons, à défendre des idées, à rire. En voulant tuer Charlie, ils ont pensé imposer leur loi de fanatiques, alors que nous prônions la liberté, de penser et de dessiner. Un vrai choc de civilisations. Avez-vous fait un travail sur vous-même pour guérir ? Ce jour est toujours là. Il est ineffaçable. Des- siner pour Charlie, et même dessiner tout court, c’est accompagner Cabu, Charb, Ho- noré, Tignous, Wolinski… On se doit de pour- suivre ce qu’ils ont porté pendant toute leur vie, de défendre le journal qu’ils défendaient. Le 7 janvier n’est jamais sorti de nos têtes. Il est même important d’en parler de manière mé- morielle, comme nous le faisons dans des écoles. On y fait aussi référence dans nos des- sins, à travers l’évocation des professeurs Sa- muel Paty ou Dominique Bernard, qui fai- saient en quelque sorte le même métier que nous, parce qu’ils défendaient la liberté. Comment avez-vous fait pour ne pas vous effondrer ? Je n’en sais rien, à vrai dire. C’est vertigineux quand on y pense. Je n’aime pas trop le mot « résilience » qu’on utilise à toutes les sauces. On fait avec ce qu’on a. Mon mari, mon père, des amis ont été présents. Au journal, on a toujours eu à cœur de se soutenir, de rester soudés et de se retrousser les manches, même si, intérieurement, chacun a géré ça à sa ma- nière. Il y a eu une grande détresse – psycholo- gique, voire physique – chez nous tous. Les états d’âme, les troubles post-traumatiques sont encore là. Mais on continue notre traver- sée de « l’après ». On n’en verra sans doute ja- mais le bout. En attendant, il faut avancer. Acceptez-vous le terme de « survivant » ? Oui. Et parmi celles et ceux qu’on a effecti- vement appelés « les survivants », Simon était un point de repère. Simon Fieschi, le webmaster de « Charlie Hebdo », gravement blessé lors de l’atten- tat, qu’on a retrouvé mort en octobre 2024 dans une chambre d’hôtel à Paris… Il a tout fait pour se relever de cette balle de kalachnikov. Voir Simon debout, évoluer parmi nous, fonder une famille, aller parler dans les écoles alors que son état était très précaire a été une leçon. Très atteint psycho- logiquement, il n’a jamais cessé de réfléchir et de penser le journal, comment lui être utile. Le voir se battre ainsi pour survivre m’a inter- dit de baisser les bras. Sur son lit d’hôpital, il m’avait dit qu’il ne savait pas ce qu’il y avait de « pire » entre ma culpabilité d’avoir ouvert la porte aux terroristes et sa souffrance physi- que. Même si j’en bavais à l’époque, il n’y avait pas de comparaison possible. « Arrête tes con- neries ! », lui ai-je lâché en rigolant. Sa mort nous a foutus par terre. Il est difficile de ne pas voir en lui une victime à retardement et, dans sa disparition, un nouveau 7 janvier. Vous avez remplacé Willem à « Libéra- tion » en 2021. Avez-vous hésité à prendre sa succession ? Quand Denis Olivennes [alors directeur gé- néral de Libération] m’a appelée pour me pro- poser le job, je suis restée bouche bée. Il était hors de question que j’arrête de dessiner pour Charlie. J’ai négocié pour pouvoir mener les deux de front. Willem a travaillé pendant quarante ans à Libé, avec une grande liberté. Dessiner à sa suite allait générer beaucoup de stress, une pression dingue. C’était aussi un challenge stimulant et réjouissant : j’allais pouvoir publier des dessins à un rythme quo- tidien. J’ai revu Willem récemment. Il m’a dit : « C’est exceptionnel, tes dessins ! » Il exagère, mais je me suis sentie soulagée. Votre style corrosif et irrévérencieux con- traste avec la timidité que vous évoquiez… J’ai aussi mon caractère, je peux être impul- sive et même un peu punk, n’en avoir rien à foutre. Mais je reste quelqu’un de réservé, oui. On ne s’imagine pas qu’il y a une fille comme moi derrière mes dessins les plus trash. J’es- père en tout cas qu’on n’est pas venu me cher- cher parce que j’ai des nichons, comme je l’ai dit en arrivant à Libération [à la suite du com- muniqué de M. Olivennes se félicitant que « pour la première fois, le dessinateur de presse d’un grand quotidien national se trouve être une dessinatrice »]. J’espère en tout cas éveiller des vocations chez des jeunes dessinatrices. Avez-vous peur, parfois ? Depuis l’attentat, je développe en perma- nence des réflexes d’hypervigilance. J’en suis arrivée à ne pas mettre mes lunettes de myope dehors, car je préfère voir flou le vi- sage des gens. Je porte un bonnet sur la tête, je regarde par terre dans la rue, de façon qu’on ne me reconnaisse pas. Ça me tranquillise. p propos recueillis par frédéric potet ¶ Pauvres bêtes ! Les Echappés, 2024. A Paris, le 12 décembre 2024. JOEL SAGET/AFP p21 b1 p21 b1 22 | IDÉES DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 Marie-Cécile Naves Trump évolue sur l’immigration au gré de ses alliés La promesse du président élu de réduire massivement la main-d’œuvre étrangère se heurte aux dissensions sur le sujet dans son propre camp et à la réalité économique, analyse la politiste D urant toute sa campagne, Donald Trump s’est engagé à réduire de manière drastique l’immigration non seulement illégale, mais aussi légale. Son souhait de confier cette tâche à l’ancien policier Tom Homan – l’artisan de la séparation de plus de 4 000 enfants de leurs parents immigrés entre 2017 et 2021 – allait dans ce sens. Le récit trumpien se décline en trois points : la lutte contre la délinquance (le migrant étant automatiquement associé au criminel) ; la préservation d’une iden- tité (blanche) américaine mythifiée ; et, précisément, l’efficacité économique. Ces trois objectifs sont liés entre eux, le tra- vailleur immigré étant présumé prendre le travail du « vrai » Américain. Dans les faits, la perspective d’une ex- pulsion des quelque 11 millions de clan- destins, mais aussi de leurs enfants, même si ces derniers sont en situation ré- gulière, s’avère, au-delà des problèmes éthiques et pratiques qu’elle pose, une aberration économique. En 2022, on comptait 30 millions d’im- migrés dans la main-d’œuvre du pays (soit 18 %), dont 8 millions de travailleurs illégaux indispensables à de nombreux secteurs économiques. Les sans-papiers représentent ainsi jusqu’à un tiers des employés dans l’agriculture, le BTP, les loi- sirs, la restauration, les services à domi- cile ou à la personne, en particulier parce qu’ils sont les seuls à accepter certains emplois peu qualifiés. Cependant, nom- bre d’entre eux sont très demandés en rai- son de leur niveau de qualification : aux Etats-Unis, un tiers des immigrés possè- dent un diplôme de l’enseignement supé- rieur (soit la même proportion que les ci- toyens américains), ce qui les conduit à occuper des emplois à haute valeur ajou- tée : banque, nouvelles technologies, re- cherche fondamentale et appliquée, etc. Une étude du National Bureau of Econo- mic Research, un centre de recherche in- dépendant, a montré qu’entre 1990 et 2015 les immigrés ont concentré 16 % des inventions et 23 % des innovations. Ils créent, en outre, plus souvent leur entre- prise, et donc des emplois, dont bénéfi- cient également les Américains : les deux tiers des principales entreprises en intelli- gence artificielle ont été fondées par des immigrés, dont une part importante était au départ sans papiers. Opportunités d’emploi perdues Avec des expulsions massives, le marché du travail, malgré sa grande fluidité, ne se redéploiera pas de lui-même par un effet de vases communicants. La compétitivité de nombreuses entreprises, petites ou grandes, s’en trouvera affectée, sur le plan national ou à l’échelle internationale : non seulement ellesdevront augmenter les salaires pour embaucher des Améri- cains ou des immigrés légaux, ce qui aura un effet inflationniste, mais c’est toute une chaîne de production et de distribu- tion qui en pâtira (sous-traitants, etc.). Autrement dit, des opportunités d’emploi seront perdues pour tout le monde. Par ailleurs, les économistes et la Banque mondiale s’accordent à dire que la ri- chesse créée par les immigrés, clandestins compris, est considérable : jusqu’à 8 % du PIB des Etats-Unis. Et, même avec un pou- voir d’achat plus faible que la moyenne, les sans-papiers restent des consommateurs, et paient des impôts locaux et fédéraux. Enfin, expulser des millions d’immi- grés demandera des moyens policiers et judiciaires démesurés : l’American Immi- gration Council estime qu’arrêter, juger et expulser, chaque année, un million d’immigrés coûterait près de 90 mil- liards de dollars (87,5 millions d’euros). Il est donc certain que le discours trum- pien s’adaptera, quelles que soient les dé- cisions prises, et quels que soient les faits. Le récit du président élu évolue déjà au gré des rapports de force dans son camp. Pour l’heure, Donald Trump semble sou- tenir les « tech bros » de la Silicon Valley, symbolisée par Elon Musk, qui deman- dent le maintien et l’extension d’un sys- tème de visa, le H1B, pour leurs futurs in- génieurs et techniciens, contre l’extrême droite identitaire jusqu’au-boutiste, em- menée notamment par l’idéologue Steve Bannon. A contre-courant de ce que Trump affirme depuis des années. p Marie-Cécile Naves est une politiste française, spécialiste des Etats-Unis et du féminisme, directrice de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Elle est l’autrice de plu- sieurs ouvrages dont « Trump, la revan- che de l’homme blanc » (Textuel, 2018) Yanis Varoufakis Les géants de la Big Tech se sont installés dans le bureau Ovale En échange de quelques millions de dollars injectés dans la campagne de Donald Trump, les milliardaires de l’industrie technologique vont recevoir des cadeaux incroyables, s’alarme l’ancien ministre des finances grec C omment la richesse parvient- elle à persuader les pauvres d’utiliser leur liberté politique pour la maintenir au pouvoir ? En posant cette question en 1952, le travailliste gallois Aneurin Bevan a pointé le plus grand paradoxe de la démocratie libérale. A l’ère d’Elon Musk, Peter Thiel, J. D. Vance et leurs pairs de la Big Tech, l’absurdité du paradoxe de Bevan est devenue encore plus criante. Observer la conspiration élaborée de la « broligarchie » émergente [elle désigne le groupe de milliardaires masculins qui, ani- més par une idéologie toxique, entoure le projet trumpiste] en vue de tirer autant de richesse et de pouvoir que possible du second mandat de Donald Trump donne légitimement la nausée. Ayant accumulé des fortunes colossales grâce aux mar- chés publics et militaires, tout en s’effor- çant sans relâche de démanteler les pro- grammes gouvernementaux offrant une maigre protection aux pauvres, ces hom- mes se sont regroupés à Mar-a-Lago, en Floride, pour baiser la bague de Donald Trump et se préparer à exercer directe- ment le pouvoir gouvernemental. Pour cette fraternité de milliardaires de la Big Tech, le marché conclu avec le prési- dent élu est une opération formidable. Pour quelques miettes tirées de leur for- tune, ils vont recevoir trois cadeaux ex- traordinaires : d’énormes contrats pu- blics ; l’élimination des garde-fous régle- mentaires contre les dangers de leurs méthodes et de leurs produits – véhicules autonomes, « bots » et drones pilotés par une intelligence artificielle (IA) incontrô- lée, augmentation massive de la consom- mation d’électricité ; enfin, un pouvoir de négociation immense, légitimé par l’Etat. Ils ont aussi des ambitions plus larges et inquiétantes. Le livre préféré de Thiel est, dit-on, The Sovereign Individual (« l’indi- vidu souverain », Touchstone, non tra- duit), publié en 1997. Ses auteurs, James Dale Davidson et William Rees-Mogg, comparent sans ironie les ultrariches aux dieux olympiens, avant d’expliquer que leur domination du monde est normale et juste. « Doté de ressources infiniment plus grandes et échappant à de nombreuses contraintes, l’individu souverain redessi- nera les gouvernements et reconfigurera les économies », proclament-ils. Quant à Thiel lui-même, il explique qu’il aime ce mauvais livre parce qu’il offre une prédic- tion « exacte » d’un « futur qui n’inclut pas les Etats puissants qui nous gouvernent aujourd’hui ». Ce qu’il oublie de mention- ner, bien sûr, c’est que dans le futur dont il rêve, le pouvoir exorbitant sera monopo- lisé par des hommes comme lui. Au moins reconnaît-il que sa version de la liberté est incompatible avec la démocratie. Mais tout cela est-il vraiment nouveau ? Aussi répréhensibles que puissent être les pratiques et les convictions des « broligar- ques », ne sont-elles pas la énième incar- nation d’un mal ancien ? Ne sommes- nous pas de nouveau très naïfs en nous étonnant de voir une poignée d’oligar- ques franchir la porte tournante entre « big business » et gouvernement ? John D. Rockefeller (1839-1937), l’un des premiers barons voleurs d’Amérique, diri- geait une dynastie qui fait passer Musk pour un amateur, avec un fils magnat des médias et un petit-fils vice-président. Tho- mas Edison a fait électrocuter un éléphant en public, avec le courant alternatif de George Westinghouse, pour convaincre le gouvernement de favoriser son système de courant continu. Henry Ford a acheté un journal pour forcer les villes à suppri- mer les lignes de tramway pour faire de la place aux voitures et aux bus Ford. Modifier les comportements humains Les grandes entreprises d’alors n’avaient pas Internet, mais d’autres moyens de fa- çonner notre environnement politique, philosophique et culturel. Des oligarques, dont les frères Koch, ont passé des décen- nies à financer l’Atlas Network et la Société du Mont-Pèlerin pour transformer le néo- libéralisme en credo universel et faire passer une dure guerre de classes menée contre la majorité pour une campagne en faveur de la liberté. Ou Goldman Sachs, qui a fourni à l’administration de Bill Clin- ton son propre PDG, Robert Rubin, qui, une fois nommé secrétaire au Trésor, a éli- miné toutes les réglementations entra- vant les pires excès de Wall Street. Cependant, aujourd’hui, il existe un su- perpouvoir, une arme ultime que la « bro- ligarchie » possède et que ses prédéces- seurs n’avaient pas : le « capital cloud ». Composé de machines en réseau, de ser- veurs, de stations cellulaires, de logiciels, d’algorithmes pilotés par l’IA, il ne vit pas dans les nuages mais bien sur terre. Contrairement au capital traditionnel, le capital cloud ne produit pas de biens : il modifie les comportements humains. Ces machines nous forment… à les former… à déterminer ce que nous voulons. Et une fois que nous désirons tel bien ou tel ser- vice, elles nous le vendent, en contour- nant les marchés traditionnels. Le capital cloud capte notre attention ; fa- brique nos désirs ; nous vend directement, en dehors de tout marché, ce qu’il nous a fait désirer ; exploite les prolétaires à l’inté- rieur des lieux de travail ; et enfin, tire de nous un immense travail gratuit : en pos- tant des avis ou des photos, en notant des produits, en téléchargeant des vidéos, en exprimant des coups de gueule, nous contribuons à le reproduire, sans recevoir un centime. Il nous transforme en « serfs du cloud » tandis que, dans les usines et les entrepôts, les mêmes algorithmes contrô- lent les travailleurs – parfois grâce à des dispositifs numériques attachés à leurs poignets – pour les faire travailler plus vite et les surveiller en temps réel. Les propriétaires de ce capital du cloud, la « broligarchie cloudaliste », jouissent d’un pouvoir d’extraction jusque-là ini- maginable, surtout maintenant qu’ils sesont installés à la table de Trump. John D. Rockefeller, Henry Ford, ou même Rupert Murdoch auraient donné un bras et une jambe pour acquérir une telle puissance. Pour revenir à la brillante question de Be- van, il est aujourd’hui plus facile de com- prendre comment la richesse persuade les pauvres de renoncer à leur liberté et de se mettre au service des broligarques au pouvoir. A travers leur capital cloud, ils fa- çonnent notre comportement de manière automatique et directe. Seule une révolu- tion pourrait redonner l’espoir de retrou- ver une autonomie personnelle, sans même parler de retrouver la démocratie. p Yanis Varoufakis est économiste grec et ancien ministre des finances du gouvernement d’Alexis Tsipras en 2015. Il a notamment écrit « Les Nouveaux Serfs de l’économie » (Les Liens qui libèrent, 352 pages, 24,90 euros) LE RETOUR DE DONALD TRUMP Le 45e et 47e président des Etats-Unis entend bien mettre en œuvre le nationalisme économique qu’il a déjà incarné entre 2016 et 2020. Mais la réalité devrait le freiner IL EXISTE UN SUPERPOUVOIR, L’ARME ULTIME DE LA « BROLIGARCHIE » : LE « CAPITAL CLOUD » LA RICHESSE CRÉÉE PAR LES IMMIGRÉS, CLANDESTINS COMPRIS, S’ÉLÈVE À 8 % DU PIB DES ÉTATS-UNIS Le contexte Le 20 janvier, Donald Trump retrouve son fauteuil dans le bureau Ovale de la Maison Blanche. Le nouveau prési- dent américain ne revient pas seul : une escouade de patrons de la tech et d’ac- teurs du capital-risque l’épaulent et entendent déréglementer l’économie. On les surnomme les « broli- garques », contraction de « brothers » (frères) et « oli- garques ». Donald Trump est bien mieux préparé qu’en 2016, mais les idées qu’il porte (expulsions mas- sives d’immigrés illégaux, protectionnisme…) font débat au sein de sa majorité et risquent aussi de se heur- ter à la réalité économique de 2025, notamment aux braises inflationnistes qui continuent de couver. p22 b1 p22 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 idées | 23 L’UE EST LOIN D’ÊTRE LA SEULE À VOULOIR ÉVITER UNE DÉRIVE CHAOTIQUE Sébastien Jean L’Europe face aux menaces commerciales de Trump Le protectionnisme affiché de Donald Trump met l’Europe dans une position inconfortable, elle qui s’est largement construite sur la séparation étanche entre relations économiques et politiques, estime l’économiste D es droits de douane de 60 % sur les importations chinoises. De 25 % pour le Mexique et le Canada. De 10 % ou de 20 % sur celles des autres pays. De 100 % pour ceux qui prétendraient se passer du dollar… Donald Trump défou- raille. A croire qu’il ne voit pas seu- lement dans les tariffs (droits de douane) le « plus beau mot du dic- tionnaire », mais aussi une ré- ponse à tous les maux. Pas de cer- titudes de la part d’un personnage aussi imprévisible, mais ces an- nonces promettent bien des ten- sions et des désordres commer- ciaux, dans un contexte interna- tional déjà passablement troublé. Il est peu probable que le nou- veau président applique ses me- naces immédiatement dans leur entier. Les Etats-Unis ont beau présenter un des taux d’ouver- ture aux échanges parmi les plus bas au monde, leurs importations de marchandises dépassent 11 % de leur PIB. Les taxer significative- ment risquerait de réveiller une inflation qui se calme à peine. Do- nald Trump est sans doute sensi- ble au coût politique d’une telle éventualité, lui qui doit en grande partie son élection à l’inflation. La crainte de contrecoups boursiers pourrait aussi le faire hésiter. Son goût immodéré pour les droits de douane, comme lors de son premier mandat, laissent néanmoins penser qu’il utilisera cet instrument. Si certains y voient un outil pour résorber les déficits commerciaux bilatéraux, voire couper les liens de dépen- dance, d’autres les considèrent avant tout comme un levier de négociation – et Trump aura à cœur d’exposer son « art du deal », pour reprendre le titre de son livre. La première approche appelle- rait des droits plus élevés, la se- conde une mise en œuvre plus li- mitée, au moins dans un premier temps, voire conditionnelle. Dif- ficile d’anticiper laquelle sera pri- vilégiée et avec quel partenaire, d’autant que les deux peuvent se marier. En tout cas, ces taxes pro- voqueront des représailles, au moins partielles. Le résultat, in- certain, doit s’analyser sur les plans économique et structurel. Economiquement, c’est la pro- messe d’une perturbation signifi- cative des flux commerciaux. L’Union européenne (UE) y serait directement exposée : les Etats- Unis sont le premier client de l’Al- lemagne et le quatrième de la France. Celle-ci le serait aussi indi- rectement, si les exportations de pays tiers se voyant fermer la porte du marché américain for- çaient celle de l’Europe par des prix cassés ; la dépendance chi- noise aux débouchés extérieurs le laisse craindre. L’incertitude pourrait même s’étendre aux marchés de change, alors qu’un programme poussant a priori l’inflation et le dollar à la hausse (droits de douane, coupes fisca- les, expulsions d’immigrés) s’ac- compagne d’une volonté affichée d’obtenir une dépréciation du dollar, tout en réaffirmant sa tou- te-puissance… Autant de facteurs déstabilisants, susceptibles de brider l’investissement, voire de provoquer des dégâts financiers. Voie étroite C’est un nouveau coup de feu tiré sur l’ambulance du système commercial multilatéral, et plus largement sur les efforts de coor- dination internationale. Une perspective alarmante pour l’UE, en termes de principes aussi bien que d’intérêts. D’où l’importance d’une réponse cohérente, qui n’ajoute pas à la désorganisation, voire à la brutalisation des rela- tions commerciales. D’autant que le « faiseur de deals » pourrait bien rechercher avant tout de nouveaux accords ou arrange- ments à sa main, avide qu’il sera de laisser sa marque dans l’his- toire, alors qu’il entame un se- cond mandat auréolé d’une vic- toire électorale sans bavure. Pour autant, l’UE pourra diffici- lement s’en tenir à une simple ré- férence aux principes multilaté- ralistes en cours, pour deux rai- sons : la principale, c’est qu’elle dépend des Etats-Unis pour faire face à une guerre de haute inten- sité à sa porte ; la seconde est que la situation commerciale actuelle n’est pas satisfaisante, alors que la Chine écrase le monde entier sous le poids de ses excédents manufacturiers (qui représentent 11 % du total des échanges mon- diaux de ces produits), variables d’ajustement de son tropisme productiviste et technologique. Au-delà des réponses transac- tionnelles nécessaires pour limi- ter les éventuelles retombées né- fastes des initiatives trumpien- nes, l’UE sera mise au défi d’assu- mer le coût de sa sécurité et de son ambition normative. Une po- sition bien inconfortable, pour une Europe qui s’est largement construite sur la séparation étan- che entre relations économiques et politiques. Tout est mêlé aujourd’hui : la concurrence tech- nologique devient un enjeu cen- tral de sécurité nationale, l’instru- mentalisation des interdépen- dances se banalise, les régulations se chevauchent, la coordination économique est plus que jamais indispensable à une réponse effi- cace et juste aux défis communs. L’UE est loin d’être la seule à vouloir éviter une dérive chaoti- que dont les moins puissants se- raient les premières victimes. Mais elle devra d’abord montrer que le respect des principes mul- tilatéralistes n’est pas incompati- ble avec la défense de ses intérêts et la préservation de ses ambi- tions sociales et environnemen- tales : la voie sera étroite entre le protectionnisme clientéliste, l’irénisme sacrificiel et le repli moralisateur, mais les outils de politique industrielle et commer- ciale existent pour la trouver. Dans le même temps, l’UE devra remédier de façon beaucoup plus volontariste à l’insuffisance de son investissement, qui la handi- cape pour accélérersa transition climatique et tenir son rang dans la course technologique, mais qui constitue aussi une cause de dé- séquilibre externe : elle fait peser sur ses partenaires la charge de l’absorption de son épargne excé- dentaire. Dans ces défis qui mê- lent les prérogatives nationales aux compétences communautai- res, la clé de la réponse euro- péenne résidera dans la cohésion entre Etats membres. p Sébastien Jean est profes- seur titulaire de la chaire Economie industrielle au Conservatoire national des arts et métiers Simon Johnson Le décalage entre discours de campagne et réalité sera criant Le Prix Nobel d’économie 2024 redoute que les politiques signées par Donald Trump n’améliorent pas de manière significative la vie de la plupart des Américains, alors qu’il hérite d’une économie forte L e second gouvernement du président américain élu laisse présager une re- prise des priorités de son premier man- dat : réductions d’impôts, augmenta- tion des droits de douane, expulsion d’un maximum d’immigrés. Mais les temps ont changé et il est peu probable que la réalité cor- responde aux discours de campagne. Très faible lors de son premier mandat, l’in- flation a grimpé depuis lors, et les taux d’inté- rêt fixés par la Réserve fédérale (Fed) sont dé- sormais relativement élevés. Dans une écono- mie dont le taux de chômage est bas, tout signe de surchauffe (que pourraient causer les réductions d’impôts envisagées) fera l’objet d’un resserrement de la politique monétaire. Donald Trump a bien spéculé sur un change- ment à la direction de la Fed, mais il ne peut renvoyer son président, Jerome Powell, sans risquer à la fois une hausse des taux d’intérêt à long terme et une hausse de l’inflation. Or, des réductions d’impôts auront lieu en 2025, prin- cipalement pour les riches, et la perte de recet- tes qui en résultera compromettra la viabilité budgétaire à long terme. Des déficits plus im- portants auront pour conséquence de mainte- nir les taux d’intérêt à un niveau plus élevé qu’ils ne le seraient autrement. Le dollar pour- rait ainsi se renforcer, ce qui créerait des diffi- cultés pour les exportateurs américains et pour les pays qui ont emprunté en dollars. En ce qui concerne les droits de douane, les dirigeants du monde entier (et les marchés fi- nanciers) ont compris que Donald Trump parle fort mais ne brandit qu’un petit bâton. Les entreprises américaines feront du lob- bying pour obtenir des exceptions. Les diri- geants étrangers se rendront en procession à Mar-a-Lago, ils joueront au golf et ils négo- cieront des concessions mutuelles : « Nous ne taxerons pas votre bourbon si vous ne taxez pas notre cognac, et nous achèterons davan- tage de systèmes de défense aérienne fabri- qués aux Etats-Unis. » Un échec annoncé Si Donald Trump les ignore et insiste sur une augmentation générale des droits de douane, cela entraînera des représailles de la part des partenaires commerciaux et des protestations des grandes entreprises qui le soutiennent aujourd’hui. Or, la dernière chose qu’il sou- haite est de détruire des emplois au niveau na- tional, ce qui pourrait se produire si les entre- prises basées aux Etats-Unis devaient payer davantage pour les importations et perdre ainsi leur compétitivité sur les marchés d’ex- portation. Si les dirigeants étrangers ne le ridi- culisent pas sur le terrain de golf et mettent l’accent sur les emplois que leurs entreprises créent aux Etats-Unis (en particulier dans les Etats contrôlés par les républicains), tout pourra être raisonnablement discuté. Le décalage entre discours et réalité devrait également être criant en ce qui concerne les annonces sur l’immigration illégale. Un ren- voi massif nuirait à des secteurs majeurs de l’économie, tels que l’agriculture et la cons- truction. Elle alimenterait des perturbations sociales massives et pousserait les alliés com- merciaux à réduire leurs investissements et la création d’emplois. Une fois de plus, il faut s’attendre à des déclarations politiques fra- cassantes et à des titres sensationnels, mais la réalité ne changera guère : l’immigration clandestine a déjà chuté. Ce qui préoccupe vraiment les électeurs américains, c’est la qualité de l’emploi et le coût de la vie. Mais le programme « populiste » de Trump – soutenu par la peur d’ennemis imaginaires – est un échec annoncé. Le prési- dent élu hérite d’une économie forte, mais les politiques qu’il a signées n’apporteront pres- que rien de positif aux travailleurs les moins instruits et n’amélioreront pas de manière si- gnificative la vie de la plupart des autres Amé- ricains. Les riches deviendront plus riches, les plus riches deviendront beaucoup plus riches, et tous les autres se débattront probablement avec une inflation plus élevée, des coupes dans les services publics et les effets d’une dé- réglementation galopante. p Simon Johnson, Prix Nobel d’économie en 2024 et ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, est professeur à la Sloan School of Management du MIT et auteur, avec Daron Acemoglu, de « Pouvoir et progrès » (Pearson). © Project Syndicate, 2025 Nous avons besoin d’un projet populaire LA CHRONIQUE DE DOMINIQUE MÉDA Q uels vœux former pour notre pays en ce début d’année ? Quelles réso- lutions pourraient nous permet- tre d’enrayer la spirale infernale qui semble devoir nous jeter à plus ou moins brève échéance dans les filets de l’extrême droite ? Nous avons besoin d’un projet. Un projet compréhensible par tous, à la construction et à la réalisation duquel l’ensemble de la population doit être appelé à contribuer et dont les bien- faits collectifs seront visibles. Un projet capable de dessiner les contours d’une société désirable. Quels sont les ingrédients nécessaires à sa fabrication ? D’abord, une bonne connaissance de la situation concrète et des attentes de tous nos concitoyens. Rien ne pourra se faire sans cela. Nous disposons pour ce faire d’un remarquable matériel. Les nombreuses études et recherches menées par le service sta- tistique public et le monde de la recherche nous permettent dé- sormais d’en savoir beaucoup sur les conditions de vie réelles des différentes catégories de la population, notamment les plus modestes. Une mine d’informations gît également dans les ca- hiers de doléances, ces 200 000 contributions qui ont été écrites à l’occasion du grand débat national, dont quelques extraits ont été dévoilés à l’occasion de la diffusion du documentaire réalisé en 2024 par Hélène Desplanques, Les Doléances, mais qui restent pour l’instant non publiées et ne sont mobilisées par personne. Il nous faut ensuite disposer des mots justes qui permettront de rendre visibles les avantages dudit projet et donc renoncer à utiliser les formules que nous savons rejetées par une large par- tie de la population. Plusieurs articles récents ont par exemple mis en évidence le refus d’une certaine manière de parler d’éco- logie, considérée comme la marque de fabrique des « bobos » urbains, et jugée « punitive » envers les classes les plus modes- tes. Nous devons être capables de mettre en évidence comment la vie des moins aisés sera concrètement améliorée par les me- sures mises en place et trouver les modalités d’exposition les plus adaptées. Ressentiment attisé Plus généralement, nous devons placer les classes populaires au cœur de ce projet. Plusieurs travaux récents nous y invitent. Dans Sociologie des gilets jaunes. Reproduction et luttes sociales (Le Bord de l’eau, 2024), Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec mettent en évidence la vulnérabilité de cette fraction des classes laborieuses dont le niveau d’éducation est relative- ment faible et le travail marqué par la pénibilité, l’engagement et l’usure des corps. Ils soulignent la spécificité des trajectoires des « gilets jaunes », marquée par un isolement relationnel et des dif- ficultés grandissantes à tenir leur rang. C’est sur cette même classe laborieuseque la sociologue Joan C. Williams a braqué le projecteur dans son ouvrage White Wor- king Class. Overcoming Class Cluelessness in America, publié en 2017 et traduit sous le titre La Classe ouvrière blanche. Surmon- ter l’incompréhension de classe aux Etats-Unis (Unes, 2020). Elle y mon- tre pourquoi Donald Trump a réussi, lors des élections de 2016, à attirer le vote de cette catégorie qui repré- sente plus de 50 % de la population. Méprisés par une élite dont les va- leurs sont devenues radicalement différentes des leurs, considérés par celle-ci comme des ploucs sexistes et racistes, les membres de cette classe laborieuse, dont une large partie est sans diplôme, a vu son accès aux em- plois stables remis en cause et ses conditions de vie bouleversées. Les démocrates ont cessé de s’intéresser à eux, de parler leur langage et de les comprendre, préférant s’adresser à l’élite et proposer des allocations aux plus pauvres, attisant ainsi le ressentiment de ceux qui travaillent. Mme Williams ne voyait à l’époque qu’une seule solution pour éviter une nouvelle élection de Donald Trump : que les démo- crates remettent les attentes des membres de la classe labo- rieuse au cœur de leur programme, fassent tout pour leur ga- rantir un accès à de bons emplois, permettant de subvenir aux besoins de leurs familles, et parviennent à réconcilier l’élite et la classe laborieuse. Il est urgent de tirer les enseignements de ces travaux si nous voulons éviter que cette dernière, lassée de cette indifférence, ne porte encore plus massivement ses suffrages vers l’extrême droite lors des prochaines élections françaises. Les autres partis politiques sont particulièrement responsables et devront rendre des comptes. La gauche doit indiquer de la façon la plus claire qu’elle a totalement rompu avec la tentation qu’évoquait la fa- meuse note de Terra Nova publiée en 2011 dans laquelle était souligné le divorce entre les valeurs de la classe ouvrière et le Parti socialiste. La droite doit cesser d’opposer les travailleurs aux « assistés » : nombre de ces derniers sont issus de la classe la- borieuse mais, éjectés d’un marché du travail trop sélectif et faute d’accompagnement convenable, ont été contraints de dé- pendre des minima sociaux. Comme aux Etats-Unis, leur dignité en est durablement affec- tée. La droite doit aussi cesser de suggérer que les personnes is- sues de l’immigration sont dangereuses, alors que nombre d’en- tre elles présentent de magnifiques réussites, sur fond d’inten- ses discriminations. Le rapprochement des classes qui semble urgent à Joan C. Williams, et qui était déjà l’un des principaux ob- jectifs de la création de la Sécurité sociale française en 1945, ne pourra pas se faire sans une augmentation de la contribution des plus aisés. Il est de la responsabilité de la droite et du centre de rompre avec le dogme absurde et révoltant de la non-aug- mentation des impôts des plus riches. p L’URGENT RAPPROCHEMENT DES CLASSES NE POURRA PAS SE FAIRE SANS UNE AUGMENTATION DE LA CONTRIBUTION DES PLUS AISÉS Dominique Méda est professeure de sociologie à l’université Paris Dauphine-PSL et présidente de l’Institut Veblen p23 b1 p23 b1 24 |0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 L’ affaire a longtemps été entendue : de la diffu- sion généralisée de l’éducation émergerait une démocratie enrichie, confor- tée par l’apport de ses citoyens éclairés. Des « hussards noirs » de la IIIe République, ces instituteurs chargés de conforter le régime contre l’obscurantisme religieux, à Jean-Pierre Chevènement, mi- nistre de l’éducation nationale de François Mitterrand s’engageant à porter jusqu’à 80 % la part d’une génération accédant au niveau du baccalauréat, l’école n’a jamais cessé d’être au cœur de la pro- messe centrale de la République, et singulièrement de la gauche : l’égalité des chances, autrement dit l’effacement par l’école des inégalités liées à la naissance. Sauf que rien ne se passe plus comme prévu. En France, comme dans la plupart des pays dévelop- pés, la généralisation sans précé- dent de l’éducation et l’élévation spectaculaire de son niveau théo- rique, loin d’affermir la démocra- tie, en accompagnent l’effrite- ment. Le taux de bacheliers parmi une classe d’âge, qui ne dé- passait pas 20 % en 1970, a atteint 60 % en 1995 et frôle ou dépasse aujourd’hui 80 % ; le nombre d’étudiants a presque doublé de- puis les années 1980. Pourtant, les nouvelles généra- tions, davantage diplômées que les précédentes, votent moins. Pourtant, la proportion de jeunes qui ne croient pas que l’être hu- main a été façonné par l’évolu- tion des espèces est plus forte que chez les seniors (selon un sondage IFOP pour la Fondation Reboot et la Fondation Jean Jau- rès) et 20 % des 11-24 ans sont per- suadés que les Américains ne sont jamais allés sur la Lune. Alors que la scolarisation n’a ja- mais été aussi massive, les déma- gogues ont le vent en poupe, à l’image de Donald Trump, prési- dent élu américain, Viktor Orban, premier ministre hongrois, en passant par l’AfD allemande ou Marine Le Pen. Le populisme est aussi une crise de l’éducation. Vainqueurs contre vaincus Certes, le lien entre le faible ni- veau scolaire et le vote d’extrême droite est avéré : 62 % des Amé - ricains n’ayant pas fait d’étu- des supérieures ont voté pour M. Trump. En France aussi, le vote pour le Rassemblement national est inversement proportionnel au degré de diplôme. Ce qui appa- raît comme une évidence ne l’a pas toujours été. Depuis les an- nées 1960, et surtout depuis 1990, le lien entre orientation po- litique et niveau d’études s’est spectaculairement renversé dans la plupart des Etats démocrati- ques. Alors que les partis de gau- che attiraient auparavant les élec- teurs les moins favorisés et édu- qués et ceux de droite les plus ri- ches et diplômés, c’est désormais l’inverse, a montré une vaste étude portant sur 50 pays (Cliva- ges politiques et inégalités socia- les, codirigé par Thomas Piketty, 2021. EHESS-Gallimard-Le Seuil). Parmi les raisons pour lesquel- les les « peu » ou « pas diplômés » sont passés de la gauche à la droite, on trouve, dans le cas fran- çais, le fait que la massification de l’éducation et la dictature du di- plôme ont ouvert un fossé béant entre vainqueurs et vaincus du tri scolaire, expliquent François Du- bet et Marie Duru-Bellat, deux spécialistes de l’école et des inéga- lités dans L’Emprise scolaire (Les Presses de Sciences Po, 2024). Les vainqueurs, convaincus de ne de- voir leur réussite qu’à leur mérite, « se sentent légitimes » et défen- dent « les valeurs universelles de la raison et de l’expertise ». Les vain- cus, « humiliés par leur défaite sco- laire », se sentent « ignorés et mé- prisés » et leurs opinions sont plus autoritaires et traditionnelles. Les auteurs, issus de la gauche mais pourfendeurs d’un système scolaire inégalitaire devenu le mè- tre étalon de la valeur des indivi- dus, font leur autocritique : le tou- jours « plus d’école » a atteint ses li- mites, il « affaiblit les démocraties alors que nous pensions que [l’école] en était le vecteur essen- tiel ». Tandis que le sentiment d’ap- partenance de classe pouvait dé- boucher sur les luttes collectives, la dévalorisation des diplômes est vécue comme une épreuve per- sonnelle, alimentant la hargne contre les élites. Les victimes du système, loin de bénéficier de la massification, voient leur position relative se dégrader. Mettre fin aux hypocrisies « Le ressentiment de ces derniers, assènent M. Dubet et Mme Duru- Bellat, est d’autant plus fort que les vainqueurs du tri scolaire ne ces- sent de donner des leçons d’égalité et de combattre les discrimina- tions pendant que le “peuple”, lui, est en dehors de la cible des victi- mes. » Ainsi, le débat politique oppose des citoyens en fonction de la « rentabilité » qu’ils ont pu tirer de leur diplôme. Grosso modo, les diplômés ayant puac- céder à des postes enviés votent pour Emmanuel Macron, ceux qui n’ont pas pu tendent à préfé- rer Jean-Luc Mélenchon, tandis que les non-diplômés se tour- nent vers Marine Le Pen. Les réponses à ces effets pervers de la massification éducative ne sont pas simples. Elles supposent de ne plus tout attendre de l’école, de reconnaître la multi- tude des savoirs, académiques ou non, d’inventer de nouvelles for- mes de coopération avec les fa- milles, de valoriser des compé- tences comme la confiance en soi, le sens de la coopération et la maîtrise des émotions, facteurs de réussite. Mais la justice éduca- tive suppose aussi la fin des hypo- crisies d’un système qui affecte dans les quartiers populaires les enseignants les moins expéri- mentés et dépense trois fois plus pour un élève de classes prépa, massivement investies par les fa- milles privilégiées, que pour un étudiant d’université. Plutôt que de perpétuels chan- gements de programme ou d’éphémères annonces politi- ciennes, la priorité ne devrait- elle pas être de rechercher tous les moyens pour que le système scolaire, instrument privilégié d’émancipation, cesse de pro- duire autant de ressentiment et donc de carburant pour les dé- magogues ? Redonner espoir en l’école, investir dans l’éga- lité des chances, voilà un beau programme à long terme pour Elisabeth Borne, cinquième mi- nistre de l’éducation nationale en un an. Après tout, l’heure est aux vœux. p I ronie de l’histoire, la Pologne a pris la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne (UE), mercredi 1er janvier, pour six mois, dans un contexte à la fois tragique et propice. La guerre russe qui dévaste l’Ukraine, aux portes de ce pays si souvent piétiné et dépecé par les puissan- ces rivales, est devenue un sujet primordial pour l’Europe. Bien avant les Etats membres d’Europe de l’Ouest, restés sourds à ses aver- tissements, Varsovie avait perçu la menace. La Pologne joue aujourd’hui un rôle crucial dans la logistique de l’aide à l’Ukraine et tra- vaille d’elle-même à fortifier sa frontière orientale, rempart de l’Europe contre le danger venu de l’est. Dans la présidence tournante, la Pologne succède à la Hongrie, dont la performance n’a pas ébloui à Bruxelles, avec laquelle elle est actuellement en froid et qui, en creux, accentue le côté bon élève de l’Europe de l’équipe aujourd’hui au pouvoir à Varsovie. Le premier ministre, Donald Tusk, cumule les avantages d’avoir été président du Con- seil européen, de 2014 à 2019, et d’apparte- nir au courant politique le plus important à la fois au Parlement européen et au sein du collège des commissaires, celui des chré- tiens-démocrates du Parti populaire euro- péen (PPE), dont est issue aussi la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Troisième atout, M. Tusk a nommé comme commissaire européen son ex-bras droit Piotr Serafin, pour lequel il a négocié le très stratégique portefeuille du budget. Fin politique, parfaitement roué aux arcanes communautaires, M. Serafin saura faire jouer l’influence polonaise à Bruxelles. La période va comme un gant à la Polo- gne, qui récolte les fruits de son dynamisme économique et investit des sommes record dans son budget de la défense, un effort que les autres pays européens vont être appelés à faire avec l’arrivée au pouvoir à Washing- ton de Donald Trump. Celui-ci avait déjà ob- tenu lors de son premier mandat que les Etats européens de l’OTAN augmentent leurs dépenses militaires ; il ne fait pas mys- tère de sa volonté de réitérer cette exigence dans son deuxième mandat, à un moment où le retour de la guerre sur le continent im- pose aux Européens de contribuer davan- tage à leur sécurité. Donald Tusk a cependant d’autres défis à affronter avec l’UE : le processus d’élargisse- ment, en particulier à l’Ukraine et à la Mol- davie, dans des conditions plus complexes que celles dont a bénéficié la Pologne il y a deux décennies ; la transition écologique, dont le pays, encore dépendant du charbon et soucieux de son électorat rural, est loin d’être à l’avant-garde ; l’immigration, sujet sur lequel Varsovie maintient une ligne dure, d’autant plus que la Biélorussie instru- mentalise une filière de migrants illégaux sur la frontière polonaise. S’y ajoute un défi de politique intérieur, celui de l’élection pré- sidentielle polonaise en mai, que la coali- tion de M. Tusk tient absolument à rempor- ter pour mettre fin à une cohabitation para- lysante avec le parti national-conservateur d’opposition. Une autre ironie de l’histoire veut que la Pologne prenne cette présidence à un moment particulier où la France et l’Alle- magne, les deux principaux moteurs de la construction européenne, partenaires de Varsovie dans le triangle de Weimar, sont affaiblies par leurs difficultés inter- nes. M. Tusk est bien placé pour savoir qu’il ne pourra travailler utilement sans elles. Mais cette situation inédite offre aussi l’occasion historique à la Pologne de montrer sa maturité. p LE POPULISME EST AUSSI UNE CRISE DE L’ÉDUCATION LA POLOGNE AU DIAPASON DE L’EUROPE HUMANITÉS | CHRONIQUE par philippe bernard Trop d’école, moins de démocratie ALORS QUE LA SCOLARISATION N’A JAMAIS ÉTÉ AUSSI MASSIVE, LES DÉMAGOGUES ONT LE VENT EN POUPE DU 1ER DÉCEMBRE AU 15 JANVIER 2025 LES MOMENTS DÉCISIFS DU PARCOURS D’UNE VIE À RETROUVER EXPOSÉS EN GARES DE: EXPOSITION D’UNE SÉLECTION DE PORTRAITS DE PERSONNALITÉS PUBLIÉS DANS LA RUBRIQUE «JE NE SERAIS PAS ARRIVÉ LÀ SI...» Amiens Bordeaux Saint-Jean Lille Europe Lille Flandres Lyon Part-Dieu Marseille Saint-Charles Nice-Ville Orléans Paris Gare de Lyon Paris Gare du Nord Paris Montparnasse Saint-Étienne Châteaucreux Strasbourg Toulouse Matabiau Tours p24 b1 p24 b1M. Bassène. Selon lui, l’écriture d’un roman national est une entreprise longue, parfois empreinte de paradoxes. « Les Sé- négalais veulent voir disparaître les mentions à Louis Faidherbe, ad- ministrateur colonial du Sénégal, dont le grand pont de Saint-Louis porte le nom. Mais Faidherbe s’est bien appuyé sur des tirailleurs… » Quant aux grands héros natio- naux, il rappelle : « Ce sont des figu- res complexes. Prenez le marabout et chef guerrier Fodé Kaba. Pour beaucoup, c’est un grand résistant, manière, le mot « traître » semble faire l’impasse sur les modes de re- crutement des tirailleurs, rappelle l’historien Pape Chérif Bertrand Bassène, spécialiste de l’histoire coloniale. Certains étaient des es- claves « rachetés » par la France. « Héros, traîtres, victimes, il est de toute manière restrictif de résumer ainsi ce que furent les tirailleurs », expose M. Bassène. Il note aussi que la complexité de la perception des tirailleurs explique qu’il aura fallu du temps avant de voir com- mémorer le massacre de Thiaroye au Sénégal, à propos duquel l’Etat est longtemps resté discret. Le nouveau gouvernement sé- négalais a annoncé son intention d’ouvrir un grand chantier mémo- riel. Concernant « Thiaroye », une Bassirou Diomaye Faye a appelé à la création d’un conseil national de la mémoire mais dans bien des villages de la Casamance, c’est un homme auto- ritaire arrivé là par la conquête… » Bassirou Diomaye Faye, dont l’un des conseillers, le militant pa- nafricain Dialo Diop, est chargé des questions de mémoire, a ap- pelé à la création d’un conseil na- tional de la mémoire. Pour M. Bas- sène, il doit se reposer sur les histo- riens et les universités. Lui-même a étudié de près un cas d’école où mémoire et histoire ont eu maille à partir. En 1996, un article du Monde avait répercuté les points de vue d’historiens selon lesquels la célèbre maison aux esclaves de l’île de Gorée n’avait pas été un lieu majeur de la traite transatlantique. Le tollé fut énorme et la discussion qui s’ensuivit âpre. Aujourd’hui, les historiens savent que Gorée n’a pas été le centre unique ni même principal de l’esclavagisme mo- derne. Mais aucun ne remet en question l’usage de l’île comme lieu mémoriel indispensable. p jules crétois avec laquelle il a opprimé son peu- ple pendant de trop nombreuses années », avait déclaré M. Barrot. Paris a proposé d’accueillir, en janvier, une conférence interna- tionale associant la Syrie et ses partenaires arabes, turc et occi- dentaux pour accompagner la transition politique, à la suite de la réunion d’Aqaba, en Jordanie, mi-décembre 2024. Tandis que le régime d’Al-Assad avait pour parrains l’Iran et la Russie, les nou- velles autorités syriennes se sont rapprochées de la Turquie et du Qatar. Elles manifestent des signes d’ouverture en direction des pays du Golfe et de l’Occident, sans néanmoins vouloir rompre avec Moscou, avec qui elles discutent du maintien des bases russes de Hmeimim et de Tartous. Ahmed Al-Charaa a de nouveau réclamé une levée des sanctions internationales qui avaient été imposées au régime d’Al-Assad pour la répression du soulève- ment populaire de 2011. La France, très active dans la mise en place de ces sanctions, envisage une levée « progressive et conditionnée », précise une source diplomatique. Depuis l’ambassade de France à Damas, fermée le 6 mars 2012, M. Barrot a, par ailleurs, annoncé que « la France préparera[it], de fa- çon graduelle et conditionnée, les modalités de son retour en Syrie ». Le drapeau tricolore y avait été hissé, le 17 décembre, lors de la vi- site de l’envoyé spécial pour la Sy- rie, Jean-François Guillaume. De- puis la cour de l’immeuble décati, du fait de l’inoccupation des lieux, M. Barrot a remercié les person- nels syriens qui ont veillé sur la re- présentation diplomatique fran- çaise. Il a exprimé l’espoir « réel » mais « fragile » de voir « une Syrie souveraine, stable et apaisée ». p hélène sallon M. Al-Charaa a promis de respecter les droits et les libertés des minorités et de convoquer un dialogue national Retrouvez en ligne l’ensemble de nos contenus p3 b1 p3 b1 4 | international DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 0123 Au Costa Rica, l’opposition du Nicaragua s’organise Les opposants au régime sandiniste de Managua s’efforcent de préparer une solution pacifique REPORTAGE san josé - envoyée spéciale H ector Mairena donne rendez-vous dans une cafétéria de la pé- riphérie de San José, la capitale du Costa Rica, pour parler des mouvements de résistance, dans la diaspora nicaraguayenne, au pouvoir sandiniste détenu à Managua par Daniel Ortega, chef de l’Etat, et son épouse et coprési- dente, Rosario Murillo. « C’est un lieu discret, une mesure de sécu- rité », a-t-il expliqué par télé- phone. Cette prudence est celle de la plupart des opposants nicara- guayens exilés. Quand un client passe la porte du café, Hector le dévisage et baisse la voix. Ce cadre d’un parti politique in- terdit au Nicaragua a en mémoire deux attentats, commis en sep- tembre 2021 et en janvier 2024 au Costa Rica, contre l’exilé nicara- guayen Joao Maldonado. Cette fi- gure du soulèvement populaire en 2018 contre le régime, et sa compagne ont survécu à plusieurs coups de feu tirés d’une moto. La police judiciaire du Costa Rica a réuni de forts indices de l’action d’une cellule pilotée du Nicaragua. « San José est devenu le centre d’opérations de l’opposition, car [la ville] est à quatre heures de route de Managua. La dictature le sait et nous surveille. On doit éviter d’autres attentats et une infiltra- tion dans les réseaux », insiste Hector Mairena, qui impute la res- ponsabilité de ces tirs à l’ambas- sade nicaraguayenne à San José et, en amont, au couple au pouvoir qui les cible, les déchoit de leur na- tionalité et confisque leurs biens. « La dictature peut se venger » Le pouvoir nicaraguayen justifie cette répression, depuis la révolte de 2018 qui s’est soldée par au moins 350 morts, par la volonté de « combattre une tentative de coup d’Etat de l’opposition en ac- cord avec les puissances étrangè- res interventionnistes ». Un total de 496 personnes sont ainsi deve- nues des « traîtres à la patrie ». Parmi elles des compagnons de guérilla de Daniel Ortega, comme les écrivains Sergio Ramirez et Gioconda Belli et les anciennes commandantes Dora Maria Tellez et Monica Baltodano. Mais aussi des féministes, sociologues, jour- nalistes, économistes, étudiants, leaders politiques et autochtones, exilés en Espagne, aux Etats-Unis et surtout au Costa Rica, qui s’ef- forcent de construire, avec bien des difficultés, cette résistance pour libérer leur pays. « La première épreuve est inté- rieure : c’est la peur que nous ins- pire la dictature. Nous avons tous une famille là-bas et on sait qu’elle peut se venger sur nos proches », raconte la militante féministe So- fia Montenegro, qui a fui au Costa Rica alors qu’elle allait être arrêtée. Plus de 2 000 personnes ont été incarcérées depuis 2018, selon la Commission interaméricaine des droits de l’homme. L’ONG Moni- toreo Azul y blanco (« surveillance bleu et blanc ») comptabilise, pour décembre 2024, 48 arrestations, trois épisodes de torture et deux morts pour raisons politiques. « On conseille de ne plus rien pos- ter ni commenter sur les réseaux sociaux, où la surveillance est aussi très active », ajoute Sofia Monte- negro, ancienne journaliste. Une nouvelle loi prescrit qu’« un post jugé mensonger est un cyberdélit », faisant encourir huit ans d’empri- sonnement. « Plus de 20 prison- niers ont été accusés de cybercrimi- nalité pour des messages postés sur Facebook ou X. Donc il n’y a plus du tout de conversations poli- tiques sur les réseaux sociaux », ex- plique le journaliste Wilfredo Mi- randa, du média en ligne Diver- gentes, lui-même accusé de cyber- criminalité, qui a fui au Costa Rica avant d’être emprisonné.Dans ces conditions, que peut faire l’opposition, qui n’a jamais réussi à s’unir face au « couple » jusqu’à présent ? « De l’étranger, on élabore une stratégie pour mettre fin au régime en réunissant les prin- cipaux courants politiques et les mouvements sociaux », explique Eliseo Nuñez, porte-parole de la Concertation démocratique nica- raguayenne, connue sous le nom de Monteverde, bourgade proche de San José. Monteverde est de- venu l’expression la plus large et la plus aboutie de ces mouvements en exil. Elle s’est accordé sur un point capital : une solution pacifi- que pour parvenir au départ du couple Ortega-Murillo. « Ce pays a connu trop de guerres, personne ne dinisme mais elle s’est éloignée de Daniel Ortega depuis trente ans. A côté existe une droite plus ex- trême, dénommée « Tranque de Miami », « le barrage de Miami », liée aux républicains américains et à la diaspora cubaine, composée d’une certaine élite économique et d’ex-paramilitaires des « con- tras ». Enfin, le mouvement autochtone revendique son auto- nomie ; il a combattu tant le sandi- nisme que les « contras » ces qua- rante dernières années. Un couple « honni » au pouvoir S’il est admis que la solution ne sera pas violente, Monteverde achoppe sur des points capitaux. « Le premier est de savoir si l’on doit offrir une “sortie” au “couple” pour qu’il s’en aille vite, en Russie par exemple. La gauche pousse pour cette solution ; le “barrage de Miami” y est viscéralement opposé, ils les veulent en prison », raconte Maria Teresa Blandon. En raison de la santé déclinante de Daniel Ortega, le pouvoir est transféré progressivement à son épouse, devenue coprésidente grâce à une réforme de la Constitution qui a repoussé les élections d’un an, à 2027. La reconduction pour six ans du ministre de la défense, le géné- ral Avilés, en poste depuis 2010, signifie que l’armée est toujours alliée à la famille gouvernante. « Leur espoir est que Rosario reste au pouvoir, avec l’aide de l’armée. Mais ils [le couple au pouvoir] sont tellement honnis qu’ils sont faibles, et la folle répression qu’ils mettent en place donne le sentiment d’un régime aux abois », croit savoir Ma- ria Teresa Blandon. Elle assure que, cette fois, la diaspora reconnaît qu’il y a une urgence à avancer sur un projet que l’on puisse présenter au pays. « Mais un deuxième point pose problème au sein de Monte- verde : que fait-on de ceux qui ont collaboré avec le régime ? » La résistance travaille à un pro- cessus de justice réparatrice qui n’a jamais eu lieu ; un travail ardu, mené avec des juristes argentins. La responsabilité des politiques est une question encore plus épi- neuse, car elle concerne tout l’échi- quier. « Il y a les ex-sandinistes, mais aussi la droite qui a pactisé un temps avec Ortega », rappelle Zoi- lamérica Ortega-Murillo. La fille de Rosario Murillo accompagne cette résistance depuis 2013 au Costa Rica, chassée de son pays par sa mère pour avoir dénoncé les viols que lui avait fait subir son père adoptif, Daniel Ortega. « Il revient à l’aile gauche de reconnaître que ce monstre, cette dictature, vient de son camp, et de laisser en quelque sorte le leadership à la droite ou au centre », dit cette professeure âgée de 57 ans qui a été sandiniste. L’opposition a gagné plusieurs manches. « Nous avons fait libérer des prisonniers, même déchus de leur nationalité. Nous avons mis fin aux prêts consentis par les ban- ques internationales à la dictature et documenté les violations [des droits] », énumère Maria Teresa Blandon, qui a refondé au Costa Rica l’association féministe Cor- riente, interdite par le régime, comme 5 000 autres ONG et mé- dias. C’est à San José que s’est re- formé un tissu associatif, soutenu par une aide internationale, cer- tes maigre, mais qui a permis à certains médias et associations de survivre. Une certitude anime cette résistance : la victoire est au bout du chemin, qu’ils veulent tous prendre un jour pour rentrer au pays. p anne vigna Marjorie Duarte, militante nicaraguayenne des droits humains, à San José, le 22 décembre 2024. GLORIANNA XIMENDAZ POUR « LE MONDE » veut reprendre les armes. La popu- lation ne veut pas d’un conflit armé », assure la sociologue Maria Teresa Blandon. L’insurrection sandiniste (1961-1979) a d’abord mis fin au sanglant régime de la fa- mille Somoza (1937-1979), mais elle a débouché sur une autre guerre, qui a fait 30 000 morts, pendant la décennie 1 980, entre sandinistes et « contras », des para- militaires financés par la CIA. L’union dans Monteverde de ceux qui ont toujours combattu le san- dinisme et de ceux qui en ont fait partie n’est pas toujours simple. Il y a d’abord l’aile de la droite classique, qui a gouverné le pays dans la décennie 1 990 et a fait al- liance avec Daniel Ortega en 2000, en abaissant le seuil de voix per- mettant d’être élu à la présidence. Daniel Ortega l’a ainsi emporté en 2006 avec 38 % des suffrages et n’a plus quitté le pouvoir. L’aile gauche de cette dissidence ras- semble les mouvements sociaux, étudiants et féministes. Elle est po- litiquement représentée par le parti Union démocratique rénova- trice, fondé et dirigé, entre autres, par Sergio Ramirez et Dora Maria Tellez. Cette gauche vient du san- Tensions entre Buenos Aires et Caracas avant l’investiture de Maduro Le président argentin, Javier Milei, reçoit samedi le candidat de l’opposition vénézuélienne, qui revendique sa victoire à la présidentielle buenos aires - correspondante L a rencontre devait avoir lieu au palais présidentiel ar- gentin, samedi 4 janvier, sur fond de tensions grandissan- tes entre Buenos Aires et le régime chaviste de Caracas. L’opposant vénézuélien Edmundo Gonzalez Urrutia, qui revendique sa vic- toire lors de l’élection présiden- tielle du 28 juillet 2024 face à Nico- las Maduro, devait être reçu par le président argentin libertarien, Javier Milei, six jours avant l’inves- titure, le 10 janvier, du président sortant du Venezuela. « Notre tournée en Amérique latine com- mence. Première étape : l’Argen- tine », a publié sur X l’opposant de 75 ans, jeudi 2 janvier. Il devait en- suite se rendre en Uruguay pour rencontrer le président sortant, Luis Lacalle Pou (centre droit). Cet ancien ambassadeur du Ve- nezuela en Argentine (1998-2002) dit avoir remporté l’élection avec 67 % des suffrages. M. Maduro clame sa victoire pour un troi- sième mandat d’affilée, mais le pouvoir n’a pas publié les procès- verbaux du scrutin, comme le lui demandait l’opposition, qui con- teste les résultats officiels. L’Union européenne, les Etats-Unis et des pays latino-américains, dont l’Ar- gentine, ne reconnaissent pas la victoire de l’héritier de l’ancien président Hugo Chavez. Lors de manifestations contre le résultat officiel, 25 personnes ont perdu la vie. Il s’agit d’« une des cri- ses les plus aiguës de ces dernières années » entraînant de « graves violations des droits humains et des crimes », a écrit l’Organisation des Nations unies, dans un rap- port publié le 17 septembre 2024, pour qui le régime chaviste a cher- ché à « étouffer l’opposition ». M. Milei a été l’un des premiers chefs d’Etat à rejeter le résultat of- ficiel de l’élection présidentielle au Venezuela et à parler de « fraude ». « L’Argentine veut emmener une coalition de pays démocratiques condamnant le gouvernement Ma- duro et appuyant la légitimité d’Ed- mundo Gonzalez. Mais Javier Milei a moins de popularité dans la ré- gion que ne l’avait l’ex-président Mauricio Macri [2015-2019] quand il soutenait l’opposition vénézué- lienne, en 2019 », analyse Ariel Gonzalez Levaggi, spécialiste en relations internationales à l’Uni- versité catholique argentine. Se retrouver « dans la rue » Dans une vidéo publiée sur X le 31 décembre 2024, M. Gonzalez Urrutia, en compagnie de la cheffe de l’opposition vénézué- lienne, Maria Corina Machado (qui avait été empêchée de se pré-senter elle-même à l’élection pré- sidentielle), appelait ses partisans à se retrouver « dans la rue » à l’oc- Ordre de capture. Récompense : 100 000 dollars [97 000 euros]. » La justice vénézuélienne a émis un mandat d’arrêt contre M. Gon- zalez Urrutia, le 2 septembre 2024. Selon la Casa Rosada, un autre sujet devait être au centre de la rencontre entre M. Gonzalez Ur- rutia et le président argentin : ce- lui du gendarme argentin Nahuel Gallo. Jeudi, l’Argentine a annoncé avoir déposé une plainte contre le Venezuela devant la Cour pénale internationale pour la « détention arbitraire et la disparition forcée » de cet homme de 33 ans, depuis le 8 décembre 2024. Ce dernier avait rejoint le Venezuela afin de rendre visite à son épouse et à leur fils, se- lon le gouvernement argentin. Ca- racas estime que ce motif est une couverture et l’accuse de « terro- risme ». Les médias argentins ont relayé des images du gendarme diffusées par Caracas. On le voit vêtu d’un costume bleu clair, mar- casion de l’investiture de M. Ma- duro, le 10 janvier. En septembre 2024, M. Gonzalez Urrutia a obtenu l’asile politique en Espagne et se refuse à « présider un gouvernement depuis l’exil ». Au moment où l’opposant annonçait sa venue en Argentine, la police vénézuélienne diffusait sa photo, jeudi, avec ce texte : « Recherché. « L’Argentine veut emmener une coalition de pays démocratiques condamnant le gouvernement Maduro » ARIEL GONZALES LEVAGGI Université catholique d’Argentine chant le regard au sol devant des gradins entourés d’un grillage. Vendredi 3 janvier, la Commis- sion interaméricaine des droits humains, organe de l’Organisa- tion des Etats américains (OEA), a estimé que M. Gallo se trouvait dans « une situation de gravité et d’urgence » et a demandé au Ve- nezuela des informations sur son arrestation et son statut juridi- que. L’OEA a condamné une « ar- restation arbitraire ». Les relations diplomatiques entre Buenos Aires et Caracas sont rompues depuis la réélec- tion de M. Maduro et la sécurité de l’ambassade argentine à Cara- cas est assurée par le Brésil. En mars 2024, six collaborateurs de Mme Maria Corina Machado, accusés de « conspiration » contre le régime chaviste, s’y étaient ré- fugiés. Cinq d’entre eux s’y trou- vent toujours. p flora genoux L’union de ceux qui ont combattu le sandinisme et de ceux qui en ont fait partie n’est pas toujours simple p4 b1 p4 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 international | 5 Les Comoriennes solidaires de Mayotte Aux Comores, des associations de femmes aident les rescapés du cyclone Chido REPORTAGE moutsamoudou - envoyée spéciale D ans le petit local asso- ciatif planté dans le centre-ville de Mout - samoudou, sur l’île co morienne de Ndzouani (an- ciennement) Anjouan, les bras sont enfarinés et les gestes préci- pités, en ce 25 décembre 2024. « C’est la course contre la montre. Tout doit être prêt pour 16 heures », lâche Bacar Ghaidane, un agent de la direction régionale de la santé, en jetant un pochon de fa- rine d’un kilo dans un sac-pou- belle noir contenant deux autres sachets de riz et de sucre. Cet homme, comme les six autres agents de l’organisme mi- nistériel présents à ses côtés ce jour-là, s’est mis au service d’une jeune association féminine créée en avril 2024, Solidarité femmes action. Dans ses locaux, ils con- fectionnent rapidement 500 kits alimentaires pour venir en aide aux victimes du cyclone Chido qui a ravagé l’île voisine de Mayotte, le 14 décembre 2024. Devant les portes vertes du local délabré, il y a du passage. Un homme soulève péniblement un sac de 15 kilos de riz de sa brouette. Un autre, négociant en fret, lunet- tes noires sur le nez et baskets blanches immaculées, est venu proposer des dons aux « patron- nes ». Les patronnes, ce sont Fa- naza Badrane et Halidi Taouhida, respectivement membre fonda- trice et secrétaire gé nérale de l’as- sociation. Elles supervisent les opérations par téléphone. Eradiquer l’épidémie de choléra Les deux Comoriennes coordon- nent l’aide alimentaire apportée par Solidarité femmes action aux victimes de Chido. Le 21 décembre 2024, elles ont envoyé 500 packs d’eau, une tonne de riz, des sardi- nes, du sucre et du lait aux rési- dents de Mayotte, sur un bateau affrété par le gouvernement co- morien. Des dons fournis par des opérateurs économiques como- riens faisant partie du large réseau que les deux femmes ont su tisser, au fil des années, grâce à leur mé- tier dans le secteur du commerce. « Les femmes sont très actives chez nous », souligne Fanaza Badrane, entrepreneuse dans l’import-export, en plus de son engagement associatif. En avril 2024, elle a participé à la fondation de Solidarité femmes action pour contribuer à l’éradication de l’épi- démie de choléra, qui ravageait alors l’archipel depuis février. Dans ces trois îles où l’Etat n’a pas su développer les infrastructures sanitaires suffisantes, la maladie s’est vite propagée. « Il fallait bou- cher les trous [laissés béants par] l’Etat », explique Halidi Taouhida, cadre administrative à la chambre de commerce des Comores depuis quinze ans. Un jour, « plusieurs habitants de Ndzouani sont décédés la même journée. Ça a choqué tout le monde. On en a parlé sur nos grou- pes WhatsApp, entre copines, en se disant qu’il fallait faire quelque chose », se remémore-t-elle. Quel- ques jours plus tard, l’association commençait ses opérations de sensibilisation des populations sur l’importance de se faire vacci- ner et de déclarer les malades dans les quartiers, en partenariat avec les Nations unies, le Croissant- Rouge et le ministère de la santé. L’épidémie, qui a entraîné la mort d’au moins 150 Comoriens, est sous contrôle depuis juillet 2024. Depuis, l’association qui s’est donné pour mission d’aider les Comoriens lors des cri- ses, sanitaires ou sociales, qui frappent l’archipel, a grandi. Avec des antennes ouvertes à Mayotte, à La Réunion et en France métro- politaine, elle compte désormais une centaine de membres. Le 25 décembre 2024, une dou- zaine de femmes membres de l’association sont regroupées sur le port de Moutsamoudou. Les 450 premiers bénéficiaires des « rapatriements volontaires » or- ganisés par la préfecture de Mayotte viennent de débarquer d’un bateau. Tee-shirts roses sur le dos, les bénévoles distribuent leurs kits aux rescapés à la mine fatiguée mais soulagée. Derrière elles, une dizaine d’autres femmes, vêtues pour leur part d’un tee-shirt vert, attendent de pouvoir distribuer à leur tour leurs kits d’aide contenant du riz, de l’eau, une boîte de thon et du savon. Comme leurs consœurs de Solidarité femmes action, leur association, baptisée Association des femmes actives de Moutsa- moudou (AFAM), est en première ligne de l’aide apportée aux victi- mes de Chido, depuis les Comores. La structure, dont la mission, large, est aussi d’aider l’Etat à faire face aux crises touchant l’ar- chipel, est née en 2019 sur la base d’un « ras-le-bol », souligne la vi- ce-présidente, Phouraya Fateh. « La mer et nos côtes étaient jon- chées de détritus. Toute la ville était très sale, abandonnée à elle- même, sans aide de l’Etat. On s’est dit qu’on ne pouvait pas continuer à la laisser pourrir », ajoute-t-elle, en observant le ballet de rescapés du cyclone débarquer sur le port, certains avec le kit alimentaire de l’AFAM à la main. Aussi, l’association a commencé il y a cinq ans par lancer une opé- ration de nettoyage des côtes bor- dant Moutsamoudou, embar- quant avec elle les membres d’autres structures culturelles et sportives locales, des agents de la mairie et même des gendarmes. Trois ans plus tard, l’AFAM a per- mis à la mairie de Moutsamou- dou de se doter de ses deux tout premiers camions de ramassage d’ordures, financés par les dons récoltés lors d’une collecte en li- gne lancée par l’association. Une nouvelle illustrationde l’impor- tance du rôle des associations aux Comores pour pallier la dé- faillance de l’Etat. Dans cette société aux traits ma- triarcaux – où les biens immobi- liers, par exemple, se transmet- tent souvent de mère en fille –, les associations féminines sont aux avant-postes des réponses locales apportées dans l’urgence. « Nous sommes plus écoutées que les hommes, plus robustes aussi », dit en souriant Phouraya Fateh L’AFAM est intervenue lors de la crise due au Covid-19, qui a frappé l’archipel en 2020, en distribuant des kits d’hygiène dans les lieux publics et des masques. Elle était également présente lors de l’épi- démie de choléra, un an plus tard, aux côtés de ses consœurs de Solidarité femmes action. p morgane le cam « Il fallait boucher les trous [laissés béants par] l’Etat » HALIDI TAOUHIDA cadre à la chambre de commerce des Comores Mayotte (FRANCE) Ngazidja Moili Ndzouani COMORES OCÉAN INDIEN Moroni Moutsamoudou 20 km Retrouvez en ligne l’ensemble de nos contenus ÉTATS-UNIS La peine de Trump connue le 10 janvier Le président américain élu, Donald Trump, condamné au pénal à New York au prin- temps 2024 pour des paie- ments cachés à une star du X, connaîtra sa peine le 10 jan- vier, dix jours avant son in- vestiture, mais il n’ira pas en prison, a annoncé un juge du tribunal de Manhattan, ven- dredi 3 janvier. L’élu républi- cain, qui doit « comparaître pour sa sentence », physique- ment ou à distance, a dé- noncé une « mascarade ». Donald Trump a été reconnu coupable, le 30 mai 2024, de 34 chefs d’accusation pour des paiements cachés à une star du porno, Stormy Daniels, effectués juste avant la présidentielle de novem- bre 2016. – (AFP.) Mike Johnson réélu speaker de la Chambre des représentants Le républicain Mike Johnson a été réélu dès le premier tour de scrutin, vendredi 3 janvier, au perchoir de la Chambre des représentants, après avoir bénéficié du soutien-clé de Donald Trump, et malgré l’opposition de certains élus de son propre camp, qui lui reprochent trop de concessions budgétaires aux démocrates. Il a bénéficié du changement de vote de deux élus ayant initialement apporté leur voix à un autre candidat. L’élection faisait figure de test pour Donald Trump et son influence au Congrès, au vu de la faible majorité républicaine à la Chambre. Le président élu ressort victorieux de cette séquence épineuse. – (AFP.) 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Cette frénésie minière entraîne de nombreux dégâts pour l’envi- ronnement. « L’extraction de l’or est catastrophique pour notre ré- gion, cela pourrit l’eau des rivières, assèche la terre des berges et affecte la santé des enfants, des adultes, des animaux », explique Fanny Shiguango, de la Fédération des organisations indigènes du Napo (FOIN). Cette membre de la com- munauté kichwa – comme 70 % des habitants de la région – ra- conte comment les enfants de son village font des éruptions cuta- nées à répétition et ne se baignent plus dans la rivière. « L’or va finir par tuer le tourisme », juge par ailleurs cette salariée d’une agence organisant des randonnées, du kayak et du rafting. Rivière déclarée « morte » A quelques kilomètres de là, dans le canton de Carlos Julio Arose- mena Tola, la rivière Chumbiyaku a été déclarée « morte » en 2021 par une équipe de l’univer- sité régionale d’Amazonie Ikiam. Plus aucun organisme vivant ne survit dans l’eau orange qui paresse entre les pierres et qui contient 500 fois plus de métaux lourds que la limite autorisée. L’extraction de l’or alluvial se fait par addition de mercure. Mélangé aux particules d’or, celui-ci crée un amalgame qui est chauffé pour ré- cupérer le précieux métal. Rejeté dans la rivière, le mercure méthy- lise et devient assimilable par les poissons. L’Etat équatorien, qui en a interdit l’usage dans les mines depuis 2013, semble incapable de faire respecter cette décision. L’arrivée des compagnies mi - nières a fracturé les communau- tés, leurs leaders et parfois les fa- milles elles-mêmes, dans cette ré- gion classée comme la plus pauvre du pays. Selon l’Institut national de statistiques et de données, 74 % de la population de la province vit en dessous du seuil de pauvreté. « Il y a des gens qui défendent l’ex- traction minière parce que les en- treprises louent leurs terres ou les embauchent pour travailler sur les machines », raconte Wilson Lucuy, une membre du conseil commu- nal du canton voisin de Talag. Fanny Shiguango parcourt la ré- gion pour tenter de convaincre les Kichwas de ne pas se laisser séduire par le mirage de l’argent facile. « Alcoolisme, violences, divi- sions, l’or ne nous a apporté que des ennuis », estime-t-elle. Au bord de la rivière Jatunyacu, un jeune couple remonte de la berge, une pelle sur l’épaule et la sueur au front. Les bons jours, ex- plique l’homme qui ne veut pas donner son nom, ils trouvent 1 gramme d’or, 2 ou 3 quand la chance s’en mêle. Le gramme est vendu l’équivalent de 65 euros à Tena, le salaire mini- mum, lui, est d’environ 450 euros. « Les grands opérateurs, aidés des groupes armés, contrôlent tout le négoce », explique l’environne- mentalisteJosé Moreno, coordi- de l’or a encore doublé, passant de 1 118 hectares à plus de 2 000 hecta- res. Les compagnies minières ten- tent de faire porter aux orpailleurs illégaux la responsabilité de la ca- tastrophe écologique en cours. Mais la frontière entre légalité et illégalité est souvent difficile à tra- cer. « Dans le Napo, toute l’extrac- tion minière est de fait illégale, con- sidère José Moreno. D’une part, parce que les concessions ont été octroyées sans que l’Etat pro- cède à la consultation des popu - lations autochtones, obligatoire se- lon la Constitution ; d’autre part, parce que ces concessions ont été octroyées ou maintenues alors même que les opérateurs miniers ne remplissent pas les conditions exigées par la loi. » La plupart des entreprises n’ont jamais présenté de plan de gestion environnemen- tale, ni de plan de réparation des dommages causés. Beaucoup continuent de fonctionner alors même que l’administration a sus- pendu leur licence. Manque de moyens ou de vo- lonté politique ? L’Etat équatorien renâcle à faire appliquer la loi. En mai 2024, le ministère de l’envi- ronnement a signalé au parquet des taux de mercure élevés pré- sent dans le Jatunyacu, à hauteur du village de Naranjalito, tout en précisant que la contamination ré- sultait d’activités illégales et qu’elle relevait donc de l’agence de régulation minière. Les adminis- trations se renvoient dos à dos la responsabilité de la catastrophe en cours. « Les gouvernements – qu’ils se disent de droite ou de gauche – ont tous bradé notre région », sou- pire (sous le couvert de l’anony- mat) un fonctionnaire de Tena. L’actuel président, Daniel Noboa, ne fait pas exception. Recours contre l’Etat Pour obtenir la mise au pas des opérateurs mineurs et la refores- tation des zones affectées, les collectifs locaux multiplient les re- cours contre l’administration pu- blique. « Nous assignons en justice l’Etat et non les entreprises parce que c’est lui qui est in fine respon - sable de la situation, explique leur Opération militaire contre l’exploitation minière illégale dans la province du Napo (Equateur), le 7 mai 2023. IVAN IZURIETA/EFE Les cas de scorbut chez les enfants en hausse régulière depuis 2015 En dix ans, 888 enfants ont été diagnostiqués, en France, d’une carence sévère en vitamine C, un phénomène en accélération depuis 2020 O n pensait la maladie oubliée, perdue dans les anciens récits de voya- ges en mer. Le scorbut fait pour- tant son retour en France, où de plus en plus de pédiatres alertent sur des cas, certes rares mais sur- prenants, de cette carence sévère en acide ascorbique, la précieuse vitamine C. Une équipe de cher- cheurs français, pour la plupart rattachés à l’hôpital pédiatrique Robert-Debré, à Paris, a pour la première fois analysé cette ten- dance en France, dans une étude publiée en décembre 2024 dans la déclinaison européenne de la re- vue The Lancet Regional Health. Entre 2015 et 2023, les pédiatres ont recensé 888 cas de scorbut chez des enfants dans la base de données « Programme de médi- calisation des systèmes d’infor- mation » (PMSI), qui recueille l’en- semble des données d’hospitali- sation en France. Ils ont observé une augmentation « significative et régulière » dès 2015, de l’ordre de 0,05 % par mois. Mais un point a attiré leur attention : cette hausse s’accélère à partir de 2020, pas- sant à 1,9 % par mois. « Ce sont souvent des enfants qui se présentent avec des douleurs os- seuses très intenses, des douleurs musculaires, une aggravation de leur état général et parfois des sai- gnements des gencives », décrit Ulrich Meinzer, professeur de pé- diatrie à l’hôpital Robert-Debré et à l’université Paris-Cité, égale- ment coordinateur de l’étude. Des signes non spécifiques qui peu- vent mener à une longue errance médicale. « On peut d’abord pen- ser à une leucémie ou à une patho- logie articulaire, avance Haude Clouzeau, responsable de l’unité de gastro-entérologie, hépatolo- gie et nutrition pédiatriques au CHU de Bordeaux, qui n’a pas par- ticipé à l’étude. Le diagnostic est difficile quand on n’a pas cette éventualité en tête. » La vitamine C est indispensable à la formation des fibres de colla- gène, composés majoritaires des tissus conjonctifs dont la peau, les os, les ligaments, les tendons et le cartilage. Elle intervient égale- ment dans la synthèse de molécu- les impliquées dans la transmis- sion nerveuse, et facilite l’absorp- tion du fer présent dans les ali- ments d’origine végétale. Il s’agit donc d’une molécule indispensa- ble à l’organisme. Mais le corps humain n’étant pas capable de fa- briquer lui-même cette vitamine, un apport extérieur et régulier est nécessaire. Pour ce faire, il faut consommer des fruits et légumes, qui contiennent tous de la vita- mine C à des doses plus ou moins importantes. Troubles alimentaires Comment expliquer cette hausse des carences sévères ? Constatant une accélération à partir de 2020, les auteurs ont établi une corréla- tion significative avec la hausse de l’indice des prix à la consom- mation. « Corrélation ne vaut pas causalité, mais nous avons un fais- ceau d’arguments montrant que la hausse des cas de scorbut coïn- cide avec l’inflation post-Co- vid-19 », souligne Ulrich Meinzer. Les données de la base PMSI mon- trent, outre le scorbut, une aug- mentation de la malnutrition sé- vère et de la carence en fer sur la même période, ce qui témoigne d’un problème global d’accès à la nourriture. Parmi les cas de scor- but, les chercheurs relèvent éga- lement une part plus importante de patients bénéficiant de la complémentaire santé solidaire, utilisée comme indicateur d’un faible statut socio-économique. « La hausse du scorbut est un sym- bole de l’augmentation de la pré- carité alimentaire, définie à la fois comme un manque d’accès à de la nourriture de qualité et à l’édu- cation à une alimentation saine », insiste le pédiatre. Une autre piste est à aller cher- cher dans les cas d’hypersélecti- vité alimentaire. C’est ce que dé- crit Haude Clouzeau, qui a soigné six cas de carence profonde en vi- tamine C depuis un an et demi dans son service bordelais, dont trois enfants de moins de 5 ans présentant des difficultés à mar- cher et des saignements des gen- cives. « Ces six enfants avaient ac- cès à de la nourriture variée mais avaient une alimentation hypersé- lective, quatre d’entre eux consom- mant exclusivement des crèmes dessert type Danette au chocolat », relate la pédiatre. Ces troubles alimentaires ont parfois un lien avec des troubles du spectre de l’autisme ou cognitifs, mais pas nécessairement. Dans les données nationales françaises, les cas d’autisme, d’anorexie et les troubles de l’ora- lité restent minoritaires, précise Ulrich Meinzer. La situation sem- ble être différente aux Etats-Unis, où une étude publiée en juillet 2024 montre également une augmentation du scorbut pédiatrique, passant de 8,2 cas pour 100 000 patients en 2016 à 26,7 pour 100 000 en 2020. D’après les chercheurs améri- cains, 64,2 % des cas présentaient un diagnostic de trouble du spec- tre de l’autisme. Mais les don- nées recueillies dans la base PMSI ne sont peut-être que le sommet de l’iceberg. Dans le cadre de sa thèse soumise en 2022, Julie Barthelet a étudié, à partir des données de laboratoire de Nîmes et Montpellier, les cas pédiatri- ques de carence sévère en vita- mine C entre 2014 et 2021. Sur la cinquantaine recensés, un tiers des enfants n’avaient pas de si- gne clinique. « Les cas de scorbut sont proba- blement sous-évalués, conclut Eric Jeziorski, chef des urgences pédiatriques au CHU de Mont- pellier, qui a contribué à ce tra- vail. Devant des symptômes aty- piques, il faut poser des questions sur l’alimentation afin de savoir s’il faut réaliser un dosage de la vi- tamine C et établir rapidement un diagnostic. » Le traitement con- siste à prendre de la vitamine C par voie orale pendant quelquesjours pour en général résoudre les symptômes. p delphine roucaute avocat Andres Rojas, défenseur des droits de la nature. C’est à l’Etat qu’incombe la responsabilité de l’environnement des citoyens. » Fin 2021, la communauté de Yutzupino est le théâtre d’une vé- ritable ruée vers l’or. En 114 jours, 70 hectares de végétation sont dé- truits par les pelleteuses. Les orga- nisations sociales et la FOIN donnent l’alerte. Le 13 février 2022, les autorités lancent l’opération « Manati 1 » et déploient quelque 1 500 soldats et policiers dans la région. 148 pelleteuses, 97 cribleu- ses et des dizaines de pompes sont saisies. La valeur du lot est estimée à 22 millions de dollars (21 350 euros). « L’opération “Manati 1” reste à ce jour la plus importante jamais réa- lisée en Amérique du Sud contre l’exploitation minière illégale de l’or, rappelle avec fierté le fonction- naire municipal, toujours sous le couvert de l’anonymat. Mais nous avons mal anticipé les problèmes qui allaient suivre. » Retrouver les propriétaires des pelleteuses dans le dédale des entreprises fictives et des rachats croisés s’est révélé être un casse-tête ; les inculper pénale- ment et les exproprier a été impos- sible. Seuls 14 propriétaires ont ré- clamé leurs machines. Le pays qui, depuis 2000, a adopté le dollar américain comme monnaie natio- nale, est un paradis pour le blan- chiment d’argent. Le prix de l’or, qui s’est envolé sur les marchés in- ternationaux, attise les convoi - tises. L’arrivée des groupes armés, liés aux mafias de la cocaïne, com- plique encore la situation. Une fois n’est pas coutume, ce sont les organisations sociales qui, dans le Napo, demandent au gouvernement de déclarer l’état d’urgence et de déployer la force publique pour sauver l’envi - ron nement. p marie delcas « L’extraction de l’or pourrit les rivières, assèche la terre, affecte la santé des enfants » FANNY SHIGUANGO Fédération des organisations indigènes du Napo nateur des collectifs et mouve- ments sociaux du Napo. L’orpaillage artisanal a toujours existé ici. A la fin du XXe siècle, il occupait 2 hectares de terres. De- puis, des dizaines de concessions ont été officiellement signées à des entreprises minières. L’entre- prise chinoise Terraearth Resour- ces a reçu à elle seule près de 11 000 hectares. Entre 2022 et 2024, la superficie de l’exploitation ÉQUATEUR Quito Canton de Carlos Julio Arosemena Tola Rivière Jatunyacu Napo Canton de Talag NapoNapoNapo COLOMBIE Tena 50 km ÉQUATEURÉQUATEUR p6 b1 p6 b1 0123 DIMANCHE 5 - LUNDI 6 JANVIER 2025 FRANCE | 7 Macron veut de l’« audace », Bayrou temporise Le chef de l’Etat croit encore possible, malgré son propre affaiblissement, d’impulser de nouvelles réformes I nstauré par Gaston Defferre, ministre de l’intérieur de François Mitterrand, au dé- but des années 1980, le tra - ditionnel petit déjeuner précé- dant le premier conseil des minis- tres de l’année, place Beauvau, revêtait un caractère exception- nel vendredi 3 janvier : il a été l’occasion, pour 34 ministres du gouvernement Bayrou – celui des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, en déplacement en Syrie, était excusé –, de se retrouver quasiment au complet pour la première fois, onze jours après leur nomination. Dans le salon Erignac du minis- tère de l’intérieur, les ministres ne sont pas assis à table, mais ils évoluent de petit groupe en petit groupe, une boisson chaude à la main. Une formule qui se veut conviviale, pour une équipe com- posée de personnalités venues de la gauche, de la droite et du centre que François Bayrou veut voir « unie », car, « si nous sommes unis, alors nous pouvons probablement déplacer un certain nombre des obstacles qui sont devant nous ». Echarpe noire autour du cou et micro en main, le premier mi - nistre se réjouit de ce gouverne- ment « composé pour plus de la moitié d’élus locaux », soit autant de personnalités « enracinées », insiste le maire de Pau. « Dans un moment aussi tourmenté et aussi bouleversant », le successeur de Michel Barnier à Matignon veut aussi, dit-il, une équipe « coura- geuse ». Car « il existe un chemin » pour sortir de « cette période d’instabilité », assure François Bayrou à ses ministres, « il est même mieux défini qu’on ne le croit ». Mais il se garde bien d’en préciser les contours. Programme « pas très épais » Confronté à l’urgence de limiter le déficit public, le chef du gouver- nement ironise aussi sur les para- doxes de la fonction de ministre : « Tout le monde vient me voir en me disant : “C’est important de faire des économies, mais, s’agis- sant de mon portefeuille, il ne faut pas couper mon budget…” » Bruno Retailleau confie à ses hôtes que les Français croisés du- rant la période des fêtes n’ont cessé de lui souhaiter « bon cou- rage » face à l’ampleur de la tâche. Le ministre de l’intérieur, recon- duit dans ses fonctions par Fran- çois Bayrou, y voit un « message ». Et il se plaît, lui, le libéral-conser- vateur assumé, à déclamer dans ce cénacle choisi une sentence de Jean Jaurès, qu’il a faite sienne : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. » Avant d’offrir, plus prosaïquement, à chacun de ses invités une bou- teille de trouspinette, un apéritif vendéen à base d’épines noires… Dans la salle des fêtes du palais de l’Elysée, où se retrouve un peu plus tard le gouvernement autour d’Emmanuel Macron pour le premier conseil des ministres, la cérémonie est plus formelle. Les caméras de télévi- sion ont été autorisées à filmer les premiers instants. Assis dans l’ordre protocolaire autour de la grande table rectan- gulaire dressée pour l’occasion, le nouveau gouvernement mêle des visages connus et d’autres qui ne demandent qu’à l’être. En face du président de la République, François Bayrou, sourire aux lèvres, savoure l’instant, lui qui s’est imposé à Matignon en me- naçant Emmanuel Macron de rompre l’alliance historique qui a permis à celui-ci de conquérir le pouvoir suprême. A la table du chef de l’Etat, François Bayrou a amené ses poids lourds, deux anciens pre- miers ministres, Elisabeth Borne et Manuel Valls, et deux ministres issus de la gauche, Eric Lombard, l’ancien patron de la Caisse des dépôts et consignations, nommé à la tête de Bercy, et François Rebsamen, ex-ministre du travail de François Hollande, désormais chargé de l’aménagement du ter- ritoire et de la décentralisation. Des personnalités qui, d’une cer- taine façon, protègent le Béarnais, en captant l’attention des médias, là où son prédécesseur, Michel Barnier, concentrait sur sa per- sonne, du fait de la faible noto- riété de son gouvernement, toute l’attention et toutes les flèches. « Quand Elisabeth Borne fait une bêtise, c’est elle qui prend, pas Bayrou », apprécie un proche du premier ministre, alors qu’une vidéo, devenue virale, montre l’actuelle ministre de l’éducation, à Mayotte lundi 30 décem- bre 2024, tourner le dos à deux enseignants qui l’interpellaient sur la situation locale. Le programme de ce premier conseil des ministres n’est « pas très épais », comme le dira sans fard la nouvelle porte-parole du gouvernement, Sophie Primas, dans son compte rendu : seule- ment quelques nominations individuelles et l’examen d’un projet de décret concernant la re- lance de la filière nucléaire. Le projet de « loi d’urgence » pour Mayotte a été reporté au prochain conseil des ministres, mercredi 8 janvier. Le ministre des outre-mer, Manuel Valls, est rentré le matin même de l’archi- pel dévasté par le cyclone Chido, et les besoins doivent encore être précisés. « Il faut remettre du dé- tail et du concret dans les politi- ques publiques, justifie-t-on à Matignon. Les grandes enveloppes fongibles, c’est terminé. L’ineffi- cience des politiques publiques vient du manque de concret de l’Etat. » Et ce report de quelques jours ne modifie pas le calendrier