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BOUQUINS
Collection fondée par Guy Schoeller
et dirigée par Jean-Luc Barré
À DÉCOUVRIR AUSSI 
DANS LA MÊME COLLECTION
Dictionnaire de l’argot, par Albert Doillon, préface de Claude Duneton
Les Grands Procès du XXe siècle, par Stéphanie de Saint Marc
Histoire et dictionnaire de la police. Du Moyen Âge à nos jours, sous la direction de Michel
Aubouin, Arnaud Teyssier et Jean Tulard
 
Boileau-Narcejac, Quarante Ans de suspense, édition établie par Francis Lacassin, 5 vol.
Francis Carco, Romans, édition établie et présentée par Jean-Jacques Beda et Gilles Freyssinet
Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, édition établie par Francis Lacassin, 2 vol.
Ian Fleming, James Bond 007, édition établie par Francis Lacassin, 2 vol.
John Le Carré, Un amant naïf et sentimental, Un pur espion et La Maison Russie, édition établie par
Francis Lacassin
Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra, La Reine du sabbat, Les Ténébreuses et La Mansarde d’or ;
Les Aventures extraordinaires de Rouletabille, 2 vol. ; Chéri-bibi ; Nestor Burma, 4 vol.,
éditions établies par Francis Lacassin
San Antonio, édition établie et présentée par François Rivière, 16 vol.
Pierre Souvestre et Marcel Allain, Fantômas, édition établie par Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux
(t. I à V) et Francis Lacassin (t. VI à VIII), 8 vol.
Un joli monde. Romans de la prostitution, édition établie et présentée par Mireille Dottin-Orsini et
Daniel Grojnowski
Eugène-François Vidocq, Mémoires et Les Voleurs, édition établie par Francis Lacassin
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage
privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit
ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue
une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la
Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à
ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
Si, malgré nos efforts, nous n’avions pas réussi à joindre 
tous les auteurs ou ayants droit des textes reproduits dans ce livre, nous prions ceux-ci d’accepter
nos excuses 
et de se mettre en rapport avec l’éditeur.
© Éditions Robert Laffont, S.A. Paris, 2016
Meurtre à Aix-les-Bains, © Illustration pour Le Petit Journal, 4 octobre 1904, collection particulière
EAN : 978-2-221-19849-0
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.
http://www.nordcompo.fr/
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L’œuvre des écrivains policiers
par Bruno Fuligni
Marcher de nuit à travers une grande ville, parmi les ombres et les
peurs, procure l’ambigu sentiment de narguer le sort. Tant de crimes,
anciens et modernes, tant de drames jalonnent le chemin du promeneur
conscient de son histoire ! Ici fut poignardé tel bourgeois en goguette, là
lancée telle bombe d’anarchiste, garnie de ferrailles et de clous ; et, derrière
cette façade charmante du plus pur style « hôtel de cocotte », finit
tristement égorgée la courtisane sensible qui avait accueilli, dans son écrin
richement décoré, un jeune marlou trop pressé de s’enrichir ; partout, des
scènes de crime oubliées, des taches de sang lavées par l’écoulement du
temps.
Nos rues sont-elles plus dangereuses aujourd’hui qu’autrefois, comme
le voudrait un sentiment répandu ? Pure illusion : un fait divers, parfois,
donne corps à cette croyance, mais le taux d’homicides reste
remarquablement stable et la consultation des archives policières ne permet
d’établir qu’un perpétuel déplacement et renouvellement des formes de la
délinquance. Disparus, les détrousseurs d’antan qui vous passaient
prestement un lacet soyeux sous la gorge, tout comme ces bandes de gamins
des rues au coup de surin facile, proxénètes à treize ans, chourineurs du
clair de lune, que la grande presse de la Belle Époque surnomma joliment
les « apaches ». Évanouies avec eux, leurs compagnes du « ruban », les
« pierreuses », « gagneuses » et autres « marmites », reines gouailleuses et
fardées du trottoir, maintenant chassées des quartiers centraux et si peu
remplacées par ces fantômes en porte-jarretelles qui surgissent dans la
lumière des phares, au bord des voies périurbaines. Pigalle n’est plus dans
Pigalle et, quant aux bas-fonds, ils ont été relégués au loin, dans ces
banlieues où ne traîne guère le passant éméché – tandis que le viveur en
huit-reflets d’autrefois ne dédaignait pas d’arpenter le pavé gras des
faubourgs, en quête d’amours tarifées, sans voir approcher à pas lents le
souteneur à la lame affûtée qui convoitait sa montre de gousset.
Pierre sanglante, bitume souillé, la ville n’est vivable que par l’oubli des
violences qui, des malandrins de jadis aux tueurs en série de la modernité,
ont frappé chaque quartier, chaque rue, dessinant une terrifiante géographie
de la rapine et du meurtre.
L’Histoire, d’ailleurs, se montre volontiers oublieuse de ces menus
crimes et de leurs détails. La plus indécise bataille de l’Empire, le dernier
des sous-secrétaires d’État de la IIIe République aura son historien et sa
monographie, tandis qu’il faut onze disparitions mystérieuses et un bagout
d’anthologie pour qu’un Landru ait droit à sa notice dans le dictionnaire. La
plupart des drames nocturnes de la grande ville, quelles que soient l’horreur
du crime et la noirceur du criminel, ne connaîtront que la gloire éphémère
des journaux, avant de s’éteindre dans la mémoire des urbains futiles et
inconscients.
Il est toutefois une catégorie d’hommes qui n’a pu sombrer dans
l’amnésie collective : les policiers écrivains. Policiers, ils ont découvert le
corps, traqué l’assassin, livré une tête à trancher à la justice sévère de leur
temps ; écrivains, ils ont consigné leurs enquêtes, leurs intuitions, leurs
idées, laissant aux nouvelles générations la trace écrite de tout ce qu’elles
auraient si facilement ignoré. À l’âge de la retraite le plus souvent,
l’inaction réussissant mal à des individualités si peu faites pour goûter au
repos, ils publient, racontent, revivent les moments forts d’une carrière plus
ou moins prestigieuse, non sans se donner le plaisir de régler au passage
quelques comptes, politiques ou personnels. Certains, imitant Vidocq, ne
font que donner des indications à un « teinturier », un homme de lettres
famélique qui va mettre en forme le récit, en brodant quelque peu selon le
goût de l’époque pour un éditeur avide de prose sensationnelle ; d’autres,
comme les commissaires Goron ou Macé, se révèlent de véritables
écrivains, des narrateurs efficaces qui ont le sens de l’image et du raccourci
saisissant, des stylistes qui prennent eux-mêmes la plume et savourent la
joie de ressusciter en beau français les horreurs de la chronique criminelle.
On trouve même quelques versificateurs dans la confrérie, comme Clovis
Pierre, « le poète de la Morgue », et surtout l’énigmatique Ernest Raynaud,
auteur aux deux visages : le poète symboliste ami de Verlaine, mais aussi le
commissaire de police qui parsème ses récits aigres-doux de citations
littéraires et de références classiques. Sa trilogie autobiographique, La Vie
intime des commissariats, Au temps de Ravachol et Au temps de Félix
Faure, est parue sous le titre générique Souvenirs de police qui, dans sa
simplicité, exprime la visée première de tous les écrivains policiers :
transmettre un témoignage, d’un point de vue particulier, sur des histoires
vécues.
Or, l’écriture, en transformant le policier en témoin, lui ouvre un champ
beaucoup plus vaste que le seul angle professionnel. Débarrassé du souci de
protéger la société, l’écrivain policier se donne pour horizon une ambition
élargie, pour ainsi dire pédagogique et quelquefois encyclopédique : celle
de faire comprendre le monde qu’il a traversé, d’expliquer la marche de la
police et du crime, non sans entrer dans les mobiles mêmes et les raisons
des criminels qu’il a pourchassés. Il en résulte unelittérature peu moraliste
en définitive, qui décrit la délinquance pour ce qu’elle est, le produit d’une
société à un moment du temps. S’il juge, c’est à l’aune de sa propre
sensibilité que l’écrivain policier acquitte ou condamne, décernant parfois
des éloges paradoxaux à ceux des malfrats qui l’ont marqué.
L’écriture procure aussi l’avantage d’abolir les hiérarchies internes à
l’administration policière : de l’ancien préfet de police craint et respecté –
 Gisquet, Andrieux, Lépine – jusqu’au petit inspecteur des Mœurs qui se
sait l’objet du mépris public, les œuvres publiées se retrouvent sur un pied
d’égalité au tribunal de l’Histoire, le seul qui vaille. Sources précieuses, car
peu nombreuses en réalité, ces œuvres nous transmettent la mémoire tue des
générations d’avant guerre. De la révolution industrielle à la crise des
années 1930, la France a ses zones d’ombre que les Mémoires, souvenirs et
autobiographies d’écrivains policiers trouent de leur fanal lumineux,
signalant les complaisances et les convoitises de nos arrière-grands-pères,
les passions troubles de leurs élites.
Une telle littérature peut sembler plus forte que la fiction elle-même et
c’est un fait avéré que peu d’anciens fonctionnaires du ministère de
l’Intérieur se sont essayés au roman policier. Émile Gaboriau, le père du
genre, fut clerc d’avoué puis hussard en Afrique avant de devenir écrivain,
et la plupart des grands auteurs de polar n’avaient, comme lui, qu’une
connaissance extérieure et lointaine de la police. C’est pourquoi ils ont lu,
et quelquefois rencontré ces écrivains policiers capables de les documenter.
Ce faisant, ils ont repris et transfiguré certains de leurs récits, leur conférant
une aura de légende dans l’imaginaire collectif, dimension mythique dont le
cinéma s’emparera aussi. Le comte de Monte-Cristo, Arsène Lupin,
Fantômas, tout comme le perspicace Dupin d’Edgar Poe ou le brave
Maigret de Simenon, trouvent leurs modèles historiques dans les pages que
nous livrons ici.
PREMIÈRE PARTIE
POLICE GÉNÉRALE
I. LE MÉTIER
« Tandis que mes camarades de classe rêvaient de chasse au tigre dans
la jungle, je poursuivais déjà en esprit les hors-la-loi. C’était, je n’en doute
pas, plus par goût du risque, de la bagarre et du panache que par souci de
la morale », confie Charles Chenevier dans son autobiographie 1 . D’abord
soldat pendant la Grande Guerre, puis journaliste, il se passionne pour les
« articles de journaux qui dépeignaient l’opposition quelquefois
dramatique des malfaiteurs et de la police », et celui qui deviendra l’une
des figures de la Sûreté nationale écrit : « J’avais de la suite dans les idées
et j’attendais patiemment que l’occasion se présentât de réaliser mes rêves
de gosse. »
La vocation, pourtant, ne suffit pas. Les jeunes recrues enthousiastes,
tout comme celles qui sont entrées dans la profession par un hasard de la
vie, constatent rapidement la dureté de leur engagement. Préparées au
risque physique, elles découvrent d’autres embûches et de réelles
déceptions à mesure que se déroule leur carrière. La police en effet a ses
règles, ses usages, ses lieux, son langage et ses routines. Administration
complexe et parfois retorse, elle confronte ses fonctionnaires à l’absurde
bureaucratique et aux petites misères matérielles, que compensent
heureusement les succès de ses grands noms.
LOUIS LÉPINE (1846-1933)
La préfecture de police
Préfet de police de juillet 1893 à octobre 1897, puis de juin 1899 à
mars 1913, soit une durée record de dix-huit ans à ce poste, Louis Lépine y
a acquis une popularité exceptionnelle en modernisant la police, en la
rapprochant des Parisiens et en prenant des initiatives originales, comme la
création du concours d’inventions qui porte toujours son nom. Quand il
publie ses Souvenirs, en 1929, il fait d’abord l’historique de l’institution,
conscient qu’il est d’avoir été le successeur et continuateur du lieutenant
général de police voulu par Louis XIV.
 
La préfecture de police, création originale de Bonaparte 2, n’a pas de
similaire en Europe. Ses attributions sont à la fois d’ordre gouvernemental,
judiciaire et municipal. La concentration de ses organes entre les mains
d’un chef obéi lui donna la force d’assurer l’ordre, et la sécurité du
gouvernement. Plus heureuse que d’autres institutions, elle n’a pas perdu
son prestige, parce que sa résistance n’a pas molli lorsque l’extension des
libertés publiques a mis en péril le principe d’autorité. Elle le doit à sa
tradition séculaire et à ceux de ses préfets qui, à leurs risques et périls, ont
préservé de l’usure un instrument dont Paris ne pourrait se passer. Mais le
présent est solidaire du passé. Pour saisir le lien qui rattache à la lieutenance
générale 3 la préfecture d’aujourd’hui, il faut scruter ses origines. Je
conseille au lecteur plus curieux des faits que de leurs causes de tourner les
pages sur la parenthèse que j’ouvre ici.
Les origines
Au Moyen Âge, dans cette longue période d’inextricable confusion où
tous les pouvoirs s’enchevêtrent, chevauchent et empiètent les uns sur les
autres, il ne peut guère être question d’administration régulière. Tout au
plus peut-on voir une ébauche d’organisation dans la création de la prévôté
de Paris qui remonte à 1032. Mais il faut attendre trois siècles (1343) pour
qu’elle reçoive les organes qui lui ont permis d’agir, la lieutenance civile
pour la justice, la lieutenance criminelle pour la police. Or, en face de ces
deux magistrats, il y en a d’autres qui contrecarrent leur action, le prévôt
des marchands, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, qui a sous sa
juridiction tout le commerce de la Seine et de ses abords, et les magistrats
du Grand et Petit Châtelet qui au civil et au criminel ont pour ressort toute
la région parisienne. Avant d’être le siège d’une prévôté féodale puis royale,
le Châtelet, c’est d’abord cette tour que César avait élevée au centre de la
cité pour la défense de Lutèce ; ce fut depuis un palais, résidence de
plusieurs empereurs, Julien notamment 4. Ce fut enfin cette redoutable cour
de justice, avec ses geôles infectes et sa chambre de tortures, qui après des
avatars successifs a reçu une destination moins rébarbative ; c’est au bout
du Pont-au-Change notre chambre des notaires.
Les pouvoirs du lieutenant de police se perpétuèrent à travers toutes les
perturbations qu’a traversées la ville jusqu’à Louis XIV. Le nom même en
fut conservé par l’édit de mars 1667, qui étendit ses attributions en raison
des besoins nouveaux auxquels il fallait pourvoir : l’approvisionnement de
Paris, la protection contre les calamités et surtout l’édilité qui était en
souffrance depuis des siècles.
À la fin de la Fronde, Paris était déjà une agglomération de près de
500 000 âmes. S’en fait-on bien une idée ? J’en ai trouvé la description dans
un vieil auteur. Le pittoresque y abonde. C’était un millier de rues ou ruelles
aux noms baroques, sombres, étroites, qui serpentaient entre des murs
déjetés : c’était un écheveau embrouillé de culs-de-sac et de boyaux.
Posées de guingois, maintes bâtisses ventrues coiffées de leurs pignons
gothiques risquaient d’écraser de leur poids les arcades surbaissées des
boutiques. Les eaux de cuisine croupissaient avec les ordures dans le milieu
de la chaussée. Pas de trottoirs. Il fallait se garer sous les portes cochères,
derrière les bornes plantées çà et là. Les jours de pluie, l’égout des toits
rejaillissait en cascade sur le dos des passants. Comme pavés, des blocs de
grès inégaux et glissants où rebondissaient lourdement les roues des
carrosses. Des bœufs affolés, beuglant, poussés dans les tueries, répandaient
leur sang et leurs entrailles dans la rue.
On comprend que Louis XIV ait préféré le séjour de Versailles.
Au centre de Paris, le Pont-Neuf avec ses bateleurs, ses chanteurs, ses
singes savants. À cheval sur le petit bras de la Seine, entre Notre-Dame et
Saint-Julien-le-Pauvre, ce hideux Hôtel-Dieu dont j’ai vu encore il y a
soixante-dix ans les ruines lépreuses.
L’Université avec sapopulation turbulente, les abbayes du Temple, de
Saint-Martin et de Saint-Germain-des-Prés avec leurs vastes dépendances
étaient autant de lieux d’asile pour les malandrins qui s’y donnaient rendez-
vous, car elles étaient placées sous la juridiction jalouse du recteur ou de
l’abbé. Enfin le pourtour de la fontaine des Saints-Innocents n’était rien
autre chose qu’un charnier à ciel ouvert. On dit pourtant qu’en dépit de la
pestilence c’était là que modistes et écrivains publics rédigeaient en
collaboration les billets galants.
Il fallait un Hercule pour nettoyer ces étables. Louis XIV eut la main
heureuse ; il découvrit parmi ses maîtres des requêtes un homme de talent,
La Reynie 5, qui se mit courageusement à la tâche et pour ses débuts
s’attaqua au repaire de la Truanderie, ce pays de Bohème où jamais
chevalier du guet ne s’était aventuré.
La cour des Miracles, ainsi nommée parce que les aveugles y
recouvraient la vue, les boiteux retrouvaient leurs jambes et les infirmes
déposaient le soir jusqu’au lendemain matin leurs pustules postiches et leurs
emplâtres, était un vaste enclos au cœur de Paris, où à l’abri de solides
murailles mendiants, escarpes et autres gueux, aussi fiers de leurs haillons
que de leurs privilèges, bravaient les lois et les rois. Après trois assauts
infructueux, La Reynie fit ouvrir la brèche ; puis un héraut signifia aux
rebelles qu’ils avaient deux heures pour vider les lieux, passé quoi les douze
derniers seraient infailliblement pendus. L’avis était précieux. L’armée
loqueteuse plia bagage et comme les petits de l’alouette, « voletant, se
culbutant, ils délogèrent sans trompette 6 ».
Derrière eux vinrent les démolisseurs qui aplanirent le sol et assainirent
le cloaque nauséabond. C’est là que passent aujourd’hui la rue du Caire et
la rue du Nil 7.
La Reynie s’employa à d’autres opérations méritoires autant
qu’opportunes. Il illustra son nom et ses fonctions par une activité féconde.
Une rue de Paris porte son nom. Malheureusement ses successeurs ne
s’inspirèrent pas de son exemple. C’est que le Grand Roi, le Régent et plus
encore Louis XV étaient avant tout friands des scandales du jour. Ils
prêtaient l’oreille aux papotages de la cour, aux rumeurs de la ville, aux
anecdotes piquantes, aux commérages, et les lieutenants de police devaient
s’employer avant tout à satisfaire la curiosité royale. Voyer d’Argenson 8
s’entoura d’une nuée de mouchards. La police politique a toujours fait tort à
l’autre.
Un jour, à son petit lever, devant deux ou trois familiers, le roi,
généralement plus circonspect, avait laissé échapper une plaisanterie qu’il
regretta bientôt. « Où recrutez-vous vos mouches 9 ? dit-il à d’Argenson le
lendemain. — Sire, parmi les laquais et les ducs. — Eh bien ! ces messieurs
savent-ils pourquoi une grande dame de la cour veut entrer au couvent ?
— Non, Sire, mais ils prétendent que la pauvre maréchale aurait mieux fait
de renoncer à son carme que de s’enfermer chez les Carmélites. » C’étaient
les propres termes dont le roi s’était servi.
Saint-Simon parle dans ses Mémoires de la hideuse physionomie de
d’Argenson qui, dit-il, rappelait celle des trois juges des Enfers, mais il
ajoute qu’il avait mis « un tel ordre dans Paris qu’il n’y avait habitant dont
jour par jour on ne sût la conduite et les habitudes ». On ne prête qu’aux
riches.
Sartines 10 renchérit encore, paraît-il. Il portait ses investigations dans
toute l’Europe qu’il enveloppait d’un réseau d’indicateurs. On cite à son
actif des coups de police étonnants. Mais c’était surtout à la cour que ses
magiciens faisaient merveille. Un soir, au jeu du roi, il paria 500 louis au
prince de Beauvau qu’il lui escamoterait sans qu’il s’en doutât sa croix et
son ruban de l’ordre du Saint-Esprit, et il l’invita à dîner pour le lendemain.
Il y avait à table en face du prince un pseudo-chevalier de Calatrava qui
engagea avec lui une vive discussion. On s’échauffa de part et d’autre et le
prince constata en se levant qu’il n’avait plus ni croix ni ruban. Sartines se
fit un peu prier, puis donna le mot de l’énigme. Un autre chevalier de même
farine était dissimulé sous la table, et faisait glisser par intervalles la
serviette du prince ; quand celui-ci se baissait pour la retenir, l’autre
décousait habilement le ruban, sans le couper, c’était la condition du pari.
L’histoire ajoute que le soir même le prince déposa galamment les 500 louis
entre les mains de la maîtresse de la maison, qui quêtait dans son salon
« pour ses pauvres ».
Après d’Argenson et de Sartines, d’autres lieutenants de police les
imitèrent, peut-être avec moins de brio et sans placer leur ambition plus
haut. Les taxerons-nous de frivolité ?
Mon Dieu, ils étaient de leur temps, et l’heure n’était pas aux affaires
sérieuses. Ils accommodaient la police au goût des salons, de ce monde
brillant et léger qui discourt et qui soupe ; qui cause comme on n’a jamais
causé.
On discute dans les boudoirs les fondements de la société pour les
démolir, et l’on rime des vers à Chloris 11 pour plaire aux dames. On rit de
tout ; de tout on fait des couplets. « Après moi le déluge », disait Louis XV.
En attendant foin des soucis, plutôt les grâces et les ris. Pour les marquises
qui se poudrent, pour les soubrettes qui se posent la mouche assassine,
l’amour est toujours le passe-temps favori. « Qui n’a pas connu ce temps-là,
disait Talleyrand, n’a pas connu la douceur de vivre. » Pour en finir avec la
lieutenance de police il n’est que juste de signaler pourtant deux magistrats
qui furent à la hauteur de leur tâche. Lenoir 12, d’abord, à qui l’on doit
l’assainissement des hôpitaux, des prisons et des geôles ; qui créa la Halle
aux blés et le mont-de-piété. Grâce à lui l’éclairage fut moins
parcimonieusement mesuré. Jusque-là, les jours de lune, sur la foi du
calendrier, on n’allumait pas les lanternes. Ce qui faisait dire que les
lanternes comptaient sur la lune, la lune sur les lanternes et que le plus clair
c’est qu’on n’y voyait rien. Lenoir survit encore dans la mémoire du peuple.
Enfin de Crosnes 13 qui combla le charnier des Innocents. Il clôt la liste des
lieutenants de police. C’était le quinzième depuis La Reynie. Il monta à
l’échafaud au bras de son ami d’Estaing 14, notre glorieux chef d’escadre. Et
comme celui-ci le précédait sous la lunette : « Nous allons nous retrouver
bientôt », dit-il simplement.
Paris avait passé par une crise terrible ; après l’agitation révolutionnaire,
le régime de la guillotine. La police est aux mains des comités. Autant dire
qu’elle n’existe plus. C’est une éclipse de dix ans. Pour arrêter les suspects,
pour perquisitionner chez les ci-devant, pour escorter les charrettes, les
sections suffisent. Thermidor 15 put arrêter l’effusion du sang, il ne restaura
pas le respect de la loi. Ce n’est pas encore à l’ordre qu’on aspire. Les nerfs
secoués veulent se détendre : on veut jouir ; on se rue aux plaisirs faciles.
Aux bals qui s’installent à tous les carrefours, aux galeries de bois, aux
tripots du Palais-Royal, on va chercher l’ivresse des sens et l’oubli du
danger passé.
Il faudra les scandales du Directoire pour que Paris sente le besoin
d’une administration régulière, pour qu’on comprenne enfin que la société
était en train de couler bas, et que l’heure devienne propice à qui se
chargera d’en raffermir les fondements.
De toutes les institutions que le Premier Consul entendait restaurer ou
refondre, de toutes les réformes, la plus urgente était évidemment celle de la
police. Dès la promulgation de la constitution de l’an VIII une loi de
pluviôse place un préfet à la tête des commissaires des douze municipalités
de Paris. Ce fut Dubois qui fut choisi, et l’arrêté du 12 messidor (2 juillet
1800 16) détermine et énumère ses diverses fonctions. On retrouve dans ce
texte des réminiscences de l’édit de 1667, mais les pouvoirs du préfet sont
plus étendus, plus nettement délimités, mieux centralisés dans sa main. Ils
groupent et embrassent en un faisceau serré tout ce qui concerne la
répression des délitset des crimes, la mendicité, le vagabondage, les
réunions, la salubrité, l’approvisionnement, la navigation, toutes les
matières d’ordre public qu’il serait trop long d’énumérer, mais qui font
corps. C’est un organisme vivant et le préfet en est la tête.
Louis Lépine, Mes souvenirs, Payot, 1929
HENRI GISQUET (1792-1866)
Les sommiers judiciaires
Dans les Histoires extraordinaires, le détective Dupin est ami de « G…,
le préfet de police » : pour ce personnage influent, Edgar Allan Poe s’est
directement inspiré d’Henri Gisquet, qui occupa effectivement ce poste
délicat pendant presque cinq ans, d’octobre 1831 à septembre 1836.
Né à Vezin (Moselle) en 1792, ce partisan de Louis-Philippe se
définissait comme « la sentinelle avancée du pouvoir », mais la presse mit
en cause sa vénalité, l’accusant « de faire des cadeaux à ses maîtresses
avec l’argent appartenant à la Ville de Paris ». Conseiller d’État puis
député, il a publié ses Mémoires en 1840 pour apparaître sous un meilleur
jour. Sans doute rédigé par le journaliste Horace Raisson, ce témoignage
n’en reste pas moins d’une grande précision. Gisquet décrit ici les
« sommiers judiciaires », le premier grand fichier de police en France.
 
Il existe à la préfecture de police un bureau où l’on compose une
collection, qui remonte à près de cent vingt ans, de tous les arrêts et
jugements portant condamnation afflictive, infamante ou correctionnelle,
rendus par les cours royales et les tribunaux de France. Afin qu’il n’y ait
point de lacune dans ce recueil, les ministres ont soin de transmettre au
préfet de police le bordereau des peines appliquées annuellement dans le
royaume, avec les noms, prénoms, lieu de naissance, domicile, âge et
signalement des individus atteints par les condamnations. On y joint la liste
de ceux traduits en justice sous la prévention d’un crime ou d’un délit
caractérisé, lors même qu’ils sont acquittés ; on y ajoute toutes les
indications particulières propres à les faire reconnaître au besoin.
La collection dont il s’agit constitue ce qu’on appelle « les sommiers
judiciaires ». Elle contient déjà plus de cinq cent mille noms.
L’utilité de ce travail se démontre tous les jours. C’est là seulement
qu’on trouve réunis et qu’on puise les renseignements qui, dans une foule
de cas, font connaître les antécédents d’un accusé traduit en justice : plus
cet accusé a commis antérieurement de mauvaises actions, plus aussi il a
intérêt à cacher son identité, à prendre un faux nom, à faire usage de faux
papiers. Mais ses ruses sont heureusement déjouées par l’infaillible
exactitude des sommiers judiciaires.
Quoi de plus ordinaire que de voir un prévenu qui, devant ses juges, ne
croyant pas à la possibilité de découvrir son origine, de savoir ce qu’il a fait
de mal, et de le reconnaître sous les différentes métamorphoses auxquelles
il a eu recours, soutient hardiment la vérité de quelque fable inventée par lui
pour sa justification ?
Quoi de plus ordinaire aussi que d’entendre le président lui dire à peu
près l’équivalent de ce qui suit : « Accusé, vous prétendez que votre nom
est Nicolas Lebrun, que vous êtes né à tel endroit dans la Corrèze, que vous
avez trente-deux ans, que vous exercez la profession de cordonnier, et que
jamais on n’a eu de reproches à vous faire ; cependant nous trouvons jointe
à votre dossier une note qui nous paraît mériter plus de confiance que vos
déclarations ; elle nous apprend que vous vous nommez François Dupont,
que vous êtes âgé de trente-cinq ans, que vos parents habitent la commune
de… département de… où vous êtes né ; que vous avez successivement
exercé les métiers de maçon, de jardinier, de cuisinier, de portefaix, etc. ;
que vous avez paru sous le nom de Pierre Dubois, le 10 décembre 1818,
comme prévenu de vol, devant le tribunal de Limoges, qui vous a
condamné à deux ans de prison. Vous avez subi cette peine dans la maison
centrale de… Ensuite, le 15 mars 1822, on vous arrêta auprès de Niort, sous
une prévention de complicité dans l’exécution d’un vol à main armée ; vous
parûtes à ce sujet devant les assises de la cour royale de… sous le nom de
Jacques-Guillaume Patou. On vous acquitta faute de preuves suffisantes.
Six mois plus tard, vous eûtes un nouveau démêlé avec la justice : la cour
royale de Bordeaux vous condamna à cinq ans de réclusion pour vol
qualifié ; on vous connaissait à cette époque sous le pseudonyme de Jules
Gaillard. On vous a vu encore figurer sur les bancs de la cour d’assises de
Dijon en 1829, et devant la police correctionnelle de Paris le 19 juin 1831,
où vous avez subi de nouvelles condamnations sous d’autres noms
d’emprunt. Si vous niez l’exactitude de ces renseignements, nous aurons un
moyen simple de constater votre identité, car, pendant que vous subissiez
une détention à… l’on s’est aperçu que vous portiez au côté gauche une
tache violette, ayant la forme d’une feuille de chêne ; de plus, vous avez
reçu, dans une querelle avec d’autres détenus, un coup de couteau qui vous
a blessé au bras droit, et dont l’empreinte existe encore à trois pouces de
l’épaule. »
Comment le plus audacieux coquin ne se verrait-il pas accablé par la
désespérante précision de ces énonciations, et comment, en l’absence des
sommiers judiciaires, la justice pourrait-elle savoir les antécédents et la
moralité d’un accusé ? Combien des malfaiteurs échapperaient à
l’application des peines pour les cas de récidives si ce précieux et unique
recueil n’existait pas !
Je n’ai pas besoin de m’appliquer à en faire ressortir davantage
l’incontestable utilité.
Disons seulement que tous les individus mis à la disposition du
procureur du roi à Paris sont à l’instant même l’objet de recherches dans les
sommiers judiciaires, et qu’ainsi l’on ajoute une note explicative et
confidentielle aux dossiers de ceux qui ont de fâcheux précédents.
Jusqu’en 1833, quatorze employés chargés de ce travail avaient peine à
s’en acquitter complètement. On va voir qu’en effet la besogne était
excessivement difficile : quatre cents gros registres, successivement remplis
de toutes les notes parvenues à ce bureau, et inscrites à la suite les unes des
autres, sans qu’on s’assujettît à aucune autre méthode pour le classement
des matières, formaient cette grande collection.
Comment retrouver, dans quatre cents registres, les détails relatifs à tel
ou tel individu ? C’était à peu près impossible. On avait donc établi un
répertoire où étaient inscrits par ordre alphabétique les cinq cent mille noms
des gens sur lesquels on avait recueilli des renseignements, et les numéros
de renvoi indiquant les registres et les pages où se trouvaient les notes
relatives à chacun d’eux. Mais ce répertoire était devenu lui-même une
chose embarrassante et difficile à consulter ; il se composait de feuilles
volantes, précaution indispensable pour permettre d’en intercaler de
nouvelles, lesquelles feuilles remplissaient quarante caisses en bois.
Un seul exemple va faire juger la difficulté des recherches : plus de
quarante mille noms commençaient par la lettre B, et près de dix mille par
les deux lettres BA ; plus de trois mille noms propres étaient identiques, et
un millier avaient les mêmes prénoms ; il fallait parcourir une trentaine de
grandes feuilles, sur lesquelles on ne voyait inscrits que des Martin ; il en
était de même pour beaucoup d’autres, tels que les Dubois, les Dupuis, les
Lebrun, les Legrand, etc., etc. Bref, les quatorze employés avaient peine à
remplir leur tâche, et il va sans dire que, plus on marchait dans cette voie,
plus les difficultés augmentaient, puisque le nombre des matériaux
augmentait annuellement. J’ai modifié ce travail de telle sorte, que,
maintenant, deux hommes peuvent le faire. Tous les registres et le répertoire
sont remplacés par de petites feuilles de carton léger, qui, sous le titre de
bulletin, contiennent chacune tout ce qui concerne un même individu. On a
fait le dépouillement des anciens registres, et transcrit sur les nouveaux
bulletins tout ce qui pouvait être bon à conserver. Il a suffi,après cela, de
placer ces bulletins dans des rayons, par ordre alphabétique, pour rendre les
recherches excessivement faciles et promptes.
Henri Gisquet, Mémoires de M. Gisquet, 
préfet de police, Marchant, 1840
Les prisons parisiennes
Jusqu’à la réforme judiciaire de 1909, les prisons parisiennes
dépendent de la préfecture de police et non du ministère de la Justice. En
1840, Henri Gisquet donne la liste de onze prisons ou maisons d’arrêt, en
précisant l’affectation de chacune. Certaines sont très petites et leur
nombre diminuera avec la construction de vastes ensembles pénitentiaires :
Mazas en 1850, puis la Santé en 1867.
 
Il existe dans le département de la Seine onze prisons ; savoir :
LE DÉPÔT. – Petite prison située dans une des cours de la préfecture de
police, construite depuis quinze années en remplacement de l’ancienne salle
Saint-Martin. C’est là que l’on dépose provisoirement les individus arrêtés
pour une cause quelconque. Ils n’y restent jamais ou presque jamais plus de
vingt-quatre heures, car, aux termes du code d’instruction criminelle, ils
sont mis, le jour même de leur entrée, à la disposition du procureur du roi,
ou relaxés sur l’ordre du préfet de police.
À l’égard des filles publiques arrêtées, elles sont également amenées à
ce dépôt, d’où elles sortent, d’après la décision du préfet, soit pour être
mises en liberté, soit pour aller subir à Saint-Lazare la punition qu’elles ont
méritée. Quant aux individus mis à la disposition du procureur du roi, ils
sont interrogés dans les vingt-quatre heures et envoyés dans les maisons
d’arrêt, s’ils ne sont pas relaxés sur l’ordre du juge d’instruction.
Le dépôt n’est donc véritablement qu’un lieu de passage, une espèce de
salle d’attente où l’on amène les gens arrêtés, jusqu’après le premier
examen des juges compétents.
Les individus qui, à la suite de l’interrogatoire, se trouvent placés par le
juge d’instruction sous le coup d’un mandat d’arrêt, sont conduits comme
prévenus dans une des maisons dont je vais parler.
LA FORCE. – Est la maison d’arrêt où, quand ils sortent du dépôt, l’on
envoie les hommes prévenus d’un délit ou d’un crime étranger à la
politique ; leur nombre est habituellement de mille à onze cents à la Force.
LA MAISON DES JEUNES DÉTENUS. – Est ce vaste bâtiment neuf,
situé à l’ouest de la rue de la Roquette, non loin de la barrière qui conduit
au Père-Lachaise. On y enferme les garçons âgés de moins de seize ans,
prévenus d’un délit, et ceux qui ont été condamnés à plusieurs années de
prison. C’est donc tout à la fois une maison d’arrêt pour les jeunes
prévenus et une prison pour les jeunes condamnés. On peut même la
considérer comme une maison de correction, puisque, dans bien des cas, les
tribunaux de police correctionnelle de Paris ordonnent d’y détenir jusqu’à
l’âge de seize ans des garçons qui annoncent une immoralité précoce, des
penchants capables de les jeter dans la voie du crime.
Jusqu’en l’année 1831, les enfants étaient à peu près confondus avec les
adultes dans les prisons de la Seine ; il en résultait des désordres affreux.
On satisfit à la nécessité de les réunir dans une maison spéciale, et l’on
appliqua d’abord à cette détention l’ancienne prison des Madelonnettes. On
adopta à leur égard un mode d’administration tout nouveau. On créa des
ateliers pour les occuper sans discontinuation, pendant les heures
consacrées au travail. Une école fut ouverte dans l’intérieur des bâtiments
où les enfants reçoivent tous les jours, pendant deux heures, des leçons de
lecture, d’écriture et de calcul. On célèbre l’office divin dans une chapelle
desservie par un aumônier qui leur enseigne le catéchisme et tous les
devoirs de la religion. Il est interdit sévèrement aux enfants de parler entre
eux, ailleurs que sur les préaux pendant la récréation. Un seul mot
prononcé, même au réfectoire, motive une punition.
Des récompenses sont accordées à ceux qui se distinguent le plus par
leur intelligence, leurs progrès dans les études et leur bonne conduite. On
leur donne pour un temps déterminé, soit des médailles, soit des rubans ; on
les nomme moniteurs de leurs camarades, et, comme ils sont divisés par
escouades, commandés par des caporaux et des sergents, choisis parmi les
meilleurs sujets, on voit une extrême émulation entre eux pour obtenir ces
grades, qui donnent droit à un costume privilégié et à des exemptions.
Tous les commandements pour le lever, pour le travail, pour les repas,
l’étude, la récréation, les prières, le coucher se font par des roulements de
tambour, et les chefs même s’abstiennent autant que possible de parler à ces
jeunes gens.
Tout cet ensemble de dispositions a produit les meilleurs effets ; et
presque tous les enfants, à l’époque de leur libération, rentrent dans le
monde avec un état, quelques économies et entièrement corrigés de leurs
vicieux penchants. Il est vrai qu’une société de patronage, dont je ne saurais
trop louer le zèle, s’occupe de leur avenir, leur assure du travail à leur sortie
de prison et vient à leur secours quand ils en ont besoin. Espérons que les
succès obtenus par l’administration et par la société de patronage
préserveront de leur perte une foule de jeunes garçons qui, autrefois,
n’avaient de ressources que dans la carrière du vice et du crime.
Quoique l’idée de cet établissement fût déjà répandue et appréciée
depuis plusieurs années, ce fut sous l’administration de M. Baude que la
préfecture de police adopta le projet de le créer, et c’est au temps de
M. Vivien, un mois avant mon arrivée à la préfecture de police, que l’on
ouvrit cette maison spéciale. Mais qu’il me soit permis de revendiquer une
part assez large dans l’organisation des parties essentielles que je viens de
signaler.
La nouvelle prison de la Roquette étant terminée en 1836, j’y fis
transférer les jeunes détenus qui, jusque-là, étaient restés aux
Madelonnettes. Leur nombre s’élevait alors à près de quatre cents. Leur
nouvelle prison est la seule à Paris qui soit construite sur un plan
panoptique. Cet essai architectural ne me semble pas avoir répondu aux
avantages qu’on en espérait ; au contraire, il a occasionné une dépense
énorme pour la construction, et nécessité un personnel plus nombreux pour
la surveillance et le service.
SAINTE-PÉLAGIE. – Était autrefois divisée en quatre sections ; l’une
pour les dettiers, une seconde pour les condamnés correctionnels, et une
autre pour les enfants, qui plus tard ont formé le noyau des jeunes détenus,
et la quatrième pour les prévenus et condamnés politiques.
Cette dernière section est la seule qui subsiste maintenant à Sainte-
Pélagie.
SAINT-LAZARE. – J’ai déjà fait connaître en partie sa destination, en
rappelant que c’est là qu’on met les prostituées condamnées par le préfet de
police. On sait qu’elles occupent deux divisions, l’une pour les filles qui
n’ont pas atteint seize ans, et l’autre pour celles qui sont plus âgées. Il y en
a ordinairement de cinq cent cinquante à six cents, faisant partie des trois
mille huit cent inscrites à la police. Sous ce rapport Saint-Lazare est donc
une prison. Deux autres sections, réservées aux femmes prévenues ou
condamnées, ont une population aussi nombreuse que les deux premières.
C’est assez dire que l’on garde à Saint-Lazare les femmes dont on instruit le
procès, et celles qui ont subi une peine correctionnelle. Cette double
destination fait de Saint-Lazare, comme de Sainte-Pélagie, une maison
d’arrêt et une prison.
LA CONCIERGERIE. – Est la maison de justice de la cour royale pour
les accusés qui passent ou vont passer en jugement. Elle est divisée en deux
sections, l’une pour les femmes, l’autre pour les hommes. C’est donc à la
Conciergerie qu’on amène les prévenus à l’époque de leur mise en
jugement, et qui, jusque-là, étaient enfermés à la Force, aux Jeunes
Détenus, à Sainte-Pélagie et à Saint-Lazare, ainsi que je l’ai expliqué tout à
l’heure. Ils sortent de la Conciergerie pour être rendus à la liberté si on les
acquitte, ou pour être écroués dans les prisons et les bagnes, suivant lanature de la peine prononcée contre eux.
J’ai eu soin, dans les explications qui précèdent, de distinguer les
maisons d’arrêt et de justice d’avec les prisons ; voici pourquoi : les
individus en état de prévention et les accusés sont à la disposition exclusive
des magistrats de l’ordre judiciaire, qui seuls ont le droit d’autoriser les
communications avec eux, d’ordonner leur transfèrement ou leur mise en
liberté. Le préfet de police est simplement constitué leur gardien : il doit les
détenir, pourvoir à leurs besoins, et empêcher leur évasion ; mais là s’arrête
son pouvoir. Ces maisons dépendent donc tout à la fois des juges
d’instruction, du procureur du roi, du procureur général et du préfet de
police, chacun dans la sphère de ses attributions.
Il n’en est pas de même à l’égard des prisons, parce qu’elles ne
contiennent que des condamnés ; ceux-ci ne dépendent plus que de
l’autorité gouvernementale. Seulement, le procureur général intervient dans
certains cas, notamment pour les exécutions capitales, pour les cas de grâce,
de commutation de peine, et aussi pour faire transférer les condamnés d’un
département dans un autre, avec l’approbation et les ordres ministériels.
Ces détails serviront de réponse à toutes les clameurs des républicains
qui m’ont accusé mille fois d’actes arbitraires, de mesures vexatoires, de
tortures physiques et morales qu’ils subissaient, disaient-ils, d’après mes
ordres, dans une foule de cas où je n’avais pas même le droit d’approuver
ou de blâmer ce qui se passait. Par exemple, les prévenus et les accusés me
reprochaient avec emportement de ne point accorder des permissions pour
les visiter à tels ou tels de leurs parents et amis ; ils me faisaient un crime de
les garder au secret, parfois de les envoyer de Sainte-Pélagie à la Force ou à
la Conciergerie, et parfois aussi de refuser une maison de santé à ceux qui
réclamaient cette faveur avant leur jugement. J’étais toujours, si nous en
croyons leurs plaintes, un homme capricieux, cruel, barbare, etc., et je
devais m’attendre à leurs terribles vengeances. Cependant je n’avais rien à
dire, rien à statuer dans ces diverses circonstances. Ils allaient même plus
loin, car l’un des plus instruits et des plus irritables d’entre eux, M. Raspail,
condamné à quinze mois d’emprisonnement, ayant été à ce sujet écroué
dans la prison de Versailles sur l’ordre du ministre de l’Intérieur, et plus tard
amené à Paris, à la requête du procureur général, pour figurer dans un autre
procès, ce fut contre moi, qui étais complètement étranger à ces faits et qui
même les ignorais, ce fut, dis-je, contre moi seul que M. Raspail exhala sa
bile. Il publia sur ce texte deux immenses lettres dans lesquelles l’auteur
avait amoncelé toutes les épithètes injurieuses, et m’en écrivit une
directement dont le style était si grossier, qu’un homme bien élevé serait
honteux de s’être oublié à ce point. M. Raspail ne respectait pas plus les
formes que la vérité et déblatérait comme un furieux, à l’occasion des torts
imaginaires qu’il lui plaisait de m’attribuer.
Puisque ces fameux tribuns avaient la prétention de composer un
nouveau gouvernement, plus conforme, suivant eux, aux vœux de la France,
plus juste et plus moral, ils auraient dû au moins prendre la peine de parler
un langage tolérable, ne pas débiter de mensonges, et connaître un peu les
rouages de l’Administration et la division des pouvoirs. Il est assez étrange
qu’ils voulussent enseigner la science de l’économie politique, sans même
savoir comment on en peut faire l’application, et qu’ils parlassent toujours
de vertus et de justice, quand ils en méconnaissent les premiers devoirs.
Les républicains ont donné des preuves semblables d’ignorance et de
mauvaise foi lors du transfèrement, au Mont-Saint-Michel, de leurs amis
condamnés à la déportation.
Pendant un mois, ils ont vociféré contre le préfet de police, qu’ils
accusaient d’avoir fait enchaîner, conduire sur des charrettes, et coucher
dans des cachots infects, les condamnés politiques, pendant la durée du
voyage ; de leur avoir fait endurer les plus cruels traitements avec une
barbarie qu’on ne saurait trop flétrir ; ils ajoutaient que la méchanceté
pusillanime de M. Gisquet n’osait pas faire enchaîner les républicains en
traversant Paris ; mais qu’on les accouplait par son ordre, hors barrière. Le
sieur Gervais, de Caen, dont j’ai déjà raconté les rêveries, s’est encore
distingué dans cette circonstance par son acharnement à récriminer contre
moi.
Tous ces bavardages malveillants reposaient sur des erreurs matérielles.
D’abord il est faux que l’on n’ait pas eu, pour les déportés, les
ménagements dus au malheur. M. d’Argout 17 a donné à cet égard, à la
Chambre des députés, des explications satisfaisantes et un démenti
catégorique aux allégations des feuilles hostiles. Au surplus, ce n’est pas là
ce qui me préoccupe en ce moment ; je ne m’arrête qu’à une chose
essentielle : c’est que j’étais tout à fait étranger aux actes, vrais ou faux,
dont il est question ; et si les républicains eussent été plus consciencieux et
plus soigneux de s’éclairer sur les questions qu’ils discutaient à tort et à
travers, ils auraient su que le préfet de police n’a pas à se mêler de ces
sortes de mutations ; que la gendarmerie reçoit directement du ministre les
ordres et les instructions qui s’y rattachent, et que dans aucun cas, même
pour les translations de prisonniers dans l’intérieur de Paris, le préfet de
police n’a aucun droit de donner une consigne aux agents de la force
publique ; à plus forte raison en est-il ainsi quand il s’agit de transférer dans
un autre département. Qu’on juge alors si l’on était fondé à me faire des
reproches quelconques, à l’occasion des mesures qui viennent d’être
mentionnées.
LE NOUVEAU BICÊTRE. – Est une prison départementale, où les
condamnés correctionnels en matière civile, dont la peine n’excède pas une
année, vont subir leur jugement. On y dépose provisoirement ceux que les
tribunaux ont frappés plus sévèrement, tels que les condamnés à la
détention, à la réclusion, aux travaux forcés et à la déportation, jusqu’au
moment où on les dirige sur les maisons centrales ou les bagnes. On y
dépose aussi les condamnés à mort en attendant leur exécution. Cette prison
a longtemps existé dans les bâtiments du vieux château de Bicêtre. On lui a
conservé ce nom en la transférant rue de la Roquette, dans un nouveau
bâtiment construit en face de la prison des Jeunes Détenus, sur un plan et
dans des proportions adoptés par moi ; je crois pouvoir dire qu’aucune
prison n’offre plus de sûreté que celle-là, et n’est mieux appropriée à sa
destination.
On dirigeait autrefois sur Bicêtre, de toutes les maisons de justice de
France, les hommes destinés pour les bagnes ; on en formait ce qui
s’appelait « une chaîne » qui partait ensuite pour Brest, Rochefort ou
Toulon. Ce système est changé depuis la mise en activité des voitures
cellulaires ; chaque département envoie ses forçats directement à leur
destination ; de telle sorte que Bicêtre ne contient plus que ceux condamnés
par la cour d’assises de la Seine. Dans l’état actuel, sa population ne doit
guère excéder deux cent cinquante individus.
PRISON DE SAINT-DENIS. – On y renferme les vagabonds pendant la
durée de leur peine, et pendant la période de leur détention supplémentaire,
telle qu’elle est fixée administrativement en vertu des articles 271 et 274 du
code pénal. Pour ne pas rendre à la société des hommes dangereux, privés
de tous moyens d’existence, on est dans l’usage d’attendre qu’ils aient
acquis, par leur travail, une masse de réserve d’au moins 100 francs. Cette
prison contient, terme moyen, quatre cents détenus, la plupart âgés et
infirmes.
DÉPÔT DE MENDICITÉ, à Villers-Cotterêts. – Cet établissement,
quoique situé dans le département de l’Aisne, appartient au département de
la Seine. Il a la même destination pour les mendiants que le dépôt de Saint-
Denis pour les vagabonds. Les mendiants s’y trouvent assez bien pour que
la plupart ne désirent pas en sortir,excepté dans la belle saison. La moitié,
au moins, y sont admis sans jugement et sur leur demande, à titre
d’hospitalité. On y compte en temps ordinaire de quatre à cinq cents
individus des deux sexes, presque tous fort âgés. Cette maison est un
véritable appendice des hospices de la Seine, quoique assimilée aux prisons.
LA CORRECTION PATERNELLE. – Est une petite prison située rue
des Grès, où le président du tribunal de première instance fait renfermer, à
la demande des parents, pour un temps déterminé par eux, les enfants
mineurs dont la conduite inspire des craintes, ou excite le mécontentement
des familles. Le préfet de police n’a presque rien à faire à l’égard de cette
maison.
PRISON DE LA DETTE. – Elle existait, comme je l’ai dit, dans les
bâtiments de Sainte-Pélagie ; ce fut en janvier 1834 que je la fis transférer
dans le nouvel édifice élevé rue de Clichy. Les cent soixante à deux cents
prisonniers qui s’y trouvent (arrêtés tous, sur l’ordre de leurs créanciers, par
les gardes du commerce) sont confiés à la surveillance de l’administration,
dont les devoirs se bornent à les loger, et à empêcher leur évasion. Quant à
leur nourriture et à toutes leurs dépenses, personne n’ignore que c’est aux
détenus à y pourvoir, soit avec leurs propres moyens, soit à l’aide des
30 francs que les incarcérateurs doivent payer d’avance tous les mois.
Cette maison n’a presque rien de commun avec une prison, car, sauf la
liberté qui leur manque, les dettiers qui ont des ressources y jouissent de
toutes les commodités de la vie ; et s’il en est dont le dénuement doit
inspirer une juste compassion, il en est aussi qui consacrent à des plaisirs, à
des frivolités, des sommes plus que suffisantes pour se libérer envers leurs
créanciers s’ils le voulaient bien.
Henri Gisquet, Mémoires de M. Gisquet, 
préfet de police, Marchant, 1840
ADOLPHE GRONFIER (1846-1893)
De l’arrestation à la condamnation
Fils, petit-fils et neveu de commissaires de police, Adolphe Gronfier n’a
eu d’autre choix que de perpétuer la tradition familiale : né en 1846 à
Paris, bachelier en 1865, il entre cette année-là dans les cadres comme
secrétaire de commissariat. Mort de maladie en 1893, le commissaire
Gronfier n’a rien publié de son vivant, mais il a laissé des notes très
abondantes en marge de l’exemplaire imprimé du Dictionnaire général de
police administrative et judiciaire de 1875 qu’il possédait dans son bureau.
Ce document, retrouvé dans une brocante, a permis en 2010 la publication
posthume de ces articles surajoutés, sous le titre Dictionnaire de la racaille.
Les arrestations
Il y a eu à Paris et dans la banlieue pendant l’année 1882, 46 457
arrestations. Plus de 44 000 ont été opérées en flagrant délit et le reste en
exécution de mandat.
À la suite des arrestations, 2 357 individus ont été relaxés
immédiatement. 40 900 ont été traduits devant l’autorité judiciaire, les
autres ont été expulsés administrativement de Paris ou envoyés aux maisons
de mendicité de Saint-Denis et de Villers-Cotterêts.
Parmi les individus arrêtés, il y avait 40 162 hommes tant majeurs que
mineurs ; il n’y a donc eu que 6 295 femmes. Un peu plus de 25 000
individus étaient sans antécédents judiciaires connus ; le reste avait subi une
ou plusieurs condamnations.
Dans le premier chiffre que nous avons cité, il y avait 43 000 Français,
les autres étaient de diverses nationalités ; les Belges tiennent la tête de la
liste avec 959 arrestations. Il n’y a eu que 126 Anglais arrêtés.
En ce qui concerne les Français, on remarque que les arrestations les
plus nombreuses ont porté sur des individus originaires de la Seine
(14 000 arrestations), Meurthe-et-Moselle (2 000), Alsace-Lorraine (2 000)
et Seine-et-Oise (1 500).
Presque toutes les professions ont fourni un contingent ; cependant,
celles qui dominent sont les suivantes : serruriers mécaniciens (3 000) ;
employés, commis et domestiques (2 000) ; maçons, marchands de vin,
vidangeurs, couturières et cochers (1 000). Il n’y a eu que 22 hommes de
lettres ou se disant tels arrêtés.
Enfin, les crimes et délits les plus nombreux sont : le vagabondage, la
mendicité, les vols et attentats ou outrages publics à la pudeur.
Le dépôt
Tous les individus déposés dans les violons 18, qui ne sont pas relaxés
après l’interrogatoire que leur font subir les commissaires de police, chez
lesquels ils sont amenés, sont conduits au dépôt, bureau de la permanence,
et remis à deux inspecteurs principaux de la police municipale auxquels on
remet également le procès-verbal du commissaire de police et l’ordre
délivré par lui de faire conduire la personne au dépôt.
Il y a au dépôt de la préfecture deux quartiers comprenant en tout 209
cellules dont 50 environ sont absorbées par divers services. En sorte qu’on
ne dispose que de 83 cellules pour les hommes et 76 pour les femmes.
Quant aux enfants, ils sont en commun, le jour comme la nuit.
La population journalière du dépôt s’élevant en moyenne à plus de cinq
cents individus, il est donc impossible de donner une cellule à chacun
d’eux. Les cellules sont réservées d’abord à ceux que, dans l’intérêt de la
justice ou dans leur propre intérêt il est bon d’isoler, les cellules restantes
sont données à ceux qui les demandent, dans l’ordre de leur arrivée au
dépôt. Les prisonniers auxquels une cellule n’a pu être accordée sont
enfermés dans deux grandes salles communes sous la garde d’agents
spéciaux. L’une des salles, la plus petite, connue vulgairement sous le nom
de salle des habits noirs, est destinée à ceux dont la mise est sinon
convenable, au moins non encore délabrée. On met tous les autres dans la
grande salle, la salle des blouses. Il est difficile d’imaginer un lieu plus
horrible que cette grande salle commune où se trouvent enfermés et
quelquefois entassés des hommes descendus au dernier degré de la
corruption, et que ce séjour n’effraie guère, car ce sont presque toujours les
mêmes que l’on y retrouve. La surveillance en est bien difficile, aussi
s’exerce-t-elle du haut d’un balcon qui domine la salle, car, placés au milieu
des détenus, les surveillants risqueraient de n’en pas sortir vivants ou en
sortiraient tout au moins fortement meurtris.
L’infirmerie de la préfecture de police
Lorsqu’on longe, vers midi, le quai de l’Horloge, dans l’ombre, dont les
tours du Palais de justice à toute heure du jour rafraîchissent la chaussée,
après la porte sur laquelle est gravé cet avis, « Entrée des magistrats », au
numéro 3, on se heurte à la guérite d’un gardien de la paix qui monte la
garde au coin d’une grille.
Le long du trottoir sont arrêtés les sinistres voitures cellulaires, les
paniers à salade, comme dit le peuple, sans doute pour indiquer que là-
dedans on secoue et l’on empile pêle-mêle toute la récolte des violons,
depuis l’ivrogne qui a fait scandale sur la voie publique et la fille arrêtée par
la police des Mœurs, jusqu’à l’assassin, le futur héros des cours d’assises,
reconnu et pris au collet par un agent de la Sûreté.
La consigne est sévère. On n’entre point sans mot de passe et quiconque
vient demander à parler au médecin en chef est accompagné par un agent en
poste jusqu’à une petite porte située à droite, dans la première cour et au-
dessus de laquelle est peint le mot : « Infirmerie ». On sonne. La porte est
grillée et fermée à double tour. Un agent en uniforme avec ses bandes
bleues brodées, au collet d’étoiles d’argent, vous fait entrer dans une salle
en contrebas, très fraîche et presque obscure.
Plusieurs individus sont assis là sur des chaises. On vient de les
débarquer des paniers à salade. Un infirmier en blouse, une espèce
d’Hercule, de fort de la Halle à l’air bon garçon et têtu, fait la police de
cette antichambre. De temps en temps, la porte du bureau s’entrebâille et il
introduit un de ses clients dans le bureau du médecin en chef. On se tait
dans l’antichambre. Seulement, par intervalles, un cri inhumain, un
hurlement de bête blessée, part de derrière un mur. C’est un furieux, en
surveillance, qui vient de se précipiter contrele mur de sa cellule. Alors, les
autres malades se regardent d’un air inquiet et, souvent, subitement
surexcités, se lèvent, vocifèrent, tombent en crise. À ces minutes, on en a vu
d’apparence débile que sept hommes vigoureux parvenaient à peine à
contenir.
Éclairé d’une fenêtre unique dont la clarté passe par-dessus le petit
bureau de chêne et va frapper en plein le visage du malade, assis entre deux
gardiens, dans la nudité de son mobilier administratif, le petit cabinet du
médecin en chef semble une cellule de moine.
Point de fonction plus délicate que celle de ce médecin qui a un pied
dans la science, l’autre dans la justice. Point de poste d’observation qu’un
moraliste et un savant puissent occuper avec plus de joie que ce cabinet
médical du dépôt. Car c’est là que la police vient vider quotidiennement le
grand filet qu’elle jette dans les eaux troubles de Paris et ce que le coup
d’épervier ramène de ces bas-fonds c’est, au hasard de la pêche, tout leur
frétillement de vie libre, tous les échantillons de vices et de souffrances
humaines.
Et cela est d’un prix inestimable pour l’observation psychologique et
physiologique de l’aliéné. Dans la maison de santé, sous les verrous et sous
la douche, le fou devient défiant et fermé. Il se surveille lui-même. Il n’offre
que peu de prise à l’observation scientifique. Il y a autant de différences
entre cet être abasourdi et l’aliéné de plein air qu’entre le lion de ménagerie
et la bête libre dont les rugissements terrifient les douars 19.
Sur la table de son bureau, le médecin du dépôt accumule les dossiers
des malades du jour. On sait que quiconque a causé un scandale sur la voie
publique est tout d’abord arrêté par les agents et conduit au poste de police.
Là, le coupable ou la victime, car on « ramasse » dans la même hotte les
ivrognes qui ruent, les épileptiques qui tombent dans une flaque d’écume,
les suicidés retirés tous nus de la Seine, les petits enfants abandonnés qui
appellent leurs parents – le coupable ou la victime est d’abord interrogé par
le commissaire. Pour peu que les réponses de ces arrêtés semblent
incohérentes ou qu’ils déclarent n’avoir pas eu conscience des actes qui ont
amené leur arrestation, on les dirige sur l’infirmerie du dépôt. Là, en
attendant la consultation du médecin, ils font antichambre dans la société
des malheureux, subitement frappés de troubles cérébraux et qui, à la
réquisition de leurs familles, ont été amenés avec un certificat du médecin
pour être examinés.
C’est l’alcoolisme qui fournit le plus grand contingent de malades. Le
médecin doit non seulement soigner les corps, mais aussi les âmes. Que de
confidences tragiques le docteur n’a-t-il pas reçues dans ce cabinet !
Souvent c’est une femme grosse qui a volé et qui, son désir satisfait, revient
à soi-même et meurt de honte. Ou un malheureux impulsif poursuivi
d’affreuses hantises : depuis longtemps, quand il voit une arme, un couteau,
une épée nue, un désir irrésistible le prend d’en user, de frapper avec, et le
vertige se fait si impérieux qu’au bord du crime il s’arrête et vient demander
protection contre soi-même.
Depuis l’application de la loi sur les relégations, le nombre des faux
fous a presque doublé. Un certain nombre de récidivistes qui ont, dans les
prisons de Paris, toutes leurs habitudes, ne peuvent se faire à l’idée d’aller
tâter de Cayenne ou de la Nouvelle 20. C’est bien loin ces pénitenciers
d’outre-mer. On ne sait jamais au juste si l’on en reviendra. On préférerait
beaucoup un petit internement à Sainte-Anne, et pour cela on se force à
quelques grimaces.
Mais le médecin-chef est plus malin que ces imposteurs qui, d’ailleurs,
pour la plupart, jouent assez médiocrement la comédie. Ils sont trop fous,
plus fous que nature. Ils arrivent avec des gesticulations de théâtre, imitant
des acteurs qu’ils ont vus dans des rôles d’aliénés sur les petites scènes des
boulevards extérieurs. L’un promène ses yeux sans trêve, du plafond au
parquet. On ne peut jamais rencontrer ses regards qui fuient. Une autre
déraisonne sans vacance, répond « rue de la Lune » quand on lui demande
son âge, et « un demi-suisse sans sucre » quand on s’informe de son nom.
D’ailleurs, tous sont atteints de danses de Saint-Guy compliquées. Ils
donnent de l’épaule comme des chevaux malades, feignent d’émietter du
pain avec leurs doigts ou se livrent à toute autre pantalonnade sans rapport
avec la folie. On les dépiste facilement, mais il est moins aisé de faire
tomber dans le piège ceux qui ont l’adresse de rester muets et de s’abstenir
du langage mimique aussi bien que du langage articulé. On parvient
pourtant à confondre ceux-là comme leurs camarades. Il y a pour cela des
recettes infaillibles. En voici une, entre autres : après avoir vainement
interrogé le malade supposé qui s’obstine au silence, le médecin-chef se
penche à l’oreille de son interne et, à voix basse, comme s’il voulait éviter
d’être entendu, il dit à peu près :
— Évidemment, cet homme-là est dans un état de prostration violente
mais cela ne peut pas durer bien longtemps. Je suis sûr qu’avant demain
minuit, il aura une violente attaque de nerfs et qu’il prononcera des paroles
incohérentes.
À heure fixe, le simulateur lève les jambes en l’air, donne la gigue et
récite le monologue annoncé. On sait alors à quoi s’en tenir sur sa maladie,
on le traite en conséquence et il n’est pas possible de donner une idée de la
fureur qui s’empare du faux aliéné quand il s’aperçoit, trop tard, qu’on l’a
joué.
Tel est le rôle du médecin en chef du dépôt, tel est le fonctionnement de
cette infirmerie spéciale dont l’installation date d’une quarantaine d’années
tout au plus.
L’infirmerie du dépôt rend de précieux services à la société. Elle sauve
de l’asile, de la tare de l’internement, une foule de gens dont une exaltation
passagère, une douleur passionnelle ou un accident comme l’ivresse ont
momentanément troublé les facultés mentales. Ce n’est pas un des moindres
mérites de l’infirmerie spéciale d’éviter aux victimes d’une erreur de
conduite ou d’un accès de désespoir de franchir le seuil de ce qu’on appelle
une maison de fous.
On ne voit guère défiler dans le cabinet du médecin en chef du dépôt à
la préfecture de police que des aliénés indigents en faveur de qui les
familles demandent l’assistance gratuite de l’État ou encore les inconnus
que le Mal a surpris en pleine rue et qui n’ont pu fournir l’indication ni de
leur nom ni de leur adresse.
Il en va différemment pour les aliénés des classes aisées de la société
que la violence et la fréquence des crises ont rendus dangereux pour leurs
parents. Les familles désirent éviter autant que possible l’éclat d’un
enlèvement par les agents de l’Autorité. Elles préfèrent, pour leurs malades
et pour elles-mêmes, le secret de l’internement dans un asile privé.
Le service anthropométrique
Il y a longtemps que la police cherche à reconnaître les malfaiteurs
malgré eux. Depuis donc que la photographie a fait de si rapides progrès on
a songé à conserver, dans les archives de la préfecture, les portraits des
individus arrêtés. Mais, en l’ignorance d’une méthode plus parfaite, on avait
classé tous ces renseignements par ordre alphabétique. C’est dire que cet
encombrant fatras de documents ne servait à rien. La plupart des
récidivistes changent bien plus souvent de nom que de linge. Allez donc,
après cela, retrouver dans notre collection de quelques milliers de portraits
la photographie de l’individu que vous serriez entre vos mains…
Ces difficultés avaient donné naissance à un petit commerce assez
divertissant. La préfecture accordait une prime de 5 francs aux personnes
qui reconnaissaient les arrêtés du dépôt. C’était là une prime tentante pour
les gardiens de prison. Ils demandaient aux vagabonds leur véritable nom et
les engageait à le cacher aux magistrats. C’était affaire à eux, de révéler
sans difficulté une identité qu’on ne leur avait pas cachée. Le prévenu et le
gardien partageaient les 5 francs à la sortie et ces reconnaissances coûtaient
bon an mal an,8 000 ou 10 000 francs au Trésor.
C’est alors qu’intervint M. Alphonse Bertillon 21 avec sa méthode
scientifique. Elle donnait pour base à la découverte des identités la
mensuration des longueurs osseuses. Les hommes ne sont pas seulement de
taille inégale. Leurs membres présentent des différences si caractéristiques
qu’on peut affirmer qu’il n’y a pas sur la surface du globe deux individus
ayant des longueurs osseuses identiques. Supposez que nous ayons à classer
60 000 fiches de mensurations. La première mesure qui sert de base au
classement, parce que c’est une des plus variables, c’est la longueur de la
tête. Chacune de ces mesures fractionnée en trois subdivisions, petites,
moyennes, grandes, qui correspondent bien entendu à des chiffres précis.
Voici donc déjà que nous sommes en présence non plus de 60 000 fiches
mais de trois paquets de 20 000 notes, 20 000 petites têtes,
20 000 moyennes, etc.
La deuxième mensuration est celle de la largeur de la tête, ces largeurs
étant divisées à leur tour en petites, moyennes, grandes, c’est-à-dire trois
paquets de 6 600 fiches. Puis intervient la mesure du doigt médius de la
main gauche, avec les trois subdivisions générales ce qui donne trois
paquets de 2 200.
La mesure du pied gauche réduit la recherche au feuilletage de 700
cartes. Enfin, à la suite de la mensuration de la coudée, de l’auriculaire, de
la longueur de l’oreille, de la couleur de l’iris, de la taille et de l’envergure,
on voit fondre le paquet presque jusqu’à l’unité.
Tous ces renseignements tiennent sur une fiche grande comme quatre
cartes de visite, sur laquelle on colle, s’il y a lieu, deux photographies du
prévenu, tandis que l’on inscrit au verso le nom, la profession, le motif de
l’arrestation et les signes particuliers (grains de beauté, cicatrices,
tatouages, etc.)
Le service anthropométrique a classé depuis le 1er septembre 1883
environ 80 000 de ces fiches. Il fait plus de 30 000 recherches par an.
Chaque matin, entre 6 heures et midi, toute la fournée des arrêtés du
dépôt est conduite par le collet jusqu’au service anthropométrique. On
introduit les prévenus dans une grande salle sur les murs de laquelle ces
mots sont écrits en grosses lettres : LE SILENCE EST OBLIGATOIRE. De
petites stalles de bois scellées dans le mur font le tour de la pièce ; un
portemanteau s’y trouve. Le prévenu ôte sa veste et une de ses chaussettes.
Il doit se présenter en bras de chemise devant les employés de bureau.
Tandis qu’on l’installe sous la toise, il indique son nom, sa profession, son
lieu de naissance. Tous ces détails sont inscrits sous sa dictée sur la fiche
qui recevra ses mesures, son portrait et ses signes particuliers. On se sert
pour mesurer la tête d’un compas d’épaisseur, pour le pied et le médius
d’un pied à coulisse. C’est l’appareil des cordonniers un peu perfectionné.
L’ensemble de ces opérations exige juste une minute. Il n’en faut pas trois
pour contrôler si le prévenu a déjà sa souche dans les dossiers du service et
pour classer la fiche nouvelle à sa place respectueuse.
Tout cela est classé avec un ordre si méticuleux que les 80 000 fiches
tiennent dans une seule pièce qui n’est pas bien vaste. Imaginez des
bibliothèques dont les rayons sont très rapprochés. Une multitude de petits
tiroirs qui portent en étiquette l’indication des mesures relevées parmi ces
rayons.
Le « petit parquet »
À proximité du dépôt de la préfecture de police, dans les bâtiments
neufs annexés au Palais compris entre la place Dauphine et une ruelle
perpendiculaire au quai des Orfèvres, destinée à disparaître – la rue
Boileau –, une demi-douzaine de bureaux alignent leurs portes brunes sur
un corridor sombre : ce sont les bureaux du petit parquet.
Une salle voûtée précède le couloir. L’atmosphère lourde et fade du vice
et de la misère met dans ce vestibule comme une sempiternelle buée. Les
murs suintants sont striés de rigoles pareilles à des pleurs. Larmes sans fin
que la détresse, le crime arrachent à ces faces de pierre.
Deux banquettes en chêne courent à droite et à gauche, sur l’étendue de
la paroi. Ceux qui sont assis là ont des poses accablées et des regards
anxieux.
Ils attendent. Qui ? Un ami, son ami pris dans une bagarre ; un amant,
sa maîtresse ramassée dans la rue ; une mère, son fils qu’elle verra passer
conduit par deux gardes, tantôt.
Derrière l’huis vitré du fond, un monde de patience, d’espérance,
d’effroi s’agite silencieusement.
Des gens à mine patibulaire glissent comme des ombres, près des
soldats qui les mènent en laisse par leurs poings enchaînés.
Des malheureux dont chaque trait reflète une douleur, cheminent le
front baissé, la démarche traînante.
Des garçons de bureau s’entrecroisent, échangent des ordres en
chuchotant. Les hommes du corps de garde, éteignent, en parlant, le timbre
de leur voix, étouffant en se mouvant le cliquetis de leur sabre.
Quelque porte entrebâillée, tantôt l’une, tantôt l’autre ; un détenu sort
escorté, un autre détenu entre ; le battant se referme. Une voix questionne :
— Votre nom ? Votre âge ? Où êtes-vous né ? Quel est votre état ?…
Une voix répond. Un greffier écrit. Tout en questionnant, le magistrat
compulse des pièces. Le dossier qu’il parcourt, cet interrogatoire va le
grossir, l’éclaircir ou l’annuler.
La police opère un jour dans l’autre à Paris cent trente arrestations.
Toute arrestation sur la voie publique motive un rapport des gardiens de
la paix ou des agents qui l’ont effectuée. Ce rapport, adressé au chef de
poste le plus voisin, indique le motif et l’heure de l’arrestation.
Le chef de poste, généralement un brigadier, fait incarcérer au violon –
 c’est le terme technique – l’individu qu’on lui amène. Cette première étape
est l’ordinaire prélude de la visite au commissaire de police en son bureau.
Interrogatoire et, au besoin, enquête, perquisition domiciliaire, audition
de témoins, tels sont les devoirs immédiats du commissaire. Il relaxe ou
retient, à son gré.
S’il retient, transfert au dépôt par le prochain convoi cellulaire ; procès-
verbal annexé à celui des agents ; envoi des papiers qui ont pu être saisis.
Ces documents vont directement à la préfecture et le 2e bureau de la
1re division joint, s’il y a lieu, le sommier judiciaire. Ne pas confondre le
sommier avec le casier.
Le casier qui a son bureau spécial contigu à celui du parquet
correctionnel fait mention uniquement des condamnations encourues. On
inscrit les poursuites antérieures, même si elles sont restées sans effet. Pour
être affligé d’un casier, il faut avoir été frappé par la justice : que l’on ait
une fois été arrêté, fût-on redevenu libre aussitôt, on a des droits absolus au
sommier.
En d’autres mots, le sommier est une pièce administrative, le casier est
une pièce légale. Celui-ci relève de la justice, c’est de la police seule que
dépend celui-là.
Une couverture, un numéro, un nom propre – c’est le lien qui va relier
entre eux ces documents divers.
Le dossier, à l’état embryonnaire, passe de la 1re division de la
préfecture au petit parquet du tribunal ; la drague de la police a fonctionné ;
elle déverse sa prise dans le blutoir 22 de la justice ; voilà le point de suture,
la jonction.
Jusqu’ici, l’administration avait pouvoir sur l’homme ; il lui était
loisible de le conserver, de le renvoyer, d’atermoyer une décision.
Désormais, elle ne peut plus rien, l’homme appartient à la loi.
Peu nombreux au surplus, trop peu nombreux, peut-être, le personnel du
petit parquet.
Deux substituts du procureur de la République ont sous leurs ordres
trois greffiers et trois attachés dont chacun est occupé cinq jours par
semaine.
En leur qualité de jeunes avocats se destinant à la magistrature, les
attachés apprécient par-dessus tout cette besogne qui, mieux qu’aucune,
donne l’expérience des procès criminels.
Trois magistrats instructeurs, en bas, servent de trait d’union entre la
petite instruction dont ils sont les titulaires et la grande instruction où les
juges sont au nombre de vingt. La grande instruction est en haut, avoisinantle grand parquet.
L’organisation du petit parquet étant conçue en vue de la rapide
expédition des affaires, une affaire ne passe pas des mains de l’un des
substituts dans celles de l’un des juges d’en bas qu’autant qu’elle offre une
suffisante gravité.
Y a-t-il eu crime ? Le juge régularise sur-le-champ la situation de
l’inculpé en décernant contre lui un mandat de dépôt, insère au dossier une
fiche, trace sur la couverture les initiales C.I. et expédie le tout « en haut »,
au service central, d’où les dossiers sont répartis entre ses collègues de la
grande instruction.
S’agit-il de l’une de ces causes secondaires dans lesquelles est
nécessaire, toutefois, une enquête qui ne saurait être achevée du jour au
lendemain ? Le juge de la petite instruction l’instruira en personne ; c’est à
proprement parler sa mission.
Au contraire, le sujet paraît-il de nature à être promptement élucidé ? Le
substitut se l’approprie, il devient juge d’instruction. Il a le droit de citer les
témoins à comparaître, de leur infliger des amendes en cas de non-
comparution.
Ses efforts doivent tendre à vider sans perte de temps l’affaire pour le
dénouement de laquelle il s’est réservé de prendre les mesures utiles.
Dans les vingt-quatre heures, autant que possible, si le délit ne lui
semble pas démontré, il requerra la liberté du détenu.
Son réquisitoire forme la souche d’un talon que le directeur du dépôt est
tenu de renvoyer à bref délai après y avoir constaté la mise en liberté. Tout
procès-verbal portant la mention « sans suite » serait incomplet sans ce
talon épinglé à sa marge.
Enfin, s’il juge la poursuite fondée, le substitut fait toute diligence pour
qu’elle soit évoquée à l’audience, au plus tôt ; cette dernière procédure est
celle des flagrants délits.
Elle est nouvelle, sinon en théorie, tout au moins en pratique.
En théorie, cette procédure date de dix-huit ans.
Une loi de mai 1863 ordonnait le jugement immédiat des individus
arrêtés en état de flagrant délit, pour les faits que punissent des peines
correctionnelles.
Le long emprisonnement préventif des inculpés avait soulevé dans le
public et dans la presse des protestations fréquentes ; on avait voulu donner
une satisfaction à l’opinion.
Satisfaction bien mince en réalité ; car si la loi impériale figurait sur le
papier, elle n’avait pas pénétré dans les mœurs judiciaires.
C’était une sorte de trompe-l’œil.
Après le stage prolongé que lui avaient imposé les circonstances, on
s’est avisé de l’existence du texte de 1863. Il y a quelques mois, le parquet
de la Seine en décidait l’application.
Elle repose, on l’a vu, sur la sagacité, sur la célérité des substituts du
petit parquet chargés de mettre en mouvement les rouages qui, en peu
d’heures, amèneront le prévenu à la barre du tribunal.
L’inculpé a été interrogé. Des témoins sont présents, le substitut les a
entendus. Dans l’hypothèse contraire, il les cite pour l’audience du
lendemain.
Certains genres d’affaires ne comportent pas de dépositions : cas de
rupture de ban, infraction à la loi d’éloignement, infraction à expulsion,
quelquefois vagabondage ; le délinquant peut alors être jugé une heure
après son apparition au petit parquet.
Un garde emporte le dossier. Dossier et prévenu parviennent ensemble
dans celle des quatre chambres correctionnelles que concernent les flagrants
délits. Les chambres sont « de semaine » à tour de rôle, en vertu d’un
roulement.
On ne saurait simplifier davantage les formalités. Il ne serait pas
impossible, par contre, de les accélérer encore.
La préfecture de police remet ses derniers procès-verbaux à 2 heures ;
elle pourrait prolonger d’une heure au moins ces livraisons et l’on
obtiendrait aisément des magistrats qu’ils siégeassent jusqu’à 5 heures.
Ce mode supprimerait l’incarcération préventive pour toute arrestation
opérée avant midi.
Il se combinerait heureusement avec la précaution prise par le substitut
de ne point décerner de mandat de dépôt quand l’inculpé possède un
domicile et paraît digne d’intérêt.
Grâce à cette abstention, si le prévenu est condamné, il ne sera pas
retenu après le jugement. Il aura le loisir de former en liberté son appel,
d’attendre qu’on l’invite à se constituer prisonnier, d’obtenir un sursis au
besoin.
La difficulté qui s’attache à la reconstitution pour ainsi dire instantanée
des individualités crée un premier embarras.
Il n’est pas rare qu’un délinquant s’improvise un état civil de fantaisie.
Le temps manque pour le contrôler. La condamnation sera inscrite sous un
nom d’emprunt. Si l’individu recommence, il changera de nom. Une série
de casiers s’appliquera au même condamné 23.
Mal supportable quand l’appellation prise pour les besoins de la
comparution en justice sera purement imaginaire. Mais supposez le gredin
s’arrogeant l’état civil d’un honnête homme et l’honnête homme contraint
quelque jour de démontrer qu’un autre a été pris pour lui !
Un second inconvénient résulte du défaut de préparation de toute
défense de la part du prévenu.
Supposons un malheureux, trè s timide, ou bien un étranger peu au
courant de notre langue. Entraîné vivement, rapidement interrogé,
imparfaitement confronté, stupide, penaud, ahuri, il sera conduit à la barre,
convaincu de culpabilité et condamné, avant d’avoir réussi soit à recouvrer
son sang-froid, soit à se faire comprendre.
Le danger est sérieux.
Le palliatif serait simple : avertir tout détenu qu’il a droit à un
défenseur ; lui accorder sur sa demande le délai de trois jours que le code a
prévu.
On devait signaler ces écueils. Maniée d’une main circonspecte,
l’innovation ne perd rien de ses mérites. Elle élargit le cadre de la liberté
individuelle, elle abrège les incertitudes et les affres de la prévention.
La haine du sergent de ville
Le sergot est un trouble-fête ; on lui en veut de sa vigilance ; on lui en
veut aussi d’autre chose, de son passé qu’on ne lui pardonne point, c’est-à-
dire d’un temps où la sécurité de la rue était tout autre, jusque dans les
quartiers les plus abandonnés 24. Cette haine du sergent de ville est
particulière à la populace de Paris ; celle-ci la pousse même jusqu’à un tel
degré d’exagération qu’elle ne perd pour ainsi dire pas une occasion de
prendre parti pour le filou arrêté, contre les agents qui l’arrêtent. Cette
manière de voir et d’agir fait partie du catéchisme nouveau, et, dans peu
d’années, nul ne sera certainement parfait citoyen s’il ne réclame l’abolition
de la police, une de ces institutions hiératiques que nos jours plus civilisés
répudient et qui seront bientôt la honte d’un pays, si les couches qui
poussent ne parviennent à y mettre bon ordre.
Il est dit, dans la loi, que tout citoyen doit assistance à l’agent de
l’autorité dans l’exercice de ses fonctions, principalement lorsque, en cas de
flagrant délit, il opère une arrestation sur la voie publique. Dans la plupart
des cas, je mets quatre-vingt-quinze pour cent, pour rester au-dessous de la
vérité, c’est le contraire qui a lieu, surtout dans les quartiers excentriques,
et, si le public intervient, c’est pour arracher le filou aux mains des agents,
ou tout au moins pour invectiver ceux-ci de la belle manière. Les pauvres
gens s’y font et n’ont plus l’air de trouver cela extraordinaire, mais
comment leur zèle n’en serait-il pas refroidi ? Remarquez aussi qu’ils sont
armés et qu’ils ne font presque jamais usage de leurs armes ; dans les cas
très difficiles, ils tirent en l’air. Autant alors leur donner des fusils de paille
et des sabres de bois. Ils n’en seraient ni plus ni moins respectés.
La police a beau faire. Toujours on lui en veut et l’on ne perd aucune
occasion de le lui dire. Ajoutez à cela un peu de désarroi qui commence là
comme ailleurs, des protections et des passe-droits, dus à des influences
auxquelles on n’ose pas dire non, et enfin, et surtout, l’idée bien arrêtée
qu’il est inutile de faire du zèle, puisque l’on est certain d’avance de n’y
rien gagner. Il serait puéril et même ridicule d’exiger, dans une ville comme
Paris, une police impeccable,surtout en présence de ces légions de repris de
justice que l’on semble conserver avec tant de sollicitude.
Adolphe Gronfier, Dictionnaire de la racaille, © Horay, 2010
MARIE-FRANÇOIS GORON (1847-1933)
Les entraves
Marie-François Goron, né à Nantes en 1847, aurait pu mal tourner.
Mauvais élève, il part tenter une vie d’aventure en Amérique du Sud et
revient ruiné de cette velléité d’émigration. Entré dans la police parisienne
en 1880, il va devenir l’une de ses vedettes en arrêtant les assassins de
l’huissier Gouffé, dont le corps a été retrouvé près de Lyon dans une malle :
utilisant les apports de la police scientifique et la puissance de feu de la
presse, ce commissaire intelligent passe sous-chef de la Sûreté en 1886,
puis dirige ce service jusqu’à son départ en 1894.
Débute alors pour lui une nouvelle carrière : celle d’écrivain policier.
Outre ses Mémoires et de nombreux livres, il partage volontiers son
expertise dans les journaux, y compris sur des sujets anecdotiques comme
les entraves.
Les célèbres menottes sont d’abord utilisées aux États-Unis et c’est
seulement en 1926 que le gardien de la paix Albert Massenot en fait
adopter une version française, les « massenottes ». Au XIXe siècle, la police
utilise des ustensiles plus rudimentaires, dont Goron, en 1906, donne un
aperçu aux lecteurs du Figaro illustré.
 
Voici d’abord le cabriolet moderne, d’une simplicité biblique, jointe à
une adorable efficacité.
C’est une vulgaire cordelette, souvent en ficelle de fouet, parfois en
simple boyau comme des cordes de violoncelles ou de contrebasses et
terminée à chacune de ses extrémités par un petit bout de bois en forme
d’olive allongée, non sans quelque analogie avec le « fil à couper le
beurre ».
Je n’ai pas à expliquer la façon dont on se sert de ce joujou, tout le
monde étant à même de s’en rendre compte sur la voie publique.
Un quidam est pincé en train de commettre un méfait ou bien recherché
pour une cause quelconque, il est reconnu ; l’agent en uniforme ou en
pékin 25 qui lui met le grappin dessus débute généralement par le prier, avec
cette exquise urbanité que l’univers envie à ces braves soldats de la loi, de
lui faire un pas de conduite jusqu’au poste, voire même au commissariat,
puis en cas de « rouspétance »… tire avec dextérité, de sa poche, l’objet
précité et lui entoure non moins vivement le poignet – et les voilà partis
tous les deux, main contre main, comme une véritable paire de copains.
Pas de danger que le bonhomme résiste, l’agent tenant les deux olives
entre ses doigts et serrées fortement dans le creux de sa main n’aurait qu’à
tordre un peu et réduirait instantanément l’autre à l’impuissance 26.
Parmi les moyens que je qualifie de très simples, on emploie aussi, pour
ligoter un prisonnier, un autre truc encore plus simple et plus primitif.
On entoure, sous ses vêtements, deux fois la taille de l’individu, avec
une modeste ficelle qui vient ensuite lui prendre et lui serrer d’assez près les
poignets ; cela évite de le toucher et certainement il n’aura pas la velléité de
tenter une fuite impossible.
Notre homme n’a qu’à mettre dans les poches de son pantalon ses mains
dont les minces liens sont dissimulés par les manchettes et le bas du gilet et
le tour est joué. Son amour-propre, s’il lui en reste, est sauf gardé ; personne
n’y voit que du feu. C’est dans cet équipage que je conduisis, un beau
matin, il y a une quinzaine d’années, à la gare de l’Est, afin de l’emmener
en province pour une confrontation, un certain Mathelin qui avait étranglé
un jardinier et l’avait ensuite pendu dans le bois d’Esbly 27.
Autant qu’il m’en souvient, j’étais très pressé comme presque toujours
et mes agents n’avaient pas trouvé de sapin 28 à la porte de mon cabinet quai
des Orfèvres. Nous avions donc pris un omnibus, celui de « Montrouge-
Gare de l’Est » passant devant la « Tour pointue 29 », mes inspecteurs, mon
assassin et moi. Eh bien, tout le long de la route, [Mathelin] observa une
tenue impeccable, malgré la position de ses mains quelque peu négligée
pour un vrai gentleman.
Mathelin échangea même un court et aimable colloque avec une vieille
dame qui lui faisait vis-à-vis et dont il avait effleuré la bottine par mégarde.
Quelques mois après, encore un matin de très bonne heure, le pauvre diable
était ligoté d’une façon un peu plus vigoureuse par feu M. Deibler père 30.
Si je décris le chapitre des menottes, je serai vraiment obligé de trop
m’étendre car il y en a des variétés à l’infini. Je ne puis guère me dispenser
d’en indiquer quelques-unes.
La menotte la plus connue est la chaîne d’un mètre ou d’un mètre et
demi de long dont les maillons sont faits de fil de fer assez fin triplé et
quadruplé : les poignets du prisonnier sont entourés par les deux extrémités
arrivant à former bracelets fermés à l’aide de cadenas.
C’est ce que les malfaiteurs dans leur argot appellent le « chapelet de
saint François ».
Cette menotte est souvent employée par les gendarmes, il n’est pas rare
encore aujourd’hui de rencontrer sur les routes un individu attaché de la
sorte marchant à pied entre deux braves pandores à cheval ; c’est un
malfaiteur, quelquefois même un simple vagabond, que les soldats de la loi
conduisent à la « résidence », comme ils disent, et faisant l’objet d’un
procès-verbal portant toujours la mention traditionnelle : « Revêtus de notre
uniforme et conformément à l’ordre de nos chefs. » Ce papier de la
maréchaussée se terminant toujours ainsi : « Fait et clos les jour, mois et an
que dessus. »
Puisque je parle des moyens les plus simples de ne pas lâcher les gens
quand les agents de l’autorité les ont arrêtés, je ne puis me dispenser de
mentionner ce qu’on appelle le « coup des bretelles ». Quand un individu
est récalcitrant et qu’on se trouve dépourvu de ligottes, de menottes ou de
chapelets de saint François, on enlève les bretelles et la ceinture du sujet,
suivant le cas et l’on arrache le bouton principal ou l’agrafe du pantalon ; de
cette façon si l’individu tente de s’offrir une course de vitesse, ce mode de
sport lui est interdit, attendu qu’à moins de laisser tomber son
inexpressible 31 sur ses souliers et d’aggraver son cas par le délit d’outrage
public à la pudeur, il est obligé, en marchant entre les gendarmes, de retenir
son pantalon avec les deux mains. […]
On ne se sert plus guère aujourd’hui des poucettes, petit instrument de
fer servant à maintenir les pouces dans deux ouvertures et que l’on serre
ensuite à l’aide d’un écrou à oreilles auquel on adapte un cadenas. Cet
instrument est devenu suranné.
Marie-François Goron, « Le musée d’un chef de la Sûreté », 
Le Figaro illustré, 1906
Un convoi pour la morgue
Dans la collection « Les Mystères de la Tour pointue », surnom donné à
la police judiciaire parisienne en référence à la tour du quai des Orfèvres,
le commissaire Goron publie L’Affaire Joizel en 1901 : le roman d’une
femme accusée d’avoir tué son époux. Retraité, l’ancien chef de la Sûreté a
déjà fait paraître ses Mémoires et plusieurs livres de souvenirs qui ont été
de véritables succès de librairie, mais le recours à la fiction lui permet
d’évoquer plus librement les errements et misères de la profession policière.
 
Autrefois, les corps des suicidés ou des assassinés étaient conduits à la
morgue dans une petite voiture à bras légère, une espèce de longue caisse à
couvercle montée sur deux roues et armée de brancards.
C’était le garçon de bureau du commissariat qui traînait le véhicule
macabre, et parfois il arrivait des accrocs au « macchabée », surtout lorsque
le garçon chargé de la conduite en manquait un peu pour son compte et ne
se refusait pas quelques petits verres chez les mastroquets.
Une histoire resta longtemps et est peut-être encore légendaire à la
préfecture de police.
Le garçon de bureau d’un commissariat, brave homme, mais un peu
trop amateur de la dive bouteille, avait reçu la mission de convoyer un noyé
à la morgue. À force de stationner chez les marchands de vin, le long du
chemin, il avait fini par perdrepeu à peu la mémoire et l’équilibre.
Pour consommer plus à l’aise chez le dernier débitant, il avait fait entrer
la voiture dans la cour et, dans son état d’ivresse, l’avait oubliée totalement.
Si bien qu’après son départ, des gens, voulant savoir ce que contenait le
véhicule dont on cherchait en vain le propriétaire, s’étaient sauvés
épouvantés, en apercevant le noyé couché dans le fond de la caisse… Mais
le commissaire, mandé en toute hâte, n’avait pas tardé à voir de quoi il
s’agissait, et le « macchabée » fut quand même transporté jusqu’à la
morgue… un peu en retard…
Ce n’est point cette aventure ni d’autres qui ont amené l’usage du
fourgon des Pompes funèbres. On a jugé cela plus décent, et les cadavres
moins serrés, moins cahotés, arrivent à la morgue dans de bien meilleures
conditions pour la facilité de l’autopsie.
Marie-François Goron, L’Affaire Joizel, Flammarion, 1901
La police sans téléphone
Le commissaire Goron, dans le même ouvrage, signale une conséquence
grave des lourdeurs administratives : la police suit avec retard les
évolutions techniques, de sorte qu’en 1901 les commissariats parisiens
n’ont pas droit à cet article de luxe que constitue encore le téléphone.
 
Au moment où finissait l’entretien du commissaire et de Mme Joizel, le
garçon de bureau entra :
— M’sieur le commissaire, dit-il, le fourgon est en bas… V’là les
croque-morts…
Dans l’escalier, on entendait en effet le pas pesant de quatre hommes
qui semblaient monter un meuble…
Ce meuble, c’était le cercueil.
Ils l’apportèrent dans la salle à manger où se trouvait le cadavre.
Avec précaution, suivant les ordres du magistrat, ils couchèrent le mort
dans la bière et vissèrent le couvercle.
— Déjà de retour ? demanda le commissaire étonné.
— Monsieur Barlier, il y a quatre personnes à attendre au téléphone. À
cinq minutes pour chacune, cela fait vingt minutes…
— C’est bien, mon ami, prenez un fiacre et allez au galop prévenir les
magistrats. Ça ira plus vite ainsi.
— Bien, monsieur le commissaire, dit Lenfant en repartant au galop.
Le commissaire haussa les épaules.
— Triste ! fit-il, en s’adressant à Popinot qui, ayant fini de « fignoler »
son procès-verbal, dessinait des fleurs sur une feuille de papier blanc. Non
seulement nous n’avons pas le téléphone, mais nous n’avons même pas le
droit de réquisitionner une cabine d’urgence… de sorte que des gens
peuvent causer de leurs petites affaires, de leurs amourettes même pendant
que la police se morfond…
— C’est déplorable, dit le secrétaire, de l’air de quelqu’un à qui la
chose est complètement indifférente et qui répond par pure condescendance.
— Notez cela pour que j’en fasse l’objet d’un rapport spécial.
— Ça ne servira à rien, murmura Popinot, en repoussant à regret son
dessin pour prendre une autre feuille de papier.
— Pardon… à force de crier on se fait entendre. Notez cela, Popinot.
Le paresseux traça quelques lignes :
Notes pour rapport
Impossible de prévenir le parquet – téléphone occupé par quatre
personnes. – Obligé de prendre une voiture. – Demander droit de
réquisition d’urgence – ou téléphone au commissariat.
— Si ce n’est pas la cinquantième fois que le patron réclame le
téléphone, pensait-il en écrivant, je perds mon nom ! On l’aura quand on
aura inventé quelque chose de mieux pour servir aux filous !…
Il traça un beau trait à la plume au-dessous de ce qu’il venait d’écrire et
reprit son dessin en marmonnant :
— Quand on l’obtiendra, le téléphone, il y aura longtemps que j’aurai
pris ma retraite… Après tout… j’aime mieux ça… le téléphone, une
invention pour contrôler si le secrétaire est au bureau… on ne pourrait plus
bouger… On a déjà assez d’ennuis dans ce sale métier…
Et il dessina une magnifique pensée, comme il en aurait dans son jardin
quand il serait retiré à la campagne.
Marie-François Goron, L’Affaire Joizel, Flammarion, 1901
Le Contrôle général
Le commissaire Goron profite encore de son roman pour régler ses
comptes avec une institution détestée des policiers de terrain : le Contrôle
général, préfiguration de la « police des polices ». Les fonctionnaires qui
conduisent les enquêtes ont beau être des policiers eux-mêmes, l’ancien
chef de la Sûreté brosse un tableau très sombre de leur travail, leur
adressant les reproches d’incurie et de manipulation qui continuent d’aller
aux « bœufs-carottes » de l’actuelle Inspection générale.
 
Le Contrôle général est une belle institution dont est agrémentée notre
police ; son rôle est de surveiller… de contrôler les fonctionnaires ou
employés qui relèvent de la préfecture.
Du plus grand au plus petit, chacun est susceptible d’être épié, de voir
les moindres détails de sa vie privée livrés à l’Ad-mi-nis-tra-tion…
Les moindres faits mal interprétés par le surveillant, qui est quelquefois
un individu sans tact, sans discernement, constituent au pauvre
fonctionnaire un dossier défavorable qui le poursuit pendant longtemps…
Ou bien on le disgracie, ou bien il se voit ballotté de droite et de gauche,
sans savoir pourquoi.
Mais quand il veut découvrir enfin, un beau jour, pour quelle cause il
n’a pas son avancement normal, il est tout ébahi de s’entendre dire d’un air
entendu :
— La cause, monsieur, vous la connaissez bien ! Vous n’avez qu’à vous
rappeler ce que vous faisiez le 17 juin 1894, à 3 heures de l’après-midi !!…
Un jour (le fait est à citer entre mille), on reprochait à un employé
supérieur de fréquenter trop assidûment certains établissements de nuit où il
buvait plus que de raison et s’affichait avec des femmes légères…
L’employé tomba des nues ! Quoi ! C’était pour cela que depuis trois
ans on l’avait marqué au crayon rouge ? Lui qui ne buvait que de l’eau,
n’allait jamais au café et menait une vie de cénobite !…
Il protesta avec tant de véhémence qu’on ordonna une enquête… et on
finit par découvrir que l’agent du Contrôle avait suivi une autre personne
que celle dont on l’avait chargé d’épier la vie.
À part cela, les renseignements étaient justes.
Combien d’autres faits baroques ne pourrait-on pas dévoiler ?…
Le Contrôle, quand il est basé principalement sur le rapport d’agents
inférieurs, est une chose monstrueuse… une plaie, un cancer, dans
l’administration.
Il est la porte ouverte aux rancunes à satisfaire, aux ambitions sans
scrupules, aux délations, à une foule de vilaines choses…
Heureusement que certains contrôleurs généraux ne suivent pas toujours
ces errements déplorables.
 
L’agent chargé par le Contrôle de filer M. Barlie 32 était un de ces types
que malheureusement l’on rencontre trop fréquemment.
Il s’appelait Berdot. C’était un alcoolique, doublé d’un paresseux… un
être d’autant plus dangereux, qu’il ne semblait pas avoir conscience du mal
que pouvait causer un faux rapport…
Celui-là pourtant était bien vu… Il faisait des filatures si
intéressantes !…
Le diable, c’est qu’il ne quittait la préfecture le matin que pour
s’enfermer jusqu’au soir chez un marchand de vins… où il taillait
d’interminables manilles en compagnie d’autres gaillards aussi
consciencieux que lui…
Marie-François Goron, L’Affaire Joizel, Flammarion, 1901
GUSTAVE MACÉ (1835-1904)
Le musée criminel
Au commissariat du Ve arrondissement de Paris se trouve le musée de la
Préfecture de police, qui présente non seulement des objets de métier et des
éléments d’uniforme, mais aussi de nombreuses armes du crime et pièces à
conviction accumulées depuis le XIXe siècle. Contrairement au Black
Museum de Scotland Yard, il est librement accessible au public. À la
différence des collections de criminologie lyonnaises, il n’a pas été
rassemblé par des médecins et savants comme le Pr Lacassagne ou son
disciple Edmond Locard, mais par des policiers. Les pièces les plus
spectaculaires proviennent en effet de la « vitrine-armoire » dans laquelle
le commissaire Macé, à partir de 1877, a pris l’initiative de réunir les
armes d’assassin et outils de voleur tombés en sa possession : il expose ici
la genèse de son « musée criminel ».
 
Vers la fin du mois de juillet 1877, M. Blanquart desSalines, juge
d’instruction, me remit une petite massette et une lame de rasoir.
— Il s’agit, me dit-il, de retrouver la provenance de ces objets couverts
de sang, et, pour faciliter mes recherches, ce magistrat me raconta ce qui
suit :
« — Ce matin, rue Jean-de-Beauvais, j’ai constaté dans un étroit réduit
privé d’air, de lumière, la présence de deux personnes étendues sur de la
paille rougie par le sang sorti avec abondance de la tête fracassée d’une
femme et de la gorge coupée d’un homme. Le suicide me parut avoir suivi
de près le crime. Pourquoi ce crime ? Pourquoi ce suicide ?
« L’enquête du commissaire de police établit que l’homme, vieux
balayeur des rues, venait depuis huit jours coucher dans le misérable local,
moyennant vingt centimes remis par lui chaque soir au concierge. Hier il a
dû rentrer clandestinement, d’abord pour ne rien payer, ensuite pour
faciliter l’entrée du taudis à ce genre de filles dites “pierreuses 33”. La
femme assassinée, reconnue, est la cliente habituelle du cabaret de la rue
des Anglais 34. Elle et son amateur sont sortis de l’“assommoir” du père
Lunette, vers 11 heures, tous deux ivres et se consolidant l’un l’autre.
« Malgré ses mauvaises connaissances, le vieux n’avait pas
d’antécédents judiciaires. Je cherche le mobile qui le rendit criminel, car la
préméditation existe par l’achat de la massette et du rasoir ramassés auprès
des cadavres. Ces objets sont inconnus du concierge, des locataires et des
marchands de bric-à-brac tenant boutique aux environs de la place
Maubert. »
— Où travaillait ce balayeur ? demandai-je à M. des Salines.
— Carrefour de l’Observatoire, me répondit-il, en ajoutant que le
meurtrier prenait ses repas au cabaret de la Guillotine, rue Galande.
Cette sinistre dénomination provient de la façade peinte en rouge d’une
boutique où l’on ne donne pas à manger ; seulement les garçons prêtent des
couteaux ébréchés et des assiettes aux consommateurs nantis de rogatons.
— Le champ de mes investigations, dis-je au juge en le quittant, est très
circonscrit ; comme point central, je vais prendre le débit de vins de la
Guillotine, et visiter les rues de la Parcheminerie, de la Harpe et Saint-
Jacques, jusqu’au carrefour de l’Observatoire.
Deux heures après j’étais de retour, suivi d’un agent porteur d’un panier
rempli de fausses clés, de pinces dites monseigneur, de ciseaux à froid, de
serpes, de scies à voleurs et de marteaux, achetés par moi chez un
brocanteur de la rue des Feuillantines, et d’où provenaient la massette et la
lame de rasoir ensanglantées que M. Blanquart des Salines m’avait
confiées.
— J’ai trouvé le marchand, dis-je au juge, il a reconnu les deux
instruments, vendus 3 francs, hier matin, au vieux balayeur. Et comme je
m’étonnais de l’énormité du prix en raison du peu de valeur de la
marchandise, il s’est écrié : « Le rasoir avait son manche, et vous ne me
montrez pas le couteau de cuisine, qui à lui seul valait les deux tiers de la
somme.
« — Ces trois objets, demandai-je à cet homme, figuraient-ils à votre
étalage ?
« — Au premier rang.
« — Leur inscription manque sur votre livre de police ?
« — Je ne la croyais pas utile, ces objets ayant été achetés aux enchères
publiques, salle du mobilier de l’État, rue des Écoles. »
Et, me montrant dans le plus sombre coin de sa boutique un tas de
ferraille, il me dit : « Vous pouvez affirmer à la justice que j’ai tiré de là-
dedans les trois instruments. »
— Connaissait-il son acheteur ? demanda M. des Salines.
— Pas précisément. Ils s’étaient rencontrés au dépôt d’absinthe de la
rue Saint-Jacques, non loin du Val-de-Grâce.
— L’assassin a-t-il donné un motif à son singulier achat ?
— Il a parlé de son frère habitant la province où il allait bientôt se
rendre.
— Le vieux balayeur avait bien prémédité son crime et dans ce cas
comme dans beaucoup d’autres, l’affaire sera classée sans qu’on puisse
jamais savoir les causes qui ont déterminé ce drame sanglant.
— Montaigne n’a-t-il pas écrit « que de la tête la plus saine à la plus
détraquée il n’y avait souvent qu’un demi-tour de cheville » ?
Ici nous sommes en présence de deux alcooliques invétérés, et c’est
dans un moment de lucidité que le vieux « coucheur de poivrières »
(femmes ivres) a dû méditer son action. La race humaine seule enfante de
pareils actes ; et, préméditée ou non, la mort de cette « pierreuse » et de son
meurtrier ne causera aucun préjudice à la société. Ce drame montre une fois
de plus que les relations nées le long des ruisseaux se terminent par du sang.
Ce qui me frappe davantage, c’est la présence, aux pieds des cadavres,
de la massette et du rasoir faisant pour la seconde fois sinistre besogne.
Déjà saisis, numérotés, mis sous scellés, déposés au greffe, avec étiquettes
indicatives permettant de les voir figurer également en cour d’assises sur la
table des pièces à conviction, ces souvenirs du crime, après la
condamnation des coupables, sont retournés au greffe pour être livrés à
l’administration des Domaines, qui les vend au milieu des objets perdus et
non réclamés.
— Ne trouvez-vous pas, monsieur le juge, qu’il est d’étranges
coïncidences ? Alphonse Daudet les nomme parfois les « en-dessous de la
vie ».
— Ce profond psychologue devrait nous trouver un autre terme plus
mystérieux, plus fataliste que cet « en-dessous », pour peindre une
succession d’actes sanglants, commis par les mêmes outils achetés au
hasard et à des époques éloignées. N’est-ce pas un nouveau genre
d’atavisme ? Le souffle du crime résiderait-il dans ces épaves de
l’assassinat ?
— C’est là une appréciation qu’il faudrait appuyer sur des faits
autrement positifs. Il existe bien des rapprochements qui frappent l’esprit du
penseur, par l’apparence de fatalité, s’attachant à certains êtres comme à
certains lieux. Sans parler de la fameuse guérite dans laquelle les
factionnaires avaient pris l’habitude de se brûler la cervelle, ni de la légende
du chêne ensorcelé dont les branches servirent de gibet à toute une
population villageoise, nous avons été, vous et moi, appelés à voir aux
mêmes endroits se reproduire d’horribles tragédies. Ce ne sont là que
d’étonnants phénomènes sur lesquels les amateurs du superstitieux peuvent
baser des arguments en faveur de leurs croyances.
— Il est cependant des maisons prédestinées, où le sang appelle le sang,
comme il existe des armuriers, des couteliers, dont les étalages attirent les
criminels. Troppmann 35, pour n’en citer qu’un, avait acheté la pelle et la
pioche pour creuser la fosse de ses victimes à un marchand chez lequel trois
fois de suite je me suis présenté, en vertu de commissions rogatoires, à
l’effet d’établir la provenance d’outils vendus à des assassins.
En examinant avec un soin minutieux le tas de ferrailles du brocanteur
de la rue des Feuillantines, j’ai choisi les objets appartenant à l’histoire du
crime, et dans ce panier se trouve réuni ce qui est utile pour
monseigneuriser une porte, forcer une serrure, ouvrir une caisse, intimider
les indiscrets. Rien n’y manque, pas même la corde servant à l’escalade,
l’avertisseur ou sifflet à roulette et la lanterne sourde. Sur un marteau de
maréchal-ferrant adhèrent encore des fragments de cervelle desséchée, et
sur la lame d’un couteau à virole mobile j’ai remarqué des taches de rouille
qui ne sont autres que du sang. Le marchand de bric-à-brac dit vrai : il a
bien acquis au dépôt du matériel de l’État ces instruments au passé
épouvantable, car la plupart ont accompli des œuvres sanguinaires. Je
trouve ces ventes d’autant plus immorales que les malfaiteurs les
connaissent – elles sont du reste annoncées par voie d’affiches ; ils y
assistent et s’entendent avec les brocanteurs pour s’outiller aussi facilement
que les marchands de vieux habits les costument selon le temps, l’heure et
les circonstances. Avec votre assentiment, monsieur, je vais adresser au
procureur général et au préfet de police un rapport relatif à la vente aux
enchères de certaines pièces à conviction provenant toutes de la cour
d’appel, et présentant desparticularités originales, typiques, notamment
celles ayant appartenu aux célèbres criminels, et qui, encore souillées de
sang, sont remises en circulation.
— Non seulement je vous approuve, mais je vous livre cette masse et ce
rasoir qui, je l’espère, ne serviront plus à personne.
Je quittais M. Blanquart des Salines, et de retour au commissariat je
rédigeai le rapport en question, lequel est allé sans solution, grossir les
cartons administratifs.
Nommé chef du service de la Sûreté, j’en profitai pour raconter en
détail aux magistrats du parquet de la cour, ce qui s’était passé dans le
cabinet du juge d’instruction.
Des modifications allaient se réaliser quand les événements politiques,
plus forts que la volonté des hommes, emportèrent successivement les
procureurs généraux. J’obtins cependant qu’on me remît les objets sans
valeur […]. Moyennant 5 francs remis pour chacun des objets, le garçon de
bureau de service me les apportait et je lui en donnais décharge par
l’apposition de ma signature sur un livre spécial.
Voilà de quelle façon j’ai réuni ces épaves du meurtre, du vol et de
l’infamie, car tous ont un état civil effroyable. […]
J’ignore quel sort on eût réservé aux objets formant ma collection, mais
je compte leur assurer un avenir, car j’ai l’intention formelle de les déposer
soit dans une salle d’anthropologie, soit au musée des services publics qu’il
est question de créer au palais des Arts libéraux.
M. Guillot, juge d’instruction, moraliste et historien, dans son bon et
beau livre : Paris qui souffre, a déjà réclamé la centralisation des pièces à
conviction offrant un intérêt scientifique et judiciaire.
« Les magistrats, les médecins, a-t-il écrit, trouveraient là des
indications, des analyses, des éléments de comparaison qui serviraient à les
éclairer, à leur éviter des erreurs dans des affaires analogues et leur
fourniraient des renseignements très précis sur une foule de points déjà
traités. »
Gustave Macé, Mon musée criminel, Paris, 1890
JEAN BELIN (1884-1971)
Les corbeilles de mariage
C’est au commissaire Belin que reviendra l’honneur d’identifier et
d’arrêter Landru en 1919 36 . Comme ses collègues pourtant, ce talentueux
enquêteur débute par des tâches beaucoup moins prestigieuses.
 
J’ai surtout appris mon métier à l’école de la vie, et c’est là, qu’on m’en
croie, un bon enseignement.
Mes premières leçons, je les ai notamment reçues à chaque fois que j’ai
été commandé pour un service que nous appelions celui des « corbeilles de
mariage ».
Jusqu’en 1914, il était encore de bon ton, dans certains milieux, d’étaler
de riches bijoux dans un salon somptueusement décoré à l’occasion d’un
mariage mondain. Pour étonner les invités et surtout pour les abuser,
lorsqu’il s’agissait de nobles décavés qui redoraient leur blason en mariant
leur fils ou leur fille, le plus grand nombre de ces bijoux étaient loués, pour
un jour, à un riche joaillier de la rue de la Paix ou de la rue Royale.
Il n’est pas sans danger d’étaler des bijoux qui, aujourd’hui,
représenteraient une valeur d’une centaine de millions. Aussi, la compagnie
d’assurance du joaillier ne consentait au prêt qu’autant qu’il était fait appel
au concours de la police. Les familles des fiancés devaient nous accepter
comme invités afin que la corbeille fût surveillée.
Nous nous rendions dans ces réunions mondaines en habit et haut-de-
forme, les frais – ceux-là jamais discutés ! – étant à la charge des
compagnies d’assurance. Nous disposions d’une superbe voiture. Sous des
noms d’emprunt, des noms nobiliaires s’entend, nous étions présentés
comme étant de bons amis des jeunes époux.
Je me présentais comme un attaché consulaire français dans un État de
l’Amérique centrale. Un ami qui avait séjourné en Bolivie m’avait donné
cette idée et m’avait parlé du pays assez pour me permettre de soutenir sur
ce sujet une conversation suffisante. Mais, patatras ! Voilà qu’un beau jour
je suis mis en présence d’un général qui avait commandé une mission
militaire en Bolivie. Ignorant tout de lui, je lui débite ma petite fable.
Qu’avais-je dit !…
Il me fallut subir de sa part un véritable assaut. Il me harcelait de
questions, me parlant des compatriotes qu’il avait connus au temps où il
servait à Bogota 37. Dieu, qu’il était bavard, le brave général !
Tant bien que mal, plutôt mal que bien, je m’en tirai. J’eus grand mal à
lui échapper. Un collègue, qui observait ironiquement la scène d’un peu
plus loin, m’aida à sortir de ce mauvais pas en m’invitant au buffet. J’avoue
que je le suivis volontiers.
J’ai rencontré dans ces réunions énormément de personnages balzaciens
qui m’ont aidé à comprendre tous les aventuriers de mes romans vécus.
Je ne saurai jamais si la vieille douairière, que je surpris un jour en train
de s’emparer dans une corbeille de mariage d’une bague enrichie d’un
superbe diamant, était une voleuse ou une curieuse.
La scène se passe dans un château de la vallée de Dampierre. Une
vieille comtesse, fort respectable, commence par examiner la belle bague,
sous son face-à-main cerclé d’or. Elle l’emporte avec elle, elle quitte le
salon pour s’en aller dans le parc. Je me cache derrière un arbre pour mieux
observer son manège. Je crois cependant qu’elle m’a vu.
J’ai reçu l’ordre d’éviter tout scandale, mais aussi l’ordre de protéger les
bijoux. Alors, que faire ?…
Assise sur un banc du parc, la vieille comtesse de C… passe la bague à
son doigt, fait briller au soleil la pierre d’une eau parfaite. Je surveille tous
ses mouvements. Elle se lève enfin et vient replacer la bague dans la
corbeille des mariés.
Ouf ! La comtesse, en passant devant moi, s’incline légèrement et prend
un air malicieux. Mais s’est-elle jouée de moi ? Ou bien ?… Ou bien ma
présence l’a-t-elle préservée de la tentation du démon de la kleptomanie ?
Commissaire [Jean] Belin, Trente ans de Sûreté nationale, 
Bibliothèque France-Soir, 1951. DR
ERNEST RAYNAUD (1864-1936)
Les commissariats
Commissaire de police mais aussi écrivain et poète ami de Verlaine
qu’il s’efforça de protéger, Ernest Raynaud a dépeint avec humour et esprit
le petit monde de la police parisienne : contrairement aux préfets de police
et à ceux de ses collègues tentés par une vision héroïque du métier, il
s’attache tout particulièrement à en signaler les aspects pittoresques ou
désolants – ce qu’il appelle « la vie intime des commissariats ».
 
Une lanterne rouge désigne à Paris les commissariats et les postes de
police. Cela désigne tout autre chose en province 38, mais qui songerait à
s’en étonner, puisqu’à l’image de la batellerie, l’usage s’est introduit, dans
tous les genres de transports, de marquer les écueils de feux rouges ? Or, ici
et là, à Paris comme en province, il s’agit d’un lieu public, que beaucoup
considèrent comme un écueil. Cette lanterne fut imaginée par le lieutenant
de police Machault 39, qui décréta qu’elle serait allumée tous les soirs, chose
nouvelle à une époque où l’on n’éclairait que dans les nuits sans lune, mais
elle était blanche, alors, blanche comme les lys de nos rois. Sa couleur
rouge lui vient de la Révolution.
C’est à son enseigne que j’avais mon comptoir établi désormais,
puisque je venais d’être nommé commissaire de police du quartier Saint-
Lambert. J’avais enfin réussi à ceindre l’écharpe, et je sais des gens qui
n’en sont pas encore revenus de leur étonnement, tant les choses de police
leur paraissent inconciliables avec les inclinations du poète. C’est qu’ils
ignorent en quoi consistent les fonctions de commissaire de police à Paris,
du moins celles de commissaire de quartier. Je n’en veux pour preuve que
ce que j’en entends rabâcher tous les jours autour de moi. Les préjugés ont
la vie dure. Je ne crois donc pas inutile, pour les détruire, d’insister sur mon
nouvel état.
Sous l’Ancien Régime, le poste de commissaire de police était une
charge mise à l’encan. Qui en offrait le prix avait chance de se voir agréer,
sans fournir d’autre titre, ni faire preuve de capacités professionnelles. On
fut longtemps avant de sedouter que ce poste exigeait des aptitudes
spéciales et des vertus. Bien mieux, l’opinion n’était pas loin de prévaloir
qu’on ne pouvait mieux confier le soin de déjouer les complots de
malfaiteurs qu’à des gens élevés à leur école. Or, tout agent de l’autorité,
assuré de l’impunité, se sent porté aux exactions. Qui parlait, alors, de
légalité ? Tout cédait à la contagion. L’exemple venait de haut. Les lettres
de cachet, les prisons d’État, étaient là pour étouffer les murmures et venir à
bout des plus récalcitrants. La masse noire de la Bastille, qui pesait sur
Paris, enseignait la prudence, calmait les velléités de résistance, inspirait au
bas peuple des réflexions salutaires. Il semblait que le respect ne fût dû
qu’aux favoris de la fortune, aux gens en place, aux courtisans, à la
maîtresse en titre. La rigueur tombait sur les humbles, dénués de
protecteurs. La police avait inauguré une méthode expéditive de purger la
ville, c’était d’y faire le vide. À certains jours, on ramassait pêle-mêle tout
ce qui traînait de suspect dans la rue : hommes, femmes, jeunes gens, pour
les expédier, par bandes, à la Louisiane, dans des conditions si désastreuses
que la plupart mouraient, en route, de fatigue et de privations. Il
disparaissait alors beaucoup d’enfants. On prétendait qu’on en tirait des
bains de sang pour les grands seigneurs épuisés. Le cri public en accusait la
police. Cette opinion était si ancrée qu’elle amena des émeutes, comme
celle du 17 septembre 1755, où la demeure du lieutenant de police fut
emportée d’assaut. Berryer 40, qui était alors en fonctions, ne dut son salut
qu’à la fuite. Tout cela était peu fait pour rendre les commissaires de police
sympathiques. Il s’y était glissé tant de mauvais éléments qu’à diverses
reprises – comme il advint sous Sartines – on dut les casser aux gages et
réformer le corps tout entier. Il fallait débourser pour porter plainte. Il
fallait, pour les interventions les plus justes, acheter leur complaisance. La
loi exigeait des filles publiques qu’à chaque inscription, à chaque visite,
elles payassent une redevance. Certes, il y avait des exceptions. Il y avait,
sous la Régence, cet intègre Renard, commissaire de police du Palais-
Royal, qui savait tenir à distance la tourbe des mouches et des exempts 41.
[…] Mais l’ensemble de la corporation [des commissaires de police] était
l’objet de méfiances et de critiques justifiées. À la veille de la Révolution,
Sébastien Mercier 42 écrivait d’eux : « Une fréquentation journalière et
nécessaire avec l’inspecteur, l’exempt de police, les espions, les mouchards,
leur a imprimé je ne sais quelle similitude, qui leur a ôté presque
entièrement la physionomie de juges. »
Comment s’étonner que le peuple prît un malin plaisir à les chansonner
et à les voir malmener en effigie ?
« Il n’y a point de farce sur le boulevard, écrit encore Sébastien
Mercier, où l’on ne voie arriver un commissaire, à la suite d’une querelle. Il
est en robe sale et trouée ; on lui arrache sa perruque ; on le bâtonne sur le
théâtre aux éclats de rire de la populace. Il en est de même à la Rapée, dans
une joute que l’on donne sur l’eau. Les personnages figurent une rixe ; ils se
battent, le commissaire vient, il procède, il verbalise, il interroge : on finit
par le jeter à la rivière avec sa plume, son rouleau de papier et son
écritoire. »
C’est parce que les commissaires d’autrefois recueillaient sur leur
passage des marques évidentes de leur impopularité qu’ils voulaient quitter
la robe qui les y exposait. Ils n’en seront affranchis que par la Révolution.
Leur charge cesse alors d’être vénale. Ils sont nommés à l’élection, mais ne
peuvent se maintenir qu’en donnant des gages de civisme, ce qui les incline
encore à forfaire. C’est le régime des suspects qui commence et va se
poursuivre sous l’Empire. L’époque la plus triste pour les commissariats est
celle de la seconde restauration. MM. Franchet 43 et Delavau 44 ont fait place
nette pour y loger leurs créatures. C’est la Congrégation 45 qui désigne les
titulaires des postes et les voue à l’espionnage. La tiédeur est un crime aux
yeux de ces messieurs de Montrouge. Il faut dénoncer à tort et à travers,
accumuler les faux rapports…
La condition des commissaires de police à Paris s’est singulièrement
relevée de nos jours. On disait de ceux d’autrefois : « Le peuple les craint
plus qu’il ne les respecte. » On peut dire de ceux d’aujourd’hui qu’ils sont
respectés plus qu’ils ne sont craints. Cela tient, d’abord, à ce qu’ils ont
cessé de s’infiltrer dans la vie politique, et, ensuite, à ce qu’on a
perfectionné leur mode de recrutement. Après 1870, il fut décidé que les
commissaires de police seraient choisis parmi les secrétaires de
commissariats ayant fait leurs preuves. C’était déjà une amélioration,
puisqu’on avait relevé le niveau des secrétaires en exigeant qu’ils fussent
pourvus d’un titre universitaire et soumis à un examen préalable. M. Léon
Renault 46 fit mieux encore, en décrétant que l’écharpe ne serait octroyée
qu’au prix d’une seconde épreuve.
Quand l’un de ces magistrats est mis à la scène, ce n’est plus pour être
bafoué. On a vu, de nos jours, M. Sacha Guitry, dans La Prise de Berg-op-
Zoom, choisir pour héros un commissaire de police, auquel il ne prêtait pas
trop mauvaise figure.
Qu’est-ce qu’un commissaire de police à Paris ? « Rien ! répond celui-
ci : un rond-de-cuir, un soliveau, une simple machine à signatures » ;
« Tout ! répond celui-là. Il tient, dans ses mains, l’honneur et la
considération des citoyens, la perte ou le salut de l’État ! » Et les deux ont
raison.
« Quel homme redoutable qu’un commissaire de police, écrivait Saint-
Edme 47, en 1829, quel immense pouvoir il exerce !… Un commissaire peut
commettre impunément plus d’actes arbitraires que toutes les autres
autorités constituées, et il est cependant au dernier degré de l’échelle
administrative et judiciaire. »
Il est vrai que le commissaire de police est au bas de l’échelle judiciaire,
et qu’il n’a aucun pouvoir effectif, sauf en matière de contraventions.
La loi dit que le rôle des commissaires de police est de faire respecter
les règlements, de maintenir l’ordre public, de protéger la sécurité des
personnes et des biens. Elle dit qu’ils sont chargés de rassembler les
preuves des crimes et délits et d’en déférer les auteurs aux tribunaux. Ils
n’ont le droit d’opérer aucune arrestation de leur propre autorité, sauf en cas
de flagrant délit.
Il est aussi très vrai que le plus clair de leur temps se passe à délivrer
des certificats, à certifier « conformes » des signatures, et à apposer leur
paraphe au bas d’un déluge de paperasses. Mais à côté de leurs attributions
légales, s’en mêlent d’autres que l’usage a introduites et auxquelles il leur
serait difficile de ne pas se conformer. Le vulgaire s’est habitué à leur
demander conseil en toutes occasions, même dans les affaires les plus
étrangères à leur ressort. Les parties s’obstinent à les choisir pour arbitres
dans leurs querelles et leurs différends d’ordre privé. Le commissaire fait
donc office d’avocat consultant gratuit et, au besoin, de juge de paix.
Il n’y a pas, tel qu’il est conçu par les magistrats parisiens, de métier
plus noble que celui de commissaire de police. Il n’y en a pas qui exige
davantage, rassemblées chez un même individu, les vertus du prêtre, du
poète, du soldat, ces trois catégories d’hommes que Baudelaire place au
sommet de l’échelle sociale. Comme le poète, le commissaire est appelé à
se pencher sur la misère humaine, à y compatir et à la soulager ; comme le
soldat, il est appelé à protéger et à défendre ses concitoyens à ses propres
risques, quelquefois au péril de sa vie même, et s’il est forcé de sévir, il a
licence, comme le prêtre, de pardonner et d’absoudre. C’est ici qu’il doit
faire preuve de qualités de discernement. Le magistrat le plus digne est
celui qui estime avec Montaigne que « c’est raison de faire grande
différence entre les fautes qui viennent de notre faiblesse et celles qui
viennent de notre malice». Je sais pourtant des gens opposés à cette
doctrine et qui déplorent les scrupules comme un excès d’indulgence.
« Tout comprendre, objectent-ils, c’est tout excuser », et, loin d’approuver
que le commissaire de police compatisse aux infirmités de nature, ils
veulent lui voir témoigner
ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses 48.
« Nous lui pardonnerions plutôt, disent-ils, un excès de sévérité. Qu’il
assure l’ordre et la tranquillité des honnêtes gens, même à coups
d’arbitraire, même au prix d’une injustice, s’il est nécessaire, nous l’en
excuserons volontiers. Ce n’est pas à lui, c’est aux tribunaux qu’il
appartient de départager les torts et de rechercher les circonstances
atténuantes ou les excuses absolutoires. Le rôle du commissaire de police
est celui d’un écumeur, d’un pourvoyeur. Qu’il rabatte le gibier avec zèle,
sans choisir, et fasse bonne mesure. Qu’il se fasse craindre et propage une
terreur salutaire. Que la canaille tremble à son seul nom, tout n’en ira que
mieux. Il nous suffit qu’il ait les qualités d’un bon chien de garde. » Et moi
je leur réponds : « Ô hommes inconsidérés, vous ne réfléchissez pas que si
votre chien de garde vous donne satisfaction lorsqu’il écarte les vagabonds
et les maraudeurs, il vous désole quand il mord le fournisseur qui a trouvé
la porte ouverte ou le visiteur qu’il ne sait pas être votre ami. On
recommande au chat de manger les souris sans songer qu’il élargira la
permission jusqu’à manger le poisson rouge du bocal et les serins de la
cage. Ô hommes imprudents, qui fournissez les verges dont vous serez
fouettés ! Vous auriez raison, s’il y avait les honnêtes gens d’un côté et la
canaille de l’autre, s’il y avait, entre eux, une distinction aussi tranchée,
aussi nette, qu’entre les visages blancs et les visages nègres. Vous pourriez
alors, en toute sécurité, et sans crainte d’erreur, lâcher, dans le camp
ennemi, la férocité de vos molosses ; mais, si honnêtes que vous vous
estimiez et si infatués que vous soyez de vous-mêmes, êtes-vous sûrs de ne
jamais vous trouver de l’autre côté de la barrière ? Êtes-vous sûrs de ne
jamais céder à un caprice, à une tentation, à une imprudence, à un
mouvement de curiosité ou de colère ? Êtes-vous sûrs de ne jamais vous
voir compromis, ne fût-ce qu’en apparence, et sur une dénonciation
calomnieuse, dans une aventure fâcheuse ? Êtes-vous sûrs de ne jamais
rencontrer le commissaire de police sur votre chemin ? À qui vous en
prendrez-vous alors, s’il vous impute une bagatelle à crime ; s’il en use
avec vous, pour un égarement passager, comme avec le commun des
malfaiteurs ? Quel soulagement, au contraire, si, vous trouvant en présence
d’un magistrat éclairé et humain, vous pouvez, grâce au secours et à l’appui
qu’il vous prête, faire éclater d’emblée votre innocence ou sortir indemne
de votre incartade ! »
Ernest Raynaud, Souvenirs de police. 
La Vie intime des commissariats, Payot, 1926
Le personnel du commissariat
Le même commissaire Raynaud, dans un autre tome de ses Souvenirs de
police paru trois ans plus tôt, a laissé cette évocation narquoise du
personnel policier au temps de Courteline – lui-même fils de commissaire.
 
L’un des deux inspecteurs du commissariat, le père G…, comme on
l’appelait familièrement, était un vieillard abruti par de longues années de
vie administrative et routinière, de privations, de malheurs domestiques, de
déboires conjugaux. Avec sa longue barbe blanche, son bâton recourbé et sa
pèlerine à capuchon (toujours rabattu sur les yeux), il offrait, dans la rue,
l’image d’un pèlerin en quête de la pitance quotidienne. Une femme
acariâtre, une fille mal tournée, un gendre alcoolique et brutal l’avaient fait
tomber à la boisson et amené à un état voisin de l’imbécillité. Il avait roulé
dans tous les commissariats par disgrâce et échoué au quartier de la
Chapelle où on le tolérait, par pitié, en attendant l’heure prochaine de sa
mise à la retraite. Il demeurait à l’autre bout de Paris, au fond de Grenelle,
sa femme s’obstinant à ne pas déménager sous le prétexte fallacieux
d’esquiver les frais de déménagement qu’ils étaient hors d’état de supporter,
mais, en réalité, pour être plus libre et se débarrasser d’un mari gênant. Il ne
rentrait pas déjeuner chez lui, à cause de la distance, pas plus qu’il ne
rentrait dîner les jours où il était de grand service. Comme sa femme ne lui
donnait chaque matin, pour s’alimenter, que quelques sous dont il dépensait
la majeure partie à boire, il trompait sa faim en se répandant, à l’heure des
repas, chez les mastroquets du quartier, empressés à lui offrir l’apéritif. Cet
inspecteur n’était capable que d’un travail mécanique. Il tenait le
Répertoire. Il employait un temps infini à y transcrire les affaires, d’une
écriture moulée de comptable, avec un grand luxe de majuscules déliées et
de fioritures fantaisistes. Irritable lorsqu’il était à jeun, il envoyait promener
le public qui l’exaspérait. Il tombait dans un engourdissement profond
lorsqu’il avait bu et s’irritait d’être dérangé. Les soirs d’hiver, où il était
seul à assurer le service, il n’hésitait pas, pour esquiver tout risque de
dérangement, à s’enfermer dans le bureau à double tour et, s’endormant
dans son fauteuil à la chaleur du poêle chauffé à blanc, y ronflait tout son
saoul. Il lui arriva, maintes fois, d’y passer la nuit et de ne se réveiller qu’au
petit jour. Le quartier aurait pu brûler sans le tirer de sa torpeur.
L’autre inspecteur, un nommé Barbier, tout fraîchement nommé, sortait
du régiment. Ancien sergent-major habitué au commandement, il ne
supportait pas les observations de son collègue. C’était entre eux des piques
continuelles, un échange incessant de mots vifs ou de sous-entendus
blessants qui, parfois, dégénérait en vraies disputes. On les voyait se jeter
les registres à la tête. Autant le père G…, vêtu de vieilles nippes, avait un
aspect négligé, autant son collègue était soigneux de sa personne. Celui-ci
était un bon serviteur, intelligent et dévoué, mais d’une humeur un peu
sombre, comme s’il se sentait voué à la malchance. Et il est vrai qu’il avait
essuyé, pour ses débuts, une petite mésaventure propre à l’édifier d’emblée
sur les risques et les épines du métier. Appelé un jour à refouler le public
qui s’était amassé devant le commissariat, à la suite d’une arrestation
mouvementée, il reçut d’un malandrin, hôte de ces parages, parfaitement
conscient de ses actes et qui n’ignorait pas à qui il s’adressait, une épithète
injurieuse et un féroce coup de pied « en vache » qui le tint longtemps alité.
L’agresseur comptait sur l’affluence pour s’esquiver, mais se vit barrer le
passage par un agent survenu fort à propos. Malgré ma répugnance à
instrumenter sur ce chapitre, je crus devoir, en raison de la gravité de la
blessure et des conséquences possibles, dresser procès-verbal d’outrages.
L’affaire eut des suites correctionnelles. À l’audience, le prévenu, de
mauvaise foi évidente, allégua, pour sa défense, qu’il avait cru avoir affaire
non pas à un agent de l’autorité, que rien d’ailleurs ne distinguait, mais à un
agresseur quelconque, mal intentionné, qui en voulait à son portefeuille. Il
en avait jugé sur sa mine. Le malheur voulut que l’inspecteur se présentât à
la barre avec des traces de sa maladie récente, le visage pâle et amaigri,
crispé par l’effort qu’il faisait pour se tenir debout. L’avocat de la défense
saisit la balle au bond et, reprenant la thèse de son client, plaida, servi par
les apparences, la méprise possible. Cet avocat exagérait. L’inspecteur
n’avait pas mérité cette humiliation. Il dut l’empocher par force, néanmoins,
comme il avait empoché le coup de pied. Ce n’était pas assez de sa blessure
physique, il devait rapporter du tribunal une blessure morale, sans que
l’administration lui témoignât le moindre intérêt, ni parût lui savoir gré de
s’être si bénévolement exposé en service commandé. C’est à l’éloge de ce
brave fonctionnaire, que son zèle n’en fut pas refroidi.
Mais la joie du commissariat, c’était le garçonde bureau, un jeune, un
débutant, lui aussi. Tempérament de débrouillard, de déluré. Un type
impayable, qui n’avait pas son pareil pour dénouer les disputes, concilier les
parties, calmer les poivrots récalcitrants, recoudre les ménages, et réparer
les gaffes du père G… Avec cela, une poigne de fer, sachant imposer
respect, à l’occasion, aux pires énergumènes et transformant en parties de
plaisir les corvées les plus périlleuses ou les plus répugnantes. Il séparait les
adversaires qu’il soulevait à bras tendu, réduisait d’un tour de main à
l’impuissance les fous furieux, désarmait les malfaiteurs, toujours le sourire
aux lèvres. Même pour le décrochage d’un pendu déjà vert ou la
manipulation d’un « macchabée » en décomposition, il avait toujours le
« petit mort pour rire ».
C’est lui qui, debout, sur le seuil du commissariat encombré, un jour de
manifestation populaire, criait aux agents survenant en foule avec un
excédent de détenus : « N’en jetez plus !… On refuse du monde ! » Aux
heures tranquilles, sa malice espiègle offrait aux amis de passage des
cigarettes explosives, mettait, sous le nez des commères de la cour, des
bouquets de violettes d’où un ressort secret faisait jaillir une fusée d’eau. Je
l’ai vu, au café, glisser sur la spatule d’un consommateur, faisant son
absinthe, un morceau de sucre infondable. Il s’amusait, parfois, à effrayer
les gens d’un rat blanc qu’il tirait de sa poche, d’une fausse araignée pendue
au bout d’un fil. Au demeurant, le meilleur garçon du monde, sobre, exact,
serviable, désintéressé, nullement coureur, bien que sa joliesse en fît la
coqueluche du voisinage, et doué d’un esprit d’à-propos qui lui tenait lieu
de savoir. C’était le boute-en-train dont la verve intarissable allégeait nos
fatigues, nous soutenait et nous ranimait aux heures de tristesse et de
découragement.
Il s’employait à dresser les chiens que le patron recueillait dans la rue et
dont le bureau était toujours plein. On leur avait abandonné une pièce vide
qui ne servait à rien. Il leur apprenait à sauter par-dessus la balustrade des
inspecteurs, à tenir en respect les ivrognes et les agités. Il les asseyait près
d’eux, en sentinelles, coiffés d’un képi de gardien, une pèlerine sur les
épaules. Il organisait, avec ces chiens, aux heures de loisir, des steeple-
chases dans la cour pour l’amusement des locataires. N’était-il pas allé,
certaine après-midi de dimanche, jusqu’à organiser un steeple-chase de
tortues ? C’étaient six malheureuses bêtes affamées, tombées d’un
chargement, attendant leur envoi en fourrière, et qu’il fit courir, avant de les
rassasier, un chiffre collé au dos, d’un bout de la cour à l’autre, en les
appâtant d’une feuille de laitue, tandis que dans l’assistance s’engageaient
de bruyants et joyeux paris.
L’immeuble fourmillait de rats. Chaque fois que l’un d’eux se laissait
prendre au piège, le garçon de bureau nous régalait d’une séance de
ratodrome. J’ai éprouvé là combien le courage est une vertu commune. J’ai
vu de ces rongeurs tenir vaillamment tête à toute la meute déchaînée et la
faire reculer.
Des chats errants complétaient notre ménagerie, que le malheur avait
rendus sociables et auxquels les chats des voisins venaient rendre visite. Sur
ce peuple félin régnait, en sultan, le superbe angora du charcutier Félix, qui
se plaisait mieux là que dans la charcuterie, ce qui désolait les demoiselles
Félix, toujours en quête de leur minet qu’elles adoraient. Les demoiselles
Félix étaient charmantes, l’une surtout, Blanche, la cadette, dans tout l’éclat
de ses seize ans, faisait plaisir à voir. Aussi timide que jolie, c’était la plus
affolée des absences de son matou. Ça lui coûtait d’affronter la cohorte
barbue du commissariat. Elle ne s’y risquait qu’en rougissant jusqu’au
blanc des yeux et c’est toujours d’une voix étranglée d’émotion, qu’elle
jetait à travers la porte entrouverte : « Vous n’auriez pas vu mon chat ? »
Ces apparitions furtives comblaient d’aise le garçon de bureau. Il s’y
approvisionnait de joie pour le restant de la journée. Aussi les provoquait-il,
en attirant l’animal qu’il gavait de friandises et qu’il séquestrait, par malice,
au besoin.
Ce « n’avez-vous pas vu mon chat ? » des demoiselles Félix était le
thème sur lequel sa verve gamine brodait les plus désopilantes variations. Il
y revenait si souvent que l’expression s’en était transmise du commissariat
aux postes du quartier, et que dans toutes les brigades, on ne s’abordait plus
qu’avec cette phrase aux lèvres, devenue le refrain, la scie du jour.
Ernest Raynaud, Souvenirs de police. 
Au temps de Ravachol, Payot, 1923
Un grand préfet de police : Lépine
Critique sur le fonctionnement au quotidien et les maigres moyens de la
police, Ernest Raynaud se montre en revanche laudateur sur le préfet
Lépine , dont il approuve logiquement la volonté réformatrice et apprécie le
sens du détail. Fondateur de la brigade cycliste, de la brigade canine et de
la brigade fluviale, ami des inventeurs qui rehausse le prestige des gardiens
de la paix en les dotant du célèbre « bâton blanc » en 1896, Louis Lépine a
par-dessus tout raisonné en politique : dans une France républicaine et
démocratique, la police doit se faire apprécier de la population pour
pouvoir remplir sa mission.
 
En réalité, depuis longtemps, la préfecture de police était gouvernée par
deux hommes retors et d’influence néfaste : le contrôleur général Boissenot
et le commissaire de police Clément. Le premier, à force d’empiètements
successifs, s’était assuré la haute main sur tous les services, en y recrutant,
pour son système d’espionnage occulte, tout ce qui s’y trouvait d’individus
sans scrupules. Il s’ensuivait que ces individus, auxquels il lâchait la bride
et que sa protection rendait intangibles, faisaient loi, chacun dans leur petite
sphère, et que les éléments sains de l’administration s’en voyaient brimés,
réduits au découragement ou à l’impuissance. Le second, M. Clément, qui
semblait avoir reçu ce nom du Ciel par ironie, avait fait ses premières
armes, sous l’Empire, à l’école de Piétri 49, l’organisateur des blouses
blanches 50. Il en avait gardé l’humeur et en perpétuait les errements. C’était
un homme intègre, mais mal embouché, une sorte d’adjudant de quartier,
toujours à faire claquer son fouet. Il était de ceux à qui songeait Talleyrand
quand il conseillait : « Pas de zèle ! » M. Clément brouillait tout de son zèle
intempestif. Il envenimait par son intervention brutale les affaires les plus
anodines. Dans les services de voie publique, dont on n’oubliait jamais de
le charger, son attitude provocatrice organisait le désordre. Il considérait du
même œil les curieux et les manifestants, sur lesquels il lâchait
indifféremment ses troupes avec un geste enragé qui semblait dire : « Tuez-
les tous ! Dieu reconnaîtra les siens ! »
Ces pratiques, valables aux temps du droit divin, ne correspondaient
plus aux aspirations d’un régime démocratique. D’un coup d’œil, M. Lépine
en avait mesuré le danger. Son premier soin fut d’éliminer de
l’administration ces deux fauteurs de troubles, ces deux agents
d’impopularité et tous ceux qui leur faisaient épaule. Il n’hésita pas à
recourir aux coupes sombres qu’exigeait l’épuration de son personnel et il
fit preuve, pour y suppléer, de la qualité maîtresse d’un chef, qui est de
savoir choisir ses hommes. Il avait, sur ses prédécesseurs, l’avantage
d’avoir passé par la filière, puisqu’il avait été secrétaire général de la
préfecture et qu’il en connaissait les rouages secrets. Il appela à lui des
collaborateurs sages et prudents : Mouquin, Cochefert, Noriot, Bouvier,
pour ne parler que de ceux-là. Il se montra particulièrement bien inspiré en
tirant de l’ombre des commissariats, où l’avait confiné l’animosité du
despote Boissenot (le vice et la vertu n’ont jamais pu s’entendre), le probe
et avisé M. Touny auquel il devait bientôt confier la direction de la police
municipale. Il ne pouvait s’associer un homme de pratique plus exercée, de
vue plus droite et de meilleur conseil. C’étaitmontrer sa résolution de
purger l’atmosphère de ses bureaux et de rendre le souffle libre aux
honnêtes gens, mais la réforme intérieure n’était rien encore au prix de ce
qui lui restait à accomplir. Il fallait réhabiliter la préfecture de police dans
l’esprit public et lui restituer son prestige. Il fallait reconquérir les bonnes
grâces du pouvoir, les sympathies du parquet et rétablir les relations
rompues avec le conseil municipal. M. Lépine, instruit par l’expérience,
entreprit d’y réussir en prenant le contre-pied de ses prédécesseurs. Ce fut
une satisfaction générale que de l’entendre proclamer cette maxime trop
oubliée : qu’on ne peut gouverner contre l’opinion. M. Lépine prit, surtout,
le contre-pied de son prédécesseur immédiat, M. Lozé. Ce dernier, infatué
de sa personne (on l’avait surnommé dans la presse « le Dindon
majestueux »), s’était, à la façon d’un grand seigneur, entouré d’un faste
protocolaire, creusant entre lui et l’ensemble de ses subordonnés une
barrière infranchissable. M. Lépine rétablit le contact en supprimant
l’étiquette. Il laissait la porte de son cabinet ouverte. L’abordait qui voulait.
À toute heure de jour et de nuit, on le trouvait à la disposition d’un chacun.
Il n’entendait plus se laisser chambrer par son état-major ni par une coterie
d’arrivistes et d’intrigants. Pour mieux se renseigner aux sources, il ne
dédaignait pas de se promener dans les rues, seul ; sans escorte, de visiter à
l’improviste les postes et les commissariats pour s’assurer de leur bon
fonctionnement. Il s’entretenait avec l’un, avec l’autre, questionnait les
agents, poussait la curiosité jusqu’à intervenir dans les rassemblements
formés sur la voie publique par le plus minime incident, et contribuait à les
disperser. Il ne croyait pas déchoir, comme l’eût fait M. Lozé, en s’occupant
de petits détails, tant il était soucieux de remédier à toutes les imperfections.
S’étant aventuré, un jour, jusque sur les quais de la Villette, il remarqua
qu’un planton que l’on y avait installé à demeure pour la manœuvre d’un
pont tournant y restait à découvert, exposé aux intempéries des saisons. Il
fit établir une guérite. Ces façons l’avaient accrédité dans son personnel. On
l’aimait, et c’est le seul préfet auquel les commissaires de police aient,
spontanément, dans un élan de reconnaissance, offert un banquet cordial.
Ce n’est pas qu’il fît preuve d’un excès de courtoisie à leur égard, ni qu’il
cherchât à se les appâter d’un visage débonnaire et souriant. Il était plutôt
brusque dans les relations de service et parlait haut et net. Sobre de gestes,
bref en paroles, il commandait souvent des sourcils et il les avait prompts à
se froncer. On tremblait, les jours de manifestations, lorsqu’on le voyait
tortiller sa barbiche d’un doigt nerveux. C’était signe que quelque chose
allait mal et que son tonnerre allait éclater, et s’il lui arrivait – d’ailleurs
rarement –, dans le feu de l’action, de se courroucer trop vite, on savait que
la réflexion ne tarderait pas à amener chez lui une réaction salutaire et que
sa plus chère ambition était de se montrer, en tout et pour tout, équitable.
Nous l’avions surnommé « Louis-le-Juste » (Louis était son prénom). Il en
avait eu vent, et confiait dernièrement encore à l’un de ses amis, que, dans
tout le cours de sa longue carrière, c’est l’hommage qui lui avait été le plus
sensible.
Il exigeait de ses subordonnés le maximum d’activité, mais comment
ses subordonnés auraient-ils pu s’en plaindre, puisqu’il les prêchait
d’exemple ? Il se multipliait. On le voyait partout à la fois. Il accourait à la
moindre alerte. Qu’un sinistre éclatât quelque part, il était le premier sur les
lieux, s’exposant témérairement au danger, animant tout du feu de son
intrépidité. Il surgissait à vos côtés, il vous interpellait. On le croyait encore
à deux pas de soi, que sa silhouette surgissait, dans les flammes, au haut
d’une échelle de pompiers. Il réapparaissait, noir de fumée, les vêtements
ruisselants, courant où l’appelait une mesure de précaution à prendre, un
sauvetage à opérer.
On ne se figure pas à quel point il sacrifiait ses aises au bien public et
donnait le pas sur ses propres affaires aux intérêts du service.
J’ai dit qu’il était sobre en paroles dans les relations de service, mais
quand il lui fallait parler dans les cérémonies publiques et dans les banquets
officiels, il se révélait orateur-né. Il empoignait le discours avec fougue,
sans l’ombre d’une hésitation. Sa voix s’enflait dès le début et roulait
jusqu’au bout, sans défaillance. C’était une vague qui emportait tout sur son
passage, une charge à fond de train, expirant toujours au milieu d’un
tonnerre d’applaudissements.
J’ai dit aussi que M. Lépine avait aboli l’étiquette. Il laissait volontiers
au vestiaire les redingotes solennelles, les chapeaux hauts de forme à huit
reflets, la cravate blanche et les gants gris perle de ses prédécesseurs. Il
n’hésitait pas, à l’occasion, à prendre la tête des cortèges en jaquette et en
chapeau melon, mais ce pratique Lyonnais, qui sut se mériter d’être appelé
« le plus parisien des préfets », savait le peuple de Paris cocardier. Et peut-
être était-il un peu cocardier lui-même, dans le fond, et c’est ce qui
l’inclinait à s’occuper de préférence de la police municipale, parce qu’il y
pouvait, entouré d’uniformes, jouer au colonel. Ce titre de « colonel » ne se
l’était-il pas décerné, un jour, à la tribune du conseil municipal ? Les
conseillers affectèrent de s’en esclaffer. C’est qu’ils oubliaient le rôle
glorieux joué par les gardiens de la paix militarisés en 1870. Au début du
Siège de Paris, on les avait vus prendre part aux opérations de l’armée
régulière et s’y couvrir d’exploits sous la conduite de leurs officiers de paix,
devenus capitaines. Leur chef était alors M. Ansart, nommé au 4-
Septembre, l’une des plus nobles figures dont, au cours de ces dernières
années, puisse s’honorer la police municipale, et qui serait illustre si l’on
pouvait s’illustrer dans des fonctions que la foule fait métier de mépriser.
M. Lépine n’avait donc pas tort de se considérer comme un colonel. Il en
avait le caractère, la flamme patriotique, et je suis sûr qu’il en eût rempli le
rôle avec courage, lors de la dernière guerre, si les circonstances le lui
avaient permis. Ce que l’on peut affirmer, c’est qu’il n’aurait pas déserté
son poste, comme le fit M. Hennion 51 qui s’éclipsa, abandonnant ses
troupes en plein désarroi, dès qu’il apprit l’avance des Allemands sur Paris.
M. Hennion, qui avait pris possession de la préfecture de police avec fracas,
jurant qu’il y apportait toutes les vertus, se révélait ainsi sous son véritable
jour.
Donc, M. Lépine agissait en colonel, soucieux de se mériter
l’applaudissement des Parisiens. Il avait établi, à la police municipale, une
discipline toute militaire. Il voulait voir les détachements d’agents marcher,
dans la rue, au pas, comme les soldats. Il leur faisait exécuter des
maniements d’armes dans la cour de la caserne de la Cité, qu’il surveillait
lui-même du haut d’une fenêtre. Bien entendu, les officiers de paix devaient
commander leur compagnie en véritables capitaines. Ce me fut l’occasion
de rouvrir mes manuels du régiment. Je me croyais revenu à l’époque du
« volontariat ». Mon passage sous les drapeaux ne m’avait donc pas été
inutile, ni le certificat que j’en avais rapporté, constatant qu’ayant satisfait
avec la note « bien » à tous les examens, j’étais jugé digne de remplir avec
aptitudes les fonctions de « soldat de deuxième classe ». Ainsi le voulait
l’imprimé, pour mes camarades et pour moi, sauf pour les dix premiers qui,
sur soixante que nous étions, s’étaient vu à la fin de l’année décerner les
galons de sergent et de caporal.
M. Lépine entendait, par ces façons, flatter l’esprit chauvin de la foule
et désarmer un peu les préventions de l’opinion publique à l’encontre des
gardiens de la paix. Il employait même, à la leur concilier, jusqu’à des petits
moyens que l’on pouvait estimer futiles, à première vue, mais qui nelaissaient pas de dénoter de sa part un sens délié des réalités et un instinct
de psychologue. Les candidats gardiens de la paix étaient soumis, au
préalable, à un examen physique et à un examen écrit. M. Lépine voulut se
charger lui-même de leur examen oral. Il faisait venir les admissibles dans
son cabinet, et se basait, pour les enrôler définitivement, non seulement sur
leurs réponses et sur leur vigueur corporelle, capable de tenir la racaille en
respect, mais sur les traits de leur physionomie.
Je le vis, un jour, entrer au poste central du VIIe arrondissement,
impressionné par la silhouette décorative du gardien de planton.
— Pourquoi, me demanda-t-il à brûle-pourpoint, cet homme-là n’est-il
pas sous-brigadier ? Il en a, pourtant, la mine.
Et il le nomma sous-brigadier le lendemain. Il va sans dire que l’homme
le méritait par ses états de service et qu’il ne s’en fallait que d’une vacance
qu’il ne le fût déjà. Le mobile qui faisait agir ici M. Lépine n’avait rien de
comparable à celui de S.M. Henri III, qui, trouvant un jour à la foire Saint-
Germain, le portefaix Benoise endormi, imagina sur la seule
recommandation de son heureuse plastique, de l’anoblir et de le créer
secrétaire de cabinet, en disant : « Voilà un homme qui pourra se vanter que
le bien lui est venu en dormant. » Je suis persuadé qu’à l’encontre du
monarque, M. Lépine se fût abstenu d’octroyer les galons de sous-brigadier
à mon colosse Apollon si ses notes de service n’y eussent contribué, et la
preuve que M. Lépine avait deviné juste, c’est que même après son départ,
ce gardien a continué à faire son chemin et qu’il est devenu inspecteur
principal, le plus haut échelon auquel il pût prétendre.
Je n’en étais pas moins resté frappé de la réflexion de M. Lépine et ma
plume, se reportant à l’époque de l’affaire Nüger, en avait griffonné un
sonnet parodiant celui de Sully Prudhomme 52 où j’imaginais le préfet sous
l’inspiration de son égérie, se murmurant à lui-même :
Une femme m’a dit en songe : « Tes gardiens
Traînent de tout Paris l’implacable anathème,
En dépit du métier, si tu veux qu’on les aime,
Choisis-nous-les beaux de visage et de maintien.
Nous saurons, en retour, par un sûr stratagème,
Faire de nos maris tes plus fermes soutiens,
Et ta sagesse aura résolu ce problème
De rendre la police aimable aux citoyens. »
J’ouvris les yeux, rêvant aux étalons-modèle
Du Perche et de Rouergue, enrôlant, pêle-mêle,
Tout ce qu’on pût trouver de gaillards bien formés.
J’ai compris la plastique et qu’à l’heure où nous sommes
Mes agents se devaient d’être les plus beaux hommes
Et depuis ce jour-là, je les sais tous aimés.
Après tout, M. Lépine n’avait pas tort de tabler sur ces petits côtés. Il
avait, sans doute, lu chez Pascal que la forme d’un nez peut influer sur le
cours des événements et changer la face du monde. C’est peut-être aussi
qu’il songeait à ces agents de police minables, que l’on rencontre en
province, traînassant dans les rues d’un pas affalé, et qui donnent une si
fâcheuse opinion de leur municipalité. L’idée du passant est tout autre
lorsqu’il avise, sur le trottoir, un gaillard leste et bien découplé correctement
sanglé dans son uniforme. L’heureuse impression qu’il en reçoit rejaillit sur
toute la corporation. Il n’est si bonne maison qui ne retire profit de la bonne
mine de ses serviteurs.
— Je ne veux pas, disait M. Lépine, de ces visages disgraciés qui
éloignent la sympathie. Ce serait jeter la déconsidération ou le ridicule sur
l’administration !
En somme, si M. Lépine choisissait des agents au front de paladin, et
bâtis à la Rodrigue, c’était pour que tout Paris pût les contempler avec les
yeux de Chimène.
Et cela n’eût été contestable que s’il eût fait complète abstraction de
leurs qualités morales, mais il ne négligeait rien pour leur instruction. Il
avait organisé à leur usage, non seulement des conférences faites, dans les
postes, par les gradés et les officiers de paix pour les éclairer sur leurs
devoirs et les choses du métier, mais des conférences faites, dans les
mairies, par des conférenciers de profession, pour leur ouvrir et leur orner
l’esprit. Ce pauvre Léo Claretie 53 y fut souvent mis à contribution. Je l’ai
entendu traiter devant les agents des sujets moraux ou littéraires qu’il savait
mettre à leur portée, et leur rendre intéressants.
Pour stimuler l’esprit d’abnégation et de discipline des gardiens de la
paix, M. Lépine en avait fait dresser l’historique. C’était comme leur livre
d’or où étaient consignés leurs actes de dévouement, et il n’en négligeait
pas, pour cela, les autres parties de son administration, auxquelles il dédiait
un nouveau Répertoire de police qu’il ne cessa, durant tout son préfectorat,
de compléter et mettre à jour, en même temps qu’il créait le service
anthropométrique et jetait les fondements du musée de Police.
 
Il améliora l’esprit général de tout son personnel en faisant disparaître
les pratiques de favoritisme qui avaient sévi sous ses prédécesseurs avec
une telle acuité qu’elles avaient fini par tout gangrener. Plus de supercheries
d’examen. Plus de passe-droits scandaleux. Plus de tableaux d’avancement
truqués. Chacun était promu au grade supérieur suivant son tour
d’ancienneté ou d’admission à l’examen. Il faut reconnaître qu’en cela
M. Lépine fut admirablement secondé par M. Laurent, secrétaire général,
qui ne s’est jamais départi de la plus stricte équité et qui ne tenait compte,
pour les candidats de toutes catégories, que des recommandations de leur
chef de service. Une circulaire avait même été édictée, faisant défense sous
peine de punition sévère et de perte de leurs avantages auxdits candidats de
se faire appuyer par des politiciens ou des personnalités étrangères à
l’administration.
L’Empire avait armé les agents de casse-tête, M. Lépine les arma du
bâton blanc. Ce bâton blanc peut être considéré comme le symbole de son
règne, le signe de l’heureuse évolution de mœurs qui s’en est suivie.
Il n’y eut, pour en grogner, que quelques vieux débris de l’Ancien
Régime, et des brigades centrales supprimées, dont je m’étais amusé à
reproduire, comme suit, les doléances :
Le vent ployait le feu des réverbères,
La pluie à flots ruisselait dans la nuit,
Seuls, à l’abri d’une porte cochère,
Deux vieux agents se contaient leur ennui.
« Ah ! disait l’un, tout va de mal en pire,
Viens ranimer notre honneur expirant,
Ciel ! et rends-nous les beaux jours de l’Empire,
Où notre place était au premier rang.
« Quand, inclinant le bicorne avec grâce,
En frac de ville et l’épée au côté,
Je me voyais, en passant, dans la glace,
J’en éprouvais un regain de fierté,
« Magique effet de mon feutre à cocarde,
On m’adorait, et ni les voltigeurs,
Et ni Prévost 54 mon ami, le cent-garde,
Autant que moi ne ravageaient les cœurs.
« Sous l’uniforme on avait du prestige,
Ma légitime Adèle, il t’en souvient,
Mais, aujourd’hui, l’habit qu’on nous inflige
Tient du facteur et du collégien.
« Vive autrefois ! Dans les jours de tempête,
Lorsque l’émeute entrait en branle-bas,
On se ruait à coups de casse-tête
Et sans scrupule on tapait dans le tas !
« Mais, à cette heure, on nous rit aux moustaches,
Et, sans rien dire, à cause des journaux,
Faut écouter : “Bas les flics ! Mort aux vaches !”
Et, sans répondre, accueillir les pruneaux.
« Nos officiers n’ont plus rien dans les veines,
Oui, j’en atteste et Rouher et Piétri.
Des bâtons blancs ! voilà nos armes vaines ! »
— L’autre approuvait d’un chef endolori.
La voix se tut. Une angoisse profonde,
Les tint pensifs jusqu’à l’heure où le bruit
Les éveilla du brigadier de ronde,
Et, toujours, l’eau crépitait dans la nuit.
Je n’ai pas dessein de résumer, ici, la carrière de M. Lépine. J’aurai
assez souvent l’occasion d’y revenir au cours de ces Souvenirs. J’ai tenu
simplement à esquisser sa silhouette à grands traits pour expliquer les
raisons de sa popularité et montrer comment, en moins de trois ans,
M. Lépine avait accompli ce miracle de réconcilier la préfecture de police
avec le Parlement, le parquet, l’Hôtel de Villeet l’opinion publique. Ce peu
de temps lui avait suffi pour renflouer un bâtiment disjoint et le mettre en
état de reprendre la mer.
C’est pourquoi, quelques mois plus tard, alors que dans mon
commissariat de la rue Blomet, il m’était tombé sous les yeux le compte-
rendu d’une séance du conseil municipal, où le citoyen Labusquière s’était
emporté contre eux en accusations injustes, ma plume se mit à courir d’elle-
même sur mon sous-main, et y traça cette ballade, mi-amusée et mi-émue,
qui peut passer, en quelque sorte, pour mon testament d’officier de paix :
BALLADE EN L’HONNEUR DES GARDIENS DE LA
PAIX
Que Labusquière, édile impétueux,
Aime en séance à leur jeter la pierre ;
Que Rochefort épuise encor sur eux
Les traits de sa malice coutumière ;
Qu’à les noircir Faure Sébastien 55,
Use son encre en fiel quotidien ;
Rions ! D’avance, ils ont perdu leur cause !
Moi, je m’écrie, en invoquant Loubet 56,
L’heure a sonné de leur apothéose :
Honneur et gloire aux gardiens de la paix !
Ce ne sont point les mouchards tortueux
Amis de l’ombre et suppôts du mystère,
Leur qualité s’annonce à tous les yeux,
Et leur travail s’opère à la lumière.
C’est l’ornement des quais parisiens,
Sous l’uniforme ils ont un fier maintien,
Si que, du coup, plus d’Une entre en hypnose.
Ils font glisser la roue avec succès,
Et leur bâton jamais ne se repose :
Honneur et gloire aux gardiens de la paix !
Pour la tranquillité des vieux messieurs,
Ils ont à l’œil les bouges de barrière,
Plus d’un pacha costaud, plus d’un joyeux 57
Porte leur botte imprimée au derrière.
Leur poing solide et redouté, soutien
De l’honnête homme et du bon citoyen,
Aux noirs complots de la Pègre s’oppose ;
Quand vient la nuit, ils tendent leurs filets.
À la marée, autour des maisons closes.
Honneur et gloire aux gardiens de la paix !
Bourgeois ! tandis que vous fermez les yeux,
Ils font la garde à vos portes cochères,
Parfois on en rencontre, à l’Hôtel-Dieu,
D’ensanglantés, qu’on apporte en civière :
Dans l’incendie, ils vont sans craindre rien.
Aux fous errants, aux voitures, aux chiens,
Aux coups de feu, le métier les expose.
Quand on les tue, à l’ombre des cyprès,
À Montparnasse 58, on les enterre en prose.
Honneur et gloire aux gardiens de la paix !
ENVOI
Princes, féaux de notre aimé préfet,
Touny, Mouquin, au crâne orné de roses 59.
Témoignez comme, au monde satisfait,
Leur héroïsme éclate en mille choses.
Honneur et gloire aux gardiens de la paix !
Ernest Raynaud, Souvenirs de police. 
Au temps de Félix Faure, Payot, 1925
MARIE-FRANÇOIS GORON (1847-1933)
La brigade canine
Outre ses Mémoires et de nombreux ouvrages sur la police, l’ancien
chef de la Sûreté Goron a démontré la diversité de ses talents par la
publication, en 1913, d’un livre illustré pour enfants : Mémoires de Poum,
chien de police, ouvrage curieux dont le narrateur est l’animal lui-même,
fidèle défenseur de l’ordre et ami des enfants. Très érudit, Poum dresse
aussi l’historique de la brigade canine, non sans un certain mordant.
 
Ce fut M. Simart, commissaire de police, qui eut le premier, paraît-il,
l’idée de cette brigade défensive.
Depuis longtemps, un peuple voisin 60 employait à cet usage une race
particulière de chiens de berger.
Au cours de diverses expéditions, ces auxiliaires rendirent de grands
services.
C’est alors qu’à la préfecture de police on songea à reprendre, tout en
l’améliorant, cette institution.
Tout d’abord, elle parut incompatible avec l’esprit de la race française.
En effet, la pensée de lancer des animaux furieux à l’assaut d’êtres
humains pouvait sembler barbare à des cerveaux affinés.
Mais, en examinant la question, on comprit qu’on pouvait rendre
l’emploi des chiens extrêmement utile, sans qu’il fût inhumain.
Il suffisait, pour cela, de refréner et de régulariser la fougue de ces
animaux.
Solidement tenus en laisse par des lanières de cuir, muselés avec soin,
ils servent plutôt par leur flair merveilleux que par leur force.
Il n’y a que dans les cas extrêmement graves, ceux, par exemple, où la
vie des agents est en danger, que ceux-ci leur donnent la liberté.
Et comme on n’enlève la muselière aux chiens de police qu’à la
dernière extrémité, c’est surtout avec leurs membres puissants qu’ils
terrassent les malfaiteurs.
D’ailleurs, aucun de ces derniers n’a jamais reçu de blessures graves de
ces animaux, tandis que ceux-ci comptent un des leurs mort au champ
d’honneur.
Léo, chien de police, âgé de neuf ans, tomba la tête fracassée d’une
balle tirée par un apache 61.
On peut voir au Cimetière des chiens, près d’Asnières 62, la tombe de
cette brave bête, sur laquelle on a érigé une pierre commémorative.
Le Chenil des chiens policiers fut d’abord installé provisoirement, par
les soins de M. Simart, aidé de l’ancien sous-officier de cuirassiers, Muller,
dans le quartier de la Gare, rue du Chevaleret.
Puis, il émigra à Charenton. Mais l’emplacement qui lui servit d’asile
devint propriété communale.
Enfin, depuis le mois de décembre 1911, le Club des chiens de police
fut transféré boulevard Ney, au bastion 32, entre les portes de la Chapelle et
d’Aubervilliers.
Le refuge est composé d’un vaste parallélogramme dont deux côtés sont
bordés d’une série de boxes grillés et prolongés au fond par une niche
bourrée de paille fraîche.
Les chiens vivent là dans d’excellentes conditions d’hygiène.
Chaque jour, on leur sert une pâtée faite de bœuf bouilli additionné de
riz et de pain.
Le lundi, les pensionnaires sont gâtés : on leur octroie, par tête, un litre
de lait.
L’agent Boulogne est placé à la tête du Club des chiens.
C’est un maître aussi juste que bon.
Il ne laisse jamais battre ses élèves, et la plus grande punition qu’il leur
inflige, c’est d’être mis au cachot noir – qui présente une particularité, c’est
d’être parfaitement clair.
Attendu que ce redoutable cachot noir n’est autre qu’une niche, comme
toutes les niches, placée au centre de la cour.
Le chien puni y est attaché et muselé.
Il faut voir son air piteux et sa mine déconfite.
Toutes les fois que passe devant lui l’arbitre de ses destinées, l’animal
jette de son côté des regards implorant sa pitié.
Outre les pensionnaires de l’établissement, il en est une vingtaine qui
demeurent avec les agents qui les emploient.
Moi, Poum, je fus compris dans cette catégorie.
Mon existence était désormais liée à celle de Guillardet.
Nous allions souvent, à peu près tous les jours, au chenil de mes
camarades.
Je fis connaissance avec eux : il y avait là Loux, Heinz, Puck, etc., tous
d’origine allemande.
Dans une autre série, je vis aussi des chiens noirs à poil long. Ceux-là
sont belges.
Souvent, des propriétaires de grandes usines, de châteaux, de chasses,
viennent faire l’acquisition de l’un des pensionnaires du Club.
Les deux premiers, qui quittèrent ainsi le chenil, furent achetés par le
prince de Monaco.
Mais je suis sûr qu’ils ne quittèrent pas sans regret leurs collègues – si
j’ose m’exprimer ainsi.
Je voulus échanger quelques idées avec mes nouveaux amis.
Mais je m’aperçus bientôt que nous aurions peine à nous entendre.
Enrégimentés depuis l’âge de trois ou quatre mois, ces chiens, esclaves
de la consigne, ne connaissent que le service.
Ils n’ont pas été, comme moi, mêlés à la vissse des hommes et ne
cherchent nullement à se rendre compte du pourquoi des choses.
Afin de compléter mon éducation, on me fit partager divers exercices
des élèves du chenil.
Des gardiens de la paix, habillés de vêtements fortement rembourrés,
imitaient les allures des malfaiteurs.
Ils se sauvaient à toute vitesse, puis se retournaient brusquement, faisant
face à l’ennemi.
Alors, nos maîtres nous lançaient contre ces hommes et nous incitaient à
les arrêter et à les mettre dans l’impossibilité de se défendre, tout en les
ménageant dans une certaine mesure.
D’autres jours, on nous conduisait sur le bord de la Seine.
Des hommes se jetaient à l’eau et notre tâche consistait à flairer leur
présence dans le fleuve et à la dénoncer par nos aboiements. Alors, nos
gardiens faisaient lesimulacre d’un sauvetage.
Un matin que je me livrais à cet exercice sur le bord de la Seine, entre
Puteaux et Courbevoie, je vis, dans un moment de repos, un vieux terre-
neuve qui nous regardait mélancoliquement.
Je m’approchai de lui et nous fîmes connaissance.
Dans un langage que nous sommes seuls à comprendre, je m’enquis du
motif de sa tristesse.
Le vieux terre-neuve me répondit que, lui aussi, avait fait partie
autrefois d’une escouade de chiens sauveteurs, qu’on appelait la « brigade
fluviale ».
Mais cette brigade avait été licenciée, parce que les chiens sauveteurs
mettaient tant d’ardeur à leur besogne, serraient si fortement les noyés dans
leurs pattes, qu’ils étranglaient à demi ceux qu’ils devaient secourir.
Marie-François Goron, Mémoires de Poum, 
chien de police, Flammarion, 1913
LOUIS LÉPINE (1846-1933)
La brigade de Sûreté
Le titre ambigu de « chef de la Sûreté » peut prêter à confusion. S’il
existe une direction de la Sûreté générale au ministère de l’Intérieur –
 laquelle devient Sûreté nationale en 1934 –, la préfecture de police
échappe à son contrôle et comporte elle-même sa « brigade de Sûreté »,
lointaine préfiguration de la brigade criminelle. C’est elle que salue l’ex-
préfet de police Louis Lépine dans ses Souvenirs.
 
La brigade dite de Sûreté est une brigade comme les autres, les Jeux, les
Garnis, les Mœurs, mais spécialisée dans les affaires de vol ou d’assassinat.
De ces trois cents hommes, quelques-uns seulement marchent avec le chef,
dans les grandes affaires ; tous sont soumis à une dure discipline, sur pied,
jour et nuit très exposés, pour une solde médiocre. Mais ils aiment tant leur
métier qu’un succès les paie de toutes leurs peines.
Les agents ne sont pas armés. Ils n’ont pas comme le gendarme : sabre
et mousqueton ; quand ils portent un revolver c’est qu’ils se le sont procuré
à leurs frais et sous leur responsabilité. Ils ne s’en servent que dans les
grandes circonstances, quand ils se sentent perdus. Leur arme c’est le
cabriolet, un bout de ficelle terminé à ses deux extrémités par une olive en
bois. Ils le fabriquent eux-mêmes. Inutile de dire que leur passé est
irréprochable, et que pour eux la bravoure est de pratique journalière. Je
connais pour en avoir été témoin des cas de sang-froid, de témérité même,
admirables. Je n’essaierai pas de décrire leurs opérations, tout dépend des
circonstances. Celui-ci qui flaire les pickpockets flâne dans les rues
passagères, dans le voisinage des établissements de crédit, à l’affût du vol à
la tire, à l’esbroufe, dont sont victimes les gens qui portent sur eux des
valeurs. Celui-là fréquente les bouges, les cabarets de barrière, les bars
louches où camouflé, il peut trouver des gens de bonne prise, des
condamnés, des libérés en rupture de ban, des récidivistes qui devraient être
à la Nouvelle ; il recueille des indications intéressantes, surprend des propos
dont il fait son profit.
Quand un crime est signalé, la brigade est alertée, et les agents choisis
selon leur aptitude se mettent en campagne. D’ailleurs la Sûreté a deux
genres d’auxiliaires bien différents : d’abord le gardien de la paix en
bourgeois, ou l’îlotier qui, sur son chemin, lie conversation avec les gens du
quartier et finit par connaître les aîtres ; il est renseigné sur les habitudes,
les mœurs de chacun. Il sait qui découche, qui a subitement disparu. J’ai
mis la police municipale à la disposition de la Sûreté et je m’en suis bien
trouvé.
Avec l’autre auxiliaire il faut prendre des précautions : quand on lit dans
un journal le récit d’un crime dont il ne reste aucune trace, on est
quelquefois étonné de voir qu’avant même de s’être lancée sur une piste la
Sûreté a mis la main sur le coupable. Soyez certain que dans ce cas le
criminel a été « donné. » Vendu serait plus exact. Comment cela ? un vieil
agent a des relations, et même de mauvaises connaissances : des rôdeurs de
barrière, des camelots sans industrie bien définie, des gouapes, des filles,
quelquefois d’anciens clients ; or ce qui perd ce monde d’escarpes, c’est la
vantardise. Il est rare que l’auteur d’un méfait ne soit pas soupçonné ou
même connu dans son entourage. Que l’indicateur soit mis dans le secret, et
moyennant salaire l’agent est tuyauté et va à coup sûr.
Que le malfaiteur soit appréhendé par ce procédé ou tout autre cela ne
suffit pas encore. Il faut savoir son nom qu’il cache, connaître ses
antécédents et notamment s’il n’a pas été arrêté déjà, ou condamné, ce qui
est presque toujours le cas. Jusqu’à ces dernières années on n’avait pour
répondre à ces questions que les reconnaissances, très rares et souvent
incertaines, qui d’ailleurs ne faisaient pas le jour complet sur le passé de
l’individu. Nous avons maintenant un auxiliaire infaillible, l’Identité
judiciaire, précieuse invention.
Alphonse Bertillon était un tout petit commis à la police municipale
quand mon attention s’est portée sur lui en raison de sa vive intelligence.
Son avancement exceptionnel fut justifié par son mérite. C’est lui, qui a tiré
de son cerveau le moyen de prouver par l’anthropométrie que l’individu
qu’on vient d’arrêter l’a été antérieurement sous un autre nom, par
conséquent qu’il est connu. Et voici comment il s’y prend.
Deux faits sont acquis en morphologie : le premier c’est que, de même
qu’il n’y a pas deux feuilles d’arbres qui se ressemblent absolument, il n’y a
pas au monde deux hommes identiquement semblables ; et le second, que,
chez l’adulte, les dimensions des os demeurent constantes pendant le reste
de sa vie.
Bertillon en conclut que si l’on prend sur un individu certaines mesures
telles que celles de la tête, du médius, de la coudée, de l’écartement des
zygomes et si le même homme a été mensuré antérieurement on trouvera au
répertoire une fiche reproduisant exactement les mêmes dimensions que
celles que l’on vient d’établir et que ces fiches seront toutes deux la fiche
du malfaiteur que l’on a sous la main, et pas d’un autre ; une preuve
surabondante résulte de la photographie portée sur la première fiche.
En principe voilà le système. Il serait trop long d’entrer dans le détail de
l’application et de décrire le mécanisme par lequel, tandis que des millions
de fiches garnissent le Répertoire, une minute suffit pour mettre la main sur
celle que l’on cherche. Je dirai d’un mot qu’on isole la fiche par le procédé
des éliminations successives. Tel carton est affecté à telle dimension de tête,
tel autre à une autre, etc., mais il n’y a qu’un carton où se trouvent groupées
les diverses dimensions qui se rapprochent le plus de l’ensemble de celles
de l’individu considéré. On trie ce carton et on trouve la fiche.
L’anthropométrie une fois connue fut une révélation pour toutes les
polices d’Europe, qui l’adoptèrent. Depuis, le système des empreintes
digitales que Bertillon avait mis à l’essai quelques années avant sa mort a
gagné la faveur des polices anglo-saxonnes chez lesquelles il s’est
propagé 63. Il repose sur les mêmes axiomes morphologiques, car tout
homme a dans sa main un sceau rigoureusement personnel, mais il a ce
défaut qu’il est facile aux malfaiteurs avertis de supprimer leurs traces en
mettant des gants. Et ils le font.
Le Répertoire contient actuellement 4 500 000 fiches, il en est créé
90 000 par an.
Je ne mentionne que pour mémoire une autre invention de Bertillon, le
« portrait parlé » : c’est le relevé analytique des traits et particularités du
visage qui permet aux agents de la Sûreté quand ils possèdent le
signalement d’un individu établi selon cette méthode, de le reconnaître
quand ils le croisent dans la rue. J’en ai fait personnellement l’expérience.
Un autre moyen d’investigation que possède la Sûreté, c’est le grand
répertoire connu sous le nom de « sommiers judiciaires », créé en vertu des
articles 600 à 602 du code d’I.C. et qui groupe les condamnations
prononcées par l’ensemble des tribunaux de France et des colonies. Il
rassemble aujourd’hui 6 millions de fiches et répond à environ
1 500 demandes de renseignements, par jour. Lessommiers et l’Identité
judiciaire font réciproquement des échanges.
Bertillon eut l’idée que j’ai encouragée de créer un laboratoire de
photographie criminelle et de police scientifique auquel ses successeurs ont
donné beaucoup d’extension. En voici le but. Dans un grand nombre
d’enquêtes judiciaires, en matières d’effraction, de vol de valeurs,
d’assassinat il est important d’étudier les traces que le malfaiteur a laissées
sans s’en douter ou de donner une force probante à certaines pièces à
conviction. Il y a une infinité de cas. Il fallait créer des méthodes qui
adaptent à cette fin les découvertes modernes. Déjà les malfaiteurs avaient
pris les devants.
Les substances à analyser par le praticien ne sont souvent mises à sa
disposition qu’en quantité infime : c’est la petite tache de sang oubliée par
le malfaiteur quand il a fait sa toilette, c’est le fil resté adhérent au meuble
fracturé qui permettra des comparaisons, c’est le grain de poudre retrouvé
dans le tissu perforé et dont la composition met sur la trace de l’arme. C’est
ce qui reste dans le papier après le lavage et qui peut en permettre la
reconstitution.
Cette condition de n’opérer que sur des traces nécessite des méthodes
d’analyse particulièrement sensibles dues à nos découvertes en physique et
en chimie. Elles ont été mises en œuvre par les successeurs de Bertillon.
En voilà assez pour faire comprendre quel vaste champ est ouvert à la
police scientifique.
Louis Lépine, Mes souvenirs, Payot, 1929
JEAN BELIN (1884-1971)
« Le Dompteur »
À partir de 1908, Clemenceau 64 modernise la police en créant douze
brigades mobiles « ayant pour mission exclusive de seconder l’autorité
judiciaire dans la répression des crimes et des délits de droit commun ».
Bientôt surnommées les « brigades du Tigre », elles constituent les noyaux
des actuels Services régionaux de police judiciaire. Leur déploiement
accroît de façon spectaculaire l’efficacité de la police : bien équipées, bien
formées, les brigades mobiles sont également dirigées par des policiers
respectés, comme le légendaire commissaire Faivre dit « le Dompteur »,
dont le subordonné Belin brosse un portrait flatteur.
 
Le commissaire Faivre avait cinquante-six ans. De petite taille, nerveux,
irritable, il faisait penser au président Raymond Poincaré 65. Comme lui, il
avait une petite barbe blanche. Il avait également du caractère et, comme le
grand Meusien, il était un bourreau de travail.
Féru de police, passionné comme nous tous, il avait fait installer un lit
pliant dans son bureau. Deux fois par semaine, il couchait là. Il y couchait
supplémentairement toutes les fois qu’une affaire criminelle importante
exigeait la présence du chef. Faivre vécut en permanence à côté du lit de
camp aussi longtemps que dura la fameuse affaire Bonnot.
Il était célèbre dans la police. Ses inspecteurs l’appelaient tantôt « le
Dompteur » et tantôt, lorsqu’ils étaient contents de lui, ce qui arrivait
souvent, « le père Faivre ».
C’est qu’en effet il y avait à la fois du dompteur et du père dans cet
homme, rigide et droit, aux petites mains nerveuses. Il tenait bien sa brigade
en main, je vous l’affirme. Il n’admettait aucun écart à la discipline, aucun
manquement au travail, aucune entorse à l’honnêteté.
« Le Dompteur » lorsqu’il me reçut m’examina longuement. J’étais
assez inquiet de son examen de « binette » puisque celui du préfet Lépine
m’avait si peu réussi. Je gardais le silence, mais qu’allait-il sortir de cette
nouvelle revue de détail ? Le regard de M. Faivre allait de mes pieds à ma
tête, s’arrêtait longuement sur mon visage. Je courbais les épaules, pour me
rapetisser. Enfin, le chef de la brigade rendit son verdict :
— Mon collègue de Montrouge m’a dit le plus grand bien de vous, mais
une brigade mobile, il faut que vous le sachiez, n’est pas un commissariat.
Ici, nous travaillons !
Je pensais, à part moi, que M. Faivre n’était pas très obligeant pour son
collègue de Montrouge.
— Du travail, c’est ce qu’il faut ici, reprit « le Dompteur », d’une voix
brève. Et pas de fiasco, pas de fiasco surtout !
Le mot « fiasco » était habituel à M. Faivre. Il refusait à ses
collaborateurs le droit de ne pas réussir, quelles que soient les raisons de
leur échec. Alors cinquante fois le mot « fiasco » sortait de ses lèvres,
comme un reproche qui pesait sur son cœur. Le collaborateur qui faisait
« fiasco » était vite jugé par lui. La terreur du « fiasco » était devenue la
hantise de la Ire brigade. Les jeunes inspecteurs, commandés pour arrêter un
assassin ou un voleur, tremblaient à la seule pensée d’avoir à se représenter
devant M. Faivre sans lui ramener un coupable au bout de leurs menottes.
M. Faivre, après avoir recréé en moi le sentiment du devoir, ajouta
d’autres menues choses sur ce que j’avais à faire à la brigade et sur la
discipline qui y régnait. Le caractère et la franchise de mon nouveau patron
me plaisaient et il me semblait que je devenais un tout autre homme à son
contact.
L’affaire Bonnot venait de commencer. Elle appartenait en quelque sorte
à la police judiciaire, mais la Sûreté générale et ses brigades, on le verra,
ont eu à jouer un rôle important dans cette affaire. Depuis que le bandit
Bonnot était poursuivi, M. Faivre imposait aux dix-neuf commissaires et
inspecteurs placés sous ses ordres de déjeuner et de dîner dans un restaurant
à bon marché, situé à côté des bureaux du service. Lorsque nous n’étions
pas consignés, nous étions en liberté surveillée dans cette cantine, mais du
moins M. Faivre nous avait-il continuellement sous la main. Et cette main
était rude, malgré sa petitesse.
Je savais que les inspecteurs avaient droit à huit jours de congé annuels
et à un jour de repos hebdomadaire. Cela, c’était un principe, mais ce
principe M. Faivre le jugeait inapplicable à ses policiers. Il disait
volontiers :
— Comment aurions-nous le droit de nous reposer alors que les voleurs
et les assassins volent et assassinent tous les jours ?
Ceci dit, M. Faivre me souhaita bonne chance et de bons tableaux de
chasse. Après un tel récit, le lecteur va penser que je me reprochais
sûrement de m’être volontairement placé sous la férule de ce tyran. Les
policiers d’aujourd’hui crieront à l’invraisemblance ou diront probablement
qu’ils n’admettraient plus pareil chef. Eh bien ! les commissaires, les
inspecteurs adoraient cet homme dur, et se seraient fait tuer pour lui (ce qui
arriva plusieurs fois).
Nous avions raison d’aimer M. Faivre, car il pensait plus à nous qu’à
lui-même. Il s’épuisait réellement pour défendre nos droits et notre bien-
être. Un jour que j’étais dans son bureau, il fut appelé téléphoniquement par
le contrôleur général Sébille 66. M. Sébille contrôlait tout, comme c’était son
métier, mais il contrôlait particulièrement les notes, les frais des inspecteurs
des brigades. Il aimait à serrer en diable les cordons de la bourse de la
« Princesse 67 », dussent le service et la défense publique en pâtir. J’entendis
M. Faivre lui répondre avec sa rudesse habituelle :
— Non, monsieur le contrôleur, je ne vous suivrai pas. Mes hommes
c’est comme les chevaux, et pour qu’ils travaillent il faut que je puisse leur
donner leur avoine ! Je veux les payer, monsieur le contrôleur, parce que je
ne veux pas de « fiasco ».
Et M. Faivre raccroche l’appareil. Il jette sur moi son regard furieux,
comme si j’étais M. Sébille en personne.
Le secret de M. Faivre, pour se faire aimer par ses collaborateurs, privés
de congés, accablés de fatigues journalières, tient en peu de mots.
1o Il connaissait son métier à fond, payait de sa personne, donnait à tous
l’exemple du courage devant le danger, de l’ardeur à la besogne et de
l’honnêteté la plus scrupuleuse.
2o S’il savait nous reprocher nos fautes, il savait aussi nous
complimenter lorsque nous réussissions. Il n’eût pas accepté que nos
intérêts fussent lésés et pas accepté non plus qu’on nous fît un reproche,
qu’on nous punît ou nous blâmât lorsque nous ne l’avions pas mérité.
3o Il ne nous chicanait pas sur nos dépenseslorsqu’elles étaient
méritées. Il était large et même généreux, dans l’établissement de ses
débours lorsque nous étions travailleurs et que nous obtenions des succès. Il
exigeait de nous des succès !
Si je me suis longuement attardé sur cette figure, c’est que je dois
énormément à cet homme. Je lui dois d’être devenu un policier convenable ;
je lui dois de n’avoir jamais commis, en trente ans d’exercice, une seule
vilenie ; je lui dois d’avoir su obéir et, plus tard, commander ; je lui dois
d’avoir, adoptant certaines de ses méthodes, découvert quelques policiers
remarquables, comme Biget, Albayez, Chenevier, Bascou, Taupin, Arnulf,
Félix…
Je lui dois l’horreur du « fiasco » et d’être habitué à ne pas me satisfaire
de rentrer bredouille, et à m’obstiner sur la trace d’un criminel.
Commissaire [Jean] Belin, Trente ans de Sûreté nationale, 
Bibliothèque France-Soir, 1951. DR
MARCEL GUILLAUME (1872-1963)
Le 36
Avec sa mine débonnaire et sa pipe, le commissaire Guillaume compte
parmi les modèles de Simenon pour son personnage de Maigret : après
avoir relevé quelques inexactitudes dans ses premiers livres, le directeur de
la police judiciaire Xavier Guichard convie en effet le romancier à visiter le
36, quai des Orfèvres, où Simenon sympathise immédiatement avec celui
que les journaux appellent « l’As de la PJ ».
Né à Épernay en 1872, entré dans la police en 1900 et devenu
commissaire en 1913, Marcel Guillaume passe divisionnaire en 1928. De
1930 à 1937, il dirige la prestigieuse « brigade spéciale no 1 », c’est-à-dire
la brigade criminelle, dont les locaux sont devenus mythiques.
 
Que de fois j’ai monté cet escalier vermoulu ! Pendant des années j’ai
circulé à travers ces austères galeries, à toute heure du jour et de la nuit,
insensible à la fatigue, happé par les affaires les plus diverses, mais toujours
pressantes.
Que de physionomies typiques ont défilé dans mon cabinet ! Je les
revois comme dans un film ; elles passent pour disparaître et s’ensevelir
déjà dans une sorte de linceul. Il y a les vieux chevaux de retour,
récidivistes, souvent allègres et familiers, jamais fâchés de me retrouver ; il
y a aussi les novices bouleversés et sanglotants. Voici les passionnés,
victimes du jeu ou des femmes, aux visages ravagés par l’émotion et
l’inquiétude ; voici les comptables jadis hommes intègres ou serviteurs
modèles dévoyés tout d’un coup parce qu’un jour l’amour d’une coquette a
ravagé leur vie. Puis les figures des faussaires, des escrocs, des
cambrioleurs avec leurs tics particuliers, leurs regards sombres et voilés ;
voici maintenant les meurtriers, les impulsifs dont la colère ou la jalousie
ont armé le bras, et les assassins, sans regard et sans voix, visages muets et
endurcis, d’abord fermés et impénétrables, mais qu’un mot dit à propos, une
parole qui pénètre en eux et appuie sur leur cœur, rend tout à coup loquaces,
prêts à égrener leurs aveux. Enfin voici les victimes, les volés, les ruinés,
les meurtris, les veuves endeuillées, tous convulsés, dont la bouche exhale
sans fin la plainte, la rancune et réclame le châtiment, criant vengeance,
tantôt suppliants tantôt vindicatifs et haineux. Leurs cris me rappellent
d’autres visages qu’ils évoquent d’ailleurs, les visages des morts, cadavres
exsangues sur lesquels je me suis longuement penché, pour scruter leurs
traits, pour lire dans leurs regards éteints et sonder leurs plaies.
Cortège lamentable, cortège interminable, car il se renouvelle tous les
jours. Tout cela a occupé, a pris ma vie. Pauvres humanités déchues, tristes
épaves, troupeau de misérables qui va de la stupeur d’un Champmathieu
aux convoitises et aux cruautés d’un Thénardier, fange des faubourgs,
ruisseaux des rues parisiennes où s’épanouissent pourtant quelques fleurs
semblables à Gavroche et à Éponine.
Mais déjà tout cela aussi c’est le passé, tous les visages s’estompent et
s’effacent dans un vaste crépuscule à travers les brumes d’une vie qui va
vers son déclin, ombres pâles qui se dissolvent et qui vont traverser le
fleuve de l’oubli.
Commissaire [Marcel] Guillaume, Trente-sept ans avec la pègre, 
Les Éditions de France, 1938 ; 
© Les Éditions des Équateurs, 2007
ADOLPHE GRONFIER (1846-1893)
La tricoche 
Du nom d’un policier devenu détective, la « tricoche » désigne
l’utilisation des moyens et fichiers de police au profit d’agences privées de
renseignement, la plupart dirigées par d’anciens collègues, qu’évoque ici le
commissaire Gronfier.
 
D’abord, comment se sont-elles créées ? Où s’arrêtent les opérations de
la préfecture de police ? Supposons quelques cas.
Une femme mariée disparaît du domicile conjugal. Le mari s’adresse à
la préfecture de police pour savoir en quel endroit son inconstante moitié
jette son… par-dessus les moulins. La préfecture acceptera peut-être de
faire les recherches mais quand elle saura où se trouve la femme, elle
transmettra le dossier au procureur de la République qui jugera s’il faut
livrer au mari trompé le renseignement demandé. Si l’on ne croit pas devoir
donner à celui-ci la satisfaction qu’il demande, on lui conseillera de
s’adresser à une de ces agences qui sont une succursale de la maison et qui
n’ont pas les mêmes scrupules.
Supposons un autre cas. Il s’agit de retrouver la trace d’un parent que
l’on a perdu de vue. La police acceptera peut-être encore, mais comme elle
ne peut faire aucune recherche en province, elle trouvera dans ce fait un
prétexte suffisant pour n’aboutir à aucun résultat et elle conseillera toujours
de recourir à l’agence interlope.
Si un mari veut faire suivre sa femme, si une femme veut faire suivre
son mari, un amant sa maîtresse ; si un créancier veut retrouver un débiteur,
si un négociant veut connaître la solvabilité d’un acheteur, on lui refusera
officiellement toute espèce de renseignements ; mais, officieusement, on
l’engagera à traiter avec une de ces agences que les policiers recommandent
aux clients, sans doute moyennant commission.
Les tenanciers de ces « établissements » sont la plupart du temps,
d’ailleurs, d’anciens camarades ; ce sont d’anciens agents, brigadiers,
inspecteurs de la Sûreté à la retraite ou dont on a feint de se séparer à la
suite de quelque algarade.
Ils ont puisé dans la pratique du service général des connaissances
étendues qu’ils continuent à mettre en profit au particulier. En quittant la
maison, ils s’établissent dans quelque rue, louent un appartement, le
meublent convenablement, font de la publicité suivant leurs « opérations »,
travaillent de toutes façons et, au bout de quelques années, se retirent
enrichis et vivent en honnêtes bourgeois.
Ces agences sont de diverses sortes : les agences de renseignement qui
s’affichent ; les agences de renseignement qui se cachent et enfin les
agences qui s’occupent exclusivement de chantage pratiqué en grand et qui
sont en apparence des maisons de commission et d’exportation.
Les agences de renseignement qui s’affichent sont les moins
nombreuses. Il en est qui figurent au Bottin et font de la publicité dans les
grands journaux, même dans ceux qui s’élèvent à la première page contre
elles… Il suffira pour édifier le lecteur sur ce genre d’agences, de citer la
réclame d’une d’elles en supprimant, bien entendu, le nom du commerçant :
Office général de renseignements confidentiels
Prudentia !
Renseignements confidentiels, officieux, intimes,
particuliers, commerciaux, financiers, recherches de toutes
natures dans l’intérêt des familles, personnes du monde,
négociants, capitalistes, industriels.
Maison de confiance, créée et dirigée par… depuis 1862.
Missions de confiance en France et à l’étranger, direction
d’affaires délicates, conseils impartiaux, incognito observé,
personnel éprouvé, discrétion absolue, démarches, voyages,
investigations, enquêtes, surveillances officieuses d’intérêts
et de personnes mineures, dissipateurs et incapables.
Recherches de tous documents et renseignements
indispensables pour constatations officieuses ou judiciaires,
soit pour affaires particulières, soit pour procèscivil en
contrefaçon, séparations de corps, interdictions, conseils
judiciaires, notifications de succession, etc.
Archives, répertoire des jugements de faillites, séparations de
biens, séparations de corps, interdictions, conseils judiciaires,
réhabilitations prononcées par les tribunaux de Paris depuis
1847 et de toute la France depuis 1875 à ce jour, informations
discrètes pour projets de mariage, enquêtes officieuses à tous
points de vue, antécédents, moralité, santé, famille, fortune.
Renseignements divers obtenus au moyen de surveillances
officieuses, quotidiennes, discrètement exercées par des
agents spéciaux.
N.B. Dans les diverses branches d’organisation qu’elle
comporte, ma maison rend chaque jour d’utiles services, très
appréciés des intéressés. En m’honorant de leur haute et
intime confiance, en temps opportun, de nombreuses
personnalités notables ont souvent évité d’amères et de
cruelles déceptions des pères de familles, de grands chagrins,
en épargnant à leurs enfants des catastrophes imprévues et
des malheurs irréparables.
Ces informations discrètes sur « projets de mariage », ces « enquêtes
officieuses à tous points de vue », ces « renseignements divers obtenus au
moyen de surveillances quotidiennes officieuses ou discrètement exercées
par des agents spéciaux, ces recherches de tous documents pour
constatations officieuses ou judiciaires pour procès en séparation de
corps », etc. sont les opérations qu’avouent ces maisons patentées.
Ces maisons ont l’air honnête. La plupart du temps, aucun signe
extérieur, aucune enseigne ne les distingue.
On sonne. Un monsieur à l’air respectable vous reçoit, vous introduit
dans un appartement bien meublé, vous fait traverser une antichambre, un
salon et, enfin, vous fait asseoir dans son bureau. Il est seul chez lui. Aucun
employé qui vous dérange. On se croirait chez un rentier tranquille.
— Vous pouvez parler à votre aise, monsieur, vous dit-il.
Il vous fait exposer votre cas. Vous observant avec attention, il vous
écoute religieusement et quand vous avez fini :
— C’est difficile ce que vous demandez. Je devrai mettre plusieurs
agents à la disposition de votre affaire. Cela pourra durer quelque temps. Il
faudra donc tout d’abord déposer une somme destinée à couvrir les
premiers frais. Puis vous me ferez un rapport dans lequel vous m’exposerez
exactement les faits et nous nous mettrons immédiatement à l’œuvre, après
que vous m’aurez, toutefois, signé un billet, dans lequel vous vous
engagerez à me verser telle somme à une période déterminée.
Le client s’exécute. Il paie. Il livre son secret. Soyez sûrs que le soir
même, arrivera à la préfecture de police un rapport détaillé sur l’affaire qui
le concerne, émanant de l’homme de confiance.
C’est d’ailleurs à cette seule condition que les agents « officieux »
peuvent exercer tranquillement leur petit métier.
Chaque soir affluent à la préfecture de police les lettres de ces
personnages.
Si encore les opérations de la police interlope s’arrêtaient là ! Mais la
plupart de ces agences ne dédaignent pas, en sus, afin de grossir plus vite le
magot – car dans ce métier, le temps est précieux –, d’exercer à l’occasion
un petit chantage bien organisé auprès de la personne qu’elles sont chargées
de surveiller ou sur laquelle elles ont obtenu ou forgé quelques
renseignements compromettants.
Et s’il reste quelque pudeur à la maison, l’agent chargé de l’affaire – qui
n’a jamais de scrupules, lui – exercera le chantage pour son compte
personnel.
D’autres maisons, en même temps qu’elles servent les intérêts
particuliers et les intérêts policiers, s’occupent également d’affaires
politiques.
Adolphe Gronfier, Dictionnaire de la racaille, © Horay, 2010
La halle aux faits divers
Cette plongée dans l’univers clair-obscur de la police parisienne serait
incomplète sans une évocation des reporters « préfecturiers », journalistes
peu considérés mais très lus qui se spécialisent dans la couverture des faits
divers et des enquêtes. Le commissaire Gronfier livre ici leur méthode de
travail et leur organisation.
 
Il y a quatre-vingts commissaires de police à Paris 68 et une vingtaine
d’officiers de paix : les reporters, qui vivent en bonne intelligence, se
partagent les quartiers. Chacun d’eux visite quatre ou cinq commissariats et
apporte aux camarades le produit de sa récolte. L’échange des nouvelles des
vols, des viols, des meurtres, des accidents, des crimes, a lieu chez un
marchand de vin du boulevard du Palais, près de la préfecture. C’est là
qu’est la halle aux faits divers. De 11 heures à midi et de 4 heures à
5 heures, chaque jour, les reporters s’assemblent dans une salle de cet
établissement.
Là, ils se passent les uns aux autres leurs notes. Il se fait un troc
d’adultères contre des rixes, d’incendies contre des explosions. Ils sont
pressés, griffonnent hâtivement des notes sur des feuilles de papier à copie
et ils repartent presque en courant, chacun ayant l’espérance d’avoir gagné
sa subsistance du jour. Ils n’en ont encore que l’espérance, car le chef des
faits divers peut refuser leurs lignes (dans beaucoup de journaux on paie à
la ligne), un confrère indélicat peut les précéder au journal et faire accepter
les nouvelles qu’ils apportent.
Par tous les temps, le reporter va à pied. Il n’a pas de crédit de voiture.
Si on lui en ouvrait un, il en ferait l’économie. Il est peu de reporters qui
vivent longtemps. Entre quarante et cinquante ans ils font la culbute dans le
grand trou. Peu de métiers sont aussi ennemis de l’hygiène. Le reporter,
exposé à toutes les intempéries, ne peut pas prendre ses repas à des heures
régulières.
Il mange quand il peut, dans de mauvaises gargotes. Son estomac
affaibli par ce mauvais régime se débilite encore par l’absorption des
consommations de dernier choix que ce chien de chasse de l’information est
contraint de boire avec les agents qu’il connaît et qu’il invite dans l’espoir
d’en obtenir quelque indiscrétion. Il passe du chaud au froid ; avec ses
vêtements humides, il entre dans des salles de cabaret tièdes. Convenons-
en, il est aussi dur d’être reporter que chauffeur de locomotive. Le fait
divers tue rapidement ceux qui le taquinent.
Adolphe Gronfier, Dictionnaire de la racaille, © Horay, 2010
1. Charles Chenevier, De la Combe aux Fées à Lurs. Souvenirs et révélations, Flammarion, 1952.
2. La préfecture de police est créée sous le Consulat par l’arrêté du 12 messidor an VIII (1er juillet
1800), toujours en vigueur.
3. La lieutenance générale de police, créée par Louis XIV en 1667, vise à garantir l’ordre public à
Paris.
4. On y voyait encore en 1636 une table de marbre avec ces mots inscrits : Tributum Caesaris qui
prouvent que c’est là qu’on percevait l’impôt [NdA].
5. Nicolas de La Reynie (1625-1709), premier lieutenant général de police, de 1667 à 1697. La
lieutenance générale de police doit « assurer le repos du public et des particuliers, purger la ville de
ce qui peut causer les désordres, procurer l’abondance et faire vivre chacun selon sa condition ».
Comme l’écrit Colbert à son roi, « il faut que notre lieutenant de police soit un homme de simarre et
d’épée, et si la savante hermine du docteur doit flotter sur ses épaules, il faut aussi qu’à son pied
résonne le fort éperon du chevalier, qu’il soit impassible comme magistrat, et comme soldat,
intrépide, qu’il ne pâlisse devant les inondations du fleuve et la peste des hôpitaux, non plus que
devant les rumeurs populaires et les menaces de vos courtisans ».
6. Citation ironique et approximative des Fables de La Fontaine. L’Alouette et ses petits, avec le
maître d’un champ se termine ainsi : « Voletant, se culbutant, / Délogèrent tous sans trompette. »
7. Dans le IIe arrondissement de Paris, quartier Bonne-Nouvelle.
8. Marc René de Voyer de Paulmy, marquis d’Argenson (1652-1721), deuxième lieutenant général de
police, de 1697 à 1718.
9. Surnom des indicateurs de police.
10. Antoine Raymond Juan Gualbert Gabriel de Sartine (ou Sartines), comte d’Alby (1729-1801),
lieutenantgénéral de police de 1759 à 1774, puis ministre de la Marine de Louis XVI.
11. Déesse des fleurs, dans la mythologie grecque.
12. Jean-Charles Pierre Lenoir dit Le Noir (1732-1807), lieutenant général de police du 30 août 1774
au 14 mai 1775 et du 19 juin 1776 au 11 août 1785.
13. Louis Thiroux de Crosnes (1736-1794), dernier lieutenant général de police, du 11 août 1785 au
16 juillet 1789. Après avoir remis ses pouvoirs à Jean Sylvain Bailly, maire de Paris, il demeure
suspect aux yeux des révolutionnaires et est exécuté le 10 floréal an II (29 avril 1794), « convaincu
de complots et conspirations contre la liberté, la sûreté et la souveraineté du peuple français ».
14. Charles Henri, comte d’Estaing (1729-1794), amiral français, l’une des figures de la guerre de
l’Indépendance américaine. Commandant de la garde nationale en 1789, il finit guillotiné.
15. La chute de Robespierre, les 9 et 10 thermidor an II (27 et 28 juillet 1794), suivie de la « réaction
thermidorienne ».
16. En réalité, 1er juillet 1800.
17. Antoine Maurice Apollinaire, comte d’Argout (1782-1858), pair de France, plusieurs fois
ministre puis gouverneur de la Banque de France : du 31 décembre 1832 à avril 1834, il est ministre
de l’Intérieur.
18. En termes de police, cellule installée dans un commissariat, où les individus appréhendés sont
provisoirement détenus, avant leur libération ou leur conduite au dépôt.
19. Dérivé d’un mot arabe, le douar désigne à l’origine un campement de nomades disposé en cercle.
Dans l’Algérie coloniale, il s’agit d’une division administrative de base regroupant plusieurs familles,
à l’intérieur d’une tribu.
20. Désignation familière de la Nouvelle-Calédonie, lieu de relégation à partir de 1850. Le bagne
néo-calédonien, peu à peu supplanté par celui de la Guyane, ferme définitivement en 1926.
21. Alphonse Bertillon (1853-1914), simple commis à la préfecture de police, mit au point à partir de
1883 un système scientifique d’identification fondé sur les mensurations du corps humain :
l’anthropométrie, surnommée le « bertillonnage », révolutionna les techniques d’investigation.
22. Grand tamis servant en minoterie à séparer la farine du son.
23. C’est pour identifier les récidivistes qu’a été mise au point l’anthropométrie, à partir de 1883.
24. L’auteur, de tradition bonapartiste, a la nostalgie du Second Empire, par opposition à la
République jugée par lui laxiste.
25. En civil. On disait aussi « en bourgeois », d’où le surnom « hambourgeois » donné aux policiers
officiant sans uniforme ni insigne.
26. L’ancien chef de la Sûreté ne précise pas que le cabriolet, capable de casser le poignet du
récalcitrant si l’agent serre trop fort, peut devenir un véritable instrument de torture. Une version
entièrement métallique est restée en dotation jusqu’en 1980 dans la police parisienne.
27. Charles Mathelin (1849-1888), puisatier, assassin d’un vieillard qu’il avait dépouillé puis pendu,
après lui avoir fait miroiter une place à la campagne nécessitant un cautionnement de 500 francs ; il
fut guillotiné en 1888. Esbly est une commune de l’actuel département de Seine-et-Marne.
28. Surnom donné aux fiacres.
29. Par métonymie, la police judiciaire parisienne, en référence à la tour qu’on voit toujours quai des
Orfèvres.
30. Louis Deibler (1823-1904), exécuteur en chef de 1879 à 1899.
31. Désignation moqueuse du pantalon, en référence à la pudibonderie anglaise de l’ère victorienne
qui rendait « inexpressible » un tel mot.
32. Commissaire fictif, héros du roman de Marie-François Goron.
33. Prostituée de basse catégorie, satisfaisant ses clients dans les chantiers et les immeubles en
construction. Voir ici.
34. Le cabaret du Père Lunette, établissement alors réputé pour son caractère sordide.
35. Jean-Baptiste Troppmann (1849-1870), « le Massacreur de Pantin », assassin d’une famille
entière, guillotiné le 19 janvier 1870.
36. Voir deuxième partie, ici.
37. Erreur de l’auteur : Bogota est la capitale de la Colombie et non de la Bolivie.
38. En province, la lanterne rouge était l’enseigne des maisons closes.
39. Louis Charles de Machault, comte d’Arnouville (1667-1750), lieutenant général de police de
1718 à 1720, soit deux années seulement, une attaque de malandrins contre le puissant maréchal de
Villars ayant entraîné sa disgrâce.
40. Nicolas René Berryer, comte de La Ferrière (1703-1762), protégé de la Pompadour, lieutenant
général de police de 1747 à 1757, puis secrétaire d’État à la Marine et garde des Sceaux de
Louis XV.
41. L’équivalent des inspecteurs de police sous l’Ancien Régime.
42. Louis Sébastien Mercier (1740-1814), journaliste et homme politique, auteur de nombreux
ouvrages dont le Tableau de Paris en 1781.
43. François Franchet d’Esperey (1778-1864), secrétaire d’ambassade, conseiller d’État, directeur de
la Police du roi de 1821 à 1825.
44. Guy Louis Jean-Baptiste Delavau (1787-1874), préfet de police du 20 décembre 1821 au
6 janvier 1828.
45. Les Jésuites.
46. Léon Renault (1839-1933), préfet de police du 17 novembre 1871 au 9 février 1876, député
républicain de la Seine de 1876 à 1881, député des Alpes-Maritimes de 1882 à 1885 puis sénateur.
47. Pseudonyme littéraire d’Edme-Théodore Bourg (1785-1852), auteur en 1829 d’une Biographie
des lieutenants généraux, ministres, directeurs généraux, chargés d’arrondissements, préfets de la
police en France.
48. Molière, Le Misanthrope, acte I, scène 1.
49. Joseph-Marie dit Joachim Piétri (1820-1902), préfet de police à poigne de février 1866 à
septembre 1870, sénateur bonapartiste de Corse de 1879 à 1885.
50. Allusion à une « émeute des blouses blanches » soupçonnée de n’être qu’une manipulation de la
police en 1869.
51. Célestin Hennion (1862-1915), commissaire de police, directeur de la Sûreté générale de 1907 à
1913, préfet de police de mars 1913 à septembre 1914.
52. Il s’agit du sonnet célèbre Le laboureur m’a dit en songe : « Fais ton pain, / Je ne te nourris plus,
gratte la terre et sème. » / Le tisserand m’a dit : « Fais tes habits toi-même. » / Et le maçon m’a dit :
« Prends la truelle en main. » / Et seul, abandonné de tout le genre humain / Dont je traînais partout
l’implacable anathème, / Quand j’implorais du ciel une pitié suprême, / Je trouvais des lions debout
dans mon chemin. / J’ouvris les yeux, doutant si l’aube était réelle : / De hardis compagnons
sifflaient sur leur échelle, / Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés. / Je connus mon
bonheur et qu’au monde où nous sommes / Nul ne peut se vanter de se passer des hommes ; / Et
depuis ce jour-là je les ai tous aimés [NdA].
53. Léo Claretie (1862-1924), normalien, journaliste, neveu de l’écrivain et dramaturge Jules Claretie
(1840-1913).
54. Allusion à Victor Prévost, ancien soldat de l’escadron des cent-gardes et gardien de la paix
assassin : voir le texte du même auteur dans la deuxième partie, ici.
55. Sébastien Faure (1858-1942), propagandiste libertaire.
56. Émile Loubet (1838-1929), député républicain de la Drôme de 1876 à 1885, sénateur de 1885 à
1899, plusieurs fois ministre, président du Conseil en 1892, président de la République de 1899 à
1906.
57. Ancien des bataillons disciplinaires d’Afrique.
58. Allusion au monument aux morts dédié aux policiers tués dans l’exercice de leurs fonctions,
installé au cimetière parisien du Montparnasse.
59. M. Mouquin, à ce moment sous-chef de la police municipale, sous les ordres de M. Touny, étalait
depuis l’âge d’homme un splendide crâne d’ivoire uni, dévasté par une calvitie précoce [NdA].
60. Il s’agit de l’Allemagne, que Goron répugne à nommer et plus encore à désigner comme modèle
dans le contexte patriotique qui suit la défaite de 1870.
61. Surnom donné par la presse, à partir de 1902, aux jeunes délinquants parisiens, en raison de leur
sauvagerie.
62. Premier cimetière pour animaux, qui existe toujours. Fondé en 1899 à l’initiative de la
comédienne et féministe Marguerite Durand (1864-1936), qui y fit inhumer son lion domestique, il
occupe l’ancienne île des Ravageurs,sur la Seine, popularisée par Eugène Sue dans Les Mystères de
Paris. Le comblement d’un bras du fleuve a rattaché celle-ci à la rive en 1976. Outre Léo, plusieurs
chiens policiers y reposent, un monument ayant été érigé à leur mémoire en 1912 : le dernier en date,
Diesel, a été tué lors de l’assaut contre les djihadistes de Saint-Denis en 2015.
63. En réalité, Bertillon n’a intégré qu’à contrecœur la dactyloscopie à son système, qu’elle
concurrençait et qu’elle a fini par supplanter. D’abord utilisée par les Britanniques et les Argentins,
cette technique ne se généralise en France qu’à partir de 1902.
64. Georges Clemenceau (1841-1929), maire de Montmartre en 1870, député de la Seine en 1871 et
de 1876 à 1885, député du Var de 1885 à 1893, sénateur du Var de 1902 à 1920, ministre de
l’Intérieur en 1906, président du Conseil de 1906 à 1909 et de 1917 à 1920.
65. Raymond Poincaré (1860-1934), député républicain de la Meuse de 1887 à 1903, sénateur de
1903 à 1913 et de 1920 à 1934, plusieurs fois ministre, président du Conseil de 1912 à 1913,
président de la République de 1913 à 1920 et de nouveau président du Conseil de 1926 à 1928.
66. Jules Sébille (1857-1942), dit « le Puritain », commissaire de police, nommé en 1907 chef du
Contrôle général des recherches, prototype de l’actuelle police judiciaire.
67. L’État.
68. Un par quartier, soit quatre pour chacun des vingt arrondissements.
II. LE VOL
« C’est une chose étrange et prodigieuse de voir les piperies et artifices
que les voleurs ont inventés pour parvenir à leurs pernicieux desseins, et de
considérer avec quelles industries ils se sont glissés même dans les maisons
les plus renommées de Paris », écrivait déjà François de Calvi dans son
Histoire générale des larrons, « ouvrage contenant les cruautés et
méchancetés des voleurs, les ruses et subtilités des coupeurs de bourses, les
finesses, tromperies et stratagèmes des filous », plusieurs fois réédité à
partir de 1623. Le ton presque admiratif qu’emploie ce criminologue avant
l’heure se retrouve sous la plume des écrivains policiers, qui abordent la
question du vol d’un point de vue technique et non moral : comment on
devient voleur, quelles sont les différentes catégories de voleurs et comment
elles se hiérarchisent, de quelle manière procèdent les virtuoses de la
profession : tels sont les thèmes récurrents de l’abondante littérature
consacrée aux « bonjouriers », « vanterniers », « monte-en-l’air », « rats
d’hôtel », « tireurs », « careuses » et autres « grinches » d’antan.
HENRI GISQUET (1792-1866)
Les voleurs parisiens
Chargé par Louis-Philippe de défendre l’ordre et la propriété, le préfet
Gisquet aura davantage sévi contre les opposants politiques réclamant des
réformes sociales qu’envers la population des voleurs parisiens, qu’il
considère avec pragmatisme et philosophie comme un mal endémique dans
une métropole en pleine expansion, où l’extrême misère côtoie l’extrême
richesse.
 
J’ai entendu souvent demander combien il y avait de voleurs dans Paris,
et j’ai même entendu répondre à cette question : il y en a dix mille ou
quinze mille, etc., comme si on les avait comptés. J’avouerai franchement,
quant à moi, que je n’en sais pas le nombre exact ; mais je crois avoir autant
que tout autre des données qui me permettent de hasarder quelques
appréciations.
Il faut d’abord s’entendre sur le sens propre du mot. Quand on parle des
malfaiteurs qui sont à Paris, veut-on indiquer tous les individus sur lesquels
ont pesé une ou plusieurs fois des accusations judiciaires pour des actes
répréhensibles ? S’il en est ainsi, la masse en serait vraiment effrayante, car
il est des milliers de personnes habituellement honnêtes qui peuvent avoir
eu, par une circonstance fortuite, un tort quelconque à se reprocher.
Essayons d’arriver par d’autres déductions à des définitions plus
rationnelles, et pour rendre ma pensée clairement, présentons-la sous une
forme différente.
Combien y a-t-il de gens capables d’oublier dans certains cas les règles
de la probité et de faire une sorte de capitulation avec leur conscience ? Je
dirai qu’il y en a plus de trente mille. Voilà donc une forte partie de la
population qu’il serait permis à la rigueur de classer dans la catégorie des
malhonnêtes gens. Je crois, par exemple, qu’il existe à Paris au moins trente
mille personnes qui, si elles trouvaient votre bourse sur la voie publique et
avaient la certitude de n’être pas aperçues, la ramasseraient et la mettraient
dans leur poche, quoique sachant qu’elle vous appartient.
Combien y en a-t-il qui la restitueraient si vous la réclamiez ? Il y en a
vingt mille ; donc ces vingt mille, bien que disposés à profiter d’une
occasion pour s’approprier le bien d’autrui, n’ont pas tout à fait rompu avec
les principes de justice ; il serait trop sévère de les considérer comme
voleurs pour cette quasi-soustraction, pour ce quasi-délit. Mais les dix mille
autres tâcheraient de conserver votre bourse, soit en niant de l’avoir
ramassée, soit en la faisant passer dans d’autres mains pour qu’elle ne
puisse être retrouvée en leur possession, soit en soutenant qu’elle leur
appartient. Ce sont là de véritables fripons.
Maintenant, combien y en a-t-il dans ces dix mille qui prendraient votre
bourse sur un meuble, sur une banquette ou dans une loge de théâtre où
vous l’auriez déposée ? il y en a six mille.
Combien d’entre eux chercheraient-ils à la prendre dans votre poche ? il
y en a trois mille.
Combien, sur ces trois mille, en compterait-on qui, pour la voler,
s’introduiraient en votre absence, et en crochetant vos portes, dans votre
maison ? Deux mille.
Combien de ces derniers iraient-ils jusqu’à s’introduire chez vous
pendant la nuit, avec escalade et effraction ? De mille à douze cents.
Enfin, à combien peut-on évaluer ceux qui seraient d’avance décidés à
vous assassiner pour consommer le vol ? Au moins à six cents.
Ces diverses catégories permettent d’apprécier par analogie le degré de
perversité où sont parvenus les dix mille fripons dont j’ai parlé.
Ai-je besoin maintenant de faire remarquer qu’ils se subdivisent à
l’infini, tant sous le rapport de l’immoralité que sous celui des moyens
auxquels ils ont recours : ce sont ceux qui composent toute cette variété de
chevaliers d’industrie, d’escrocs, de voleurs, de faussaires, d’assassins, dont
les actions coupables ont reçu des appellations pratiques et spéciales,
consignées dans quelques mémoires récents et dans les comptes-rendus des
audiences de cours d’assises ; aussi m’abstiendrai-je de mettre sous les yeux
du lecteur ces triviales dénominations. […]
Jusqu’au 3 février 1832, aucune exécution capitale n’avait eu lieu à
Paris depuis la révolution de juillet ; mais un nommé Desandrieux ayant été
condamné à mort pour avoir assassiné sa femme avec des circonstances
tellement atroces qu’elles ne permirent pas une commutation de peine, le
procureur général m’annonça que l’arrêt prononcé contre ce malheureux
serait exécuté. Ce fut dans cette circonstance que M. de Bondy, alors préfet
de la Seine, et moi, nous pensâmes à changer l’ancien usage de faire les
exécutions sur la place de Grève 1. Nous décidâmes ensemble que les arrêts
criminels seraient à l’avenir subis sur la place Saint-Jacques 2. Le
gouvernement se hâta d’adhérer à nos propositions, et une ordonnance
royale décida la modification demandée.
Cette disposition permit un autre changement non moins nécessaire
pour épargner aux habitants des émotions cruelles. Jusque alors les
condamnés à mort étaient renfermés à la Conciergerie, où le fatal tombereau
venait les chercher pour les conduire par les quais et les ponts jusqu’à la
place de Grève. Le choix du nouvel emplacement permit de transférer à
Bicêtre ces malheureux jusqu’au moment où la justice commande
l’exécution de ses arrêts. Depuis lors les condamnés à mort sont amenés de
Bicêtre à la place Saint-Jacques par les boulevards extérieurs.
C’est ici le cas d’expliquer que le préfet de police n’a heureusement rien
à décider en pareille occasion ; sesseuls devoirs sont de prendre les
mesures nécessaires pour le maintien du bon ordre ; l’exécuteur des hautes
œuvres n’a de rapport qu’avec les magistrats du parquet.
Quelques personnes se rappellent peut-être qu’une pauvre femme, la
veuve Houet, avait disparu le 13 septembre 1821 sans qu’on pût savoir ce
qu’elle était devenue. Son gendre, nommé Robert, et un sieur Bastien
parurent en justice, en 1823, sous la prévention de l’avoir assassinée. Mais,
faute de preuves suffisantes, on les relaxa sans jugement, ce qui conservait
l’action publique pendant la période décennale. Ce terme était près
d’expirer ; la prescription allait être acquise à Robert et à Bastien, lorsqu’un
indice bien léger vint fournir le moyen d’arriver à la découverte de la vérité.
La cupidité de Bastien en fut la cause : cet homme, pressé par le besoin,
tourmentait sans cesse Robert pour en obtenir de l’argent. Ce dernier, qui en
avait donné déjà beaucoup, voulant échapper à cette espèce de remords
vivant qui le poursuivait dans la personne de son complice, s’était retiré à
Bourbonne-les-Bains. Bastien, voyant approcher le jour de la prescription
qui allait lui enlever tout moyen d’intimidation contre Robert, calcula qu’il
fallait mettre à profit le peu de jours qui restaient à s’écouler pour l’effrayer
encore de ses menaces. Il chargea un sieur Gouvernant de se rendre auprès
de Robert, avec mission d’en exiger une certaine somme, et, en cas de refus,
de lui dire ces mots : « Rappelle-toi le 13 septembre 1821 ! » Pour
augmenter la terreur qu’ils devaient produire, l’émissaire fut autorisé à
mettre sous les yeux de Robert un morceau de papier sur lequel étaient
tracées quatre lignes formant un carré long, et portant à l’une des faces le
nombre 81, et dans un angle de la partie opposée deux points. Gouvernant
confia à l’un de ses amis le secret de sa mission ; un de mes agents en eut
connaissance, et, sur le compte qui m’en fut rendu, je signai un mandat de
perquisition ayant pour objet de saisir les pièces suspectes dont cet homme
était nanti.
À la simple inspection du carré de papier et du dossier de Bastien et
Robert, on ne douta point, en se rappelant les circonstances de l’accusation
dirigée contre eux, que le no 81, indiqué sur ce petit papier, ne signifiât le
numéro de la maison, rue de Vaugirard, no 81, occupée temporairement par
Robert à l’époque de la disparition de la veuve Houet ; que le carré long
figuré par les quatre lignes ne représentât le jardin de cette maison, et que
les deux points n’eussent pour but de rappeler la partie du terrain qui
cachait les traces du crime.
J’ordonnai immédiatement l’arrestation de Robert et de Bastien, et des
fouilles dans le jardin de la rue de Vaugirard : ces fouilles, pratiquées dans
un espace et à des distances calculées sur les proportions du plan, firent
découvrir la cavité où le squelette de la veuve Houet, ayant encore une
corde au cou et un anneau au doigt, était gisant sous une couche de chaux
que les assassins avaient négligé de détremper.
La procédure qui suivit cette découverte se termina par la condamnation
de Bastien et Robert aux travaux forcés à perpétuité.
Passons maintenant à des anecdotes qui n’ont pas un caractère aussi
sérieux.
Lors de la première visite de Sainte-Pélagie, que je fis au
commencement de 1832, on me parla d’un jeune homme portant un nom
historique, détenu depuis quelques années, par suite d’une condamnation
pour vol ; l’on me fit part qu’il se conduisait bien, qu’il se montrait fort
repentant, et qu’il avait encore cinq ans de prison à subir ; il s’appelait
Hippolyte Raynal. Je me rendis dans la chambre qu’il occupait. Ce
condamné me fit les observations les plus judicieuses sur la tenue de la
maison, sur plusieurs réformes utiles, et me demanda une légère faveur que
je m’empressai de lui accorder.
Poursuivi constamment par le souvenir de sa faute ; découragé en
pensant que sa jeunesse se flétrissait sous les verrous, et que la société le
repousserait quand il lui serait permis d’y rentrer, Raynal versait des larmes
abondantes. Son émotion était si vive, l’expression de sa douleur si
touchante, que je m’intéressai particulièrement à son malheur. Je lui offris
quelques consolations ; je l’engageai à espérer, et surtout à persister dans la
résolution d’être honnête homme. Un mois plus tard, Raynal m’adressa,
avec prière de la faire mettre sous les yeux du roi, la supplique en vers
qu’on va lire. Je la transmis avec recommandation au ministre de
l’Intérieur ; six semaines après le jeune poète était rendu à la liberté.
SUPPLIQUE À S.M. LOUIS-PHILIPPE, PAR HIPPOLYTE
RAYNAL, DÉTENU À SAINTE-PÉLAGIE 
6 AVRIL 1832
Prince, dans les États confiés à tes soins,
Il est un réduit sombre où le repentir pleure ;
Où l’année est un siècle, et chaque instant une heure ;
Où l’espoir entre peu, le repos encor moins.
Les flèches du remords y poursuivent le vice :
On voudrait fuir ses dards pressants comme l’éclair ;
Mais la captivité, croisant ses bras de fer,
Devant le seuil étroit se montre et dit : Justice !…
Là ne court plus la vie à flots capricieux :
Une fois engouffrée en ce lit solitaire,
Elle y fermente, dort, se combine, s’altère,
Et plus tard se répand en sucs pernicieux.
Aux yeux découragés tout y peint la souffrance :
Ici, des noms en foule, au granit confiés,
Témoignent des malheurs par le sang expiés,
Et des adieux plaintifs jetés à l’espérance.
Plus loin, près d’un long banc caressé du soleil,
Et lentement creusé par des forces humaines,
On frémit en songeant combien eurent de peines
Ceux qui, là, tant de fois, ont cherché le sommeil.
On se prend à les voir la poitrine oppressée,
Haletant sous le poids d’un air chargé d’ennuis,
Et dans leurs visions troublés aux moindres bruits,
Comme un reptile affreux secouer leur pensée.
Peut-être ils se rêvaient sous un large horizon ;
Au vent qui la courbait la luzerne était blanche ;
D’un arbuste odorant ils cueillaient une branche ;
Et quand leurs yeux s’ouvraient… la prison ! la
prison !
Ô que de la prairie une plante ignorée
Charmerait de regards en ce triste séjour !
Auprès d’elle, à genoux, on passerait le jour :
Une rose naissante y serait adorée.
Mais dans ce lieu fatal, la nature en courroux
Défendit au printemps de jamais rien produire ;
À la verdure, aux fleurs, on croit l’entendre dire :
Ne brillez point tel, filles, que verriez-vous ?…
Le chancelant vieillard et l’enfant au pied leste
Y tombent, accablés d’un même désespoir
Ainsi que des raisins foulés par le pressoir,
Quand on a tout pris d’eux, la terre prend le reste.
Hâves et décharnés sous de hideux lambeaux,
Ces fantômes vivants, entourés de ténèbres,
Quand la voix de minuit se perd en sons funèbres,
Semblent autant de morts couchés dans leurs
tombeaux.
Non qu’ils dorment en paix ! Les sinistres alarmes
S’élancent du chevet où leur front s’est placé ;
Sommeillant on brûlait, on s’éveille glacé ;
Et l’œil reste hagard dans l’orbite sans larmes.
On souhaite le jour ; le jour vient, le voilà.
À peine il a paru, c’est demain qu’on implore.
Bien des jours sont passés, et l’on murmure encore :
Un autre va venir ; si c’était celui-là !
Prince, de cet abîme où ma jeunesse expire,
Mes longs cris de douleur s’élèvent jusqu’à toi ;
Apparais comme un ange entre le sort et moi :
Brise à l’un son poignard, donne à l’autre un sourire.
On finit par céder à des maux trop cuisants.
Aventureux esquif repoussé de la plage,
Je m’attirai la foudre en fuyant dans l’orage :
Je fus coupable une heure, et j’ai souffert dix ans.
De mes jours malheureux que le voile se lève,
Tu verras un secret à te faire pitié,
Songe que des humains la plus belle moitié
Pour mon âme de feu ne fut toujours qu’un rêve.
Mais, femmes, qu’il fut beau ! vous n’avez rien
perdu ;
J’ignore le bonheur qu’on goûte à vous connaître ;
Mais quoi que vous soyez, vous ne pouvez mieux être
Que l’image qui règne en mon cœur éperdu.
Autrefois j’enviai l’éclat de la richesse :
Mes désirs sont changés ; aujourd’hui j’aime mieux
Un petit toit bien bas près d’un chêne bien vieux,
Mon luth,et pour ma muse une tendre maîtresse ;
Car j’ai dans la campagne un ami qui m’attend.
Il m’écrit que dans peu l’herbe deviendra douce ;
Qu’ensemble, au fond des bois, nous ririons sur la
mousse ;
S’il me voyait venir, il serait si content !
Fais ouvrir ma prison, Philippe, que je sorte ;
Qu’un Lazare nouveau surgisse du cercueil.
Dussé-je de ma joie expirer sur le seuil,
Que mon dernier soupir franchisse au moins la porte !
Peut-être mon cachot bientôt sera désert…
On dit que, fatiguant sa faux étincelante,
La mort devance au loin la nature trop lente,
Et moissonne en semant dans les plaines de l’air.
Du silence éternel sauve ma jeune lyre !
Déjà de ta bonté j’ai ressenti l’effet :
Achève ; tu sauras ce que peut un bienfait
Dans le cœur inspiré qui n’attend qu’un délire.
Je recevais fréquemment des lettres de prisonniers qui demandaient
comme une grâce d’être conduits auprès de moi pour faire d’utiles
communications. L’expérience m’avait appris que c’était presque toujours
un prétexte, une ruse imaginée dans la vue de changer instantanément de
localité, et de se créer une chance d’évasion. Ces sortes d’audiences
n’étaient donc accordées que rarement ; mais je chargeais un commissaire
de police de se rendre auprès des solliciteurs pour recevoir leurs
confidences, ou les engager à me les faire par écrit, s’offrant dans ce cas à
m’apporter la lettre. Un condamné pour vol, enfermé à Bicêtre, placé dans
la situation que je viens d’expliquer, refusa de s’ouvrir au commissaire, et
déclara que les choses dont il avait besoin de m’entretenir étaient d’une
nature si délicate, si grave, qu’il ne pouvait ni les écrire ni les communiquer
à d’autres que moi. Je le fis donc venir dans mon cabinet. Aux premières
paroles et à son embarras, je reconnus aisément qu’il n’avait rien à dire qui
pût être d’aucune valeur. Pressé de questions, Leblanc (c’était son nom)
convint qu’il avait usé du subterfuge pour sortir de Bicêtre, où il mourait
d’ennui. Il s’exprimait avec une certaine facilité, et semblait avoir environ
vingt ans.
Il s’excusa dans les termes les plus respectueux du mensonge auquel il
avait eu recours pour parvenir jusqu’à moi, et sollicita mon indulgence.
Avant de le congédier, instruit des motifs de sa condamnation, je lui montrai
mon étonnement de voir qu’un jeune homme, doué d’intelligence et
paraissant avoir fait d’assez bonnes études, eût commis un larcin et mérité
le châtiment honteux qu’il subissait.
Soit que Leblanc fût piqué de mes réflexions, soit qu’il voulût se
dépouiller d’un masque hypocrite pour essayer la justification de ses
penchants vicieux, il me pria de l’écouter un moment, pour m’expliquer sa
théorie.
« Monsieur le préfet, dit-il, vous déplorez dans l’intérêt de la société et
dans le mien l’acte que j’ai commis et que vous appelez une mauvaise
action. Sachez, monsieur le préfet, que je n’ai pas agi d’une manière
inconséquente ou irréfléchie : ma conduite est tracée par un système
logique ; le vol insignifiant qui m’a fait condamner est le premier anneau
d’une chaîne que j’espère bien voir se dérouler longuement. Si je n’étais pas
voleur par vocation, je le serais par calcul ; c’est la meilleure profession.
J’ai supputé les chances bonnes ou mauvaises de toutes les autres, et je me
suis convaincu, par la comparaison, qu’il n’en est pas une plus favorable,
plus indépendante que celle de voleur, et qui n’offre au moins une somme
égale de dangers.
« Que serais-je devenu dans la société des honnêtes gens ? Enfant
naturel, n’ayant personne pour me protéger, pour me recommander, je ne
pouvais que choisir un métier pénible, me faire garçon de boutique ou, tout
au plus, arriver à une misérable place d’expéditionnaire dans un bureau ; et
là, surnuméraire pendant plusieurs années, je serais mort de faim avant
d’obtenir 600 francs d’appointements. Ouvrier dans une classe quelconque,
on s’épuise vite par les fatigues du travail pour gagner un chétif salaire et
vivre au jour le jour ; puis, quand arrivent un accident, une maladie, des
infirmités, alors plus de ressources, il faut aller demander l’aumône ou
mourir à l’hôpital.
« Prenez les hommes en masse, et vous verrez s’ils ne sont presque pas
tous malheureux, humiliés, esclaves de ceux dont ils dépendent ou de vos
lois absurdes ! Convenez que dans la société, telle qu’on l’a faite, ce n’est
ni le talent, ni la probité, ni le courage qui obtiennent des succès. On voit
plus souvent prospérer l’intrigue que le mérite, et l’on trouve à peine un
homme heureux sur dix mille qui maudissent leur sort.
« Dans notre état, nous ne dépendons que de nous-mêmes ; et si nous
acquérons de l’habileté et de l’expérience, du moins elles ne profitent qu’à
nous. Je sais bien que nous avons des chances à courir ; que la police et les
tribunaux sont là, que la prison n’est pas loin ; mais sur huit mille voleurs
qui sont à Paris, vous n’en avez jamais que sept ou huit cents sous la main ;
ce n’est pas le dixième de la totalité ; donc nous jouissons, terme moyen, de
neuf années de liberté contre une passée entre quatre murs. Eh bien ! quel
est l’ouvrier qui n’ait pas une morte saison ? D’ailleurs, comment fait-il
quand il est sans ouvrage ? Il va porter ses effets au mont-de-piété ; tandis
que nous autres, si nous sommes libres, nous ne manquons de rien ; notre
existence est une suite continuelle de bombance, de plaisirs ; la crainte
d’être arrêté, les prétendus remords dont on nous parle sont des choses avec
lesquelles on est bientôt familiarisé, et qui finissent même par nous causer
d’agréables émotions. Enfin, si l’on nous arrête, nous ne mangeons pas du
nôtre : on nous loge, on nous chauffe, on nous blanchit, on nous habille, on
nous donne une assez bonne nourriture, et le tout aux frais de ceux que nous
avons dépouillés ! Je dirai plus, c’est que pendant qu’on nous tient au bagne
ou dans une prison, nous perfectionnons nos talents et notre adresse, et nous
nous préparons ainsi de nouveaux moyens de succès. Tenez, monsieur le
préfet, je ne regrette qu’une chose, c’est de n’être condamné que pour un
an ! Si j’en avais pour cinq années, on m’eût envoyé dans une maison
centrale. Au moins, là, j’aurais trouvé de vieux routiers qui m’auraient
enseigné quelque bon tour, et je serais revenu à Paris assez habile pour faire
comme tant d’autres qui n’ont plus besoin de travailler, qui sont à leur aise,
et se promènent la canne à la main !
« On parle des voleurs comme s’ils étaient toujours dans la misère, et
allaient tous finir leurs jours en prison ; mais on raisonne d’après ce qu’on a
sous les yeux, c’est-à-dire d’après l’état apparent de ceux qu’on arrête, et
qu’on mène à la cour d’assises ; l’on ne sait pas que beaucoup d’entre eux
ont des ressources cachées, et qu’il en est un plus grand nombre d’assez
adroits pour faire leur fortune sans avoir maille à partir avec la justice. »
L’extravagance monstrueuse de cette profession de foi ne mérite pas une
réfutation, et l’on pense bien que je n’ai pas été engager un débat avec ce
misérable. Je le fis reconduire à Bicêtre, et en définitive, je ne pus voir dans
son langage que le désordre d’idées d’un insensé.
Quelques voleurs sont devenus fameux par leur audace et par leur
adresse ; ce sont eux qui commettent les vols importants. Ils passeront une
année entière, s’il le faut, à combiner les moyens de dévaliser une riche
boutique, de pénétrer dans un appartement pour forcer un secrétaire qu’ils
savent contenir de l’argent ; ils prendront à l’avance les plus minutieuses
précautions, parviendront à faire la connaissance d’une personne de la
maison ou du voisinage qui leur donnera, sans le vouloir, des indications
précieuses sur les choses qu’ils veulent apprendre. C’est avec une
indifférence affectée qu’ils mettront la conversation sur ce chapitre, et
entendront les détails auxquels ils attachent du prix. Quand ils connaîtront
bien les habitudes des personnes logées dans les endroits qu’ils veulent
dévaliser, ils choisiront le jour, le moment le plus opportun pour faire le
coup, et s’arrangeront toujoursde manière à n’avoir ni sur eux ni chez eux
la moindre chose susceptible de les compromettre ; bref, ils dépenseront
plus d’intelligence et de génie pour consommer un crime qu’il ne leur en
faudrait pour s’enrichir par des moyens honnêtes.
Il est peu de ces dangereux coquins dont je n’aie entendu parler dans
quelque circonstance, et qui n’ait été arrêté d’après mes ordres. Malgré leur
extrême habileté à ne pas se compromettre, c’est-à-dire malgré les milliers
de ruses qu’ils emploient pour éviter d’être pris en flagrant délit, et pour
qu’il n’y ait ni témoignages ni pièces de conviction à leur opposer, la
plupart d’entre eux ont subi des condamnations trop bien méritées.
Cependant, j’en citerai un qui a toujours échappé aux accusations
portées contre lui. On le désigne sous le nom de Mimi Lepreux. C’est le
plus adroit voleur à la tire qu’il y ait à Paris ; beaucoup d’agents de police le
connaissent, le surveillent, et jamais on n’a pu constater légalement une
seule des nombreuses filouteries dont il se rend coupable. Je me souviens
d’un rapport où l’on racontait sur cet homme tant de choses curieuses, que
je voulus interroger un officier de paix, instruit des faits et gestes de Mimi
Lepreux.
L’officier de paix m’apprit que ce voleur avait au moins 15 000 francs
de rente en propriétés acquises avec le produit de ses larcins ; qu’il était fort
libéral envers les pauvres, et plus encore envers les petits filous qui le
servaient ; qu’il en avait toujours une douzaine, dans les grandes occasions,
chargés de veiller pour lui, de pénétrer dans la foule, de savoir comment
telle personne cachait sa bourse, sa tabatière en or, son portefeuille, etc. ;
que ces auxiliaires n’exécutent rien par eux-mêmes, se bornant à dire à
Mimi Lepreux ce qu’ils ont remarqué, après quoi leur patron se charge de
mettre leurs découvertes à profit. Par exemple, un de ces apprentis voleurs
arrive auprès de Mimi Lepreux, lui dit à l’oreille et en langage de
convention : « Ce vieux monsieur, qui est à quinze pas sur notre droite, qui
a les cheveux blancs, une canne à la main, a placé une grosse bourse dans la
poche de son pantalon, à gauche. — C’est bien, répond Mimi ; voilà dix
sous pour toi : file. » Un quart d’heure après, la bourse est au pouvoir de
Mimi ; mais gardez-vous de croire qu’elle y reste deux secondes : des
compères sont toujours là, prêts à recevoir l’objet volé, qui passe de main
en main et disparaît en un clin d’œil ; aussi l’imperceptible mouvement du
larron serait-il remarqué à l’instant du vol, et quand même le volé saisirait
le bras du coupable, que rien ne pourrait constater le délit. En pareil cas,
Mimi, avec un calme et un aplomb parfaits, s’étonne qu’on ose le supposer
capable d’une soustraction, que l’on commette une si grossière méprise à
l’égard d’un homme tel que lui ; il en appelle au bon sens des personnes qui
les entourent, il montre sa bourse richement garnie de pièces d’or, son
portefeuille gonflé de billets de banque, où se trouve, comme par hasard, la
dernière quittance de ses impositions, et demande si un père de famille,
jouissant d’une telle aisance, n’est pas en droit de prendre en pitié une
accusation de cette nature : « Je veux bien croire, dit-il, que monsieur a
parlé sans réfléchir et sans une intention déloyale ; je ne lui garde pas
rancune d’une chose qui heureusement ne peut pas m’offenser. » Il n’est pas
rare de voir le volé se confondre en excuses auprès du voleur, et s’éloigner
en traversant une foule qui murmure contre lui.
L’officier de paix, s’animant par degrés dans son récit, finit par me
dire : « Monsieur le préfet, cet homme est doué d’une adresse, d’une
dextérité inouïe : c’est une main d’or ! »
Le jour où M. Rodde se présenta sur la place de la Bourse, pour exercer
la profession de crieur public, Mimi Lepreux fut rencontré par le même
officier de paix, au milieu d’une affluence extraordinaire de républicains et
de curieux. « Que fais-tu ici ? lui demanda d’un ton sévère l’agent de
l’autorité. — Je fais comme tout le monde, je regarde, je me promène.
— Tu sais bien que je te connais ; tu viens pour faire quelque mauvais coup.
— Quand je vous dis que je ne fais rien ; pourquoi donc me tourmentez-
vous ? Est-ce que le pavé n’appartient pas à tout le monde ? — Allons, pas
tant de raisons ! va-t’en, ou je te fais ramasser ; tu n’es pas ici sans avoir
l’intention de voler ; nous avons bien assez d’embarras, sans que tu viennes
encore augmenter le trouble avec ta bande pour dépouiller les gens. » Mimi
Lepreux, impatienté, réplique avec humeur : « Laissez-moi donc tranquille !
vos républicains, ce n’est que de la canaille ! j’ai fouillé plus de cinq cents
poches, et je n’y ai pas trouvé un sou ! »
Henri Gisquet, Mémoires de M. Gisquet, 
préfet de police, Marchant, 1840
ANONYME
Les diverses catégories de voleurs
Publié par le Journal des commissaires de police en 1875, le
Dictionnaire général de police administrative et judiciaire constitue un
recueil d’instructions préfectorales et de circulaires pour le moins aride. Il
comporte toutefois, en annexe, un précieux lexique, au titre pittoresque :
« Dénominations des diverses catégories de voleurs, escrocs et filous et la
manière dont ils opèrent. »
 
Aumôniers (les). – Variété des voleurs à la détourne, qui opèrent dans
les magasins de joailliers. Les aumôniers sont toujours vêtus avec élégance,
ils entrent dans le magasin d’un joaillier, et demandent des bijoux à
acheter ; tandis qu’ils les examinent, un mendiant ouvre la porte du
magasin, et demande la charité. Sous prétexte de lui faire l’aumône,
l’aumônier lui jette une pièce de monnaie. Le mendiant se baisse, et
ramasse avec la pièce, soit une bague, soit une épingle ou tout autre objet de
prix que l’aumônier a fait glisser jusqu’à terre, soit en le laissant tomber,
soit au moyen d’une carte de visite préparée à cet effet et garnie de cire.
Avale-tout-cru (les). – Autre variété de détourneurs qui, ainsi que les
précédents, sont toujours vêtus avec élégance : ils portent généralement des
lunettes du plus bas numéro possible, afin de passer pour myopes. Ils se
présentent chez un marchand de diamants et de perles fines, et demandent à
voir de petits diamants ou de petites perles. Comme ils sont myopes, ils
examinent de très près les cartes à perles ou les petites sébiles à diamants, à
ce moment, avec leurs langues, ils enlèvent un ou plusieurs de ces objets
qu’ils conservent dans la bouche, et si le marchand paraît s’apercevoir de la
soustraction, ils les avalent réellement.
Batteurs de dig-dig (les) ou Sans-chagrin (les). – Le batteur, sous
prétexte de faire des acquisitions, entre dans un magasin où il se fait
montrer des marchandises. Au milieu de ses achats, il est pris tout à coup
d’une attaque d’épilepsie. Les acolytes du batteur de dig-dig profitent du
trouble occasionné par cet accident, entrent dans le magasin dont ils
enlèvent tout ce qui se trouve à leur portée et disparaissent. Le malade
revient peu à peu à lui ; il demande une voiture, donne une fausse adresse et
va rejoindre ses complices.
Bonjourier ou Chevalier grimpant (voleur au bonjour). – Le bonjourier
est toujours chaussé de manière à faire le moins de bruit possible. Il connaît
par l’Almanach du commerce ou l’Almanach Bottin les noms des habitants
de la maison où il veut opérer. Il se faufile dans cette maison au moment où
les domestiques sont au-dehors, soit en évitant le concierge ou en lui jetant
le nom d’un de ses locataires. Il monte l’escalier et s’arrête à la première
clef qu’il trouve en dehors : il frappe d’abord doucement, puis plus fort, et,
si personne ne répond, il entre et s’empare de tous les objets à sa
convenance. Si le bonjourier entend venir quelqu’un, il va à lui, lui
demande le premier nom venu, et après avoir prié d’agréer ses excuses, il se
[retire 3].
Changeurs (les). – Ce genre de vol se commet d’ordinaire dans un café,
un restaurant ou un autre lieu public par deux individus. L’un des deux
possède un superbe paletot, et l’accroche dans un de ces établissementsà
côté du plus beau de ceux des habitués. Le second individu, entré sans
manteau, profite du premier moment de presse pour sortir, emportant un
paletot à sa convenance, son associé ne tarde pas à le suivre. Si le volé s’en
aperçoit, le changeur en est quitte pour des excuses et pour emporter le
manteau de son associé.
Chanteurs ou Serinettes (les). – Escrocs qui se font remettre de l’argent
en menaçant de mettre le public ou l’autorité dans la confidence de faits
honteux. – Les serinettes se font souvent accompagner d’une sirène ou
jeune fille dont la spécialité est d’accoster un passant : si celui-ci s’arrête, la
serinette intervient, crie qu’un misérable a voulu insulter sa sœur ; alors
s’avancent des chanteurs jouant le rôle d’agents de police qui font un faux
procès-verbal qu’on annule lorsque la victime a versé une somme d’argent.
Souvent le même genre de chantage est opéré à l’aide de jeunes
garçons, connus sous le nom de Jésus. – Si l’individu a mordu à l’hameçon
et qu’il y ait commencement d’exécution, les chanteurs interviennent
comme ci-dessus.
Charrieurs (les). – Individus qui commettent le vol dit à l’américaine.
Ils sont ordinairement deux de compagnie, l’un se nomme l’Américain,
l’autre le jardinier. Ils opèrent près des gares de chemins de fer, près de la
Banque de France, ou des grands établissements financiers. Le jardinier
aborde le premier individu dont la physionomie n’annonce pas une grande
intelligence ; il lie conversation avec lui. Ils sont bientôt abordés par un
quidam, richement vêtu, qui s’exprime difficilement en français, et
manifeste le désir d’être conduit à un établissement public, toujours éloigné
de l’endroit où l’on se trouve, il offre pour payer ce service une pièce d’or,
quelquefois deux. Il s’est adressé au jardinier et celui-ci dit à la dupe :
« Puisque nous sommes ensemble, nous partagerons cette bonne aubaine,
conduisons cet étranger où il désire aller. » Tous trois partent : chemin
faisant, l’Américain raconte son histoire et fait savoir qu’il est possesseur
d’un grand nombre de pièces d’or qui n’ont pas cours en France et qu’il
voudrait changer contre des pièces d’argent. Le jardinier s’entend avec la
dupe pour tromper l’Américain. Mais, dit le jardinier, les pièces d’or ne
sont peut-être pas bonnes, il faut aller les faire estimer. Ils font comprendre
cette nécessité à l’Américain qui leur confie une pièce d’or ; ils vont
ensemble chez un changeur qui leur remet huit pièces de 5 francs en
échange d’une de 40 ; ils en remettent quatre à l’Américain qui paraît
content, et en gardent chacun deux. L’Américain étale alors tous ses
rouleaux d’or qu’il met successivement dans un petit sac, puis il fait
comprendre qu’il veut aussi, de son côté, savoir si l’argent des autres est
bon. Après avoir ramassé l’argent de la dupe, il sort avec le jardinier pour
faire faire cette estimation, laissant pour garantie le petit sac aux rouleaux
d’or. La dupe attend dans la salle d’un marchand de vins, où il s’est laissé
entraîner, et ce n’est que fatigué d’attendre qu’il pense à ouvrir le sac où il
ne retrouve que des rouleaux de billon.
Une variété du vol à l’américaine, souvent mise en action, c’est le vol
au pot. Lorsque les deux associés ont rencontré une dupe et qu’ils l’ont fait
boire, on lui propose une promenade ; mais pour ne pas être volé, on cache
son argent dans un endroit déterminé, dans un trou fait dans la terre ou
ailleurs. Les voleurs ne tardent pas à faire naître la nécessité de retourner
prendre quelques pièces, l’un ou l’autre doit forcément se détacher. Pendant
ce temps, un troisième voleur, complice des premiers, a été déterrer la
cachette.
Chicane (vol à la) ou Solitaires, sont d’adroits tireurs qui travaillent
sans compères. Ils se placent devant une personne, mettent les mains
derrière le dos, et, de la sorte, ils manœuvrent pour lui enlever sa montre ou
sa bourse.
Cire (vol à la). – Un ou plusieurs individus se rendent chez un
restaurateur, et pendant le repas s’emparent d’une ou de plusieurs pièces
d’argenterie qu’ils collent sous la table au moyen d’un emplâtre de cire ou
de poix. Ils paient et disparaissent, mais aussitôt des complices arrivent et
enlèvent en toute sûreté ce que leurs devanciers ont caché.
Comptoir (vol sous). – Ce genre de vol est souvent exécuté par des
femmes. Voici leur manière d’opérer : la voleuse, habillée en domestique,
cherche deux magasins presqu’en face l’un de l’autre, une lingère et un
bijoutier, par exemple. Elle entre chez la lingère où elle se fait préparer un
bonnet, ce qui demande une demi-heure ou une heure. En attendant, elle va,
vient, rentre dans la boutique de façon à être vue du bijoutier. Elle traverse
rapidement la rue et se présente à ce dernier et lui dit : « Madame une telle
(en citant le nom de la lingère), vous prie de lui confier deux montres de
100 à 120 francs, c’est un cadeau qu’elle veut faire à l’une de ses parentes,
et elle voudrait choisir. » Le bijoutier, sans méfiance, confie les deux
montres. La voleuse reste chez la lingère, et lorsque le bonnet est prêt, elle
sort et rentre chez le bijoutier et lui dit : « Voici une des deux montres,
madame va venir chez vous pour s’arranger. » La fausse domestique part
alors emportant l’autre montre.
Détourne (vol à la). – Se pratique d’ordinaire dans les grands magasins
et surtout par des femmes. L’une d’elles se présente seule dans un magasin ;
bientôt après elle est suivie d’une ou deux autres. La première entrée
demande des marchandises placées dans des rayons élevés, elle examine et
pousse de côté la pièce destinée à sa compagne qui observe et saisit le
moment propice pour escamoter une pièce et la faire passer adroitement par
l’ouverture d’une robe, sur le devant de laquelle sont attachées des poches
dont la capacité peut facilement contenir deux pièces d’étoffe.
L’hiver, le manteau de ces femmes sert à exécuter la même manœuvre.
Des détourneuses ne volent que des dentelles ou des malines, et
certaines d’entre elles savent ramasser avec le pied et cacher dans leurs
chaussures les pièces qu’elles ont fait tomber. On nomme ce genre de vol :
grinchir à la mitaine.
D’autres détourneuses opèrent de la manière suivante : pendant que
l’une marchande, sa complice arrive avec un enfant sur les bras, et faisant
semblant de poser à terre son enfant, elle ramasse la pièce ou l’objet qu’elle
cache sous les jupes de l’enfant ou entre ses jambes.
Certaines détourneuses se servent de cartons à double-fond.
Les détourneuses les plus adroites sont celles qui ont été surnommées
enquilleuses ; elles savent placer entre leurs cuisses une pièce d’étoffe de
vingt à trente mètres et marcher sans la laisser tomber, si ce n’est toutefois
pour monter ou descendre un escalier.
Des hommes pratiquent aussi ce genre de vol à l’aide de paletots ou de
manteaux ; souvent ils travaillent de complicité avec une femme.
Drogueurs de la haute ou Francs-Bourgeois (les). – Individus qui
exploitent la crédulité publique au moyen de prétendues listes de quêtes
pour les pauvres, les inondés ou les incendiés. Ils se déguisent souvent en
ecclésiastiques ; ils exploitent les campagnes pendant le carême, colportant
des indulgences plénières.
D’autres inventent des loteries pour l’accomplissement d’une œuvre
religieuse, et finissent par enlever les lots de prix qu’ils ont extorqués.
Empousteurs (les). – Ce sont ces individus qui, sous prétexte de vendre
à un marchand des objets à un prix très modéré, finissent par les laisser en
dépôt. Quelques jours après, un compère se présente chez le marchand,
demande et achète à un haut prix les objets laissés en dépôt, témoignant
souvent le regret qu’on ne puisse lui en fournir davantage. L’empousteur
vient chercher son dépôt ; le marchand achète une grande quantité de la
même marchandise, cette fois, elles sont si inférieures, qu’il est presque
toujours impossible de s’en défaire.
Escarpes (les). – Voleurs qui assassinent sur le trimar (les grands
chemins) ou à la piaule (à domicile).
Les escarpes ne travaillent que la nuit.Blottis derrière un buisson ou
dans l’enfoncement de quelque maison, ils guettent le passant.
Quelquefois, ils fondent sur ce dernier, deux le prennent à la gorge avec
menaces de mort, deux autres fouillent dans toutes les poches. Si l’homme
attaqué fait résistance, il est frappé de coups de couteau.
D’autres fois, l’un des voleurs feint l’ivresse, et donne un croc-en-jambe
au passant pour le faire tomber, les complices se jettent alors sur la victime
et la dépouillent.
Fourchette (vol à la). – Pratiqué par des tireurs qui savent plonger deux
doigts dans les poches d’un flâneur, pour en retirer une montre ou une
bourse.
Fourligneurs (les). – Voleurs à la tire ou tireurs dont la spécialité
consiste à enlever le mouchoir des promeneurs.
Desserte (vol à la). – Un individu vêtu en cuisinier, qui connaît
parfaitement la situation de la cuisine et celle de la salle à manger de la
maison dans laquelle il veut voler, s’y introduit à l’heure du dîner, et s’il
peut arriver dans la salle à manger avant d’avoir été remarqué, il enlève
avec dextérité toute l’argenterie que les domestiques ont laissée en
évidence.
Joailliers de rencontre (ou les Neps). – Un filou qui se fait passer pour
un joaillier retiré se met en relations avec la personne qui doit être dupée.
Quand le terrain est préparé, au jour convenu se présente dans la maison un
compère jouant la douleur et le désespoir. On le presse naturellement de
s’expliquer. C’est généralement un proscrit polonais dont les seules
ressources consistent actuellement en un bijou précieux dont il ne voudrait
pas se séparer. Il consentirait à un dépôt contre un emprunt. Le faux joaillier
assure que le bijou est d’une grande valeur, il en fait valoir les diamants, les
rubis. La dupe se laisse gagner et une fois l’argent reçu, les Neps
disparaissent.
Limonade (vol à la). – Un individu déguisé en domestique à livrée entre
commander pour son maître douze ou vingt demi-tasses. La demande faite,
le faux domestique va se poster sous la porte cochère dont il a indiqué le
numéro, et, lorsqu’il voit venir le garçon, il va au-devant de lui, lui prend la
corbeille et le prie d’aller chercher une bouteille qu’il a oublié de demander.
Le garçon abandonne la corbeille pour aller chercher ce qu’on lui demande,
et lorsqu’il revient avec la bouteille demandée, le voleur a disparu.
Il arrive fréquemment que des intrigants louent un appartement, le font
garnir de meubles, se font apporter à dîner une ou deux fois par un
restaurateur qu’ils paient chaque fois. Ils commandent, un jour, un dîner de
vingt couverts ; et pour ne pas donner de soupçons, le voleur qui joue le
rôle de l’amphitryon a soin de demander un garçon pour aider son
domestique. Le dîner fini, le domestique prépare l’argenterie et disparaît
avec elle à un moment convenu. Pendant ce temps les maîtres passent au
salon, y amusent le garçon jusqu’à ce qu’ils aient, les uns après les autres,
trouvé le moyen de s’évader.
Location (vol à la). – Ce vol s’effectue par des individus qui, sous
prétexte de chercher un appartement, visitent continuellement ceux qui sont
occupés. Ils connaissent toujours les habitudes des locataires ainsi que les
heures de leur sortie. Rarement ils sont fixés lors d’une première visite. À
une seconde visite un des voleurs amuse le domestique ou le concierge,
pendant que l’autre s’empare de tout ce qu’il trouve sous sa main.
Les voleurs à la location servent d’indicateurs ou d’éclaireurs aux
cambrioleurs et caroubleurs.
Lourdes (vol aux deux). Vol aux deux portes. – Ce vol s’opère au moyen
d’une double porte ou d’une issue secrète ignorée de celui qui en est la
victime. Le voleur, se disant presque toujours prince polonais ou moldave, a
un compère qui lui sert de domestique. Ce dernier, sous une brillante livrée,
va chez un changeur pour le prier de venir voir son maître qui voudrait
changer beaucoup d’or. Le changeur envoie son commis auquel on montre
une grande quantité de guinées, de sequins, etc., qu’on désire changer
contre des pièces de 20 francs. Le commis, après avoir fait le compte, sort
et revient avec la somme nécessaire à l’échange. Le prince le reçoit dans sa
chambre, on met en piles de 1 000 francs les pièces d’or. Le compte fait, le
voleur laisse la somme sur la table et prie le changeur de passer dans son
cabinet pour l’or qu’il doit recevoir. Pendant ce temps, le domestique
disparaît avec l’or laissé sur la table. Le prince a oublié la clef de son
secrétaire, il va la chercher, mais au lieu de revenir, il file à son tour par la
porte secrète.
Ce vol a lieu de la même façon pour des commandes de diamants, des
dentelles, etc.
Maillechort (vol au). – Il consiste, dans un repas pris au restaurant, à
changer l’argenterie de l’établissement par des pièces de ruolz imitant
parfaitement la marque de l’argenterie. Ce vol s’exécute aussi en détail dans
le magasin même des bijoutiers.
Neps (les). – V. Joailliers de rencontre.
Papillonneurs (les). – Individus qui volent les blanchisseurs qui
abandonnent leurs voitures dans les rues, ou les laissent à la garde d’enfants
dont ils parviennent à distraire l’attention.
Poivriers (vol aux). – Il consiste à accoster les individus qui sont en état
d’ivresse, à les entraîner chez un marchand de vins pour les griser
complètement. Le voleur conduit alors sa victime dans une rue déserte et la
laisse au coin d’une borne après l’avoir dévalisée.
Pot (vol au). – V. Charrieurs.
Ramastiques ou ramastiqueurs (les). – Ces voleurs opèrent toujours
plusieurs ensemble. L’un d’eux, après avoir choisi celui dont il veut faire sa
dupe l’aborde dans la rue, lie conversation qui lui fait connaître s’il a de
l’argent. Sur un signe, l’un des compères prend les devants, laisse tomber
de sa poche une petite boîte ou un petit paquet, de manière à ce que
l’étranger ne puisse faire autrement que de le remarquer, et au moment où il
se baisse pour le ramasser, le filou qui l’accompagne s’écrie : « Part à
deux. » On ouvre la boîte pour en vérifier le contenu, on y trouve un bijou
accompagné d’une facture portant une forte somme.
Le ramastique fait comprendre à sa dupe qu’il ne serait pas prudent de
vendre le bijou en ce moment, mais pour prouver sa confiance, il consent à
le laisser entre les mains de son compagnon si ce dernier veut lui faire
l’avance de quelques centaines de francs. Le marché est conclu : on se
donne de fausses adresses, et la dupe reste avec un bijou de 3 ou 4 francs.
Rats (les). – Vidocq donne le nom de rats à des voleurs qui travaillent
dans les auberges où logent les marchands forains et les rouliers, et de
préférence les jours de foire et de marché.
On appelle aussi rats les enfants ou les hommes de petite taille que les
voleurs introduisent dans des caisses ou autres objets qu’ils déposent, sous
un prétexte quelconque, dans les maisons ou magasins où ils veulent
pénétrer la nuit.
Rendez-moi (vol au). – Lorsqu’il y a foule chez un marchand de vins, un
individu y entre et demande un petit verre : il donne à changer une pièce de
5 francs et prend sa monnaie. Un compère entre ensuite, prend également
une goutte, et sans avoir payé, demande sa monnaie. Le marchand de vins
jure qu’il n’a pas été payé : « Comment ! je ne vous ai pas payé, répond le
filou d’un air indigné, la pièce que je vous ai remise porte la date de 1828,
avec l’effigie de Charles X, légèrement avariée, etc. »
Le marchand trouve, en effet, la pièce indiquée et rend la monnaie.
On pratique aussi le vol au rendez-moi de la façon suivante : au moment
où un marchand, le jour baissant, va faire allumer les becs de gaz, un jeune
homme se présente et achète quelque objet de peu de valeur et donne une
pièce de 5 francs à changer. En prenant la monnaie, le filou escamote
habilement une pièce de 2 francs et la remplace par un sou blanchi. Il fait
aussitôt remarquer l’erreur commise au maître de l’établissement qui
s’empresse de remplacer le sou blanchi par une bonne pièce d’argent. Ce
genre de vol prend aussi le nom de vol au sou blanchi.
Sans-chagrin (les). – V. Batteursde dig-dig.
Serinettes (les). – V. Chanteurs.
Solitaires (les). – V. Chicane (vol à la).
Tire (vol à la). Tireurs (les). – Les tireurs sont généralement bien vêtus ;
ils travaillent trois ou quatre ensemble, dans les bals, les spectacles, dans
les endroits où il y a foule.
Le tireur ne peut rester en place, il va et vient, laisse aller ses mains de
manière cependant à ce qu’elles frappent sur les poches dont il veut
connaître le contenu. S’il suppose qu’il vaille la peine d’être volé, deux
compères que le tireur nomme ses normes se placent près de la personne qui
doit être dévalisée. Ils la poussent, la serrent jusqu’à ce que le tireur ait
achevé son coup. L’objet ou les objets volés passent dans les mains d’un
troisième affidé, le coqueur qui s’éloigne le plus vite possible, mais
cependant sans affectation.
[…]
Valtreusiers (les). Voleurs de malles et de valises de voyageurs. – Près
des voitures publiques ou à la descente des chemins de fer, ces filous font
leurs offres de service aux voyageurs. Lorsque la malle est chargée sur les
épaules, au détour d’une rue ou près d’un passage, le faux commissionnaire
s’esquive et disparaît promptement.
Vanterniers (les). – Voleurs qui s’introduisent dans l’intérieur des
appartements par les croisées laissées ouvertes.
Vigie (vol à la). – Ce vol se commet sur les diligences par des individus
qui se placent sur l’impériale à côté des colis qu’ils veulent enlever.
Lorsque la nuit est venue et que les autres voyageurs sommeillent, les
voleurs font glisser sur la route l’objet désiré ; puis, sous un prétexte
quelconque, se font descendre par le conducteur, et vont prendre le colis
qu’ils n’ont pas quitté des yeux.
Vrille (vol à la). – Le voleur perce, la nuit, à l’aide d’une vrille ou d’un
vilebrequin, quatre trous à égale distance, dans une devanture de boutique
ou à des volets de la maison où il veut travailler. À l’aide d’une petite scie,
il détache la planche comprise entre les quatre trous, introduit la main par
cette ouverture, et fait jouer les verrous et crochets pour pénétrer dans
l’intérieur.
[Anonyme], Dictionnaire général 
de police administrative et judiciaire, 
Journal des commissaires de police, 1875
ANONYME
Le coup du père François
C’est le bibliophile et lexicographe de l’argot Lorédan Larchey qui
publie en 1869 ces notes d’un agent de police anonyme, dans une collection
de « documents pour servir à l’histoire de nos mœurs » à tirage restreint.
Authentique ou arrangé, ce texte témoigne de la peur que suscite chez les
bourgeois parisiens une jeunesse indigente et délinquante qui peut recourir
à la violence pour assurer sa subsistance.
 
Dans la partie comprise entre La Villette et Charonne, sur les hauteurs
de Ménilmontant se trouve un quartier misérable, peuplé d’ouvriers partant
le matin au petit jour pour se rendre à l’atelier. Revenant le soir à une heure
assez avancée, ils sont forcés de laisser à leurs enfants le soin d’aller à
l’école.
Comme on s’en doute, nos écoliers préfèrent vagabonder ; ils
fréquentent des grands qui les poussent au vol. Là se forment la plupart de
ces êtres vicieux qui, plus tard, vont peupler Cayenne.
Les premiers vols sont de peu d’importance. Gamins, ils ne songent
qu’à satisfaire leur gourmandise, et ils commencent leurs exploits en
s’abattant par bandes sur les boutiques qu’ils dévalisent ; ils apprennent
ainsi ce qu’on appelle : « le vol à l’étalage ».
Ils volent des pruneaux, des boîtes de sardines, des saucissons, des
bouteilles d’eau-de-vie, etc., et ils se réunissent pour souper dans un endroit
solitaire.
Il m’est arrivé quelquefois d’interrompre leurs festins, et je me
souviens, entre autres épisodes, d’un punch vraiment fantastique à l’entrée
d’une carrière abandonnée. Les hommes de ronde voient une lueur briller
derrière le volet d’une cabane servant de bureau. Ils poussent vivement la
porte… Contre les murs de la pièce, vingt-deux individus de quatorze à
vingt ans étaient assis en rond autour d’une terrine. Dans cette terrine
flambaient quelques litres d’eau-de-vie ; au milieu se dressait un pain de
sucre à moitié fondu, léché par des longues flammes bleues qui ne faisaient
pas voir sous un beau jour les physionomies de l’assistance, dont la tenue
était, d’ailleurs, assez déguenillée.
À l’aspect des agents, tous se levèrent comme mus par un ressort, et,
bien qu’ils fussent dix fois plus nombreux, pas un ne songea à faire de la
résistance.
La terrine, l’eau-de-vie et le sucre avaient été volés, comme aussi des
paquets de tabac, des cigares, des bas, des caleçons, du jambon, etc. Tous
étaient porteurs de chaussons tressés neufs.
Arrêtés et traduits en justice, ces vauriens sont envoyés dans des
maisons de correction, ou quelquefois rendus à leurs parents qui les
réclament et s’engagent à les surveiller.
Une fois lancés dans cette voie, ils reviennent vite à la charge, mais
dans des conditions plus graves, le vol devient pour eux un plaisir, et alors
ils se livrent au vol au poivrier.
Le poivrier est un homme ivre. Le samedi soir (surtout), les ouvriers qui
reçoivent leur paie se rendent chez les marchands de vins. L’un offre une
tournée, un autre rend la politesse reçue, et comme ils sont toujours une
douzaine à se faire des politesses de ce genre, quelques-uns laissent leur
raison chez le marchand de vins.
Ils se quittent pour rentrer chez eux et apporter la solde de la semaine
dans le ménage ; on fait encore quelques stations, puis l’un va d’un côté,
l’autre de l’autre. Le plus aviné qui sent ses jambes faiblir s’assoit sur un
banc d’un boulevard, au coin d’une borne, et il ne tarde pas à s’endormir.
C’est alors que les petits voleurs qui ont suivi le pochard viennent
s’asseoir à côté ; ils lui parlent, lui offrent de le conduire à son domicile, et
lorsqu’ils se sont assurés qu’il est incapable de rien voir, de rien entendre,
ils procèdent facilement à l’enlèvement de l’argent, de la montre, de la
chaîne de l’ouvrier.
Quelques-uns sont d’une audace incroyable. Un officier de paix d’un
quartier voisin des boulevards causait parfois avec les voyous qui rôdaient
le soir aux abords des théâtres et des cafés. C’était une société plus que
mêlée où plus d’un de ses justiciables ne se gênait pas pour entamer la
conversation :
« Bonjour, mon officier ? fait un jour l’un d’eux.
— Ah ! c’est toi, fait M…, qui se rappelle l’avoir déjà vu en très
mauvaise compagnie. Fais-tu toujours le poivrier ?
— Si je le fais, ce n’est pas vous qui me prendrez.
— Pourquoi donc ?
— Ah ! voilà… Je fais comme le photo du coin… J’opère tout seul.
— Attends, drôle ! »
Mais le drôle était déjà loin… Le même soir, l’officier de paix avait
oublié cette scène et rentrait chez lui. Sur un banc, presque vis-à-vis la porte
de sa maison, il voit un homme ivre couché : il était tard. Il le secoue, il
l’exhorte à marcher. Mais, peines inutiles, il n’obtient qu’un grognement
pour toute réponse. Force est donc de l’abandonner, de monter ses trois
étages. En se déshabillant, il va machinalement à la croisée de sa chambre
qui ouvrait sur le boulevard ; il regarde. Son ivrogne est toujours là étendu,
mais à ses côtés se profile une petite silhouette qui s’approche, qui s’assied
d’abord, puis qui se penche sur l’ivrogne et qui paraît le fouiller. En
véritable officier de paix, M… descend sans remettre ses bretelles ; il ne
referme point la porte cochère pour ne pas faire de bruit, et s’avançant à pas
de loup, il happe le voleur en flagrant délit. C’était son jeune homme de la
soirée. La reconnaissance est aussitôt faite d’un côté que de l’autre.
« Mon officier, je vous en prie, ne me perdez pas ! Je suis un fils de
famille.
— Comme les autres.
— Les autres, eh bien ! Si vous ne me faites rien, je vais vous les faire
prendre d’un coup, tous. »
Le matin même, grâce au dénonciateur, on opérait, en effet, dans un
cabaret des halles, l’arrestation d’une bande de ses pareils. C’était là qu’ils
se réunissaient à heure fixe pour tâcher de tirer parti de leur butin de la nuit.
L’homme qui a bu est à ce point abrutiqu’il ne sent rien. On en voit qui
se sont laissé enlever jusqu’à leur culotte.
L’argent volé est d’abord partagé. La montre, la chaîne et les effets sont
engagés dans les monts-de-piété, à l’aide d’un livret d’ouvrier.
Ces vols sont nombreux et difficiles à poursuivre. Les volés ne peuvent
jamais donner de renseignements qui permettent d’en découvrir les auteurs,
ils ne savent pas même s’ils ont perdu leur argent ou s’ils ont été dévalisés.
Ceux des voleurs au poivrier qui ont déjà subi des condamnations et qui
sont endurcis prennent moins de précautions, et pratiquent l’attaque
nocturne.
 
Un homme attardé doit toujours prendre de certaines précautions ; la
nuit, il faut toujours marcher au milieu de la rue de manière à voir de tous
côtés l’homme qui tenterait de vous aborder. Il ne faut pas écouter ce que
vous demande l’homme qui paraît ivre, il faut, au contraire, l’éviter avec
soin. Pour l’attaque nocturne, les voleurs sont au moins trois : l’un d’eux
marche seul assez en avant, les deux autres suivent à une certaine distance
en se dissimulant. Le premier feint l’ivresse, il paraît ne pouvoir se tenir, sa
tête penche en avant, ses bras traînent presque par terre, mais, arrivé près de
sa victime, il se précipite sur elle en lui donnant un violent coup de tête
dans l’estomac – ils appellent cela : « le coup de Garibaldi ».
L’homme qui est atteint d’un coup semblable tombe à la renverse, la
respiration lui manque. Les complices qui guettent de loin se jettent sur lui
et le dévalisent en un instant, et ils se sauvent en abandonnant leur victime
qui reste parfois sans vie sur le carreau.
Quand on est ainsi attaqué à l’improviste et que l’on s’aperçoit du
mouvement du malfaiteur, il faut parer le coup de tête en levant
promptement le genou le plus haut possible. L’adversaire vient se frapper la
tête, et si l’on est renversé, celui qui a voulu frapper le premier a la tête
dans un tel état, qu’il reste étendu sur le pavé. Dans ce cas, ses acolytes ont
l’air de ne pas le connaître.
Un de ces bandits émérites, qui s’appelait François, avait sa manière.
En passant près de celui qu’il avait l’intention de dévaliser, il lui jetait
vivement une lanière autour du col, et l’emportait sur son dos en lui laissant
la face tournée vers le ciel.
Le malheureux pris ainsi, étranglé par la lanière, ne songeait qu’à porter
ses mains à son col pour ne pas être étranglé. Dans cette situation, il ne
pouvait se défendre, et les complices de François fouillaient facilement dans
les poches du supplicié. – C’est une forme moderne de ce qu’on appelait
autrefois le « charriage à la mécanique ».
François fut pris, et appréciant à sa juste valeur sa manière d’opérer, les
juges l’envoyèrent au bagne.
Sa création est appelée : « le coup du père François ».
Il a trouvé quelques imitateurs qui, plus tard, ont été le rejoindre.
De là à arriver à l’assassinat, il n’y a qu’un pas.
Pourtant, j’ai remarqué que tous ces misérables sont lâches, un homme
bien résolu leur impose et en ferait fuir une dizaine. Ils ont peur de la mort,
et bien souvent j’ai entendu cette phrase significative : « Si j’avais pas eu
peur de la veuve 4, je l’aurais buté. » Le voleur parlait ainsi de l’homme qui
l’avait fait fuir.
Le tempérament de ces hommes est aussi bien remarquable. J’en ai vu
un qui, par une nuit de gelée, tomba dans une grande cuve d’eau ; il
franchissait le mur d’un jardin de Courbevoie. Le coup était manqué. Il
attendit le jour et revint sur une impériale d’omnibus à Paris où on le prit
aussitôt. Sa blouse était encore raide de glace, mais il n’en fut pas plus
enrhumé.
Le plus dangereux et le plus difficile à prendre est celui qui marche
seul.
Celui-là ne recule guère devant l’assassinat.
[Anonyme], Notes d’un agent (1861-1867), document publié 
par Lorédan Larchey, Librairie Frédéric Henry, 1869
EUGÈNE BAILLY
Les bonjouriers
Ancien policier, Eugène Bailly s’est mis à son compte, faisant prospérer
son agence de détective privé et de sécurité, devenue célèbre à la Belle
Époque. Son livre Cambrioleurs et cambriolés, sous couvert de dénoncer les
techniques de la pègre, vise surtout à entretenir le sentiment d’insécurité de
ses contemporains, considérés comme de potentiels clients. Son leitmotiv
est aussi son slogan : « Défendons-nous ! »
 
Le vol au bonjour, ainsi que son nom le révèle, a lieu généralement le
matin, et lorsque ce sont des pégriots qui opèrent, à la pointe du jour.
Quand, sur le coup de 6 heures, fidèle à une habitude aussi universelle que
désastreuse, les concierges parisiens ouvrent les portes des immeubles
confiés à leur garde, et s’abstiennent systématiquement de toute
surveillance, le bonjourier, vêtu en domestique ou déguisé en petit
fournisseur (laitier, boulanger, fruitier, etc.), se glisse dans la maison dont il
a, au préalable, étudié les dispositions essentielles et surtout les issues, et
gravit lestement l’escalier de service, en quête d’une porte qu’une cuisinière
imprudente a oublié de refermer. Dès qu’il a trouvé ce qu’il cherche, notre
opérateur, chaussé de pantoufles de feutre, l’œil et l’oreille aux aguets,
après s’être assuré que la pièce est déserte, pénètre sans bruit dans la
cuisine, ouvre le tiroir et rafle en un tour de main ce qui se trouve à sa
portée.
La cuisinière a-t-elle négligemment posé son porte-monnaie sur une
table, ses clefs ou sa montre sur le buffet ; a-t-elle préparé quelque pièce
d’argenterie pour le petit déjeuner du matin ; tout cela disparaît comme par
enchantement. Et lorsque l’imprudente revient, sa stupéfaction est telle,
qu’elle ne songe même pas à s’élancer dans l’escalier à la poursuite du
bonjourier, et moins encore à crier par la fenêtre – ce qui, du reste, aurait
pour premier effet de mettre toute la maison au courant de l’infortune qui
vient de lui advenir.
Rentre-t-elle avant que notre malfaiteur ait pu s’éloigner, celui-ci ne
manquera pas de prétextes pour expliquer sa présence. Sans se troubler ou
paraître ému, il racontera qu’il s’est trompé d’étage, et de longue main il
s’est si bien approvisionné d’histoires à dormir debout que la servante,
étourdie par un verbiage auquel elle ne comprend rien, n’est pas encore
revenue à la saine appréciation des choses, que l’indiscret visiteur est déjà
dans la rue.
Du 1er février au 4 mars 1902, près de cinquante cuisinières du quartier
Monceau et des Ternes furent ainsi audacieusement volées par un nommé
Léonce Longer, qui s’introduisait dans les maisons de belle apparence, sous
le costume d’un rémouleur.
Ce genre de vol, assez primitif et des plus simples, est exclusivement
commis par des jeunes gens. Souvent ceux-ci commencent à s’exercer dans
cette spécialité dès leur adolescence. Stylés par des gamins plus âgés, ils
préludent en se glissant au petit jour dans les immeubles qu’on leur désigne,
et opèrent un enlèvement général des boîtes à lait, du beurre, du pain, que
les fournisseurs matineux déposent – assez malproprement, du reste – sur
les paillassons des cuisinières habituées à faire la grasse matinée. Ce genre
de vol se pratique plus particulièrement aux environs des squares, du parc
Monceau, du bois de Boulogne surtout, où l’on peut voir presque chaque
matin, en été, nos jeunes pégriots, en compagnie de quelques fillettes de
leur âge, faire sur l’herbe des déjeuners simples, galants et peu coûteux.
Somme toute, cette première sorte de vol au bonjour ne procure
ordinairement que de maigres profits. Il faut que les cuisinières aient un
grand déjeuner à servir ou quelque fournisseur important à solder avant le
réveil de Madame, pour que leur porte-monnaie soit amplement garni. Leur
montre même ne vaut que le prix du boîtier. Aussi, quand une longue
pratique leur a permis d’acquérir l’audace et l’habileté nécessaires pour de
plus hauts méfaits, les bonjouriers désertent l’escalier de service pour
opérer dans le grand escalier.
Sur ce nouveau terrain, les procédés sont presque identiques. Costumés
de manière à ne pas éveiller les soupçons (faux valets de chambre, faux
livreurs de grandsmagasins, faux employés de l’eau ou du gaz) ils
explorent une, deux, cinq, dix maisons, en quête d’une porte qu’on a laissée
entrebâillée. Toujours munis d’un prétexte en apparence plausible, dès
qu’ils ont découvert ce qu’ils cherchent, ils pénètrent dans l’antichambre et,
s’il se peut, dans la salle à manger qui, presque toujours, communique avec
celle-ci, font main basse sur l’argenterie et les vêtements accrochés, et
disparaissent avant que le domestique ait pu revenir. Ici les profits sont
meilleurs, mais encore bien relatifs. On ne cite presque, dans les annales du
cambriolage, qu’un seul vol de ce genre qui ait été très important. Nous
voulons parler de l’affaire du marquis de Faltans, demeurant 6, rue du Port-
Mahon. S’étant absenté un dimanche matin, le marquis s’aperçut, à son
retour, qu’on avait soustrait dans son cabinet une cassette renfermant
11 000 francs en or. Le voleur, pour commettre cette soustraction, avait dû
traverser trois pièces, en dissimulant sa cassette sous un long manteau
d’officier d’artillerie. En sortant du salon, il avait dû passer devant deux
domestiques. Il les avait salués d’un signe de tête, et s’était éloigné sans se
presser, les laissant persuadés qu’ils venaient de voir un parent de leur
maître qui fréquentait la maison. Plus loin, nous raconterons par quel
surprenant hasard ce maître bonjourier, nommé Valentin, forçat libéré et
récidiviste endurci, fut reconnu et arrêté par la police.
Le superbe sang-froid, l’audace magnifique dont Valentin fit preuve
dans ce vol mémorable, constituent deux qualités indispensables au
bonjourier de marque et qui se rencontrent, du reste, chez un assez grand
nombre de sujets. M. Lévy-Delmare, dans un petit livre devenu assez rare et
intitulé : Prenez garde aux voleurs, raconte qu’un matin de printemps,
pendant que la duchesse d’Uzès faisait, dans les allées cavalières du Bois,
sa promenade journalière, un jeune homme bien mis, muni d’une boîte
d’outils, se présenta chez elle, se disant envoyé par la maison Pleyel, pour
accorder le piano. Se dirigeant vers le salon, il découvrit le clavier, souleva
le couvercle et se mit à la besogne. Son attitude, son air étaient si naturels
qu’ils défiaient toute suspicion. On le laissa seul. Dix minutes après, il se
retirait, et quand, plus tard, on raconta à la duchesse, surprise, que
l’accordeur était venu, elle put constater que son piano (qui n’en avait nul
besoin du reste) n’avait point été accordé, mais que ses tiroirs, par contre,
avaient été forcés et fouillés par un cambrioleur expert, avec un soin
méticuleux, avec une attention méthodique.
D’autres bonjouriers se font une spécialité de mettre à contribution les
médecins et les âmes charitables. Introduits imprudemment dans un salon
d’attente, il leur suffit de rester seuls un instant pour ouvrir quelques
vitrines et s’approprier des objets de prix. Le difficile est de procéder avec
assez de talent et de discrétion pour que le vol ne puisse être constaté que
beaucoup plus tard. Le 3 mars 1902, le docteur G…, demeurant rue de
Prony, reçut la visite d’un gentleman très correctement vêtu, qui venait le
prier de se rendre auprès de sa femme gravement malade. Il avait, disait-il,
une voiture en bas. Pour prendre son chapeau et revêtir son pardessus, le
docteur laissa le visiteur dans son salon à peine quelques minutes. Tous
deux partirent, montèrent dans un fiacre. Presque arrivés à destination, le
client fit arrêter la voiture, disant au docteur qu’il voulait prévenir son beau-
frère, et qu’il allait le rejoindre à l’instant. Il s’engagea sous une porte
cochère. Une demi-heure plus tard, le médecin rentrait chez lui, furieux
d’avoir été envoyé chez une dame nullement malade, et qui l’avait un peu
brusquement éconduit. Après avoir payé la voiture dans laquelle il avait fait
cette course aussi désagréable qu’inutile, il eut encore le chagrin de
constater qu’on avait, dans son salon, fracturé une vitrine et dérobé une
montre ancienne d’une valeur de 2 000 francs. Plusieurs bijoux de grand
prix avaient également disparu.
Le procédé est si simple, il éveille si peu les soupçons, qu’il réussit
presque toujours, même quand il est mis en œuvre par des sujets qu’on
pourrait croire très inexpérimentés. Le 5 septembre 1902, deux jeunes
enfants, un gamin et une fillette, respectivement âgés de dix et douze ans, se
présentaient chez le Dr Dally, rue des Pyrénées. Mlle Sophie Gouzzina, la
gouvernante du docteur, étant venue leur ouvrir, ils la prièrent d’envoyer au
plus tôt son maître, 52, rue de Belleville, chez la dame Bernat, qui, disaient-
ils, était à toute extrémité. Le docteur était absent. Mlle Gouzzina prit note
de l’adresse, et promit que le docteur se rendrait, dans la journée même, au
logis indiqué. Alors la petite fille, qui paraissait très émue et prête à
défaillir, demanda un verre d’eau. La gouvernante emmena les deux petits
messagers dans la cuisine. Là, elle dut les laisser un instant seuls, pour
répondre à un nouveau coup de sonnette annonçant un autre client. Quand,
une nouvelle adresse prise, elle revint sur ses pas, les deux bambins avaient
disparu par la porte donnant sur l’escalier de service, et avec eux six
couverts d’argent et un porte-monnaie contenant 50 francs.
Devons-nous ajouter que les médecins ne sont pas seuls à subir de ces
visites intéressées ? Le 20 juillet 1902, un personnage grand, brun,
paraissant âgé de trente-cinq ans, sévèrement vêtu d’une redingote
irréprochable, ganté, coiffé d’un chapeau haut de forme, et se disant parent
d’un magistrat de la cour de Paris, se présentait chez Me Le Barazer,
l’avocat bien connu. Le domestique ayant répondu au visiteur que son
maître était absent, notre personnage parut fort contrarié et demanda à
écrire un mot. Le valet de chambre l’introduisit dans le cabinet de travail de
son maître, et par discrétion resta sur le seuil de la pièce. L’étranger se retira
au bout de cinq minutes, et remit au fidèle serviteur un pli cacheté. Ce fut
seulement à la rentrée de Me Le Barazer qu’on s’aperçut de la disparition de
plusieurs bibelots de grande valeur, notamment d’une pendule minuscule du
plus haut prix.
Ces sortes de vols sont, au reste, d’une grande fréquence. Nous aurons
au cours de cette étude à en raconter quelques autres non moins surprenants
et tout aussi instructifs. Pour le moment, qu’il nous suffise de rappeler que,
le 12 mai 1902, le tribunal correctionnel de la Seine condamnait à trois
années de prison un nommé Isaac qui s’était fait une spécialité de ces vols
au bonjour, et en comptait une vingtaine à son actif. Et ce n’était pas là un
spécialiste unique en son genre, car un mois plus tôt des agents de la Sûreté,
apostés à la gare Saint-Lazare, arrêtaient un sujet allemand répondant au
nom de Trabbel qui, magnifiquement drapé dans un énorme manteau –
 lequel lui servait à dissimuler ses larcins –, se présentait, sous les prétextes
les plus divers et toujours bien appropriés, chez les personnages les plus
respectables, et s’emparait de tous les objets de valeur – voire de pendules –
qu’on laissait à portée de sa main. Ce qui distinguait surtout ce bonjourier
émérite, c’était son éclectisme religieux, indépendamment d’un certain
nombre de médecins : on comptait parmi ses victimes M. Morgan, pasteur
protestant, M. Haguenaüer, rabbin, et un prêtre catholique l’abbé Vibert.
Parfois au lieu d’opérer en solitaires, c’est-à-dire isolément et au « petit
bonheur », nos bonjouriers s’organisent en bandes. Assignant à chacun des
membres de l’association un rôle en harmonie avec ses facultés et son
extérieur, ils exploitent d’après un plan longuement étudié – et
scientifiquement si l’on peut dire ainsi – l’imprudence, la complaisance, la
charité même de ceux qu’ils ont résolu de dépouiller.
Munis de fausses lettres d’introduction, de demandes de souscriptions
ou de secours, apostillées de noms retentissants, sous le couvert d’œuvres
de bienfaisance, d’institutions charitables, en ayant soin de conformer leurs
sollicitations aux opinions politiques et religieusesde ceux qu’ils entendent
exploiter ; assez adroits pour endormir toute méfiance, se confondant en
remerciements pour la moindre offrande reçue, il est bien rare qu’ils ne
puissent profiter d’un moment d’inattention, pour se garnir la poche
d’objets précieux, déposés sur une cheminée ou bien oubliés sur une table.
Certaines de ces organisations savantes ont fait le désespoir de la police,
et lassé la sévérité des tribunaux. « Les condamnations qui ont atteint les
Nathan père, mère, fils, filles, frères, gendres, en tout cent quatorze
personnes, représentent deux cent neuf années de prison », écrit Maxime Du
Camp dans son étude sur la criminalité parisienne. Rien n’est à la fois
intéressant et curieux, comme de lire dans les Mémoires de M. Claude, les
exploits et les transformations de cette singulière compagnie.
Pour avoir été moins nombreuse – elle ne comprenait qu’une vingtaine
d’affiliés –, la bande du fameux Mayer aurait vraisemblablement étonné
tout autant la préfecture et le parquet si M. Labat, commissaire de police du
quartier Vivienne, n’eût mis assez vivement un terme à ses multiples
exploits. Une filature ingénieusement organisée fit tomber les principaux
comparses entre les mains de la justice. Par ces virtuoses on put arriver aux
associés de moindre importance. Il fallut, au surplus, agir avec rapidité et
circonspection, car la bande était essentiellement cosmopolite. Elle
comptait dans ses rangs des Espagnols, des Italiens, des Autrichiens, des
Allemands, et se trouvait disséminée, pour mieux dérouter les soupçons,
dans les différents arrondissements de la capitale. Ses assises toutefois, et
les réunions où se décidaient les opérations importantes, avaient lieu en
plein quartier juif, dans la rue des Jardins-Saint-Paul. Ajoutons qu’avec une
liberté d’esprit, une indépendance de cœur, bien rares chez les descendants
d’Abraham, les complices du brave Mayer rançonnaient, avec un égal
cynisme, catholiques, protestants et israélites, ne respectant même pas ceux
de leurs coreligionnaires que leur autorité religieuse et leur caractère
presque sacré auraient dû soustraire aux tentatives de coquins moins
éclectiques.
Après les maisons bourgeoises, ce sont les hôtels meublés que les
bonjouriers exploitent avec le plus de constance et de maestria. Sur cet
autre terrain, ils font souvent preuve d’une remarquable ingéniosité et aussi
d’une audace peu ordinaire. En veut-on quelques exemples ? Le 20 mai
1901, un jeune homme en tenue de voyage, portant la sacoche et la
couverture de rigueur, se présente à l’heure du déjeuner des domestiques,
dans un hôtel voisin de la gare de l’Est. Il choisit une chambre et annonce
qu’un facteur va, dans quelques minutes, apporter son gros bagage. Un
quart d’heure plus tard, un Auvergnat arrive chargé d’une lourde malle
placée sur un crochet. Comme le personnel est retenu à table, notre
commissionnaire offre de monter le pesant colis. Bientôt la cage de
l’escalier retentit d’une discussion assez vive. Le voyageur, sans sacoche et
sans couverture (notez ce détail), et le commissionnaire, toujours porteur de
la malle, descendent et repassent devant le bureau : « Cet imbécile, dit le
voyageur, s’est trompé de bagage, pour prévenir toute nouvelle erreur, je
vais à la consigne avec lui, et reviens dans un instant. » Une heure plus tard,
les garçons remontés aux étages supérieurs constatent, à leur grande
stupéfaction, que cinq portes ont été fracturées, et que les effets précieux
laissés dans ces chambres ont été enlevés par les deux complices qu’on ne
devait oncques revoir.
Plus récemment (mai 1902), trois jeunes gens, correctement vêtus et se
disant sujets autrichiens, se présentent dans un hôtel meublé du boulevard
Ornano, tenu par M. Belin. Ils choisissent les trois chambres les plus
confortablement meublées, et annoncent que leurs bagages retenus en
douane arriveront le lendemain. Ils dînent copieusement à l’hôtel et, se
prétendant fatigués par la longueur de la route, remontent chacun chez soi
de suite après leur repas. Le lendemain à midi, le garçon, étonné de ne pas
les voir sortir, frappe à leurs portes respectives. N’obtenant pas de réponse,
il fait usage de son passe-partout. À sa grande stupéfaction, il trouve les
pièces non seulement vides de voyageurs mais aussi de leurs garnitures de
cheminée, draps, serviettes et petits meubles de tout genre. Les fenêtres
entrouvertes indiquaient le chemin par lequel les voleurs s’étaient retirés
avec leur butin.
Parfois l’exploitation des hôtels est précédée, de la part des spécialistes
du vol au bonjour, d’études préliminaires méticuleuses et presque savantes.
En ces sortes d’affaires, le professionnel apporte un soin tout spécial à bien
choisir le terrain de ses futurs exploits. Il sait déjà par expérience quelles
maisons, dans chaque ville, sont fréquentées par le monde riche.
Ordinairement, il donne la préférence à celles qui sont situées dans le
voisinage des gares. Les allées et venues y sont constantes, et la
surveillance par conséquent est relativement peu facile. On peut entrer et
sortir sans être remarqué. On peut également se présenter avec un simple
colis porté à la main, que le voyageur monte et descend lui-même. Le
personnel, en outre, ne manifeste aucun étonnement de voir certains
voyageurs quitter l’hôtel à l’heure des premiers trains, c’est-à-dire au petit
jour, quand tous les autres goûtent encore un sommeil réparateur. Ce sont là
des facilités inappréciables.
Parfois, quand l’hôtel en vaut la peine, notre bonjourier prépare son
opération par des travaux d’approche habilement conduits. Il s’adresse à
lui-même, et préalablement à sa venue, plusieurs lettres sous un nom sonore
et qui doit inspirer la confiance. Une de ces lettres, qu’il réclame et qu’on
lui remet à son arrivée, contient un chèque important sur une grande maison
de banque. Il le remet sous enveloppe et prie le maître de la maison de le lui
conserver. Le voilà nanti d’un crédit suffisant. Avec une habilité de juge
d’instruction, il fait causer les garçons, s’enquiert des voyageurs, parvient à
connaître leurs habitudes et leurs ressources, et quand enfin un coup
fructueux se présente, il peut l’accomplir en toute sécurité. Le corps du délit
enlevé et placé en lieu sûr, personne ne saurait soupçonner un si parfait
client.
Entre-temps, il occupe ses loisirs à prendre l’empreinte des serrures et
des clefs laissées sur les portes. Il se procure un dessin exact du passe-
partout qui sert aux garçons. Plus tard, quand il reviendra, il pourra,
caroubleur expérimenté, faire une visite générale de tout l’hôtel, sans laisser
aucune trace extérieure de ses investigations, et prendra soin de disparaître
avant la constatation de son méfait. C’est ainsi que s’expliquent un certain
nombre de vols considérables, commis avec une précision magistrale.
En février 1903, la comtesse Angela de Villalola, en villégiature sur la
Côte d’Azur, était descendue dans un des hôtels de Nice les plus somptueux
et les plus recommandables. Le 27 de ce mois, elle se rendait à Cannes,
pour répondre à la gracieuse invitation de quelques nobles amis. Retenue
par ceux-ci à dîner, elle ne rentra que le soir fort tard. À peine dans sa
chambre, elle s’aperçut de la disparition d’un sac de voyage, renfermant ses
bijoux et d’importantes lettres de change, le tout représentant environ
400 000 francs. Aucune trace d’effraction n’étant signalée, on procéda à
une visite minutieuse de l’hôtel et l’on retrouva le sac éventré et vide dans
la chambre d’un voyageur qui, subitement rappelé par un télégramme, avait
brusquement quitté l’hôtel, une heure après le départ de la comtesse.
Même mésaventure arrivait, quelques jours plus tard (8 mars), dans
cette même ville de Nice, à un voyageur de commerce, le sieur Georges
Closson, employé de la maison Moch et Cie, de Paris, descendu dans un
hôtel de moindre importance, mais fort bien noté cependant. Il était
subitement dépouillé de près de 50 000 francs de bijoux et de pièces
d’orfèvrerie.
Alors même que le vol est immédiatementconstaté, il est bien difficile
d’en découvrir les coupables. Qui soupçonner ? Le 5 août 1902, un membre
du corps diplomatique hollandais, M. Oxford, de passage à Paris, était
descendu dans un hôtel voisin de la Bourse, qui lui avait été recommandé
par plusieurs de ses compatriotes. Étant allé ce jour-là au théâtre et rentré
vers 1 heure du matin, après s’être assuré que la porte de sa chambre était
bien fermée, il déposa sur sa table de nuit un portefeuille contenant
3 000 francs, se coucha et s’endormit profondément. Tout à coup il lui
sembla qu’une clef grinçait dans la serrure :
— Qui est là ? cria-t-il
— Pardon, répondit une voix, je me trompe.
Il entendit des pas qui s’éloignaient dans le couloir. Rassuré il se
rendormit. Vers 5 heures du matin, Mme Oxford, se sentant indisposée,
alluma une bougie. Sa surprise fut vive en remarquant que la porte de la
chambre était ouverte. Très émotionnée, elle réveilla son mari, qui constata
de suite la disparition de son portefeuille. Il sonna. Prévenu immédiatement,
le propriétaire commença sur l’heure des recherches. Personne n’était sorti
de l’hôtel, et le personnel était au-dessus de tout soupçon. Le corps du délit
ne pouvait être loin. On le découvrit en effet, après bien des recherches,
dans une chambre voisine inhabitée depuis plusieurs jours, caché entre le
matelas et le sommier. Il était naturellement vide. Mais comment était-il
venu là ?
Le 15 avril 1904, M. Borne 5, sénateur du Doubs, que la session du
conseil général avait amené à Besançon, descendu à l’hôtel, était plongé
dans un profond sommeil quand un meuble renversé le réveilla soudain. Il
voit un homme s’enfuir. Il saute de son lit, s’élance à sa poursuite, le
rejoint. L’autre, pieds nus, implore sa clémence. « Je vous avais pris votre
portefeuille, dit-il, le voici ; laissez-moi m’éloigner, je suis un
malheureux ! » M. Borne, ému par le ton larmoyant du cambrioleur, allait le
relâcher quand il s’aperçut que le portefeuille, qu’on lui tendait, était non le
sien, mais celui de M. Paquette, conseiller général de Pontarlier. C’en était
trop. M. Borne appela. Le personnel de l’hôtel accourut. La police prévenue
vint prendre livraison du cambrioleur, un nommé Alexandre Durand, sujet
suisse.
Plus souvent notre bonjourier, incapable de méditer des coups
compliqués, pressé de réaliser son butin, opère avec moins de savoir et plus
de hâte, mais d’une façon toujours audacieuse et souvent avec un égal
bonheur. « La nuit, quand tout sommeille », il est aux aguets. Dès qu’un
absolu silence lui permet d’espérer qu’il ne sera pas surpris, il se glisse dans
les corridors, regarde si aucun rayon de lumière ne filtre sous les portes,
fouille les vêtements déposés sur les chaises, choisit les plus neufs, ceux
dont le placement sera le plus facile. Puis le matin au petit jour, profitant
d’un moment où la surveillance est en défaut, il se glisse dehors, prend le
chemin de la rue et disparaît avec sa valise gonflée, et sans qu’on prenne
garde à lui.
Dans le jour, notre gaillard explore d’un coup d’œil exercé toutes les
chambres qu’une imprudence ou les besoins du service laissent ouvertes, ne
fût-ce qu’un instant, prêt à bondir sur la proie dont il espère s’emparer sans
trop de risques. C’est ainsi que Vidal, le fameux « tueur de femmes », se fit
pincer à la gare de Nice. Il arrivait de Cannes, où il s’était emparé d’une
valise de toilette, appartenant à un très riche voyageur. La magnificence de
ce meuble contrastant trop visiblement avec sa tenue plus que négligée,
provoqua les premiers soupçons. Un inspecteur l’invita à le suivre au
commissariat de la gare. On sait le reste.
Quand nos bonjouriers opèrent la nuit dans les hôtels, comme leur
présence dans des localités souvent éloignées de leur chambre pourrait
éveiller l’attention des voyageurs rentrant tardivement, ou pressés de
satisfaire certains besoins, nos malfaiteurs ont recours à un truc peu
nouveau, mais qui offre cependant certaines garanties d’impunité. Notre
homme, en bras de chemise, se chausse de pantoufles feutrées, tire un
tablier de sa valise, se l’applique sur l’estomac et revêt ainsi les apparences
d’un garçon de service. Sous ce costume, il cesse d’être suspect, il peut
même pénétrer dans les chambres occupées, sans que ses intentions soient
soupçonnées.
Il s’approche donc des portes que lui désignent des ronflements sonores.
Si le dormeur imprudent a laissé sa clef en dehors, avec une extrême
dextérité il fait jouer le pêne. Sans aucun bruit il pénètre dans la chambre,
enlève montre, bourse, portefeuille déposés sur la table de nuit, sans que sa
victime encore dans son premier sommeil ait conscience du vol qui se
commet si près d’elle. C’est ainsi que, dans l’hiver de 1901, à Monte-Carlo,
un chanteur des plus appréciés, M. Clément, se vit soustraire 10 000 francs,
sans que sa femme et lui aient conservé, dans leur profond assoupissement,
autre chose qu’un vague souvenir de cette coûteuse visite.
La victime, au surplus, vient-elle à s’éveiller, le pseudo-garçon ne
manque pas d’excuses pour expliquer sa présence. Le numéro de la
chambre a été par erreur marqué au « réveil ». On croyait que Monsieur
avait sonné, etc. Et pendant que le voyageur, fatigué, l’esprit épais et
troublé, pestant contre cette importune interruption du sommeil qui
l’accable, se rendort bruyamment, notre bonjourier, qui déteste les
explications inutiles, prend le chemin de la gare la plus voisine.
Les féministes convaincus apprendront, avec plaisir sans doute, que
cette branche du vol au bonjour est pratiquée depuis quelque temps avec
succès par le sexe prétendu faible. Récemment (janvier 1903), M. Durand,
commissaire de police, arrêtait une nommée Aglaë Keutrec, âgée de trente-
cinq ans, qui avait perfectionné ce genre de travail. Elle louait pour la nuit
une chambre dans un hôtel et payait d’avance. Le matin, au petit jour et
avant que le personnel de la maison fût debout, à l’aide de fausses clefs elle
pénétrait dans les chambres des locataires endormis. Si les dormeurs
continuaient leur somme, elle faisait main basse sur tout ce qui était à sa
portée. Si la victime, au sommeil plus léger, s’éveillait et marquait quelque
surprise de voir une femme inconnue dans sa chambre. « Excusez-moi,
disait-elle, je suis la nouvelle bonne ; je viens chercher vos effets pour les
brosser. » Sans défiance le locataire lui laissait emporter ses vêtements,
qu’il ne devait plus revoir. Aglaë Keutrec vivait avec un fripier, dont elle
approvisionnait ainsi le commerce.
Enfin, les propriétaires eux-mêmes des hôtels qui offrent une si
fructueuse hospitalité à nos bonjouriers, ne sont pas épargnés par leurs hôtes
de rencontre. C’est ainsi que, le 13 janvier 1903, un maître d’hôtel du quai
de Seine fut très étonné en s’éveillant de trouver la porte de sa chambre
ouverte, sa commode et son secrétaire fracturés, et les tiroirs vides. Un de
ceux-ci contenait 600 francs en espèces. Comme fiche de consolation, il
apprit en même temps que ses locataires avaient été dépouillés de leurs
vêtements, argent et bijoux.
Ce que nous venons de dire explique suffisamment comment les vols au
bonjour peuvent être d’une fréquence extrême, et comment leurs auteurs
échappent avec une désastreuse facilité aux recherches de la police. Il ne se
passe pas de semestre, cependant, sans qu’on ne capture quelque bande de
ces hardis fripons. Le 11 mai 1902, M. Landel, commissaire de police du
quartier du Mail, établissait une souricière au 145 de la rue d’Aboukir et y
arrêtait dix beaux jeunes gens, qui pratiquaient ce genre de cambriolage. Le
16 août suivant, la police de sûreté surprenait une nouvelle bande qui
possédait à son actif pour plus de 30 000 francs de vols.
Ces captures, au reste, seraient beaucoup plus fréquentes si les
voyageurs et les tenanciers d’hôtel portaient plainte chaque fois qu’ils sont
victimes de méfaits de ce genre. Ce n’est au contraire que très
exceptionnellement que les commissaires sont saisis par les intéressés de
déclarations régulières.
Nous avons dit, dansun précédent chapitre, que, pour les vols commis
au préjudice des domestiques, les maîtres, trop souvent, imposent un absolu
silence à leurs serviteurs. Chez les propriétaires d’hôtels et les tenanciers de
maisons meublées, le désir assez naturel d’éviter une publicité, qui
risquerait de déprécier leur établissement, provoque des résistances encore
plus fortes ; et les bonnes raisons ne manquent jamais pour engager le
voyageur à ne pas faire un bruit inutile et même dangereux.
En premier lieu, lorsque le vol est découvert, neuf fois sur dix, le voleur
est depuis longtemps hors d’atteinte. Mais alors même qu’on aurait pu se
saisir de sa personne, que d’ennuis pour le voyageur qui sera obligé de
prolonger son séjour, afin de répondre aux interrogatoires du commissaire.
Quant au gérant de l’hôtel, qui voit sa maison discréditée par le bruit fait
autour de cette arrestation, il préfère une transaction à un scandale.
Et du reste, il se lave les mains de ce qui est arrivé. Seul le voyageur est
coupable. Ne lit-on pas dans chaque chambre un avis placardé en belle
place, qui invite les occupants à ne jamais laisser leurs clefs sur leurs
portes ? Ce même avis ne décline-t-il pas toute responsabilité du
propriétaire, relativement aux effets précieux qui n’ont point été déposés
entre ses mains ? Au besoin, si l’on prétend n’avoir pas lu son avis, notre
tenancier invoquera l’article 1952 du code civil, qui ordonne ce dépôt. –
 Sans jamais faire mention de l’article 1953, qui le fait personnellement
responsable « du vol ou du dommage des effets des voyageurs, soit que le
vol ait été commis par les domestiques et préposés de l’hôtellerie, ou par
des étrangers allant et venant dans ladite hôtellerie ».
Le remboursement partiel qu’il propose ne constitue donc pas un
sacrifice de sa part, puisque bijoux, fourrures, objets de toilette, montres en
or ou en argent, vêtements et petits meubles, quand ils disparaissent,
engagent directement sa responsabilité. Seuls les titres au porteur, billets de
banque et espèces, s’élevant à plus de 1 000 francs échappent à la
protection de cet article 1953.
Ces quelques observations feront comprendre combien le vol au
bonjour, déjà fort mal aisé à prévenir (nous venons de le voir), est encore
plus difficile à réprimer.
Pour peu que le bonjourier ne soit pas trop à court d’argent, il
n’entreprend guère que des opérations étudiées et par conséquent à peu près
sûres. S’il est homme d’expérience et de main, la rapidité avec laquelle il
procède le rend insaisissable. Et ne laissant derrière lui aucun indice précis
pouvant mettre sur sa trace, il a d’autant moins de chance d’être rejoint, que
les victimes de ses déprédations sont les premières à entourer d’un
impénétrable silence ses pires méfaits, et à entraver l’action de la justice.
Eugène Bailly, Cambrioleurs et cambriolés, Lahure, 1906
Les vanterniers
Eugène Bailly s’intéresse aussi aux « vanterniers », terme qui, selon
Littré, « se dit des voleurs qui s’introduisent dans les intérieurs des
appartements par les fenêtres ». Lui aussi soucieux de précision lexicale, le
détective les distingue de leurs rivaux les monte-en-l’air, dont il rappelle le
modus operandi.
 
[L’industrie des monte-en-l’air] consiste à se faufiler dans une maison
de rapport, à en escalader rapidement tous les étages, à une heure où
généralement les domestiques et les petits employés qui logent au sixième
sont occupés hors de chez eux. Une fois arrivés à destination, ils frappent
successivement à toutes les portes, prêtant l’oreille aux moindres bruits et
cherchant à s’assurer, par le trou de la serrure, que chacune des pièces de
l’étage est temporairement inhabitée et qu’elle est garnie de meubles
indiquant quelque aisance. Si toutes les portes demeurent closes, si
l’inspection n’a rien relevé de suspect, notre malfaiteur s’attaque alors aux
serrures de pacotille qui ferment ces modestes logis. À l’aide de fausses
clefs, de crochets ou de pinces, il fracture la porte ; puis en un tour de main
il vide armoires, malles et commodes, s’empare des montres, bijoux, effets
précieux et valeurs qu’il rencontre et, à la moindre alerte, redescend nanti
d’un butin rémunérateur.
Parfois, pour plus de sûreté, les monte-en-l’air marchent en compagnie.
Dans ce cas, ils sont ordinairement au nombre de deux. Le premier, ayant
bonne allure, sachant causer, capable de répondre aux objections qu’on
pourrait lui faire, possédant un état civil vierge de tout casier judiciaire et
des moyens d’existence apparents, en outre, ne portant sur lui aucun outil
suspect, ni aucun objet compromettant, va reconnaître les lieux pendant que
son camarade, le travailleur, muni de tout l’attirail nécessaire, attend en bas
ou dans un caboulot voisin, le résultat de la reconnaissance. Une fois la
première inspection faite et bien faite, le travailleur grimpe à son tour
pendant que son complice demeure dans la rue, occupé à faire le guet, prêt
au besoin à opérer une diversion intelligente, qui facilitera la sortie de son
associé, et en tout cas à détourner l’attention du concierge et des locataires.
Ces sortes de cambriolages, pris isolément, sont rarement très fructueux.
Mais, par la répétition, ils arrivent à compenser amplement le peu de profit
de chacun d’eux. Ils sont en outre ordinairement facilités par le manque de
prévoyance et de souci de ceux qui sont appelés à en devenir les victimes, et
par l’absence de surveillance des concierges. Si bien que les monte-en-l’air,
lorsqu’ils se donnent la peine d’étudier sérieusement une affaire, peuvent en
quelques instants réaliser une quinzaine de vols, qui, réunis, produisent un
butin assez considérable.
Le 16 août 1902, M. Archer, commissaire de police, était requis par
Mlle Léonie Gerbe, cuisinière, à l’effet de constater un cambriolage dont
elle venait d’être victime, au 132 du boulevard Magenta. Le magistrat,
ayant ouvert une enquête immédiate, découvrit que toutes les chambres de
domestiques au sixième étage avaient été visitées et leurs meubles fouillés.
Les effets gisaient épars sur le plancher, toutes les économies de ces petits
locataires avaient disparu. Le concierge et les voisins, interrogés, se
souvinrent d’avoir vu, à vingt minutes d’intervalle, deux gentlemen
correctement vêtus, monter et descendre, mais ils n’avaient pas pris garde à
ces allées et venues, supposant que les deux visiteurs se rendaient chez un
dentiste habitant au quatrième étage.
Deux jours plus tard, quatre petits logements étaient cambriolés de la
même manière, au numéro 26 de la rue Lavieuville à Montmartre. Le
20 mars 1903, toutes les chambres de domestiques des numéros 3 et 5 de
l’avenue Montaigne étaient audacieusement dévalisées. Trois jours plus tôt,
toutes les chambres du sixième de la maison portant le numéro 25 de la rue
Sainte-Isaure (XVIIIe arrondissement) avaient été mises à sac, et les
locataires, tous humbles travailleurs, se trouvaient dépouillés du peu de
bijoux qu’ils possédaient et de leurs modestes économies.
Somme toute, les monte-en-l’air sont les gagne-petit du cambriolage. Ils
savent que les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Parfois ce n’est pas une maison, mais tout un quartier qui, pendant des
semaines et des mois, est étudié par eux. En sorte qu’en un jour, que dis-je,
en une heure, dix, quinze maisons de la même rue ou du même îlot sont
visitées et mises à contribution. Quarante, cinquante chambres sont ainsi
cambriolées, avant que l’indolente nonchalance des intéressés ait eu vent du
moindre attentat. En décembre 1901, plus de cent cinquante logements de
bonnes et de petits employés furent mis à sac en un seul jour, dans le pâté
de maisons formé par la rue Saint-Denis, le boulevard de Sébastopol et la
rue Réaumur.
Le 25 août 1902, des monte-en-l’air s’abattirent sur le quartier
Vivienne. En quelques instants, une quinzaine de cambriolages furent
commis au 10 de la place de la Bourse, aux 57, 64 et 73 de la rue Richelieu,
au 8 de la rue du Quatre-Septembre, au 8 de la rue Saint-Marc, etc.
M. Labat, commissairede police, saisi de toutes ces déclarations, ne sut, un
moment, laquelle entendre. Mais ce sont surtout les quartiers modestes,
ceux dont les logements sont désertés tout le jour par leurs habitants retenus
au-dehors par leurs occupations journalières, qui sont mis à contribution par
les monte-en-l’air. En août 1902, en un seul jour, Mme Anna Chaput, 2, cité
de l’Avenir ; Mme Joséphine Deurchy, 16, rue d’Angoulême ; M. Meulière,
68, rue des Dames ; Mme Paris, 79, même rue ; M. François Canhepée,
155, boulevard Voltaire, déposaient leurs plaintes à leurs commissariats
respectifs.
Enfin, en octobre de la même année, le quartier des Épinettes fut à son
tour exploité avec une audace et une réussite invraisemblables. En deux
jours, MM. Lepommier, 188, avenue de Clichy ; Schorrer, 47, rue
Brochant ; Parrot, 70, rue Berzélius ; Poux, 14, rue Sauffroy ; Guillasson,
47, rue Boursault ; Leroy, 121, avenue de Clichy ; Mousset, 62, rue des
Batignolles ; Moujeaux, 45, rue de la Jonquière ; Bordureng, 119, avenue de
Clichy ; Lacoste, 40, rue Pouchet ; Dutrou, 52, rue Berzélius, furent
cambriolés à fond et portèrent plainte. Combien d’autres victimes ne dirent
mot ?
Malgré la maîtrise qu’ils déploient dans l’exécution de ces menus
forfaits, nos monte-en-l’air ne réussissent pas toujours au gré de leurs
désirs. Parfois, ils éprouvent de contrariantes surprises. Le 20 août 1902,
une ménagère, Mme David, âgée de trente-quatre ans, repassait dans sa
chambre, au sixième étage du 54 du boulevard Arago, des effets à elle
confiés par différents locataires, quand elle entendit des coups discrets
frappés à sa porte. Comme elle se trouvait, à cause de la chaleur du jour,
dans un costume un peu sommaire, elle omit de répondre, et se garda de
tout bruit. Trompé par ce silence, un imprudent monte-en-l’air, le jeune
Belon, mauvais sujet, âgé de vingt-sept ans, commença à crocheter la
serrure. Édifiée par ce bruit, la brave ménagère saisit un battoir de
blanchisseuse qu’elle avait sous la main, et dissimulée derrière le vantail de
la porte, le bras levé, elle attendit. Au moment où l’indiscret cambrioleur, le
pêne dégagé de la gâche, passait la tête par l’ouverture de la porte pour faire
l’inspection de ce que contenait la cambriole, il reçut en plein visage un
coup si violent du terrible outil, que, le nez aplati, la figure en sang, il se
précipita dans l’escalier, poursuivi par les cris de la vaillante blanchisseuse,
et s’en vint tomber dans les bras du concierge attiré par le bruit, et qui le
remit entre les mains des sergents de ville.
Pour être moins tragique, voici une autre aventure, qui n’en est pas
moins à l’honneur de son héroïne, et comporte une solution presque
identique. Par un sombre jour de février 1903, Mme Thomas, modiste, rue
des Petits-Carreaux, était occupée à préparer un chapeau auprès de sa
fenêtre, quand elle entendit un crochet grincer dans la serrure de sa porte
d’entrée. Mme Thomas est non seulement d’un caractère énergique, c’est
encore une maîtresse femme à la poigne robuste. Elle attendit. Lorsqu’enfin
la porte céda, et quand notre malfaiteur croyant avoir déjà « ville gagnée »
essaya de se glisser dans le modeste logement, elle l’étourdit d’un superbe
coup de poing, et avant qu’il fût revenu de sa surprise, le saisissant à la
gorge, elle le poussa dans les water-closets situés sur le palier, et le tint
enfermé dans ce buen retiro, jusqu’au moment où les agents requis par les
locataires vinrent le cueillir au gîte, et emmenèrent le jeune Boutenôte
(ainsi se nommait le monte-en-l’air déçu), qui s’éloigna au milieu des
huées, « plus honteux qu’un renard qu’une poule aurait pris ».
Mais il n’est pas donné à toutes les femmes d’avoir l’énergique
vaillance de ces deux héroïnes. Aussi, hâtons-nous de constater que, pour
mettre ces malfaiteurs en déroute et amener leur capture, des cris suffisent,
et c’est de quoi toutes les femmes sont capables. C’est ainsi que Mlle D…,
âgée de vingt-six ans, demeurant, 121, rue de Turenne, entendant le bruit
que faisaient les pesées qu’on exerçait sur sa porte, ouvrit brusquement
celle-ci, et se trouvant face à face avec un personnage qu’elle ne connaissait
pas, se mit à crier si fort que les locataires voisins accoururent et se saisirent
du voleur, qu’ils conduisirent au commissariat des Enfants-Rouges, non
sans l’avoir quelque peu malmené.
Parfois, ce sont les concierges qui, faisant une ronde dans les escaliers,
ou portant quelque lettre urgente à un locataire bien vu, remarquent le
méfait et donnent l’alarme. Tel le concierge du 53 de la rue Nollet, qui, le
15 septembre 1902, surprit un monte-en-l’air occupé à déménager le
logement d’un sieur Dollinger, retenu loin de Paris par son service de vingt-
huit jours. De même, le 8 décembre suivant, le concierge du 74 de la rue de
Cléry arrêtait de sa propre main un jeune malfaiteur, nommé Jean Caron,
occupé à une besogne identique. Malheureusement pour lui, le jeune
cambrioleur voulut résister. Doué d’une poigne énergique, le portier lui fit
descendre un long étage la tête la première, et quand il le releva au palier du
dessous, le pauvre garçon était dans un si piteux état qu’il fallut lui faire
faire une station assez longue chez un pharmacien voisin avant d’aller le
remiser au poste de police.
Comme leurs confrères les monte-en-l’air, les vanterniers, eux aussi,
mettent en coupe réglée les étages supérieurs des maisons de rapport, des
« boîtes à loyer », comme on dit dans leur parler pittoresque. Mais au lieu
de gravir les escaliers, ils passent plus ordinairement par les toits. Ils vont
ainsi d’une maison à l’autre ; après s’être assurés que certaines chambres
sont temporairement inoccupées, ils s’y laissent glisser par les « tabatières »
qu’ils soulèvent. Une fois leur barbot 6 fait, ils ressortent par le même
chemin, visitent de la même façon quelques chambres voisines, et, les
poches garnies, nantis des objets, titres, livrets de caisse d’épargne, papiers
ou bijoux qu’ils ont jugés être de réalisation fructueuse, ils reprennent leur
course aérienne, avec une sûreté de marche, un imperturbable aplomb et
une absence de vertige qui rendent leur poursuite difficile et vaine le plus
souvent.
Les aptitudes toutes spéciales, dont les vanterniers font preuve dans
leurs expéditions aventureuses, sont du reste presque toujours la
conséquence d’un apprentissage plus ou moins long, entrepris dans un but
plus honnête. Ces spécialistes, en effet, se recrutent en grande partie parmi
les ouvriers couvreurs, les plombiers et les fumistes en activité ou en
rupture d’emploi. Les couvreurs surtout fournissent un contingent
considérable. En sorte que, si nous avons pu dire que les escarpes jaillissent
du ruisseau, on peut ajouter que les vanterniers descendent des combles.
Ajoutons que fumistes, couvreurs ou plombiers conservent assez volontiers
la livrée de leur profession première. Elle leur permet de passer d’un
immeuble à l’autre sans éveiller l’attention des locataires habitant les
maisons situées vis-à-vis, et qui pourraient, les apercevant, s’étonner de
leurs allées et venues.
Il est même un genre de vol que ces allures d’ouvriers du bâtiment
facilitent d’une façon toute particulière. Se souvenant de leur premier
métier et utilisant certaines relations un peu louches, qu’ils ont pu cultiver
avec des industriels suspects, fourgats 7 ou receleurs déguisés en
commerçants honnêtes, ils profitent de moments d’inattention et
généralement des heures où les ouvriers – leurs anciens camarades –
déjeunent, pour se glisser par des voies aériennes dans les maisons en
construction, et pour en dérober la plomberie, les feuilles de zinc et la
robinetterie de cuivre. En quelques minutes le coup est fait, et ils
recommencent leurs opérations de voltige, souvent chargés d’un poids
considérable.
C’est ainsi que, dans la nuit du 1er mars 1902, d’audacieux vanterniers
enlevaient d’un immeuble en construction, 11, rue Francœur, six cents
kilogrammes de plomb et un poids pareil de feuilles de zinc ; et que, dans
les derniers joursdu même mois, on vit disparaître, par les mêmes voies,
toute la plomberie et la robinetterie de maisons situées dans le voisinage de
la rue de Tocqueville.
Un des vols de ce genre les plus pittoresques eut lieu deux mois plus
tard. Dans la nuit du 1er mai, après la représentation, des cambrioleurs se
hissèrent sur le toit du théâtre des Batignolles ; à l’aide de pinces, de burins
et de cisailles, ils découpèrent une soixantaine de mètres de plomb et de
zinc. Leur travail terminé, les malfaiteurs disparurent, non seulement sans
être inquiétés, mais sans qu’on eût soupçonné leur présence. Ajoutons que
ce vol, pour extraordinaire qu’il paraisse, ne constitue pas un fait unique. Le
15 mars 1903, de hardis vanterniers profitèrent d’échafaudages et d’échelles
dressés contre l’église de la Madeleine pour escalader le faîte de ce
monument et enlever cinquante couvre-joints en cuivre, d’une valeur de
800 francs. Enfin, tout récemment (février 1905), un journaliste-député,
M. Maujan 8, eut le regret de constater qu’on avait enlevé, sans que son
concierge s’en doutât, toute la couverture de son hôtel.
Parfois l’adresse et l’agilité de certains vanterniers confinent à
l’acrobatie la plus magistrale. Dans la nuit du 12 au 13 mai 1902,
M. Auguste Damballe, gardien des scellés dans un petit pavillon situé 17,
rue du Belvédère, à Saint-Maur, est réveillé par un bruit insolite ; il se lève
en toute hâte, s’arme d’un fusil Lefaucheux, se dirige sur l’endroit d’où
vient le bruit suspect, et se trouve en face d’un inconnu occupé à forcer une
porte. Le cambrioleur surpris décharge, sans l’atteindre, un coup de
revolver sur l’importun qui vient le déranger. M. Damballe riposte par un
coup de fusil. Le vanternier, touché sans doute, pousse un cri, s’élance vers
la fenêtre par laquelle il a pénétré dans la maison, se précipite dans le vide,
tombe sur une véranda vitrée, à travers laquelle il passe. Moulu par sa
chute, blessé par les éclats de verre, mais favorisé par l’obscurité, il
s’échappe à travers les fourrés du jardin, et le gardien vigilant qui lui donne
la chasse le voit escalader le mur de clôture, et après avoir essuyé un
nouveau coup de feu, retomber dans la rue sans laisser de traces.
Ces tours de haute voltige et ces sortes de sauts périlleux sont du reste
relativement fréquents et témoignent, dans la dangereuse corporation des
vanterniers, d’aptitudes spéciales, perfectionnées par un constant exercice.
Le 10 août 1902, en plein jour, M. Chenevou, rentrant chez lui, 8, rue
Montyon, éprouvant une grande difficulté à introduire sa clef dans sa
serrure, après avoir témoigné à haute voix son mécontentement, était
descendu chez son concierge pour le prier d’aller chercher un serrurier,
quand il vit la fenêtre de son appartement s’ouvrir et deux cambrioleurs
agiles sauter de l’étage dans la rue et disparaître avant qu’il fût revenu de
son étonnement.
Les deux cambrioleurs que Mme Delcori, marchande de vin, 1, quai
d’Alfort, à Maisons-Alfort, découvrait quinze jours plus tard dans son
appartement ne prirent pas un autre chemin. Le 15 novembre de la même
année, la femme d’un ingénieur apprécié, M. Soyetti, qui habite un élégant
pavillon, rue Francœur, à Montmartre, entendit des pas au-dessus de sa tête
alors qu’elle se savait seule à la maison, et distingua un bruit caractéristique
d’objets jetés sur le parquet. Prise de peur, elle s’élança dans la rue, et
traversa celle-ci en criant « au voleur ! ». À peine la chaussée traversée,
arrivait-elle sur l’autre trottoir, que la fenêtre de sa chambre s’ouvrait et
qu’un vanternier, qui avait pénétré chez elle par les toits, sautait
élégamment du premier dans la rue, et disparaissait, avant qu’aucun voisin
eût donné signe de vie. Même aventure enfin, ou plutôt même mésaventure
arrivait le 8 janvier 1903 à Mme Plaisance, loueuse de voitures à bras, 11,
rue de Reuilly. Vers 6 heures du soir, sortant de sa remise et remontant chez
elle, elle se trouva brusquement en face de deux cambrioleurs qui ouvrirent
la fenêtre et disparurent, avant que Mme Plaisance eût eu le temps d’appeler
au secours.
Ce qui achève, du reste, de donner à ces équipées gymnastiques leur
caractère magistral, c’est que, même surpris dans leur besogne, nos
vanterniers ne perdent rien de leur sang-froid, et s’ils s’évanouissent comme
par enchantement, ce n’est presque jamais les mains vides. Les voleurs
demeurés inconnus, qui visitèrent Mme Soyetti, s’enfuirent munis d’un
coffret renfermant 3 000 francs de bijoux et 800 francs d’espèces. Ceux de
Mme Plaisance emportaient 75 000 francs de titres. […]
Mais, en fait de tours d’acrobatie transcendante, le record, qui le
croirait, appartient au sexe aimable. Le 23 août 1902, en l’absence de
Mme Mathis qui occupait, au sixième étage d’une maison de la rue Notre-
Dame-de-Lorette, un très modeste logement, une femme paraissant âgée
d’une quarantaine d’années, vêtue pauvrement et qui s’était glissée dans
l’immeuble sans éveiller l’attention du concierge, crocheta la serrure de
cette dame, et notre cambrioleuse s’occupait à faire main-basse sur les
bijoux et papiers de valeur quand elle fut dérangée par des locataires
indiscrets. S’enfermant brusquement dans la chambre pendant qu’on
enfonçait la porte, elle eut le temps de s’évader par les toits, de se laisser
glisser à l’aide d’un drap sur le balcon du cinquième étage, d’où elle
s’échappa par l’escalier de service et put prendre le large sans être
reconnue, car, au cours de son escapade, elle avait revêtu un costume
appartenant à Mme Mathis.
Les vanterniers, au surplus, sont de tous les cambrioleurs ceux dont la
poursuite donne lieu – cela se comprend – aux péripéties les plus
émouvantes. Lorsque, surpris au cours de leur travail, ils reprennent
brusquement le chemin périlleux par lequel ils sont venus, non seulement
les habitants se sentent incapables de leur donner la chasse, mais les
sergents de ville eux-mêmes hésitent à se lancer sur leurs traces. Les
pompiers, préparés à ce genre de voltige, mais prévenus le plus souvent trop
tard, ne parviennent que rarement à les rejoindre ; et rien n’est plus
émotionnant que cette chasse à l’homme, où la moindre maladresse peut
devenir mortelle.
Le 25 septembre 1902, le concierge du 48 de la rue de Clichy, montant
une lettre pressée à un de ses locataires, remarqua que l’appartement d’une
dame qu’il savait absente était entrouvert. Sans perdre un instant, il
redescend, ferme la porte de la rue et appelle au secours. Mais si vite que le
concierge eût agi, nos vanterniers, l’oreille aux aguets, devinant que le
chemin de la rue leur était coupé, avaient de nouveau escaladé le toit. La
course sur l’ardoise parut si téméraire même aux agents les plus hardis,
qu’on n’hésita pas à briser la glace d’un avertisseur ; mais les pompiers de
la rue Blanche eurent beau explorer tous les combles d’alentour, ils ne
découvrirent pas le gibier qu’ils cherchaient. Il avait eu le temps de
disparaître.
Moins heureux, un autre vanternier nommé Auguste Vraimant était
surpris, le 10 octobre suivant, au 69 de la rue de Courcelles, par une bonne
qui, remontant dans sa chambre, donna brusquement l’alarme. Jetant ses
outils, fausses clefs, pinces et monseigneurs à la tête de ceux qui
accouraient, notre jeune malfaiteur, d’un élan formidable, bondit jusqu’à
une lucarne et par là gagna les toits, où il se cacha derrière une cheminée.
Découvert d’une maison vis-à-vis, il fut cueilli dans sa retraite aérienne par
deux agents résolus. Dans ce genre, toutefois, la palme de la malchance
peut être revendiquée par trois vanterniers qui, le 23 mars 1902, surpris par
un locataire du 31 du boulevard Richard-Wallace, à Puteaux, s’échappèrent
par les toits, et poursuivis par de courageux citoyens, voyant leur retraite
coupée par les passants ameutés, se laissèrent glisser dans un corps de
vieille cheminée et tombèrent couverts de suie, chez M. Lompié,
commissaire de police.
C’était jouer assurément de malheur. Le métier offre de ces aléas. Nos
malfaiteurs cependant s’en tirent généralement àmeilleur compte. Leur
incomparable agilité, jointe à une adresse qu’il faut bien admirer, suffisent
ordinairement à leur assurer une retraite en bon ordre ; et nantis des valeurs
convoitées, ils sont déjà bien loin quand on constate leur méfait, sans savoir
même au juste quand et comment il a été commis.
Il nous faut constater encore que les vanterniers ne bornent pas leurs
expéditions aux étages supérieurs des maisons. Parfois, les professionnels
du genre, embusqués dès le milieu du jour dans une mansarde
temporairement inhabitée, attendent la nuit close, et fixant à la baie de leur
asile provisoire une corde à nœuds, se laissent glisser, munis de tous les
outils nécessaires, jusque sur le balcon du cinquième étage, dont ils savent
les maîtres en villégiature pour quelque temps. Là, avec une scie à main, ils
ont vite fait de découper les lames d’une persienne, dont ils font jouer le
loqueteau ; puis, appuyant sur un carreau une pelote de cire à modeler, ou
un morceau de cuir mouillé formant ventouse, ils coupent le verre avec un
diamant, tirent à eux et, sans bruit, peuvent ainsi introduire le bras pour
actionner l’espagnolette ou la crémone. Une fois la fenêtre ouverte, ils
pénètrent à l’intérieur et l’appartement est à eux.
Si l’immeuble possède une courette étroite et sur laquelle ne prennent
jour que des pièces de dégagement, ils peuvent renouveler leur opération,
descendant grâce à leur corde nouée jusqu’à l’étage dont on a laissé par
besoin d’aération une fenêtre entrouverte. Le lendemain, leurs paquets faits,
ils attendent qu’au petit jour la porte de la rue soit ouverte pour s’esquiver
avec leur butin. Et quand, plus tard, le vol est découvert, comme toutes
fermetures extérieures sont demeurées intactes, il peut se passer de long
mois sans qu’on arrive à savoir comment les malfaiteurs ont pu pénétrer
dans les logis qu’ils ont cambriolés.
L’audace de ces vanterniers-gymnastes est telle qu’ils n’attendent pas
toujours la nuit pour accomplir de ces tours de force qui tiennent du
prestidigitateur. Tel fut le vol accompli en plein jour dans un hôtel du
passage de l’Élysée-des-Beaux-Arts, par deux pseudo-représentants de
commerce qui s’étaient fait inscrire sous les noms peu compromettants
d’Antoine Dubois, âgé de vingt-six ans, et de Louis Dupont, de deux ans
plus jeune. Par les bavardages des voisins, ils avaient appris que la locataire
domiciliée au-dessous de leur chambre possédait quelques économies.
Cette fille, nommée Marie-Anne Pingaud, domestique d’origine
bretonne, venue très jeune à Paris, avait en vingt ans épargné une somme de
3 000 francs, qu’elle avait placée en titres au porteur. Le 24 juillet 1902,
profitant d’une absence de leur voisine, nos deux gaillards, qui s’étaient
munis d’une corde à nœuds, descendaient, à l’heure du déjeuner, jusqu’à la
fenêtre d’Anne Pingaud, demeurée ouverte, fracturaient sa commode et
s’emparaient de ses valeurs, puis réintégraient leur domicile en passant par
le même chemin.
Heureusement pour elle, la pauvre femme s’aperçut le jour même, en
rentrant, du vol dont elle avait été victime. Elle porta plainte
immédiatement à M. Dupuis, commissaire de police, qui soupçonnant que
les voleurs faisaient partie du personnel hospitalisé dans l’hôtel, organisa
une surveillance. À leur première sortie, Dubois et Dupont furent reconnus
par les agents placés en observation, pour deux professionnels du
cambriolage s’appelant de leurs vrais noms Antoine Lagrise et Louis
Jolival. À tout hasard on les arrêta, et comme ils étaient encore nantis des
titres volés, il leur fallut bien expliquer comment ils s’en étaient emparés.
La prompte constatation du vol et les mesures immédiates prises par un
magistrat intelligent rendirent possible l’arrestation de ces deux malfaiteurs.
Mais bien souvent il arrive que des semaines, des mois, se passent – quand
les mesures ont été bien prises – avant que les intéressés eux-mêmes aient
connaissance du vol. C’est ce qui arriva lors du lucratif cambriolage de
M. Coutant, rue Monge. Le cambrioleur qui le commit, joli garçon sans
moralité, recevait temporairement l’hospitalité chez une jeune modiste,
habitant précisément au-dessus du vieux capitaliste. Il profita de ce qu’un
soir sa maîtresse ne devait rentrer que fort tard pour se laisser glisser, à
l’aide d’une corde à nœuds, sur le balcon du locataire qu’il savait en
villégiature sur les rives de l’Océan. Par une persienne mal fermée, il
pénétra dans l’appartement. En dix minutes, il eut fouillé les principaux
meubles et repris son chemin aérien, nanti de 400 000 francs en titres
nominatifs ou au porteur. Comme son expédition n’avait produit aucun bruit
suspect, et qu’elle n’avait laissé d’autres traces que quelques éraflures sur le
chéneau, personne n’eût soupçonné le coup si le voleur, pressé de réaliser
son gage, ne se fût adressé à un complice maladroit, qui le fit prendre. […]
Au surplus, notre homme eût fait quelque bruit que la sécurité
trompeuse dans laquelle nous vivons et l’habitude qu’ont les bons Parisiens
de se désintéresser absolument de ce qui se passe chez leurs voisins médiats
ou immédiats suffiraient pour détourner l’attention de ce tapage insolite.
Dans la nuit du 22 mars 1902, des vanterniers pénètrent par les toits dans un
immeuble de la rue Pasquier. Ils s’introduisent chez un graveur, dérobent
pour une quinzaine de mille francs d’objets d’art. Le lendemain, quand on
s’aperçoit du vol, on interroge toutes les personnes de la maison. Plusieurs
bonnes, logées au sixième, déclarent bien avoir entendu quelque bruit, mais
aucune d’elles n’y a attaché d’importance. Admirable confiance !
Durant le mois précédent, des cambrioleurs s’étaient également
introduits nuitamment, et presque de la même façon, chez M. Maini,
entrepreneur de peinture, 24, rue Houdon, et chez M. Meyer,
commissionnaire en marchandises, boulevard Sébastopol. Le premier vol
leur avait rapporté 8 000 francs, le second 16 000. Pour accomplir ce
dernier ils avaient dû éventrer le coffre-fort. Aucun indice ne put mettre sur
la trace de ces malfaiteurs. Les seules pièces à conviction laissées par eux
consistaient dans le traditionnel trousseau de fausses clefs et dans la non
moins traditionnelle pince-monseigneur.
Combien d’autres vols du même genre ne pourrait-on pas citer ? Celui
si extraordinaire de Fondettes, près Tours (5 août 1902), où les malfaiteurs
en s’en allant emportèrent par la fenêtre un coffre-fort pesant trois cents
kilogrammes, et contenant 40 000 francs de valeurs ; celui de MM. Wallut
frères, 168, boulevard de la Villette, qui aurait été encore plus désastreux
pour les propriétaires si les malfaiteurs n’eussent été interrompus dans leur
opération ; et celui encore dont fut victime un marchand de chaussures du
boulevard de Sébastopol (25 septembre 1902), qui atteste une témérité et
une agilité vraiment extraordinaires ; car sur cette voie, si passante à toute
heure du jour et de la nuit, le vanternier pénétra dans la place par l’imposte
vitrée située au-dessus de la porte d’entrée.
Certains de ces vols à la vanterne témoignent, au surplus, d’une audace
et d’un sang-froid si stupéfiants qu’on peut dire d’eux qu’ils dépassent les
bornes ordinaires de la vraisemblance. Pendant le second semestre de 1902,
une bande de cambrioleurs, agissant sous les ordres d’un repris de justice à
qui sa connaissance approfondie du code pénal, et peut-être aussi ses
antécédents, avaient valu le curieux surnom de Notaire, exploita Pantin et
les localités voisines, dévalisant villas, appartements, magasins et jusqu’aux
logements les plus modestes. Un soir de novembre, un propriétaire aisé,
M. Rouvaud habitant 18, Grande-Rue, offrait à dîner chez lui à quelques
amis. Les persiennes de la salle à manger étaient naturellement closes. On
avait laissé ouvertes celles du premier étage. Pendant qu’on festoyait au
rez-de-chaussée, le Notaire et deux hommes de sa bande escaladaient ces
dernières fenêtres, pénétraient dans la chambre à coucher de M. Rouvaud,
fracturaient les armoires et, repassantpar la même voie, s’en allaient
emportant 4 000 francs de bijoux, sans que rien vînt donner l’éveil aux
dîneurs ni à ceux qui les servaient à table. Ce qui achève d’assigner à cette
escalade son caractère d’invraisemblable témérité, c’est que juste en face de
la maison brûlait un bec de gaz.
Ceci se passait dans la banlieue ; voici une autre aventure du même
genre, plus surprenante encore, et qui a pour théâtre une rue aristocratique
du quartier Monceau. Le 4 août 1902, Mme Gaston Pollonnais, femme du
publiciste bien connu, recevait, dans son entresol du 24 de la rue Ampère,
quelques amis de choix. La journée avait été chaude. On avait laissé la
plupart des fenêtres ouvertes, pour que la fraîcheur du soir entrât dans
l’appartement. Des vanterniers en profitèrent pour pénétrer dans la chambre
à coucher et dans la salle à manger de M. Pollonnais et pour s’emparer,
outre quelques pièces d’argenterie, de deux bagues de grand prix enrichies
de saphirs, de brillants et de perles, d’une trousse en or, d’une bourse de
même métal contenant 500 francs, d’une médaille de la Vierge et du Christ,
en un mot de 10 000 francs de bijoux et d’argent monnayé. Après cela, il ne
reste plus, c’est le cas de le dire, qu’à tirer l’échelle.
Remarque curieuse, presque tous les vols importants commis, en ces
années dernières, dans les musées de Paris et de province sont imputables à
des vanterniers. Ces sortes de détournements sont particulièrement odieux,
parce qu’ils ont presque toujours pour objet des médailles de grand prix ou
des bijoux anciens d’une valeur inappréciable, qui, une fois dérobés, sont
impitoyablement détruits et livrés au fourgat pour être réduits en lingots.
Tels furent les vols de la Bibliothèque nationale, de la Maison Carrée de
Nîmes, du musée de Cluny, du musée de Grenoble, du musée de Toulon et
de celui de Marseille.
Le vol dont le célèbre antiquaire M. Feuardent fut victime, il y a
quelques années, rentre dans cette même catégorie. Mais cette fois le
vanternier se trouva être, au lieu d’un vulgaire vandale, un numismate
distingué, Grec de naissance, qui se fit arrêter quelques mois plus tard, au
moment où il essayait d’écouler des médailles antiques d’une extrême
rareté, et dont à cause de cela la trace était facile à suivre. Le voleur du
musée de Cluny était un gardien de l’établissement, gymnaste fanfaron, qui
se trahit lui-même par sa sotte vantardise.
Le vol de la Maison Carrée de Nîmes se recommande, à l’attention des
amateurs, par quelques particularités curieuses. Des vanterniers, aussi
audacieux qu’agiles, après avoir grimpé au sommet du monument en
s’aidant du fil du paratonnerre, pratiquèrent un trou dans la toiture, se
laissèrent glisser à l’intérieur à l’aide d’une corde, puis, arrivés sur le sol,
brisèrent les vitrines, firent un choix de monnaies qui témoignait de leur
compétence numismatique. Ensuite, ils reprirent le chemin par lequel ils
étaient venus, non sans avoir la malice de tracer sur les murs des
inscriptions ironiques. Ajoutons que ces monnaies, dont la rareté faisait tout
le prix, furent retrouvées plus tard en un endroit désert, et dans des
conditions demeurées mystérieuses.
Non moins agiles, les voleurs de Toulon escaladèrent un balcon sis à
neuf mètres du sol, en grimpant le long d’un tuyau de fonte servant à
l’écoulement des eaux. Ils pénétrèrent dans les galeries du premier étage,
par une porte-fenêtre dont la targette avait dû être tirée dans la journée
précédente. Après avoir dévalisé une vitrine pleine de bijoux rares, ils
redescendirent par le même chemin, ne laissant, comme traces de leur
double passage, que quelques éraflures à peine visibles 9. Le vol du musée
de Grenoble fut commis, croit-on, à l’aide d’une longue échelle. Le
vanternier, qui avait gravi rapidement à son sommet, brisa brutalement un
carreau, fit jouer l’espagnolette d’une fenêtre, pénétra dans la salle Beylié et
s’empara d’une centaine de bijoux orientaux d’un prix considérable, surtout
à cause de leur ancienneté. Ce vol eut lieu naturellement pendant la nuit. Il
ne fut constaté que le lendemain à midi. Ses auteurs avaient eu, par
conséquent, tout le temps de se mettre à l’abri d’une poursuite indiscrète.
C’est par les toits – comme à Nîmes – que les cambrioleurs
s’introduisirent au musée de Marseille. Leur butin fut considérable. Ils
dérobèrent en effet six cent quatre-vingt-trois monnaies et médailles en or,
représentant comme valeur d’achat une centaine de mille francs. Parmi les
plus rares de ces pièces disparues figuraient l’écu d’or, dit « jeton de Saint
Louis », dont on ne connaît plus que trois exemplaires ; la série des
monnaies des comtes de Provence et des rois d’Arles, des légats d’Avignon.
Il semble que le musée de Marseille eût dû être mieux gardé, car, quelques
années plus tôt, un vol presque identique avait été commis, dans la même
ville, au musée du château Borelly. Les malfaiteurs, dans ce premier vol,
s’étaient emparés, avec d’autres joyaux précieux, d’un souvenir
singulièrement cher aux Marseillais, la croix pastorale de Mgr de Belsunce.
C’est également à l’actif des vanterniers, qu’il faut porter la plupart des
vols commis dans les églises. En mars 1902, l’église de Blanquefort, chef-
lieu de canton du département de la Gironde, fut dévalisée la nuit. Le matin,
à son arrivée dans le modeste sanctuaire, le sacristain s’aperçut qu’on avait
fracturé la porte et les armoires de la sacristie où étaient conservés les vases
sacrés ; qu’on avait en outre brisé les troncs et enlevé tous les objets de
valeur. Les malfaiteurs, pour pénétrer dans le chœur, avaient dressé une
échelle, coupé un treillage et brisé un vitrail. Le 6 août suivant, même
méfait était commis en l’église de Montégut, à huit kilomètres d’Auch, et
dans des conditions presque identiques. Des voleurs demeurés inconnus
avaient défoncé une croisée donnant accès dans la sacristie et, après avoir
forcé armoires, tabernacle, troncs, s’étaient emparés d’un calice d’argent,
d’un ostensoir en vermeil et des offrandes déposées par les fidèles.
Quelques jours plus tard (15 du même mois), l’église de Mareuil-le-
Port, canton de Dormans, recevait une visite pareille. C’est en escaladant le
mur du cimetière, haut seulement d’un mètre cinquante, et en brisant un
panneau de fenêtre, où ils pratiquèrent une ouverture de quarante
centimètres de hauteur, que les voleurs s’étaient introduits dans l’édifice.
Après avoir dérobé un ostensoir, un calice et une patène, ils se retirèrent par
le même chemin, non sans se blesser toutefois, car on releva des traces de
sang au bord de la fenêtre et au pied du mur qui clôt le cimetière. Enfin,
rappelons, pour terminer, les vols plus récents, mais effectués de la même
manière, dans les églises de la Boissière, de Saint-Pierre-des-Ifs et de Saint-
Jean-de-Livet (Calvados), etc. ; mêmes escalades, mêmes vitraux brisés,
mêmes procédés, en un mot. On peut dire, au surplus, que cette façon de
procéder est classique.
Le premier cas de cambriolage d’église effectué dans la Gaule
chrétienne présente déjà ces mêmes caractères, en quelque sorte typiques.
Grégoire de Tours, en effet, raconte, dans son Histoire ecclésiastique des
Francs, que de son temps les malfaiteurs s’introduisirent dans le sanctuaire
vénéré de Saint-Martin par une fenêtre dont ils brisèrent la clôture. Pour
s’aider dans leur escalade, ils avaient placé contre la muraille un treillage
qui garantissait un tombeau. Nous aurons occasion de rappeler ce
cambriolage mérovingien. Nous nous bornons à le signaler ici pour montrer
combien les procédés employés par nos malfaiteurs les plus modernes sont
de pratique ancienne, et combien l’humanité – même dans ses pires
méfaits – se répète d’une façon constante.
Eugène Bailly, Cambrioleurs et cambriolés, Lahure, 1906
ANDRÉ BENOIST (1877-?)
Les rats d’hôtel
D’abord soldat puis commis d’architecte, André Benoist entre dans la
police parisienne comme inspecteur stagiaire en 1901. Il quitte la
préfecture de police en 1907 pour la police spéciale des chemins de fer, au
sein de ladirection de la Sûreté générale, puis devient commissaire dans les
brigades mobiles. Après un intermède en Orient et divers postes à Lille, à
Paris et dans une banque, ce policier républicain et franc-maçon est
nommé directeur de la police judiciaire de la préfecture de police en 1928.
Compromis pour corruption dans l’affaire Oustric, scandale politico-
financier qui éclate en 1931, il doit démissionner : acquitté en 1933, il reste
néanmoins en disponibilité jusqu’à l’âge de la retraite et publie deux livres
de souvenirs. Il évoque ici la délinquance pittoresque des « rats d’hôtel »,
ces cambrioleurs spécialisés dans les palaces.
 
Le palace a son veilleur de nuit qui repose sans guère se soucier de ce
qui se passe dans la maison. Le client attardé est rentré depuis longtemps.
Depuis, un grand silence apaisant s’étend sur les aîtres et les choses.
Et c’est pourtant là que dans un peu d’instants le « suspense » va
commencer.
Deux coups viennent de sonner à l’horloge de la cité endormie. Au
quatrième étage du palace, une porte de chambre s’ouvre lentement, très
lentement, sans le moindre bruit, sans le plus faible grincement. Par
l’entrebâillement, un visage lunaire, dont les méplats sont accusés par la
faible lueur du plafonnier de nuit, apparaît prudemment. L’apparition jette à
droite et à gauche un regard, puis se glisse en rasant les murs vers un
commutateur et à la lumière tamisée succède l’obscurité totale. Le black-out
devient complice du rat.
Un bruit de pas feutrés à peine perceptible accompagne l’ombre qui
glisse lentement, silencieusement, invisible. Est-ce un fantôme, un
ectoplasme, une émanation émise par un médium inconnu, un appel d’air
constructeur d’obsessions maladives, une illusion du sens visuel ou du sens
auditif exacerbés ?
Qui sait !
L’être fantasmagorique du quatrième s’évanouit et plonge dans le
gouffre obscur formé par la cage de l’escalier, dévale les degrés recouverts
d’un moelleux tapis. Au deuxième étage, il « couine » tel un rat. Aucun
écho ! Il est seul, pas de concurrent. Sait-on jamais !
Son conduit auditif collé aux chambranles, plus sûr qu’un stéthoscope,
il écoute de porte en porte. Ici une respiration bien régulière, profonde, bien
cadencée, exempte d’extrasystole, le retient.
C’est là qu’il faut agir.
Le ouistiti va entrer en fonctions. Son bout d’acier trempé, fileté, est à
l’épreuve de l’effort de pression demandé. L’extrémité de la clef, laissée à
l’intérieur par le dormeur pour plus de sécurité, ne résiste pas. Le pêne
obéissant sort de sa gâche sans bruit, sans grincement. Alors la porte
poussée précautionneusement par l’être invisible s’écarte.
Le fantôme, ultime précaution, projette un rayon lumineux sorti de sa
pile électrique sur le visage de l’occupant. Aucune réaction. On peut entrer.
La visite commence. Le rat restera dans les lieux le temps nécessaire,
l’oreille attentive au moindre bruit. Le dormeur peut se retourner, ronfler,
rêver, ses mouvements font partie de l’a b c connu du métier. Ils ne
ralentiront pas l’exploration méticuleuse des poches de l’occupant, de ses
bagages, des tiroirs. Si nécessaire le rat expertisera sur place les bijoux à la
pierre de touche aussi invraisemblable que cela puisse paraître et délaissera
en conséquence le bijou Fix 10 ou le doublé.
Il poussera l’audace avant de quitter la chambre en glissant sa main
experte de praticien sous votre oreiller ou le traversin s’il estime que vous
avez pu y mettre votre portefeuille.
Sans prendre la peine de fermer la porte il continuera sa visite plus loin.
Il a deux heures de travail. Après 4 heures du matin l’exploration devient
dangereuse.
Si la collecte a été bonne il sera déjà loin à l’heure matinale où l’on aura
constaté ses méfaits.
Le vrai rat d’hôtel – car je laisse de côté ceux du vol diurne, les ratés,
les miteux de la profession, qualifiés improprement d’un qualificatif dont
rougiraient les as que j’ai connus – est une force, une intelligence, un rusé,
un audacieux, mais un pondéré, un réfléchi. Sa rapidité et son agilité dans le
métier sont exemplaires.
Le policier qui n’a pas vécu ces heures angoissantes, d’écoute, la nuit,
ce « suspense » où la respiration doit être contenue, où le moindre réflexe
doit être réprimé et la patience mise à une rude épreuve, ne connaît pas le
travail nocturne du rat. Il faut savoir discerner, deviner, apprécier, jauger le
temps et l’heure de l’action car il ne saurait être question de suivre dans
l’ombre un fantôme dont le déplacement est signalé de temps à autre par un
feu follet vite éteint. L’intervention est d’ailleurs commandée par la
disposition des lieux.
Je n’ai pas souvenance d’un vrai rat d’hôtel arrêté dans une chambre en
flagrant délit et si j’ai pourtant résolu le problème d’identification de
certains « caïds » de ce métier je le dois aux renseignements que je tenais
d’un vieux « philosophe », écumeur des salles de jeux fréquentées par ces
grands internationaux.
Ce philosophe Objois de Gattières, mort syphilitique, était bien
documenté.
Mon instruction avait été complétée par Fernandez dit « Santa Maria »,
rat d’hôtel d’origine espagnole qui était détenu à la maison centrale de
Loos.
Je lui dois d’avoir, il y a bien longtemps, fait part à la maison Bricard 11
de la nécessité de contrarier l’entrée de la clef extérieurement et
intérieurement.
Fernandez, en entrant dans une chambre, cité Bergère, avait par
mégarde heurté un meuble. L’occupant s’était réveillé et sautant du lit avait
coupé la retraite.
Fernandez n’hésita pas. Ouvrant la fenêtre, il enjamba la barre d’appui
et du deuxième étage se laissa choir dans la rue. Le malheur voulut que
dans sa chute son bras entrât dans les ornements en fonte du balcon du
premier étage et lui brisa net un poignet.
Quand le personnel alerté sortit dans la rue, Fernandez malgré sa
souffrance s’était déjà relevé et s’enfuyait. Il fut condamné à cinq ans de
prison.
Le métier comporte tout de même certains risques. Ils sont rares.
Au risque de détruire une légende, je déclare que le rat d’hôtel n’est pas
armé. Il n’a pas de maillot collant. Un pyjama de couleur sombre lui suffit.
Il n’a pas de cagoule, un foulard placé devant sa bouche lui est nécessaire
car l’expérience lui a démontré que rien ne réveille mieux un dormeur
qu’une respiration proche.
Ce vol nocturne comporte très peu d’adeptes en raison de ses difficultés
et je n’ai connu qu’une seule femme le pratiquant. Ce n’est plus un rat c’est
une souris et c’est d’elle que je vais parler.
Elle s’appelait Amélie Condemine et prenait le nom de comtesse de
Monteil. Je lui dois mes premières émotions nocturnes. Mon premier
« suspense ».
Elle avait fait un petit. Celui-ci, après quelques opérations fructueuses
en compagnie de sa mère spirituelle, avait cessé le métier jugé trop
dangereux et susceptible d’engendrer une maladie nerveuse chronique. Ce
petit habitait à cette époque 7, rue de Villersexel 12. Il était suisse. Il se retira
dans son pays, s’établit antiquaire et devint président d’une société de sport
nautique.
Il avait fait la tournée d’Amérique avec Mme la comtesse de Monteil.
Il y avait bien quelques dizaines d’années que cette femme opérait
impunément. Cette longue impunité, son sexe, dont elle aurait usé au besoin
pour se tirer d’un mauvais pas, l’avaient rendue un peu trop confiante en
son étoile.
En toute sécurité elle opérait dans les palaces de la Riviera française et
italienne.
Descendue à Nice à l’hôtel du Parc impérial, sa présence fut signalée
par Objois de Gattières alors qu’elle dînait à la Taverne gothique, avenue de
la Victoire.
On était en plein carnaval. La grande redoute blanche et lilas battait son
plein au casino municipal. J’étais ainsi que mon collaborateur vêtu d’un
domino. Nous portions un loup de velours noir qui était bien l’accessoire
qui convenait au drame noir qui se préparait.
Au Parc impérial, Mme la comtesse de Monteil avait changé d’état
civil. Elle était devenue la comtesse de Manola, originaire de Venise.
« Je vais mettre immédiatement cette femmeà la porte, déclara le
directeur du palace après nos explications. Je ne veux pas d’histoires chez
moi, allez arrêter cette indésirable ailleurs mais pas chez moi. Je m’y
oppose. »
Nous parlementions lorsque la comtesse de Manola rentra. Le directeur
l’aperçut, nous aussi, au moment où notre « souris », trottant menu, se
dirigeait vers l’ascenseur. Nous barrâmes la route à l’honorable directeur et
d’un tour de clef je fermai le bureau. L’honorable directeur resta stupéfait.
J’entamai aussitôt un discours de circonstance pour lui faire comprendre
que la capture d’une telle « souris » valait mieux que celles qui
fréquentaient ses caves, la nôtre intéressant l’industrie hôtelière tout entière.
Il voulut bien se rendre à l’évidence sur notre promesse d’agir à la moindre
tentative de vol.
À 3 heures du matin l’affaire était dans le sac. J’avais vu, dissimulé
dans un placard, apparaître la face lunaire, suivi les feux follets, perçu les
bruissements suspects et happé au passage une jupe de tricot.
Peu après nous faisions appeler le directeur. Notre souris abasourdie
nous suivait dans sa chambre. Sur le lit étaient étalés ouistitis de tous
calibres et de toutes dimensions, tubes, fausses clefs, crochets, véritable
arsenal.
Une question devait se poser. Quel était le fabricant de pareils outils,
mors délicats en acier nécessitant un effort de technique indiscutable ?
L’examen du matériel allait nous permettre de résoudre le problème.
L’un des outils portait le nom de Colin-Paris. La comtesse avait oublié
de limer le nom.
Deux jours après je me présentai à la Maison Colin, fabrique
d’instruments de chirurgie bien connue, rue de l’École de médecine.
« Dites moi, monsieur, cet instrument, sort-il de chez vous ?
— Oui, monsieur, c’est un tire-balle. »
Je regardai l’employé. Parlait-il sérieusement !
« Un tire-balle ! dites-vous. Quelle erreur, cet outil fabriqué par votre
maison est tout simplement un outil de cambrioleur. »
Ce fut à mon tour de jouir de la surprise de l’employé qui appela
immédiatement son directeur auquel, bien entendu, je donnai toutes les
explications désirables.
« Un jour, m’expliqua-t-il, je reçus la visite de M. Mir qui m’apporta un
schéma. Il nous expliqua qu’il était prestidigitateur. Il avait besoin de cet
outil. Au cours de son numéro il chargeait ou plutôt faisait charger par un
spectateur un pistolet et tout en causant pour amuser la galerie il
dessertissait à l’aide de son tire-balle la balle de sa douille.
« Je n’avais, ajoutait le directeur de la Maison Colin, aucun motif de
suspecter sa bonne foi. Ce tire-balle que vous appelez “ouistiti” m’a donné
beaucoup de mal à fabriquer. Le “mors” fileté devait être en acier le plus
pur et d’autre part le peu d’écartement des branches destinées à s’insérer
dans le canon d’une arme posait un véritable problème. Nous l’avons résolu
car nous sommes habitués à résoudre chaque jour des problèmes nouveaux
imposés par la technique chirurgicale.
« J’ai eu d’autres clients que M. Mir, un certain M. Velasco qui
commandait par correspondance et venait prendre livraison. »
Tout se sait. La Maison Colin ne reçut plus jamais de commandes et
Amélie Condemine alias comtesse de Monteil, alias comtesse de Manola,
fut condamnée à dix ans de réclusion par les assises de Nice où je dus, pour
montrer la malfaisance du ouistiti, ouvrir à la demande des jurés une lourde
porte située derrière le président de la cour. C’est je crois ce qui a le plus
impressionné ces messieurs.
 
Pourquoi ces internationaux prennent-ils des noms à particule ?
Ce petit homme à l’allure chafouine, poli et discret, qui aurait plutôt
trouvé sa place, coiffé d’une calotte, portant manches de lustrine, derrière
un bureau taché d’encre, nez orné de bésicles, la plume d’oie à l’oreille,
dans une étude vétuste de notaire de province, attendant un terrien madré
pour finasser avec lui sur la vente d’un lopin de terre, se faisait appeler M.
le baron de Mories, gentilhomme berrichon.
Il était cependant plus connu de ses confrères, spécialistes du ouistiti
sous le sobriquet du « Baron Paul » ou du « Petit Paul ».
À l’état civil – son casier judiciaire était vierge –, il se nommait plus
prosaïquement Paul Cheillan et accusait soixante printemps. Il était né à
Chârost, petit village sur les confins de l’Indre et du Cher, pataugeant dès
son enfance dans l’Arnon.
Le baron avait un défaut que nos mœurs actuelles tolèrent et qu’un
prosélytisme trop souvent outrancier encourage. Il en résultait une
déformation professionnelle ; l’extrémité de son côlon descendant lui
permettait, en cas de danger, de dissimuler ce qu’il est convenu,
argotiquement parlant, d’appeler « plan » ou « bastringue ». Cet objet en
métal ou en ivoire, de dimension respectable pouvait contenir – à l’époque
l’or était monnaie courante – une quantité notable de napoléons et une
bonne demi-douzaine de ces mors ingénieux dont le respectable M. Mir
avait apporté le croquis à la Maison Colin.
Je n’avais jamais vu M. le baron de Mories, j’ignorais sa résidence
habituelle, mais j’avais entre les mains une petite photo, trouvée aux
archives d’un casino, et les traits de cette noble figure étaient gravés dans
mes méninges. Étant en ces temps d’une patience à toute épreuve, je ne
doutais pas qu’un jour, au hasard de mes pérégrinations en territoire
français ou étranger, le hasard qui m’avait déjà servi à San Remo
continuerait à se montrer bienveillant.
Je n’eus pas à attendre trop longtemps. Quel bon vent me poussa certain
soir de novembre à la gare de l’Est à l’heure de l’arrivée du rapide de
Nancy ? C’était pour moi une vieille habitude de musarder de temps à autre
négligemment appuyé sur un portillon, et de regarder le flot des voyageurs
s’écouler.
Un quidam porteur d’une petite mallette s’avançait dans ma direction. À
sa vue, un réflexe spontané me fit faire demi-tour. Je me demandais si
j’avais la berlue. J’avais aperçu Cheillan ou le sosie de la petite photo que
j’avais toujours en poche.
Une seconde d’hésitation bien compréhensible, un élan et je prenais
l’homme en filature.
Cheillan, car je ne doutais pas que c’était mon bonhomme, dégusta dans
un bar voisin un café crème, écrivit une carte-lettre, la posta aussitôt et héla
un fiacre.
Heureux temps où l’on pouvait suivre les « sapins » à la course.
Le cheval que j’avais pris pour une haridelle était un pur-sang car je dus
m’accrocher aux ressorts de la voiture pour pouvoir suivre le train.
Peu de temps après l’automédon déposait son client à l’hôtel Paris-
Nice, dans le faubourg Montmartre.
Il était trop tard pour que je puisse prendre des dispositions. Je devais
plutôt, en prévision du lendemain, m’assurer la collaboration d’un
camarade.
J’allais réveiller mon collègue Vignolle ; lequel me reçut fort mal mais
se rendit à mes raisons.
Cheillan porteur de sa petite mallette quitta l’hôtel Paris-Nice et se
rendit à l’hôtel des Deux Amériques, rue Geoffroy-Marie 13.
La surveillance dans cet hôtel peu moderne était impossible et ne
permettait pas le flagrant délit.
« Bast, dis-je à mon collègue, on verra bien. Si Cheillan quitte l’hôtel au
petit jour c’est qu’il aura opéré. Que diable alors si nous ne trouvons pas le
volé. »
Nous avions pris Vignolle et moi chacun une chambre et nous avions
convenu de nous retrouver au bureau de l’hôtel à la première heure.
Notre client, à 9 heures, n’était pas encore sorti de sa chambre.
« Je crois bien, me dit alors Vignolle, que le baron est venu cette nuit
“chatouiller” la serrure de ma porte. J’avais mis par précaution le couvercle
de mon seau de toilette en équilibre sur l’anneau de la clef. Patatras, dans le
milieu de la nuit, le couvercle est tombé, a fait un circuit en roulant avec un
bruit de ferraille pour finalement s’aplatir sur le parquet. J’ai fait un bond,
j’ai écouté. Je n’ai rien entendu.
— Évidemment vous avez effarouché le “rat”, c’est certain il est
retourné dans sa chambre et n’a plus insisté. »
À 10 heures le baron Paul quitta l’hôtel des Deux Amériques et, à notre
grande surprise,se rencontra dans un café des boulevards avec un inconnu
ayant bonne allure, jeune, convenablement vêtu.
« C’est certainement l’individu auquel Cheillan a adressé la carte-lettre
en descendant du train », dis-je à Vignolle.
L’homme prit en charge la mallette et abandonnant, à notre grand regret,
Cheillan, nous prîmes en filature l’inconnu. Celui-ci nous conduisit à l’hôtel
de Bourgogne près le Palais-Bourbon.
La prudence exigeait que nous cessions toute surveillance de l’inconnu
qui avait retenu une chambre et y avait déposé la mallette du baron.
Notre perspicacité fut récompensée. À minuit Cheillan s’introduisait
clandestinement dans cet hôtel où il avait sans aucun doute déjà travaillé et
montait rejoindre son complice.
Pourquoi faut-il que, cette nuit-là, il n’ait pu pénétrer dans la chambre
qu’occupait le très honorable M. Pelisse 14, député de la IIIe. Il n’est pas sans
intérêt pour nous autres policiers que de temps à autre ces messieurs se
rendent compte de l’audace de certains malfaiteurs et que les « monte-en-
l’air » opèrent aux domiciles des magistrats.
À 4 heures du matin, M. le baron de Mories était arrêté en flagrant délit
ainsi que son complice, le sieur Masmontet de Fontpeyrine, noble
authentique, dévoyé, qui se contentait de suivre Cheillan dans ses
pérégrinations à travers l’Europe, le précédant par amour et par besoin sur
les lieux de l’opération.
Les fameux ouistitis comme nous l’espérions se trouvaient avec le
« bastringue » d’un calibre spécial dans la précieuse mallette. Les mors
étaient de fabrication allemande.
Pour le reste Cheillan avait innové. Les manches en ivoire où se fixaient
les mors supportaient également, ceux-ci enlevés, l’un un coupe-cor, l’autre
un tire-boutons. Ces deux ustensiles de toilette destinés à compléter la
trousse avaient été fabriqués par la Maison Peter, coutellerie fine, rue
Fléchier 15, laquelle bien entendu ne pouvait connaître le genre d’outils se
substituant le moment venu aux deux inoffensifs accessoires.
Si la comtesse Amélie Condemine fut condamnée à Nice à dix années
de réclusion, le baron Cheillan vit à Paris son affaire correctionnalisée et se
vit infliger cinq années de prison.
Leur culpabilité était la même ; leur ancienneté égale dans ce genre
d’opérations. La justice et la qualification du délit varient suivant les
climats. Et pourtant dans ce genre de vol, la nuit, dans un lieu habité, à
l’aide de fausses clefs ou du ouistiti, tous les éléments du vol qualifié sont
réunis.
André Benoist, Au nom de la loi… Ouvrez ! Atlantic, 1961. DR
Les faux valets de chambre
Avant guerre, même les familles de la petite bourgeoisie ont au moins
une bonne : les domestiques représentent une catégorie sociale nombreuse
qui alimente parfois la rubrique des faits divers : aux menus larcins et
crimes passionnels qui constituent l’ordinaire de la criminalité ancillaire
s’ajoute, au début des années 1930, la crainte des faux valets de chambre,
qui s’infiltrent dans les belles demeures sous la livrée du domestique stylé
pour mieux piller leurs maîtres.
 
Je ne citerai que pour mémoire l’affaire qui prit rang dans les archives
de la police judiciaire sous le titre : « Affaire des faux valets de chambre ».
Je laisse la parole à la première victime.
Les yeux encore pleins de sommeil S.E. M. le marquis de G…, un des
grands noms de l’aristocratie française, venait de se réveiller.
Nonchalamment, il étendit le bras vers sa table de chevet, chercha, dans la
pénombre de la chambre, le bouton qui correspondait à l’appel de la
domesticité et appuya par trois fois.
Quelques instants après, Firmin, le nouveau valet de chambre, faisait à
pas feutrés une entrée discrète.
Les ordres vinrent aussitôt : « Firmin, tirez les rideaux. Quelle heure
est-il ? »
Firmin exécuta l’ordre et, après avoir jeté un coup d’œil sur la pendule
Boulle pur style Louis XIV placée sur le marbre de la cheminée, il déclara à
S.E. : « Il est 8 heures 10 monsieur le marquis.
— Alors, vite, mon bain Firmin, mon professeur de culture physique
arrive dans vingt minutes. »
Firmin, en valet stylé, s’empressa de satisfaire au désir de son maître.
Il était engagé comme valet de chambre depuis deux jours seulement
sur le vu de certificats de travail tellement élogieux émanant de personnages
anglais si considérables, dont l’un était signé d’un membre de la Chambre
des lords, que les conditions de travail avaient été acceptées d’emblée.
Plus circonspecte que son époux, Mme la marquise avait trouvé que
S.E. avait agi un peu à la légère en engageant aussi rapidement ce
domestique sans plus ample information.
Se remémorant les observations de sa femme, tout en procédant à ses
ablutions, S.E. questionnait son valet.
« Dites-moi donc Firmin pour quelles raisons avez-vous quitté votre
place ?
— Il y avait six ans que je servais chez lord W…, j’avais le mal du pays
monsieur le marquis. Et puis là-bas les habitudes ne sont pas les nôtres. Je
vais faire un aveu à monsieur le marquis, j’ai trente ans et je désire fonder
un foyer. J’adore les enfants. Monsieur le marquis voudra bien excuser le
désir que j’avais de revenir en France et de prendre femme.
— Oui, oui, je comprends mon ami. Mais vous étiez bien dans cette
famille. Vous habitiez en dernier lieu Édimbourg je crois.
— J’étais en effet très bien monsieur le marquis.
— Vous n’êtes pas très causant, paraît-il. La femme de chambre de la
marquise s’en plaint. Elle ne vous plaît pas ?
— Oh ! mais si Excellence. Je suis discret voilà tout. Je n’aime pas les
commérages. C’était rigoureusement interdit chez mon ancien maître. Je
fais mon service le mieux possible. C’est je crois le principal.
— Vous avez raison Firmin, continuez. J’ai d’ailleurs été très content de
vous hier à ma soirée. Vous avez fait parfaitement votre service. Je n’ai eu
que des compliments de mes invités. »
Firmin s’inclina : « Je remercie Monsieur. Je suis très sensible à ses
compliments. Je ferai toujours pour le mieux. »
Au petit déjeuner pris en commun, le marquis disait à la marquise :
« Je crois que vous vous trompez, ma chère amie. J’ai interrogé Firmin.
Il a réponse à tout. C’est il me semble un valet parfait.
— Dieu vous entende ! » soupira la marquise.
À cette fameuse soirée si le marquis avait été un Sherlock Holmes il
aurait peut-être surpris les regards que Firmin jetait avec insistance sur les
colliers de perles, les clips en brillants et autres bijoux de prix portés par les
invités. Sa méfiance aurait été mise en éveil mais le don d’observation n’est
pas donné à tous.
Cette soirée avait été particulièrement brillante. Tout le faubourg Saint-
Germain avait été convié à ce raout de grande classe dont Le Figaro
mondain donnait le lendemain tous les détails.
Le bal dans les salons de l’hôtel particulier du marquis s’était terminé
fort tard dans la nuit.
Firmin, impeccable, en habit de bonne coupe, avait circulé à travers les
groupes de danseurs, allant des dames formant tapisserie aux couples
s’isolant pour flirter dans les embrasures des fenêtres garnies de doubles
rideaux de damas.
Portant avec l’adresse d’un équilibriste les larges plateaux chargés de
coupes de champagne, évitant de justesse les traînes des robes de bal,
obéissant aux ordres, répondant avec empressement aux demandes,
s’inclinant respectueusement devant les douairières, son attitude déférente
avait été remarquée.
« Cher marquis ! minaudait la petite baronne de L…, c’est une perle
votre valet de chambre. Où avez-vous déniché cet oiseau rare ?
— Il arrive tout droit d’Édimbourg, était placé chez la gentry et parle
anglais comme sa langue maternelle. À part cela, chère baronne, c’est tout
simplement un Périgourdin, né dans un petit village tout près de votre
château, Carlus, si j’ai bonne mémoire.
— Je souhaite que vous le conserviez longtemps, cher marquis. »
Le souhait de la petite baronne ne devait pas être exaucé.
Huit jours après hélas ! l’oiseau rare apporté par les brouillards d’outre-
Manche ou d’ailleurs filait vers des cieux plus cléments.
Profitant dela trêve pascale, du départ de ses maîtres en leur château,
du départ également de la femme de chambre qui avait, seule domestique,
suivi le marquis et la marquise ; de l’absence de la cuisinière qui avait été
dîner en ville avec son « coquin » pour finir la soirée au bal de la salle
Wagram 16, Firmin, consciencieusement, avait exploré coiffeuses et armoires
placées dans les chambres de Madame et de Monsieur, fracturé les placards
et les coffres avec une science parfaite, emportant dans deux valises par
l’escalier de service bijoux, dentelles et fourrures.
M. le marquis appelé par téléphone retour de ses terres ne put que faire
l’inventaire de ses désillusions et aller conter ses peines au commissaire de
son quartier qui le renvoya à la police judiciaire.
Sûrement Firmin était un as. Il avait avec une conscience parfaite
essuyé après l’opération fructueuse tous les meubles. Il était sans aucun
doute au courant de la méthode Bertillon 17. L’Identité judiciaire concluait
qu’on devait se trouver en présence d’un cheval de retour mais de quelle
écurie sortait-il ?
Firmin, consciencieux valet, avait déclaré s’appeler Bourron, natif de
Carlus, c’est tout.
Renseignements pris auprès de Scotland Yard, s’il parlait anglais, ce qui
était indéniable, il n’avait jamais habité Édimbourg et lord W…, s’il
existait, n’avait jamais connu de Bourron.
J’avais à peine saisi de cette affaire l’inspecteur Péretti de la brigade
criminelle qu’un vol aussi audacieux, commis dans des circonstances
identiques, parvenait à ma connaissance.
La victime qui se présentait à nos bureaux n’était autre que la
talentueuse et gracieuse artiste Jeanne Marnac 18 qui jouait à cette époque au
théâtre de la Madeleine dans une pièce traduite de l’anglais intitulée Pluie.
Le théâtre était dirigé par André Brulé, l’inoubliable Arsène Lupin,
lequel en nous envoyant sa pensionnaire nous souhaitait bonne chance par
dérision sans doute.
Le valet de chambre de Jeanne Marnac avait déclaré s’appeler Célestin
Paillet et avait, à l’instar de Bourron, fourni des certificats de travail tout
aussi élogieux, dûment légalisés.
Si la méthode de travail était la même, il ne pouvait cependant y avoir
identité entre les deux voleurs dont les signalements ne correspondaient en
aucune façon.
Les recherches effectuées par mes services restèrent infructueuses, les
deux hommes, leur forfait accompli, s’étaient perdus dans la nuit et nous
étions prêts à classer les dossiers momentanément lorsque, deux mois
environ après et cette fois simultanément, deux nouvelles plaintes vinrent
nous rappeler à la réalité.
Elles émanaient de deux personnalités parisiennes bien connues,
MM. Lévy-Bruhl 19 et Godillot.
Chez le premier sans doute avait servi Bourron qui s’était fait appeler
John Bouret ; chez le second avait servi Célestin Paillet qui s’était fait
appeler Urbain Perrier.
Les circonstances des deux vols étaient tellement dans la manière des
précédents qu’il ne pouvait exister aucun doute, c’étaient les mêmes
opérateurs.
L’affaire des faux valets de chambre, ainsi devait-on dorénavant la
qualifier, commençait à nous inquiéter et Chiappe 20 et son âme damnée 21,
toujours prêts à la critique, manifestaient leur mauvaise humeur d’autant
plus que les volés appartenaient à cette classe privilégiée dont les membres
étaient autant de souscripteurs à la Maison de santé du gardien de la paix 22.
Ils n’étaient pourtant pas les seuls à s’émouvoir, mais Chiappe, policier
intellectuel peut-être, n’avait cependant jamais mis la main à la pâte. Quant
à Guichard, je n’avais pas manqué de lui faire remarquer qu’il était plus
facile d’aligner des gardiens de la paix au bord d’un trottoir que de
découvrir de fins malfaiteurs.
Rien n’est aussi difficile que de localiser le milieu auquel peut
appartenir un délinquant de ce genre.
On ne compte plus d’ailleurs les crimes et délits impunis. L’homme qui
son forfait accompli disparaît sans laisser de traces ; qui ne fréquente pas la
pègre où circule souvent un indicateur aux écoutes ; qui ne fait pas la noce
crapuleuse ; qui n’associe pas à ses opérations d’élément féminin douteux ;
qui mène une vie de petit-bourgeois ou d’honnête employé ; qui n’attire
l’attention ni sur sa personne ni sur son genre d’existence est aussi difficile
à découvrir qu’à trouver une aiguille dans une botte de foin suivant
l’expression populaire.
Bourron-Bouret et Paillet-Perrier devaient appartenir à cette catégorie.
L’inspecteur Péretti, enquêteur tenace, se mit à la besogne aiguillonné
par la mercuriale du grand patron et la mienne en supplément. De mon
temps à la police judiciaire, on mettait un point d’honneur à réussir
certaines affaires et à satisfaire un directeur qui était du métier.
Péretti se pencha avec persévérance sur les fichiers anthropométriques,
fouilla, éplucha les casiers B et les casiers P, convaincu que les faux valets
de chambre donnaient des noms correspondant aux initiales de leurs noms
de famille et que leur linge était marqué auxdites initiales.
Faible espoir. Les jours passaient. Les receleurs connus ou signalés à la
police avaient été visités ; une descente de police avait été effectuée sur la
voie publique rue Boursault 23 et au café fréquenté par les trafiquants de
bijoux. Aucun indice si petit soit-il ne vint récompenser nos efforts. Les
receleurs du couple de valets étaient peut-être à l’étranger.
Si Péretti invoqua nuitamment le dieu des policiers, il en fut
récompensé un beau matin par la visite d’un malandrin, interdit de séjour,
libéré sous peu de la centrale de Poissy et que nous avions autorisé, sous
réserve de bonne conduite, à résider à Paris.
Il avait une respectueuse qui circulait entre la Madeleine et le carrefour
Richelieu-Drouot et qui était son gagne-pain.
Il avait lu dans la presse le récit de l’affaire des faux valets de chambre
et, sans savoir s’il y avait une relation de cause à effet, il venait, en
remerciement de l’autorisation de séjour accordée, « chuchoter » qu’étant à
Poissy il avait entendu un détenu se vanter que, libéré, il se placerait comme
valet de chambre.
Il ne se rappelait pas du nom mais il déclarait que ce détenu parlait
l’anglais.
Il n’en fallut pas plus pour jeter un peu de baume sur le cœur de Péretti
qui « merdoyait » lamentablement disaient les collègues.
Péretti fila à Poissy, avala une friture de goujons, but un coup de rouge
et ainsi lesté alla étudier les livres de la centrale, releva tous les noms en B
et en P des détenus libérés depuis plusieurs années et muni de ce viatique
compara les fiches anthropométriques.
La lettre B se montra bénéfique.
À l’époque indiquée par l’informateur un certain Bourbe avait été libéré
et sur le livre où son « curriculum vitae » était mentionné on y lisait :
« Parle la langue anglaise. »
Le même jour, Péretti présentait au marquis de G… et à M. Lévy-Bruhl
la fiche de Bourbe.
Bourbe était bien le valet de chambre Bourron-Bouret.
Péretti marquait là un point d’importance car un malfaiteur identifié
perd quatre-vingt-dix pour cent de ses chances d’échapper à la justice.
Mais quel était le second valet de chambre ?
Bourbe avait un ami. Il en trouva l’indice dans cette correspondance
remise ouverte par les détenus conformément aux règlements et qui laisse
des traces dans la mémoire du censeur.
Ce censeur n’avait pas été sans remarquer certains textes ambigus, à
double sens, adressés à un beau-frère, au « pote » soucieux de l’oseille, le
« grisbi » de l’homme du Milieu d’aujourd’hui qui constitue un dépôt sacré.
Bourbe qui n’avait à sa sortie aucune raison de se méfier avait déclaré
se retirer chez ce beau-frère qui tenait une petite pension de famille avec sa
femme rue Jouffroy 24, petite pension ayant une sortie discrète sur l’impasse
Désiré.
Péretti eut de la peine à cacher sa satisfaction lorsqu’il apprit que le
beau-frère était déclaré au service des garnis sous le nom de Pemjean. On
ne peut penser à tout.
« Je tiens mon second valet de chambre ! s’écria Péretti, Pemjean c’est
sûrement Paillet-Perrier. »
Mais où étaitBourbe ?
Il importait d’agir avec la plus grande prudence, toute démarche
intempestive rue Jouffroy pouvait donner l’alarme à Bourbe. Il fallait
trouver une solution.
Au cours d’une conférence dans mon cabinet, en raison de l’âge de
Bourbe qui restait soumis aux obligations militaires, il fut décidé que Péretti
revêtirait une tenue de gendarme et se présenterait rue Jouffroy, porteur de
la sacoche administrative remplie de formulaires pour changer sur le livret
militaire de Bourbe son fascicule de mobilisation.
« Vous verrez, me disait Péretti avec conviction, je vais tellement entrer
dans la peau de mon personnage que je suis certain que la femme Pemjean
n’y verra que du feu. »
Nous pensions en effet que la visite d’un pandore et le motif naturel et
banal de la visite n’éveilleraient aucun soupçon.
La comédie improvisée devait réussir pleinement.
Péretti fut reçu par la dame Pemjean, en l’absence de son mari. Pandore
en s’essuyant le front accepta avec reconnaissance le verre de beaujolais
ainsi que le paquet de cigarettes gauloises qui lui étaient offerts
gracieusement, blagua quelque peu sur la situation de la maréchaussée,
lança quelques gauloiseries de caserne hors de saison, remercia la dame de
céans avec effusion et se retira, Bourbe étant en voyage.
Péretti laissa en riant béatement, à l’intention du tringlot 25 Bourbe, une
fiche l’invitant à se présenter aux heures réglementaires, muni de son livret
matricule, au bastion mobilisateur pour y recevoir sa nouvelle affectation.
Et Péretti-Pandore salua, essuya d’un revers de manche les traces
laissées par le beaujolais en disant : « Excusez-moi, il ne faut jamais boire
revêtu de l’uniforme » et partit lourdement continuer sa tournée de
changement de fascicules.
Il revint quai des Orfèvres, sa caserne. La rue Jouffroy apparaissait bien
comme étant le centre de mobilisation des faux valets de chambre.
Dès cet instant il m’appartenait, en exécution de la commission
rogatoire du juge d’instruction, de mettre l’embargo discrètement sur toutes
correspondances adressées au quartier général de la rue Jouffroy et de faire
marcher la table d’écoute du central téléphonique.
C’est là, il faut le reconnaître, l’un des meilleurs moyens d’information.
Nous n’eûmes pas longtemps à attendre.
Quelques jours après, le central télégraphique nous adressait le double
d’une dépêche adressée à la femme Pemjean.
Arriverai Le Havre par Paris demain jeudi. Télégraphierai aussitôt
débarqué.
La dépêche n’était pas signée.
Nous ne doutions pas un seul instant qu’il s’agissait de Bourbe et le
retour des États-Unis était pour nous plein de sens. Le faux valet de
chambre liquidait en Amérique le produit de ses vols. Il revenait avec
« l’oseille ».
Le branle-bas de combat fut aussitôt donné.
Les inspecteurs Vouillot et Louis, deux de mes fins limiers, filèrent vers
Le Havre.
« Et surtout ne revenez pas bredouilles, car j’ai fait connaître à Chiappe
que nous étions sur la bonne voie. Vous n’ignorez pas qu’il commençait à
s’impatienter. »
Dès leur arrivée dans le grand port maritime, accompagnés des
inspecteurs de la Sûreté générale chargés de la visite des passeports,
Vouillot et Louis prirent passage à bord de la vedette de la douane et se
rendirent à bord du Paris qui avait stoppé au large.
Huit cent cinquante passagers et passagères de toutes classes furent
passés au crible sans résultat ; la photographie de Bourbe présentée au
capitaine et au personnel navigant ne fut pas reconnue.
Vouillot et Louis, penauds, revenaient bredouilles.
Prévenu téléphoniquement de cet échec, j’avais pu faire dire à mes
collaborateurs au passage du train transatlantique en gare de Rouen de se
présenter à mon cabinet dès leur arrivée en gare Saint-Lazare car entre-
temps un fait nouveau s’était produit qui était de la plus grande importance.
Un nouveau télégramme était arrivé rue Jouffroy à l’adresse de
Pemjean.
Il priait ce dernier de se rendre au Havre sans délai et donnait l’adresse
d’un hôtel dont je n’ai plus aujourd’hui le nom en souvenir.
Dès leur arrivée à mon cabinet et après quelques paroles amères
échangées sur l’échec de leur mission puisque nous venions d’avoir la
conviction que Bourbe était bien sur le Paris, Vouillot et Louis reprirent
sans désemparer la route du Havre en compagnie de l’inspecteur principal
Moreux et de son adjoint Le Trésoler.
« Je vous prête ma voiture, il est tard, vous roulerez une partie de la
nuit, je le regrette, mais vous devrez être au Havre demain au lever du jour
et cette fois ne revenez pas sans Bourbe. Le chauffeur vous conduira, vous
dormirez en cours de route. C’est compris ! »
Dès leur arrivée à l’hôtel en question, l’équipe conduite par l’hôtelier
qui ouvrit la porte avec son passe, une nouvelle déconvenue attendait les
visiteurs.
Un homme, dont les vêtements de matelot se trouvaient sur une chaise,
ronflait à poings fermés.
Ce n’était pas Bourbe.
Secoué, le matelot, hébété, exhiba des papiers d’identité, manifestant sa
mauvaise humeur et ne comprenant rien à ce qui lui arrivait.
Il raconta qu’il avait fait la connaissance d’un type la veille au soir dans
un bar avec lequel il avait fait la noce une partie de la nuit et qu’au matin le
type en question l’avait conduit dans sa chambre pour y dormir.
« C’est peut-être bien le type dont vous me présentez la photo mais je
n’en suis pas sûr, j’ai cette nuit “pinté” ferme et je ne suis pas encore dans
mon assiette. »
Cela se compliquait.
Un peu troublés et émus de ce nouvel échec, Vouillot et Louis
décidèrent de revenir sur le Paris tandis que Moreux et Le Trésoler
s’installèrent dans le bureau de l’hôtel dans l’attente des événements.
À bord du Paris l’enquête recommençait.
Tout le personnel fut réuni. C’est alors qu’un des officiers, se grattant le
front, finit par dire qu’il croyait reconnaître dans la photo l’écrivain du
bord. « Si c’est ce type, ajoutait-il, il doit revenir ce matin pour enlever son
barda. »
Il ne restait plus à Vouillot et à Louis qu’à attendre patiemment l’arrivée
de l’écrivain.
Une heure après, car c’était lui l’écrivain, Bourbe se présentait à la
coupée du transatlantique.
Vouillot et Louis l’avaient aperçu peu avant sur le quai, il fut aussitôt
cueilli et redescendu à terre.
Son « barda » chargé dans la voiture, Moreux et Le Trésoler pris au
passage à l’hôtel, la petite troupe reprit cette fois la route de Paris.
Je n’avais pas attendu le résultat du Havre pour aller voir ce qui se
passait à l’hôtel pension de famille Pemjean.
À peine arrivés sur les lieux, nous eûmes la très agréable surprise
d’apercevoir, dans le passage discret Désiré, une superbe voiture Hotchkiss
dont le moteur ronronnait et sur laquelle on chargeait quelques valises.
Il était temps. Le soleil commençait à dorer l’horizon et M. et
Mme Pemjean, en tenue de voyage, se disposaient à quitter, l’âme sereine,
la capitale pour aller respirer, du côté de Saint-Adresse 26, les embruns du
large.
J’ai toujours beaucoup aimé interrompre de telles parties de campagne
et laisser aux malandrins le souvenir des regrets de mon intervention. C’est
un peu la contrepartie des ennuis causés par les recherches infructueuses.
Le colloque rue Jouffroy fut bref.
« Où allez-vous Pemjean ? Au Havre sans doute ! »
L’homme et sa moitié avaient compris. Nulle réponse. Nul besoin
d’employer le langage du « Milieu ». Notre visite matinale, notre question
apparaissaient suffisantes aux deux époux.
Pemjean et madame échouaient peu après au quai des Orfèvres et la
Hotchkiss à la fourrière.
Mme Jeanne Marnac et M. Godillot reconnaissaient peu après leur
honorable valet de chambre, lequel, piteux, réclamait l’indulgence de ses
maîtres. C’était un peu tard.
Vers midi l’équipe du Havre arrivait et un brouhaha insolite à cette
heure troublait la sérénité des lieux.
Bourbe, un peu bousculé, montait les escaliers.
Que s’était-il donc passé ?
En revenant sur Paris, Moreux s’était arrêté un instant dans un village
pour saluer un membre de sa famille, petite dérogation à la règle, on avaitensuite continué à rouler tranquillement et le détenu Bourbe apparaissait
aux inspecteurs comme étant absolument abasourdi par son arrestation et de
ce fait incapable d’une réaction quelconque.
Mais il faut toujours se méfier de ce que peut « ruminer » un détenu en
cours de transfert.
Place de l’Étoile, Bourbe dans la voiture simula un évanouissement et
réclama de l’air. Par compassion on le plaça près de la portière. Place de la
Concorde, profitant d’un encombrement de la circulation, sortant
brusquement de son évanouissement simulé, il bondit, ouvrit et sauta. Le
Trésoler sauta à son tour, se fit une entorse, Louis suivit le mouvement et se
retrouva à plat ventre sur le macadam.
Bourbe prenant du large, Lefebvre, le chauffeur qui conduisait la
voiture, n’hésita pas, laissant derrière lui Le Trésoler et Louis, il eut vite fait
de rejoindre Bourbe qui reçut dans les « fesses » l’aile du véhicule et partit
à son tour en vol plané, ce qui permit à Vouillot et à Moreux de reprendre
leur prisonnier, de le réembarquer et d’attendre leurs camarades.
Cette fuite manquée expliquait la bousculade de l’arrivée.
« Espèce de salaud, clamait Moreux, si c’est pas honteux, faire cela à
des pères de famille ! »
Faisant allusion sans doute aux conséquences qui auraient pu résulter
d’une fuite réussie.
Bourbe et Pemjean furent sévèrement condamnés, ce qui prouve qu’en
maison centrale il est toujours dangereux de faire des projets d’avenir et de
les communiquer à son voisin.
André Benoist, Au nom de la loi… Ouvrez ! Atlantic, 1961. DR
MARCEL GUILLAUME (1872-1963)
Les careuses
Le commissaire Guillaume arrive à l’âge de la retraite en 1937. Quand
il publie son autobiographie, l’année suivante, l’ex-patron de la brigade
criminelle se souvient de ses modestes débuts, pourchassant voleurs et
kleptomanes dans l’univers des grands magasins.
 
Le commissariat des Bons-Enfants avait comme clientèle spéciale les
voleuses d’un grand magasin. Que de femmes en dehors des
professionnelles peuvent se rendre coupables de vols ! J’en ai vu de tous les
mondes et du meilleur. Ces malheureuses sont fascinées à la vue
« d’occasions » qu’elles ne peuvent s’offrir. L’attrait des objets exposés
dans les grands magasins est si irrésistible que certaines femmes, même
riches, cèdent à la tentation. La kleptomanie est une maladie redoutable qui
fait de nombreuses victimes.
Les vendeurs sont occupés, sans se lasser ils essaient de satisfaire les
exigences des clientes – une paire de gants est à portée de main, ou bien
c’est un bibelot de prix. Quels aimants ! L’objet convoité disparaît :
personne n’a rien vu. Et voilà une nouvelle voleuse ! La malheureuse
revient, une fois, deux fois, mord à l’appât, jusqu’au jour où, à la sortie, un
inspecteur la prie de l’accompagner au commissariat.
Là se déroulent alors des scènes poignantes : pleurs, sanglots,
gémissements, supplications. Le drame se poursuit, navrant : fouille,
interrogatoire, perquisition, et parfois l’envoi au dépôt. C’est la honte pour
toute une famille, jusqu’ici sans tache… et lorsque le mari, inflexible sur les
questions d’honneur, ne pardonne pas, c’est l’abandon et le divorce. J’ai
connu certaines victimes – car ce sont finalement des victimes d’un vice
maladif – qui n’ont pu surmonter leur chagrin, sont devenues folles ou ont
cherché dans la mort l’oubli ou l’expiation de leurs larcins.
J’avoue que, malgré la répétition fréquente de pareilles tragédies, je n’ai
pu me cuirasser et me blaser ; et bien des fois, il m’est arrivé de plaindre ces
infortunées qui, pour un chiffon, pour essayer de s’embellir, ont perdu
brusquement l’amour de leur famille, l’abri de leur foyer. Toute une vie
jusque-là heureuse s’écroulait… j’étais ému, mais le devoir social
commandait.
Par contre, je n’avais aucune pitié pour celles qu’en argot de métier on
appelle des « careuses ».
La careuse est une femme, presque toujours accompagnée de complices,
qui se spécialise dans les vols des grands magasins. Ces vols, bien que
n’étant pas tous lucratifs, font cependant perdre, chaque année, des millions
de francs à ces établissements – qui sont obligés d’en tenir compte dans le
calcul de leurs frais généraux.
Voici comment opèrent, en général, les careuses. Elles sont d’ordinaire
par groupe de trois : la porteuse et deux autres dont le rôle consiste à
masquer les mouvements de la première ou à mettre à portée de sa main les
objets convoités.
Elles feignent d’être trois acheteuses, aux apparences de braves
ménagères, vêtues avec simplicité pour ne pas attirer l’attention. L’une
d’elles, assez corpulente, est recouverte d’un ample manteau. Le plus
souvent, elle va s’asseoir sur l’une des chaises mises à la disposition des
clientes, et… elle attend.
Ses complices prennent différents objets, les examinent un à un avec
attention, soucieuses d’en apprécier la résistance, la fabrication soignée,
marquant des hésitations, se demandant mutuellement conseil, en clientes
désireuses d’en avoir pour leur argent. Les vendeuses devant leur aspect
débonnaire, vont s’occuper d’autres clientes qui surviennent et, sans
impatience, elles laissent les braves femmes, avec l’espoir qu’elles fixeront
leur choix. C’est alors le moment d’opérer.
Mais attention ! tout près de là se passe une autre scène, non moins
intéressante. À un comptoir voisin, un homme, à l’allure honorable, semble
absorbé par l’examen d’un bibelot. Tous ses voisins, ainsi que ceux qui
circulent auprès de lui, le prennent pour un acheteur sérieux. Considérez-le
avec précaution. Vous remarquerez que ses yeux sont fixés, non sur l’objet
qui paraît concentrer son observation, mais sur le trio de careuses. Vous
avez compris : le chien de chasse est à l’arrêt devant le gibier qu’il a éventé.
Non loin de là, mais caché à la vue des voleuses, un collègue est en
communication avec lui, épie ses mouvements ; ils échangent des signes
imperceptibles. Toute une télégraphie sans fil fonctionne mystérieusement.
La foule qui passe n’aperçoit rien.
Pendant ce temps, les careuses sentent l’instant propice. Les vendeuses
sont affairées ailleurs. Comme par inadvertance et machinalement, une des
complices a fait tomber à terre, non loin de la femme assise, un objet que
celle-ci ramasse avec une vivacité surprenante chez une femme affligée
d’un embonpoint fort gênant. En un clin d’œil l’objet est passé sous les
jupons de la dame et va s’enfouir dans une poche disposée entre ses jambes
et qu’on appelle « kangourou ». (J’en demande pardon à ces honnêtes et
inoffensifs marsupiaux.)
Si, comme il arrive souvent les jours d’exposition ou de soldes, les
vendeuses sont assaillies par des clientes, les careuses profitent de
l’encombrement et de la bousculade, et les objets tombent nombreux pour
aller garnir les dessous de la grosse dame. La poche est bientôt pleine et nos
trois matrones, bavardant amicalement, s’éloignent sans se presser et
quittent le magasin. Près de la porte de sortie se tient un inoffensif chauffeur
qui, sans explication, fait démarrer son taxi et les conduit chez le receleur,
le fourgue, dans le langage des malfaiteurs. Là, les marchandises sont
étalées : on fait le compte, et, en honnête courtier, le receleur paie le tout au
quart du prix marqué sur chacune des étiquettes.
Le métier a du bon, mais il a aussi ses risques. Nous avons vu que la
bande avait été « levée ». Dès que nos trois commères sont sur le trottoir,
sous les yeux consternés du chauffeur, deux inspecteurs les invitent à
passer, avec eux, au commissariat le plus proche, à moins que ces
inspecteurs n’aient l’habileté, et surtout la chance, de pouvoir poursuivre la
piste jusqu’au receleur. Mais c’est un coup de veine assez rare.
Le plus souvent après l’arrestation, le déballage a lieu, non chez le
fourgue mais au commissariat. La poche kangourou est un vrai magasin ;
j’ai vu retirer de cette poche des quantités invraisemblables de
marchandises, notamment trois coupes de soie de plus de cinquante mètres
chacune, valant 5 000 à 6 000 francs.
Pour les lecteurs et les lectrices…qui pourraient s’intéresser à la poche
kangourou, je dirai qu’il s’agit simplement d’un pantalon, comme nos
mères en portaient autrefois ; le pantalon est retenu aux hanches par une
ceinture solide ; les deux côtés internes forment chacun une ample poche,
évasée grâce à un rebord d’au moins soixante centimètres. Ce n’est
certainement pas un objet de toilette à recommander aux jeunes femmes qui
aiment à « fox-trotter » dans les dancings, mais lorsqu’on a pris l’habitude,
il faut un œil exercé pour s’apercevoir que la porteuse est chargée.
Les careuses tendent à disparaître de la capitale car les grands magasins
font bonne garde et ont organisé un service chargé de les dépister ; mais
elles font encore beaucoup de ravages en province. Il est vrai que les
tribunaux se montrent pleins d’indulgence pour ces professionnelles ; je
connais des careuses qui, après avoir amassé cent vingt années et plus
d’interdiction de séjour, s’en tirent avec quelques mois de prison. Pourtant,
on ne peut pas dire qu’elles aient fait preuve de repentir, si l’on considère
les nombreuses condamnations qu’elles ont déjà subies.
L’une d’elles, que j’avais interrogée à plusieurs reprises, et, à mon
habitude, sans brutalité, vint me voir peu après sa sortie de prison. Elle me
demanda si ma femme était grande, si je pouvais lui indiquer son tour de
taille. Étonné de ces questions, que je trouvais un peu saugrenues et
déplacées, je lui demandai où elle voulait en arriver.
« Vous avez toujours été gentil pour moi, dit-elle, et je voudrais offrir
une belle fourrure à votre femme. »
Je ripostai aussitôt que je n’acceptais jamais de cadeau.
« Ah ! vous savez, ce n’est pas un cadeau qui me coûterait cher… Je
n’ai qu’à aller cueillir l’objet dans un grand magasin : c’est facile. »
Je restai confondu de tant d’inconscience et la mis vivement à la porte.
Mais je suis sûr qu’elle n’a pas compris.
Au temps de ma suppléance, j’ai connu aussi un genre de vol vraiment
spécial, dit à la Caribelle. Il était ordinairement pratiqué par des
romanichels, qui, pour la circonstance, abandonnaient leurs oripeaux afin de
se vêtir avec quelque recherche. Ce vol particulier florissait au temps – déjà
lointain – où chacun de nous pouvait, contre un billet de 100 francs,
recevoir cinq belles pièces d’or, des « louis » comme on disait, ou des
« jaunets ».
Voici comment on opérait.
Cela se passait dans un grand magasin. La voleuse – car le premier rôle
était surtout réservé aux femmes – se présentait à une caisse repérée à
l’avance. Elle savait, par de savants sondages exécutés au préalable, que le
caissier était un brave homme sans défense. Elle lui demandait de la
monnaie de 500 ou 1 000 francs, en échange de billets, et, tout en ramassant
les vingt-cinq ou cinquante louis, elle manifestait une vive surprise à la vue
d’une pièce d’une effigie ou d’un millésime quelconque. À son avis, cette
pièce avait une valeur bien supérieure aux autres, et elle priait le caissier de
vouloir bien lui en chercher de semblables, en l’alléchant par une prime de
50 centimes ou d’un franc par pièce trouvée. Le caissier confiant sortait
toutes ses pièces d’or et les étalait sur sa caisse pour trouver avec la dame
les pièces rarissimes. Celle-ci s’occupait fort peu de l’examen, mais la
paume de ses mains, enduite de glu ou de poix, retenait trois ou quatre
pièces, qu’elle escamotait au nez et à la barbe du naïf caissier.
Le soir, quand le malheureux faisait sa caisse, il se livrait à d’anxieuses
investigations : il devait constater le trou qu’il avait à combler. Avec
angoisse, il se rappelait la recherche des pièces, soi-disant extraordinaires.
J’ai vu une de ces infortunées victimes, qui, dans une seule séance,
s’était laissé voler quarante-six pièces de 20 francs. Tout penaud, et en
larmes, il venait me faire sa déclaration, le soir même de cette fatale journée
– si fructueuse pour la voleuse qui lui avait ainsi, d’un seul coup, subtilisé
cinq mois d’appointements.
Commissaire [Marcel] Guillaume, Trente-sept ans avec la pègre, 
Les Éditions de France, 1938 ; 
© Les Éditions des Équateurs, 2007
Les tireurs
Dans la même veine, le commissaire Guillaume ne peut s’empêcher de
décrire avec une certaine admiration l’art et la prestesse de cette catégorie
particulière de voleurs qu’on appelait autrefois les « tireurs », avant que
s’impose définitivement le mot anglais pickpocket.
 
C’est lui qui, dans une foule, enlève avec la dextérité d’un
prestidigitateur consommé votre montre, votre épingle de cravate ou votre
portefeuille. C’est un homme extrêmement habile.
J’en ai connu qui suivaient les mouvements respiratoires de leur future
victime et attendaient qu’ils fussent au rythme des leurs, car cette
concordance leur permettait d’enlever avec plus de facilité l’objet sur lequel
ils avaient jeté leur dévolu.
Généralement le tireur se dissimule derrière un journal déplié, placé
entre la victime et lui ; ou bien un pardessus, qu’il tient sur le bras gauche,
dérobe aux regards ce que fait sa main droite. Certains d’entre eux ont une
telle habileté qu’ils enlèvent, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire,
la vis de sûreté qui retient l’épingle de cravate et l’épingle elle-même. En
une seconde, votre montre, même retenue par un anneau spécial, passe de
votre poche dans la leur.
Ils opèrent surtout dans les endroits où il y a affluence : métro, autobus,
guichets des gares, dans les théâtres, concerts ou salles de réunions. C’est le
portefeuille qui est visé particulièrement aux alentours des vestiaires.
Aux courses, le joueur suit avec une application anxieuse le cheval sur
lequel il a misé, et si cette bonne bête arrive première ou bien placée, il
applaudit d’émotion. Tout joyeux, il se précipite au guichet pour toucher ses
gains, mais quand il veut mettre dans son portefeuille le montant de ses
bénéfices, il se tâte, il cherche vainement : le portefeuille a disparu. S’il est
gagnant d’un côté, il est ainsi perdant de l’autre, et malheureusement, il n’y
a pas souvent compensation.
Les tireurs marchent parfois en équipe. Ils pratiquent le vol dit « à
l’esbroufe ».
D’ordinaire, la victime a été suivie : on s’est rendu compte de l’endroit
où est placé le portefeuille : le plus souvent c’est la poche intérieure du
veston. Au moment où le propriétaire veut prendre un autobus, un métro ou
un train, un monsieur élégant le bouscule sur sa droite ou sur sa gauche,
selon que le portefeuille se trouve dans la poche droite ou dans la gauche.
Instinctivement le voyageur se retourne : c’est l’instant propice. Si le veston
est boutonné, il bâille un peu ; s’il est libre la besogne est plus facile. Une
main – qui n’est pas celle de l’auteur de la bousculade – va droit à l’objet
désiré et l’enlève prestement. Pendant ce temps le monsieur se confond en
excuses. Le tireur est déjà loin et ses complices ne tardent pas à le rejoindre.
Personne ne peut se vanter d’être à l’abri de ces habiles malfaiteurs ; les
policiers eux-mêmes peuvent être leurs victimes. Un de mes collègues avait
vendu quelques vieux bijoux et, avec le produit de la vente, il s’était acheté
un superbe chronomètre dont il se montrait très fier. Hélas ! un jour il vint
m’annoncer que ce fameux chronomètre venait de lui être enlevé alors qu’il
se trouvait dans le métro. En descendant il s’était aperçu du vol, mais trop
tard. Sa chaîne pendait lamentablement : elle avait été coupée à l’aide d’une
cisaille et le morceau manquant avait été escamoté avec le chronomètre. La
farce était plutôt mauvaise et le tireur a dû bien rire, s’il a appris qu’il avait
« fait un poulet ». (Ne cherchez pas cette expression dans le dictionnaire
académique, vous la comprenez sans explication.)
Les inspecteurs qui surveillent les tireurs doivent être spécialisés et
avoir un œil très exercé pour lutter contre cette sorte de sport. Il faut bien
dire que s’il y a des as parmi les tireurs, il y a des super as parmi les
inspecteurs chargés de leur donner la chasse.
On a prétendu longtemps que ce genre de vol était pratiqué presqueexclusivement par des Anglais. C’est une erreur, et je puis affirmer que les
Français, les Italiens et les Américains font preuve d’une habileté égale : il
n’y a pas lieu de s’en féliciter, ni de croire qu’ainsi notre prestige national
ne subit aucune humiliation. Mais il convient, même en ce domaine, de
rendre à César ce qui appartient à César.
Avant d’en terminer avec les tireurs pour passer à d’autres exercices,
non moins malhonnêtes, je tiens à raconter une anecdote plaisante, qui
prouvera que nos inspecteurs ont eux aussi une fertile ingéniosité quand il
s’agit de capturer les malfaiteurs.
Un tireur qui se trouve dans le métro aperçoit soudain deux yeux qui
l’épient. Il a compris et sa main arrête le mouvement qu’elle esquissait vers
une chaîne de montre qui s’étalait sur le ventre d’un monsieur à respectable
embonpoint. L’inspecteur, car c’en est un, a vu le geste de recul. Cette proie
qu’il croyait tenir va-t-elle lui échapper ? Il s’agit de redonner confiance au
tireur ? À son tour, il fait un mouvement à peu près identique à celui du
voleur vers le sac à main d’une dame – qui ne se doute de rien. Il feint
d’ouvrir le sac, et le voleur croit immédiatement à la présence d’un
confrère. Il fait un clignement d’œil – qui lui est aussitôt rendu : cette petite
télégraphie sans fil, suivie d’un sourire imperceptible, redonne du courage
au malfaiteur et scelle une amitié naissante. Le tireur rassuré recommence
son geste et enlève la montre du monsieur bedonnant.
À la première station, il descend prestement, suivi de celui qu’il croit
être un « poteau » ; on se serre la main. Tout fier, le tireur exhibe sa prise,
qui ne manque pas de valeur. Est-ce qu’un bon apéritif ne va pas réunir
deux bons amis bien faits pour s’entendre ? Ce n’est pas une montre que lui
présente son nouveau camarade, mais un solide bracelet… d’acier, qu’il lui
fixe aux poignets.
J’ai rarement vu un voleur aussi penaud, ni un inspecteur aussi satisfait.
D’autres genres de vols ont aussi leurs particularités. On a repéré une
personne, garçon de recettes, employé de banque, etc., qui se rend
fréquemment dans un établissement financier pour y porter ou chercher des
fonds. Les sommes et les valeurs sont placées dans une serviette. La victime
désignée ne se doute pas que, depuis plusieurs jours, deux individus se
trouvent dans le hall, quand elle y vient, et l’observent avec attention.
Un matin, au moment où le malheureux vient chercher ou porter une
somme importante, suivant son habitude, un monsieur élégant et correct
s’approche de lui et lui fait remarquer qu’il a laissé tomber à ses pieds un ou
deux billets de banque. En effet, il aperçoit les billets : il se baisse pour les
ramasser. Au même instant un compère substituera à la fameuse serviette –
 bien gonflée – une autre serviette identique, ayant la même patine, mais qui
celle-là ne contient que des vieux journaux ou des liasses de papier sans
valeur.
Les courtiers en bijoux sont aussi l’objet d’une attention particulière de
la part des voleurs. Ils portent ordinairement une petite mallette dans
laquelle ils placent les précieuses gemmes. Cette valise, elle aussi va être
copiée avec soin, et il faudra une inspection bien minutieuse pour
s’apercevoir d’un défaut de détail dans la similitude. Un jour, le courtier
chargé de sa mallette est accosté par un « gentleman select » qui, tirant son
chapeau, lui dira d’un ton compatissant :
« Oh ! monsieur, vous avez dans le dos un énorme crachat. »
Certes, on n’aime guère se promener avec une décoration aussi
répugnante : instinctivement on pose la petite valise, pour retirer son
pardessus ou son veston afin d’essuyer l’ordure. Le plus souvent, le crachat
signalé s’étale au bon endroit, mais s’il n’y a rien, on croit à une galéjade.
On s’empresse de ramasser son colis et on se hâte vers le rendez-vous, pour
regagner le temps perdu. On arrive chez le client : on ouvre la précieuse
mallette, pour présenter… des petits cailloux ou du sable.
J’ai vu deux valises enlevées ainsi, et chacune d’elles contenait plus
d’un million de bijoux. Malheureusement, des inspecteurs ne sont pas
toujours là, au moment précis où se fait la substitution.
Les gens informés ne manqueront pas de sourire de la naïveté de ceux
qui se laissent prendre aussi sottement. On est très savant, lorsqu’on revient
de l’école. Mais les filous ont tant d’adresse, ils ont l’imagination si fertile,
et mettent tant d’ingéniosité dans leurs inventions que personne ne peut se
targuer d’échapper à leurs pièges. La science elle-même est mise à
contribution par les bandits, qui savent profiter de tous les progrès pour
détrousser leurs semblables. Si l’on songe à créer une aviation policière,
c’est qu’il faut surveiller les avions – dont les bandits ont appris à se servir.
Panurge avait, dit-on, soixante et trois manières de se procurer de
l’argent, dont la plus honorable et la plus commune était « par larcin
furtivement faict ». Il était « pipeur, ribleur, batteur de pavés ». Nos filous
modernes en remontreraient encore à Panurge sur l’art de voler autrui.
Il y a tant de moyens aujourd’hui d’enlever à ses concitoyens des objets
auxquels ils tiennent légitimement, qu’il m’est impossible de les énumérer
tous. Je viens d’en citer quelques-uns. Aussi, je crois opportun de donner
quelques conseils dont pourront profiter, non seulement les gens maladroits
et inexpérimentés, mais même les personnes qui peuvent être les plus
prudentes et les mieux averties.
Lorsque vous allez en soirée, que vous vous rendez au théâtre, au
concert, au cinéma, s’il y a un vestiaire, ayez bien soin, messieurs, de
mettre votre portefeuille dans une poche spéciale, située à l’intérieur de
votre gilet, et pour plus de précaution, fermez votre veston ou votre
smoking. Ce sera une double fermeture, et n’ayez aucune honte à mettre
vos deux mains sur votre poitrine. De cette façon vous serez certain de ne
pas être dépouillé par des aigrefins qui vous épient, sont à vos côtés, et
cherchent à vous soulager de ce que vous portez de précieux sur vous.
Et vous, mesdames, tenez votre sac, la tête en bas, si j’ose m’exprimer
ainsi, c’est-à-dire le fermoir placé dans le creux de l’une de vos mains, et
serrez fort. Enfermez aussi vos bijoux : bien malin sera celui ou celle qui
pourra ouvrir votre sac… Surveillez en même temps les bijoux que vous
continuez à porter sur vous, votre collier par exemple.
Quant à vous, ménagères, qui allez faire vos provisions, n’ayez pas
l’imprudence de placer votre porte-monnaie dans le panier que vous portez
à votre bras. La tentation est vraiment trop forte et la proie trop facile à
saisir ; un enfant de dix ans peut vous faire regretter cet excès de confiance,
et il y a des moutards bien dressés qui sont déjà de petits virtuoses dans l’art
de dérober les objets de la moindre valeur.
Méfiance ! Méfiance pour tous ! La méfiance est la mère de la sûreté…
même de la Sûreté parisienne ou nationale.
Commissaire [Marcel] Guillaume, Trente-sept ans avec la pègre, 
Les Éditions de France, 1938 ; 
© Les Éditions des Équateurs, 2007
Les gentlemen cambrioleurs
Au XIXe siècle, le mot cambrioleur relève encore de l’argot, cambriole
voulant dire « chambre ». Ces voleurs appartiennent alors à la basse pègre
et nul n’a beaucoup de considération pour ces balluchonneurs qui
fracturent et pillent les chambres de bonnes. Le ton change dans les années
1900, quand ce sont les appartements bourgeois qui sont vidés. Agissant en
groupe, suffisamment équipés pour percer les coffres-forts et déménager les
meubles de valeur, les cambrioleurs s’enrichissent et prennent le temps de
préparer leurs coups. Ils s’habillent avec distinction, par goût sans doute,
mais aussi pour pouvoir approcher leurs cibles et repérer les lieux. Le
19 février 1905, le supplément illustré du Petit Journal constate que le
cambrioleur moderne est un « gentleman accompli », cinq mois avant que
paraisse la première aventure d’Arsène Lupin dans la revue Je sais tout. Au
temps du commissaire Guillaume, le métier de cambrioleurrevêt un
prestige particulier dans la pègre.
 
Le cambrioleur est, si l’on peut dire, le roi des voleurs. C’est un
monarque qui n’affiche pas volontiers son blason, peut-être parce que ses
armoiries sont trop parlantes. Le « champ » n’en est pas précisément d’azur,
et les « gueules » ou les « chevrons » indiqueraient les condamnations déjà
encourues pour divers délits. Comme disent nos inspecteurs dans leur
langage pittoresque, ils sont gerbés. Lorsque, dans un interrogatoire, on
pose la question : « Es-tu gerbé ? », le cambrioleur ne manque pas
d’énumérer ses condamnations. Il sait d’ailleurs qu’un mensonge serait vite
découvert si on le faisait passer au pied, c’est-à-dire à l’Identité judiciaire ;
là, en quelques minutes, on retrouverait sa fiche anthropométrique avec tous
les renseignements voulus sur ses états de service.
Le cambrioleur qui, avant d’être capturé, n’hésite pas à faire usage de
son revolver pour assurer sa fuite, devient, quand il est pris, doux comme
un mouton : aucune révolte de sa part ; il accepte la situation et rit avec ses
geôliers, en racontant ses petites histoires.
Le Français, surtout, est d’une franchise parfaite ; il a joué, il a perdu, il
paye. Nulle rancune, nulle dissimulation.
L’Italien jure, sur la Madone, qu’il est innocent comme l’enfant dans les
langes.
L’Anglais ainsi que l’Américain restent flegmatiques, mais évitent de
répondre aux questions posées ; ils ne comprennent pas et ils attendent.
Les Allemands sont, d’ordinaire, beaux joueurs. Quant aux Polonais, ils
ergotent sur les moindres détails et cherchent à éluder les réponses aux
questions qui les embarrassent.
Les Espagnols savent mentir avec beaucoup de facilité et de faconde :
ils invoquent Dieu, la Vierge et tous les saints à l’appui de leur innocence.
Mais le plus loquace, c’est l’Arabe. Il se débat comme un diable dans
un bénitier et ment avec une effronterie déconcertante. Pris la main dans le
sac, il affirme que c’est le sac qui est venu emprisonner sa pauvre main qui
pendait inerte le long de son corps. Il crie, tempête, vocifère, dans sa langue
gutturale ; il prend Allah à témoin, jure sur le Coran qu’il est une pauvre
victime ; il niera jusqu’à la fin et je crois qu’il arrive à se persuader lui-
même qu’il est innocent ; en tout cas, par tous les moyens, il essaie de vous
faire partager cette conviction. Lorsque des témoins sont confrontés avec
lui, il les injurie, de cette voix rauque des fils du désert ; quels cris, quels
gestes, quelle fureur ! Ses yeux lancent des flammes… heureusement ils ne
sont pas armés.
Les cambrioleurs les plus experts, comme les plus ingénieux, sont
incontestablement les Français et les Italiens. Ce sont les Français, je crois,
qui ont, les premiers, fait usage du chalumeau pour forcer les portes des
coffres-forts. L’appareil est, du reste, assez simple, bien qu’un peu
encombrant en raison des bouteilles assez volumineuses qui contiennent le
gaz nécessaire à l’opération. D’autre part, s’il est mal réglé, il fait un bruit
tel que les voisins ou le concierge sont alertés et viennent s’occuper… de ce
qui ne les regarde pas, au dire des chevaliers de la pince-monseigneur. Pour
un bon ouvrier une demi-heure suffit pour sonder les mystères d’un coffre-
fort et s’emparer de ce qu’il contient de précieux.
Les cambrioleurs modernes emploient aujourd’hui des moyens plus
perfectionnés et surtout plus silencieux. Ce sont les Italiens, dit-on, qui ont
importé en France d’autres systèmes, comme la scie circulaire, la pince dite
« de la boîte à sardine » ou le « pont ».
N’ayant aucun désir de faire des élèves, pour étendre ma clientèle, je ne
décrirai pas chacun de ces engins, et encore moins la manière de s’en servir.
Qu’il me suffise de dire que peu de coffres leur résistent. J’ai vu un grand
coffre en ciment armé, d’une épaisseur respectable, qu’une administration
de l’État considérait comme inviolable, ouvert en moins de trente minutes ;
l’enquête nous en donna la preuve. Et ainsi, en un si court délai, les
cambrioleurs avaient pu ouvrir le coffre et s’emparer de ce qu’il renfermait,
environ un million en argent et en valeurs diverses. Lorsqu’il réussit, le
travail nourrit bien son homme.
Mais il ne réussit pas toujours. Parfois, un bruit suspect vient donner
l’éveil à la bande, qui doit prendre la fuite, laissant sur « le tas » ses outils.
C’est alors un véritable désastre, car cet outillage spécial coûte très cher. On
ne peut demander à n’importe qui de le fabriquer ; il faut des hommes
sûrs… et ils se font payer leur discrétion. Le prix du silence est plus élevé
que celui de la matière première et du travail fourni. Inconvénients du
métier, mais on ne peut les éviter.
Le cambrioleur est ordinairement un malfaiteur dangereux. Il n’aime
pas à être dérangé dans son travail ; aussi il n’hésite pas à faire feu sur
l’imprudent ou le curieux qui vient le troubler : une balle bien placée
couche le malheureux sur le sol. J’ai entendu des confessions de
cambrioleurs, et en écoutant leurs récits, il y avait de quoi avoir la « chair
de poule », car ils assurent leur fuite et leur sécurité en tuant froidement
tous ceux qui se trouvent devant eux.
Ce sont le plus souvent des hommes d’un grand sang-froid, sûrs d’eux-
mêmes et de leurs complices. Toutes les combinaisons sont étudiées
minutieusement ; rien n’est laissé au hasard. Esprits méthodiques, appliqués
et habiles, qui seraient de parfaits contremaîtres ou d’excellents chefs
d’atelier dans une affaire industrielle, s’ils voulaient mettre leurs qualités au
service du bien.
Voici leur manière d’opérer.
Soit par eux-mêmes, soit par leurs indicateurs, ils savent que la maison
Z… a toujours de très beaux bijoux ou des sommes importantes renfermés
dans un coffre. Ils regardent d’abord si la maison est à usage d’habitation ou
exclusivement affectée au commerce. Dans ce dernier cas, l’opération est
relativement plus facile. Ils iront, à tour de rôle, sous prétexte d’achats à
effectuer, chez le commerçant qui occupe un local contigu ou situé au-
dessus de ce magasin. C’est là que se trouve le fameux coffre, objet de leur
curiosité. Après quelques visites, ils sauront exactement l’endroit où
devront porter leurs efforts pour pénétrer dans le local visé. Quelques
pourboires adroitement placés permettront d’obtenir d’un garçon de
magasin les renseignements nécessaires. Celui-ci est loin de se douter qu’il
les fournit à des cambrioleurs, les questions sont posées d’une façon si
adroite et qui paraît si innocente que le plus intelligent peut se laisser
prendre.
En possession de toutes les indications désirables, nos malfaiteurs
enverront un complice qui se rendra dans le magasin, se blottira dans une
armoire ou derrière des marchandises et se laissera enfermer. Lorsque tout
le monde sera parti, il sortira de sa cachette et commencera par dévisser les
serrures qui ferment la porte d’entrée. Un autre cambrioleur le rejoint
aussitôt que c’est possible. Les voilà réunis.
Leur outillage n’est pas bien compliqué : un marteau de plomb pour
amortir le bruit des coups, un ou deux ciseaux à froid bien emmanchés…
et… un parapluie, ainsi que des cordes minces mais très solides. C’est tout
ce qu’il faut pour enlever quelques lames de parquet et crever le plafond.
Dès qu’il y aura un espace suffisant pour laisser passer le parapluie fermé,
celui-ci sera descendu, puis ouvert ; fixé par une forte ficelle à une lame de
parquet, il recevra le plâtre ou les moellons qu’on devra enlever pour
permettre le passage d’un homme. Le parapluie, on le voit, a son utilité,
puisqu’il empêchera le bruit que pourraient faire un moellon ou une brique
tombant sur le sol. C’est très simple, mais, comme pour l’œuf de Christophe
Colomb, il fallait y penser.
Lorsque l’espace est suffisant pour un homme, on met en croix des
lames de parquet au-dessus du trou et on y attache la corde apportée, il sera
ainsi facile de descendre sans bruit à l’étage au-dessous.
Tout ce travail préliminaire est assez long car il doit se faire presque
sans lumière pour ne