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BOUQUINS Collection fondée par Guy Schoeller et dirigée par Jean-Luc Barré À DÉCOUVRIR AUSSI DANS LA MÊME COLLECTION Dictionnaire de l’argot, par Albert Doillon, préface de Claude Duneton Les Grands Procès du XXe siècle, par Stéphanie de Saint Marc Histoire et dictionnaire de la police. Du Moyen Âge à nos jours, sous la direction de Michel Aubouin, Arnaud Teyssier et Jean Tulard Boileau-Narcejac, Quarante Ans de suspense, édition établie par Francis Lacassin, 5 vol. Francis Carco, Romans, édition établie et présentée par Jean-Jacques Beda et Gilles Freyssinet Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, édition établie par Francis Lacassin, 2 vol. Ian Fleming, James Bond 007, édition établie par Francis Lacassin, 2 vol. John Le Carré, Un amant naïf et sentimental, Un pur espion et La Maison Russie, édition établie par Francis Lacassin Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra, La Reine du sabbat, Les Ténébreuses et La Mansarde d’or ; Les Aventures extraordinaires de Rouletabille, 2 vol. ; Chéri-bibi ; Nestor Burma, 4 vol., éditions établies par Francis Lacassin San Antonio, édition établie et présentée par François Rivière, 16 vol. Pierre Souvestre et Marcel Allain, Fantômas, édition établie par Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux (t. I à V) et Francis Lacassin (t. VI à VIII), 8 vol. Un joli monde. Romans de la prostitution, édition établie et présentée par Mireille Dottin-Orsini et Daniel Grojnowski Eugène-François Vidocq, Mémoires et Les Voleurs, édition établie par Francis Lacassin « Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. » Si, malgré nos efforts, nous n’avions pas réussi à joindre tous les auteurs ou ayants droit des textes reproduits dans ce livre, nous prions ceux-ci d’accepter nos excuses et de se mettre en rapport avec l’éditeur. © Éditions Robert Laffont, S.A. Paris, 2016 Meurtre à Aix-les-Bains, © Illustration pour Le Petit Journal, 4 octobre 1904, collection particulière EAN : 978-2-221-19849-0 Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo. http://www.nordcompo.fr/ Suivez toute l’actualité de la collection Bouquins www.bouquins.tm.fr http://www.bouquins.tm.fr/ http://www.facebook.com/collectionbouquins L’œuvre des écrivains policiers par Bruno Fuligni Marcher de nuit à travers une grande ville, parmi les ombres et les peurs, procure l’ambigu sentiment de narguer le sort. Tant de crimes, anciens et modernes, tant de drames jalonnent le chemin du promeneur conscient de son histoire ! Ici fut poignardé tel bourgeois en goguette, là lancée telle bombe d’anarchiste, garnie de ferrailles et de clous ; et, derrière cette façade charmante du plus pur style « hôtel de cocotte », finit tristement égorgée la courtisane sensible qui avait accueilli, dans son écrin richement décoré, un jeune marlou trop pressé de s’enrichir ; partout, des scènes de crime oubliées, des taches de sang lavées par l’écoulement du temps. Nos rues sont-elles plus dangereuses aujourd’hui qu’autrefois, comme le voudrait un sentiment répandu ? Pure illusion : un fait divers, parfois, donne corps à cette croyance, mais le taux d’homicides reste remarquablement stable et la consultation des archives policières ne permet d’établir qu’un perpétuel déplacement et renouvellement des formes de la délinquance. Disparus, les détrousseurs d’antan qui vous passaient prestement un lacet soyeux sous la gorge, tout comme ces bandes de gamins des rues au coup de surin facile, proxénètes à treize ans, chourineurs du clair de lune, que la grande presse de la Belle Époque surnomma joliment les « apaches ». Évanouies avec eux, leurs compagnes du « ruban », les « pierreuses », « gagneuses » et autres « marmites », reines gouailleuses et fardées du trottoir, maintenant chassées des quartiers centraux et si peu remplacées par ces fantômes en porte-jarretelles qui surgissent dans la lumière des phares, au bord des voies périurbaines. Pigalle n’est plus dans Pigalle et, quant aux bas-fonds, ils ont été relégués au loin, dans ces banlieues où ne traîne guère le passant éméché – tandis que le viveur en huit-reflets d’autrefois ne dédaignait pas d’arpenter le pavé gras des faubourgs, en quête d’amours tarifées, sans voir approcher à pas lents le souteneur à la lame affûtée qui convoitait sa montre de gousset. Pierre sanglante, bitume souillé, la ville n’est vivable que par l’oubli des violences qui, des malandrins de jadis aux tueurs en série de la modernité, ont frappé chaque quartier, chaque rue, dessinant une terrifiante géographie de la rapine et du meurtre. L’Histoire, d’ailleurs, se montre volontiers oublieuse de ces menus crimes et de leurs détails. La plus indécise bataille de l’Empire, le dernier des sous-secrétaires d’État de la IIIe République aura son historien et sa monographie, tandis qu’il faut onze disparitions mystérieuses et un bagout d’anthologie pour qu’un Landru ait droit à sa notice dans le dictionnaire. La plupart des drames nocturnes de la grande ville, quelles que soient l’horreur du crime et la noirceur du criminel, ne connaîtront que la gloire éphémère des journaux, avant de s’éteindre dans la mémoire des urbains futiles et inconscients. Il est toutefois une catégorie d’hommes qui n’a pu sombrer dans l’amnésie collective : les policiers écrivains. Policiers, ils ont découvert le corps, traqué l’assassin, livré une tête à trancher à la justice sévère de leur temps ; écrivains, ils ont consigné leurs enquêtes, leurs intuitions, leurs idées, laissant aux nouvelles générations la trace écrite de tout ce qu’elles auraient si facilement ignoré. À l’âge de la retraite le plus souvent, l’inaction réussissant mal à des individualités si peu faites pour goûter au repos, ils publient, racontent, revivent les moments forts d’une carrière plus ou moins prestigieuse, non sans se donner le plaisir de régler au passage quelques comptes, politiques ou personnels. Certains, imitant Vidocq, ne font que donner des indications à un « teinturier », un homme de lettres famélique qui va mettre en forme le récit, en brodant quelque peu selon le goût de l’époque pour un éditeur avide de prose sensationnelle ; d’autres, comme les commissaires Goron ou Macé, se révèlent de véritables écrivains, des narrateurs efficaces qui ont le sens de l’image et du raccourci saisissant, des stylistes qui prennent eux-mêmes la plume et savourent la joie de ressusciter en beau français les horreurs de la chronique criminelle. On trouve même quelques versificateurs dans la confrérie, comme Clovis Pierre, « le poète de la Morgue », et surtout l’énigmatique Ernest Raynaud, auteur aux deux visages : le poète symboliste ami de Verlaine, mais aussi le commissaire de police qui parsème ses récits aigres-doux de citations littéraires et de références classiques. Sa trilogie autobiographique, La Vie intime des commissariats, Au temps de Ravachol et Au temps de Félix Faure, est parue sous le titre générique Souvenirs de police qui, dans sa simplicité, exprime la visée première de tous les écrivains policiers : transmettre un témoignage, d’un point de vue particulier, sur des histoires vécues. Or, l’écriture, en transformant le policier en témoin, lui ouvre un champ beaucoup plus vaste que le seul angle professionnel. Débarrassé du souci de protéger la société, l’écrivain policier se donne pour horizon une ambition élargie, pour ainsi dire pédagogique et quelquefois encyclopédique : celle de faire comprendre le monde qu’il a traversé, d’expliquer la marche de la police et du crime, non sans entrer dans les mobiles mêmes et les raisons des criminels qu’il a pourchassés. Il en résulte unelittérature peu moraliste en définitive, qui décrit la délinquance pour ce qu’elle est, le produit d’une société à un moment du temps. S’il juge, c’est à l’aune de sa propre sensibilité que l’écrivain policier acquitte ou condamne, décernant parfois des éloges paradoxaux à ceux des malfrats qui l’ont marqué. L’écriture procure aussi l’avantage d’abolir les hiérarchies internes à l’administration policière : de l’ancien préfet de police craint et respecté – Gisquet, Andrieux, Lépine – jusqu’au petit inspecteur des Mœurs qui se sait l’objet du mépris public, les œuvres publiées se retrouvent sur un pied d’égalité au tribunal de l’Histoire, le seul qui vaille. Sources précieuses, car peu nombreuses en réalité, ces œuvres nous transmettent la mémoire tue des générations d’avant guerre. De la révolution industrielle à la crise des années 1930, la France a ses zones d’ombre que les Mémoires, souvenirs et autobiographies d’écrivains policiers trouent de leur fanal lumineux, signalant les complaisances et les convoitises de nos arrière-grands-pères, les passions troubles de leurs élites. Une telle littérature peut sembler plus forte que la fiction elle-même et c’est un fait avéré que peu d’anciens fonctionnaires du ministère de l’Intérieur se sont essayés au roman policier. Émile Gaboriau, le père du genre, fut clerc d’avoué puis hussard en Afrique avant de devenir écrivain, et la plupart des grands auteurs de polar n’avaient, comme lui, qu’une connaissance extérieure et lointaine de la police. C’est pourquoi ils ont lu, et quelquefois rencontré ces écrivains policiers capables de les documenter. Ce faisant, ils ont repris et transfiguré certains de leurs récits, leur conférant une aura de légende dans l’imaginaire collectif, dimension mythique dont le cinéma s’emparera aussi. Le comte de Monte-Cristo, Arsène Lupin, Fantômas, tout comme le perspicace Dupin d’Edgar Poe ou le brave Maigret de Simenon, trouvent leurs modèles historiques dans les pages que nous livrons ici. PREMIÈRE PARTIE POLICE GÉNÉRALE I. LE MÉTIER « Tandis que mes camarades de classe rêvaient de chasse au tigre dans la jungle, je poursuivais déjà en esprit les hors-la-loi. C’était, je n’en doute pas, plus par goût du risque, de la bagarre et du panache que par souci de la morale », confie Charles Chenevier dans son autobiographie 1 . D’abord soldat pendant la Grande Guerre, puis journaliste, il se passionne pour les « articles de journaux qui dépeignaient l’opposition quelquefois dramatique des malfaiteurs et de la police », et celui qui deviendra l’une des figures de la Sûreté nationale écrit : « J’avais de la suite dans les idées et j’attendais patiemment que l’occasion se présentât de réaliser mes rêves de gosse. » La vocation, pourtant, ne suffit pas. Les jeunes recrues enthousiastes, tout comme celles qui sont entrées dans la profession par un hasard de la vie, constatent rapidement la dureté de leur engagement. Préparées au risque physique, elles découvrent d’autres embûches et de réelles déceptions à mesure que se déroule leur carrière. La police en effet a ses règles, ses usages, ses lieux, son langage et ses routines. Administration complexe et parfois retorse, elle confronte ses fonctionnaires à l’absurde bureaucratique et aux petites misères matérielles, que compensent heureusement les succès de ses grands noms. LOUIS LÉPINE (1846-1933) La préfecture de police Préfet de police de juillet 1893 à octobre 1897, puis de juin 1899 à mars 1913, soit une durée record de dix-huit ans à ce poste, Louis Lépine y a acquis une popularité exceptionnelle en modernisant la police, en la rapprochant des Parisiens et en prenant des initiatives originales, comme la création du concours d’inventions qui porte toujours son nom. Quand il publie ses Souvenirs, en 1929, il fait d’abord l’historique de l’institution, conscient qu’il est d’avoir été le successeur et continuateur du lieutenant général de police voulu par Louis XIV. La préfecture de police, création originale de Bonaparte 2, n’a pas de similaire en Europe. Ses attributions sont à la fois d’ordre gouvernemental, judiciaire et municipal. La concentration de ses organes entre les mains d’un chef obéi lui donna la force d’assurer l’ordre, et la sécurité du gouvernement. Plus heureuse que d’autres institutions, elle n’a pas perdu son prestige, parce que sa résistance n’a pas molli lorsque l’extension des libertés publiques a mis en péril le principe d’autorité. Elle le doit à sa tradition séculaire et à ceux de ses préfets qui, à leurs risques et périls, ont préservé de l’usure un instrument dont Paris ne pourrait se passer. Mais le présent est solidaire du passé. Pour saisir le lien qui rattache à la lieutenance générale 3 la préfecture d’aujourd’hui, il faut scruter ses origines. Je conseille au lecteur plus curieux des faits que de leurs causes de tourner les pages sur la parenthèse que j’ouvre ici. Les origines Au Moyen Âge, dans cette longue période d’inextricable confusion où tous les pouvoirs s’enchevêtrent, chevauchent et empiètent les uns sur les autres, il ne peut guère être question d’administration régulière. Tout au plus peut-on voir une ébauche d’organisation dans la création de la prévôté de Paris qui remonte à 1032. Mais il faut attendre trois siècles (1343) pour qu’elle reçoive les organes qui lui ont permis d’agir, la lieutenance civile pour la justice, la lieutenance criminelle pour la police. Or, en face de ces deux magistrats, il y en a d’autres qui contrecarrent leur action, le prévôt des marchands, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, qui a sous sa juridiction tout le commerce de la Seine et de ses abords, et les magistrats du Grand et Petit Châtelet qui au civil et au criminel ont pour ressort toute la région parisienne. Avant d’être le siège d’une prévôté féodale puis royale, le Châtelet, c’est d’abord cette tour que César avait élevée au centre de la cité pour la défense de Lutèce ; ce fut depuis un palais, résidence de plusieurs empereurs, Julien notamment 4. Ce fut enfin cette redoutable cour de justice, avec ses geôles infectes et sa chambre de tortures, qui après des avatars successifs a reçu une destination moins rébarbative ; c’est au bout du Pont-au-Change notre chambre des notaires. Les pouvoirs du lieutenant de police se perpétuèrent à travers toutes les perturbations qu’a traversées la ville jusqu’à Louis XIV. Le nom même en fut conservé par l’édit de mars 1667, qui étendit ses attributions en raison des besoins nouveaux auxquels il fallait pourvoir : l’approvisionnement de Paris, la protection contre les calamités et surtout l’édilité qui était en souffrance depuis des siècles. À la fin de la Fronde, Paris était déjà une agglomération de près de 500 000 âmes. S’en fait-on bien une idée ? J’en ai trouvé la description dans un vieil auteur. Le pittoresque y abonde. C’était un millier de rues ou ruelles aux noms baroques, sombres, étroites, qui serpentaient entre des murs déjetés : c’était un écheveau embrouillé de culs-de-sac et de boyaux. Posées de guingois, maintes bâtisses ventrues coiffées de leurs pignons gothiques risquaient d’écraser de leur poids les arcades surbaissées des boutiques. Les eaux de cuisine croupissaient avec les ordures dans le milieu de la chaussée. Pas de trottoirs. Il fallait se garer sous les portes cochères, derrière les bornes plantées çà et là. Les jours de pluie, l’égout des toits rejaillissait en cascade sur le dos des passants. Comme pavés, des blocs de grès inégaux et glissants où rebondissaient lourdement les roues des carrosses. Des bœufs affolés, beuglant, poussés dans les tueries, répandaient leur sang et leurs entrailles dans la rue. On comprend que Louis XIV ait préféré le séjour de Versailles. Au centre de Paris, le Pont-Neuf avec ses bateleurs, ses chanteurs, ses singes savants. À cheval sur le petit bras de la Seine, entre Notre-Dame et Saint-Julien-le-Pauvre, ce hideux Hôtel-Dieu dont j’ai vu encore il y a soixante-dix ans les ruines lépreuses. L’Université avec sapopulation turbulente, les abbayes du Temple, de Saint-Martin et de Saint-Germain-des-Prés avec leurs vastes dépendances étaient autant de lieux d’asile pour les malandrins qui s’y donnaient rendez- vous, car elles étaient placées sous la juridiction jalouse du recteur ou de l’abbé. Enfin le pourtour de la fontaine des Saints-Innocents n’était rien autre chose qu’un charnier à ciel ouvert. On dit pourtant qu’en dépit de la pestilence c’était là que modistes et écrivains publics rédigeaient en collaboration les billets galants. Il fallait un Hercule pour nettoyer ces étables. Louis XIV eut la main heureuse ; il découvrit parmi ses maîtres des requêtes un homme de talent, La Reynie 5, qui se mit courageusement à la tâche et pour ses débuts s’attaqua au repaire de la Truanderie, ce pays de Bohème où jamais chevalier du guet ne s’était aventuré. La cour des Miracles, ainsi nommée parce que les aveugles y recouvraient la vue, les boiteux retrouvaient leurs jambes et les infirmes déposaient le soir jusqu’au lendemain matin leurs pustules postiches et leurs emplâtres, était un vaste enclos au cœur de Paris, où à l’abri de solides murailles mendiants, escarpes et autres gueux, aussi fiers de leurs haillons que de leurs privilèges, bravaient les lois et les rois. Après trois assauts infructueux, La Reynie fit ouvrir la brèche ; puis un héraut signifia aux rebelles qu’ils avaient deux heures pour vider les lieux, passé quoi les douze derniers seraient infailliblement pendus. L’avis était précieux. L’armée loqueteuse plia bagage et comme les petits de l’alouette, « voletant, se culbutant, ils délogèrent sans trompette 6 ». Derrière eux vinrent les démolisseurs qui aplanirent le sol et assainirent le cloaque nauséabond. C’est là que passent aujourd’hui la rue du Caire et la rue du Nil 7. La Reynie s’employa à d’autres opérations méritoires autant qu’opportunes. Il illustra son nom et ses fonctions par une activité féconde. Une rue de Paris porte son nom. Malheureusement ses successeurs ne s’inspirèrent pas de son exemple. C’est que le Grand Roi, le Régent et plus encore Louis XV étaient avant tout friands des scandales du jour. Ils prêtaient l’oreille aux papotages de la cour, aux rumeurs de la ville, aux anecdotes piquantes, aux commérages, et les lieutenants de police devaient s’employer avant tout à satisfaire la curiosité royale. Voyer d’Argenson 8 s’entoura d’une nuée de mouchards. La police politique a toujours fait tort à l’autre. Un jour, à son petit lever, devant deux ou trois familiers, le roi, généralement plus circonspect, avait laissé échapper une plaisanterie qu’il regretta bientôt. « Où recrutez-vous vos mouches 9 ? dit-il à d’Argenson le lendemain. — Sire, parmi les laquais et les ducs. — Eh bien ! ces messieurs savent-ils pourquoi une grande dame de la cour veut entrer au couvent ? — Non, Sire, mais ils prétendent que la pauvre maréchale aurait mieux fait de renoncer à son carme que de s’enfermer chez les Carmélites. » C’étaient les propres termes dont le roi s’était servi. Saint-Simon parle dans ses Mémoires de la hideuse physionomie de d’Argenson qui, dit-il, rappelait celle des trois juges des Enfers, mais il ajoute qu’il avait mis « un tel ordre dans Paris qu’il n’y avait habitant dont jour par jour on ne sût la conduite et les habitudes ». On ne prête qu’aux riches. Sartines 10 renchérit encore, paraît-il. Il portait ses investigations dans toute l’Europe qu’il enveloppait d’un réseau d’indicateurs. On cite à son actif des coups de police étonnants. Mais c’était surtout à la cour que ses magiciens faisaient merveille. Un soir, au jeu du roi, il paria 500 louis au prince de Beauvau qu’il lui escamoterait sans qu’il s’en doutât sa croix et son ruban de l’ordre du Saint-Esprit, et il l’invita à dîner pour le lendemain. Il y avait à table en face du prince un pseudo-chevalier de Calatrava qui engagea avec lui une vive discussion. On s’échauffa de part et d’autre et le prince constata en se levant qu’il n’avait plus ni croix ni ruban. Sartines se fit un peu prier, puis donna le mot de l’énigme. Un autre chevalier de même farine était dissimulé sous la table, et faisait glisser par intervalles la serviette du prince ; quand celui-ci se baissait pour la retenir, l’autre décousait habilement le ruban, sans le couper, c’était la condition du pari. L’histoire ajoute que le soir même le prince déposa galamment les 500 louis entre les mains de la maîtresse de la maison, qui quêtait dans son salon « pour ses pauvres ». Après d’Argenson et de Sartines, d’autres lieutenants de police les imitèrent, peut-être avec moins de brio et sans placer leur ambition plus haut. Les taxerons-nous de frivolité ? Mon Dieu, ils étaient de leur temps, et l’heure n’était pas aux affaires sérieuses. Ils accommodaient la police au goût des salons, de ce monde brillant et léger qui discourt et qui soupe ; qui cause comme on n’a jamais causé. On discute dans les boudoirs les fondements de la société pour les démolir, et l’on rime des vers à Chloris 11 pour plaire aux dames. On rit de tout ; de tout on fait des couplets. « Après moi le déluge », disait Louis XV. En attendant foin des soucis, plutôt les grâces et les ris. Pour les marquises qui se poudrent, pour les soubrettes qui se posent la mouche assassine, l’amour est toujours le passe-temps favori. « Qui n’a pas connu ce temps-là, disait Talleyrand, n’a pas connu la douceur de vivre. » Pour en finir avec la lieutenance de police il n’est que juste de signaler pourtant deux magistrats qui furent à la hauteur de leur tâche. Lenoir 12, d’abord, à qui l’on doit l’assainissement des hôpitaux, des prisons et des geôles ; qui créa la Halle aux blés et le mont-de-piété. Grâce à lui l’éclairage fut moins parcimonieusement mesuré. Jusque-là, les jours de lune, sur la foi du calendrier, on n’allumait pas les lanternes. Ce qui faisait dire que les lanternes comptaient sur la lune, la lune sur les lanternes et que le plus clair c’est qu’on n’y voyait rien. Lenoir survit encore dans la mémoire du peuple. Enfin de Crosnes 13 qui combla le charnier des Innocents. Il clôt la liste des lieutenants de police. C’était le quinzième depuis La Reynie. Il monta à l’échafaud au bras de son ami d’Estaing 14, notre glorieux chef d’escadre. Et comme celui-ci le précédait sous la lunette : « Nous allons nous retrouver bientôt », dit-il simplement. Paris avait passé par une crise terrible ; après l’agitation révolutionnaire, le régime de la guillotine. La police est aux mains des comités. Autant dire qu’elle n’existe plus. C’est une éclipse de dix ans. Pour arrêter les suspects, pour perquisitionner chez les ci-devant, pour escorter les charrettes, les sections suffisent. Thermidor 15 put arrêter l’effusion du sang, il ne restaura pas le respect de la loi. Ce n’est pas encore à l’ordre qu’on aspire. Les nerfs secoués veulent se détendre : on veut jouir ; on se rue aux plaisirs faciles. Aux bals qui s’installent à tous les carrefours, aux galeries de bois, aux tripots du Palais-Royal, on va chercher l’ivresse des sens et l’oubli du danger passé. Il faudra les scandales du Directoire pour que Paris sente le besoin d’une administration régulière, pour qu’on comprenne enfin que la société était en train de couler bas, et que l’heure devienne propice à qui se chargera d’en raffermir les fondements. De toutes les institutions que le Premier Consul entendait restaurer ou refondre, de toutes les réformes, la plus urgente était évidemment celle de la police. Dès la promulgation de la constitution de l’an VIII une loi de pluviôse place un préfet à la tête des commissaires des douze municipalités de Paris. Ce fut Dubois qui fut choisi, et l’arrêté du 12 messidor (2 juillet 1800 16) détermine et énumère ses diverses fonctions. On retrouve dans ce texte des réminiscences de l’édit de 1667, mais les pouvoirs du préfet sont plus étendus, plus nettement délimités, mieux centralisés dans sa main. Ils groupent et embrassent en un faisceau serré tout ce qui concerne la répression des délitset des crimes, la mendicité, le vagabondage, les réunions, la salubrité, l’approvisionnement, la navigation, toutes les matières d’ordre public qu’il serait trop long d’énumérer, mais qui font corps. C’est un organisme vivant et le préfet en est la tête. Louis Lépine, Mes souvenirs, Payot, 1929 HENRI GISQUET (1792-1866) Les sommiers judiciaires Dans les Histoires extraordinaires, le détective Dupin est ami de « G…, le préfet de police » : pour ce personnage influent, Edgar Allan Poe s’est directement inspiré d’Henri Gisquet, qui occupa effectivement ce poste délicat pendant presque cinq ans, d’octobre 1831 à septembre 1836. Né à Vezin (Moselle) en 1792, ce partisan de Louis-Philippe se définissait comme « la sentinelle avancée du pouvoir », mais la presse mit en cause sa vénalité, l’accusant « de faire des cadeaux à ses maîtresses avec l’argent appartenant à la Ville de Paris ». Conseiller d’État puis député, il a publié ses Mémoires en 1840 pour apparaître sous un meilleur jour. Sans doute rédigé par le journaliste Horace Raisson, ce témoignage n’en reste pas moins d’une grande précision. Gisquet décrit ici les « sommiers judiciaires », le premier grand fichier de police en France. Il existe à la préfecture de police un bureau où l’on compose une collection, qui remonte à près de cent vingt ans, de tous les arrêts et jugements portant condamnation afflictive, infamante ou correctionnelle, rendus par les cours royales et les tribunaux de France. Afin qu’il n’y ait point de lacune dans ce recueil, les ministres ont soin de transmettre au préfet de police le bordereau des peines appliquées annuellement dans le royaume, avec les noms, prénoms, lieu de naissance, domicile, âge et signalement des individus atteints par les condamnations. On y joint la liste de ceux traduits en justice sous la prévention d’un crime ou d’un délit caractérisé, lors même qu’ils sont acquittés ; on y ajoute toutes les indications particulières propres à les faire reconnaître au besoin. La collection dont il s’agit constitue ce qu’on appelle « les sommiers judiciaires ». Elle contient déjà plus de cinq cent mille noms. L’utilité de ce travail se démontre tous les jours. C’est là seulement qu’on trouve réunis et qu’on puise les renseignements qui, dans une foule de cas, font connaître les antécédents d’un accusé traduit en justice : plus cet accusé a commis antérieurement de mauvaises actions, plus aussi il a intérêt à cacher son identité, à prendre un faux nom, à faire usage de faux papiers. Mais ses ruses sont heureusement déjouées par l’infaillible exactitude des sommiers judiciaires. Quoi de plus ordinaire que de voir un prévenu qui, devant ses juges, ne croyant pas à la possibilité de découvrir son origine, de savoir ce qu’il a fait de mal, et de le reconnaître sous les différentes métamorphoses auxquelles il a eu recours, soutient hardiment la vérité de quelque fable inventée par lui pour sa justification ? Quoi de plus ordinaire aussi que d’entendre le président lui dire à peu près l’équivalent de ce qui suit : « Accusé, vous prétendez que votre nom est Nicolas Lebrun, que vous êtes né à tel endroit dans la Corrèze, que vous avez trente-deux ans, que vous exercez la profession de cordonnier, et que jamais on n’a eu de reproches à vous faire ; cependant nous trouvons jointe à votre dossier une note qui nous paraît mériter plus de confiance que vos déclarations ; elle nous apprend que vous vous nommez François Dupont, que vous êtes âgé de trente-cinq ans, que vos parents habitent la commune de… département de… où vous êtes né ; que vous avez successivement exercé les métiers de maçon, de jardinier, de cuisinier, de portefaix, etc. ; que vous avez paru sous le nom de Pierre Dubois, le 10 décembre 1818, comme prévenu de vol, devant le tribunal de Limoges, qui vous a condamné à deux ans de prison. Vous avez subi cette peine dans la maison centrale de… Ensuite, le 15 mars 1822, on vous arrêta auprès de Niort, sous une prévention de complicité dans l’exécution d’un vol à main armée ; vous parûtes à ce sujet devant les assises de la cour royale de… sous le nom de Jacques-Guillaume Patou. On vous acquitta faute de preuves suffisantes. Six mois plus tard, vous eûtes un nouveau démêlé avec la justice : la cour royale de Bordeaux vous condamna à cinq ans de réclusion pour vol qualifié ; on vous connaissait à cette époque sous le pseudonyme de Jules Gaillard. On vous a vu encore figurer sur les bancs de la cour d’assises de Dijon en 1829, et devant la police correctionnelle de Paris le 19 juin 1831, où vous avez subi de nouvelles condamnations sous d’autres noms d’emprunt. Si vous niez l’exactitude de ces renseignements, nous aurons un moyen simple de constater votre identité, car, pendant que vous subissiez une détention à… l’on s’est aperçu que vous portiez au côté gauche une tache violette, ayant la forme d’une feuille de chêne ; de plus, vous avez reçu, dans une querelle avec d’autres détenus, un coup de couteau qui vous a blessé au bras droit, et dont l’empreinte existe encore à trois pouces de l’épaule. » Comment le plus audacieux coquin ne se verrait-il pas accablé par la désespérante précision de ces énonciations, et comment, en l’absence des sommiers judiciaires, la justice pourrait-elle savoir les antécédents et la moralité d’un accusé ? Combien des malfaiteurs échapperaient à l’application des peines pour les cas de récidives si ce précieux et unique recueil n’existait pas ! Je n’ai pas besoin de m’appliquer à en faire ressortir davantage l’incontestable utilité. Disons seulement que tous les individus mis à la disposition du procureur du roi à Paris sont à l’instant même l’objet de recherches dans les sommiers judiciaires, et qu’ainsi l’on ajoute une note explicative et confidentielle aux dossiers de ceux qui ont de fâcheux précédents. Jusqu’en 1833, quatorze employés chargés de ce travail avaient peine à s’en acquitter complètement. On va voir qu’en effet la besogne était excessivement difficile : quatre cents gros registres, successivement remplis de toutes les notes parvenues à ce bureau, et inscrites à la suite les unes des autres, sans qu’on s’assujettît à aucune autre méthode pour le classement des matières, formaient cette grande collection. Comment retrouver, dans quatre cents registres, les détails relatifs à tel ou tel individu ? C’était à peu près impossible. On avait donc établi un répertoire où étaient inscrits par ordre alphabétique les cinq cent mille noms des gens sur lesquels on avait recueilli des renseignements, et les numéros de renvoi indiquant les registres et les pages où se trouvaient les notes relatives à chacun d’eux. Mais ce répertoire était devenu lui-même une chose embarrassante et difficile à consulter ; il se composait de feuilles volantes, précaution indispensable pour permettre d’en intercaler de nouvelles, lesquelles feuilles remplissaient quarante caisses en bois. Un seul exemple va faire juger la difficulté des recherches : plus de quarante mille noms commençaient par la lettre B, et près de dix mille par les deux lettres BA ; plus de trois mille noms propres étaient identiques, et un millier avaient les mêmes prénoms ; il fallait parcourir une trentaine de grandes feuilles, sur lesquelles on ne voyait inscrits que des Martin ; il en était de même pour beaucoup d’autres, tels que les Dubois, les Dupuis, les Lebrun, les Legrand, etc., etc. Bref, les quatorze employés avaient peine à remplir leur tâche, et il va sans dire que, plus on marchait dans cette voie, plus les difficultés augmentaient, puisque le nombre des matériaux augmentait annuellement. J’ai modifié ce travail de telle sorte, que, maintenant, deux hommes peuvent le faire. Tous les registres et le répertoire sont remplacés par de petites feuilles de carton léger, qui, sous le titre de bulletin, contiennent chacune tout ce qui concerne un même individu. On a fait le dépouillement des anciens registres, et transcrit sur les nouveaux bulletins tout ce qui pouvait être bon à conserver. Il a suffi,après cela, de placer ces bulletins dans des rayons, par ordre alphabétique, pour rendre les recherches excessivement faciles et promptes. Henri Gisquet, Mémoires de M. Gisquet, préfet de police, Marchant, 1840 Les prisons parisiennes Jusqu’à la réforme judiciaire de 1909, les prisons parisiennes dépendent de la préfecture de police et non du ministère de la Justice. En 1840, Henri Gisquet donne la liste de onze prisons ou maisons d’arrêt, en précisant l’affectation de chacune. Certaines sont très petites et leur nombre diminuera avec la construction de vastes ensembles pénitentiaires : Mazas en 1850, puis la Santé en 1867. Il existe dans le département de la Seine onze prisons ; savoir : LE DÉPÔT. – Petite prison située dans une des cours de la préfecture de police, construite depuis quinze années en remplacement de l’ancienne salle Saint-Martin. C’est là que l’on dépose provisoirement les individus arrêtés pour une cause quelconque. Ils n’y restent jamais ou presque jamais plus de vingt-quatre heures, car, aux termes du code d’instruction criminelle, ils sont mis, le jour même de leur entrée, à la disposition du procureur du roi, ou relaxés sur l’ordre du préfet de police. À l’égard des filles publiques arrêtées, elles sont également amenées à ce dépôt, d’où elles sortent, d’après la décision du préfet, soit pour être mises en liberté, soit pour aller subir à Saint-Lazare la punition qu’elles ont méritée. Quant aux individus mis à la disposition du procureur du roi, ils sont interrogés dans les vingt-quatre heures et envoyés dans les maisons d’arrêt, s’ils ne sont pas relaxés sur l’ordre du juge d’instruction. Le dépôt n’est donc véritablement qu’un lieu de passage, une espèce de salle d’attente où l’on amène les gens arrêtés, jusqu’après le premier examen des juges compétents. Les individus qui, à la suite de l’interrogatoire, se trouvent placés par le juge d’instruction sous le coup d’un mandat d’arrêt, sont conduits comme prévenus dans une des maisons dont je vais parler. LA FORCE. – Est la maison d’arrêt où, quand ils sortent du dépôt, l’on envoie les hommes prévenus d’un délit ou d’un crime étranger à la politique ; leur nombre est habituellement de mille à onze cents à la Force. LA MAISON DES JEUNES DÉTENUS. – Est ce vaste bâtiment neuf, situé à l’ouest de la rue de la Roquette, non loin de la barrière qui conduit au Père-Lachaise. On y enferme les garçons âgés de moins de seize ans, prévenus d’un délit, et ceux qui ont été condamnés à plusieurs années de prison. C’est donc tout à la fois une maison d’arrêt pour les jeunes prévenus et une prison pour les jeunes condamnés. On peut même la considérer comme une maison de correction, puisque, dans bien des cas, les tribunaux de police correctionnelle de Paris ordonnent d’y détenir jusqu’à l’âge de seize ans des garçons qui annoncent une immoralité précoce, des penchants capables de les jeter dans la voie du crime. Jusqu’en l’année 1831, les enfants étaient à peu près confondus avec les adultes dans les prisons de la Seine ; il en résultait des désordres affreux. On satisfit à la nécessité de les réunir dans une maison spéciale, et l’on appliqua d’abord à cette détention l’ancienne prison des Madelonnettes. On adopta à leur égard un mode d’administration tout nouveau. On créa des ateliers pour les occuper sans discontinuation, pendant les heures consacrées au travail. Une école fut ouverte dans l’intérieur des bâtiments où les enfants reçoivent tous les jours, pendant deux heures, des leçons de lecture, d’écriture et de calcul. On célèbre l’office divin dans une chapelle desservie par un aumônier qui leur enseigne le catéchisme et tous les devoirs de la religion. Il est interdit sévèrement aux enfants de parler entre eux, ailleurs que sur les préaux pendant la récréation. Un seul mot prononcé, même au réfectoire, motive une punition. Des récompenses sont accordées à ceux qui se distinguent le plus par leur intelligence, leurs progrès dans les études et leur bonne conduite. On leur donne pour un temps déterminé, soit des médailles, soit des rubans ; on les nomme moniteurs de leurs camarades, et, comme ils sont divisés par escouades, commandés par des caporaux et des sergents, choisis parmi les meilleurs sujets, on voit une extrême émulation entre eux pour obtenir ces grades, qui donnent droit à un costume privilégié et à des exemptions. Tous les commandements pour le lever, pour le travail, pour les repas, l’étude, la récréation, les prières, le coucher se font par des roulements de tambour, et les chefs même s’abstiennent autant que possible de parler à ces jeunes gens. Tout cet ensemble de dispositions a produit les meilleurs effets ; et presque tous les enfants, à l’époque de leur libération, rentrent dans le monde avec un état, quelques économies et entièrement corrigés de leurs vicieux penchants. Il est vrai qu’une société de patronage, dont je ne saurais trop louer le zèle, s’occupe de leur avenir, leur assure du travail à leur sortie de prison et vient à leur secours quand ils en ont besoin. Espérons que les succès obtenus par l’administration et par la société de patronage préserveront de leur perte une foule de jeunes garçons qui, autrefois, n’avaient de ressources que dans la carrière du vice et du crime. Quoique l’idée de cet établissement fût déjà répandue et appréciée depuis plusieurs années, ce fut sous l’administration de M. Baude que la préfecture de police adopta le projet de le créer, et c’est au temps de M. Vivien, un mois avant mon arrivée à la préfecture de police, que l’on ouvrit cette maison spéciale. Mais qu’il me soit permis de revendiquer une part assez large dans l’organisation des parties essentielles que je viens de signaler. La nouvelle prison de la Roquette étant terminée en 1836, j’y fis transférer les jeunes détenus qui, jusque-là, étaient restés aux Madelonnettes. Leur nombre s’élevait alors à près de quatre cents. Leur nouvelle prison est la seule à Paris qui soit construite sur un plan panoptique. Cet essai architectural ne me semble pas avoir répondu aux avantages qu’on en espérait ; au contraire, il a occasionné une dépense énorme pour la construction, et nécessité un personnel plus nombreux pour la surveillance et le service. SAINTE-PÉLAGIE. – Était autrefois divisée en quatre sections ; l’une pour les dettiers, une seconde pour les condamnés correctionnels, et une autre pour les enfants, qui plus tard ont formé le noyau des jeunes détenus, et la quatrième pour les prévenus et condamnés politiques. Cette dernière section est la seule qui subsiste maintenant à Sainte- Pélagie. SAINT-LAZARE. – J’ai déjà fait connaître en partie sa destination, en rappelant que c’est là qu’on met les prostituées condamnées par le préfet de police. On sait qu’elles occupent deux divisions, l’une pour les filles qui n’ont pas atteint seize ans, et l’autre pour celles qui sont plus âgées. Il y en a ordinairement de cinq cent cinquante à six cents, faisant partie des trois mille huit cent inscrites à la police. Sous ce rapport Saint-Lazare est donc une prison. Deux autres sections, réservées aux femmes prévenues ou condamnées, ont une population aussi nombreuse que les deux premières. C’est assez dire que l’on garde à Saint-Lazare les femmes dont on instruit le procès, et celles qui ont subi une peine correctionnelle. Cette double destination fait de Saint-Lazare, comme de Sainte-Pélagie, une maison d’arrêt et une prison. LA CONCIERGERIE. – Est la maison de justice de la cour royale pour les accusés qui passent ou vont passer en jugement. Elle est divisée en deux sections, l’une pour les femmes, l’autre pour les hommes. C’est donc à la Conciergerie qu’on amène les prévenus à l’époque de leur mise en jugement, et qui, jusque-là, étaient enfermés à la Force, aux Jeunes Détenus, à Sainte-Pélagie et à Saint-Lazare, ainsi que je l’ai expliqué tout à l’heure. Ils sortent de la Conciergerie pour être rendus à la liberté si on les acquitte, ou pour être écroués dans les prisons et les bagnes, suivant lanature de la peine prononcée contre eux. J’ai eu soin, dans les explications qui précèdent, de distinguer les maisons d’arrêt et de justice d’avec les prisons ; voici pourquoi : les individus en état de prévention et les accusés sont à la disposition exclusive des magistrats de l’ordre judiciaire, qui seuls ont le droit d’autoriser les communications avec eux, d’ordonner leur transfèrement ou leur mise en liberté. Le préfet de police est simplement constitué leur gardien : il doit les détenir, pourvoir à leurs besoins, et empêcher leur évasion ; mais là s’arrête son pouvoir. Ces maisons dépendent donc tout à la fois des juges d’instruction, du procureur du roi, du procureur général et du préfet de police, chacun dans la sphère de ses attributions. Il n’en est pas de même à l’égard des prisons, parce qu’elles ne contiennent que des condamnés ; ceux-ci ne dépendent plus que de l’autorité gouvernementale. Seulement, le procureur général intervient dans certains cas, notamment pour les exécutions capitales, pour les cas de grâce, de commutation de peine, et aussi pour faire transférer les condamnés d’un département dans un autre, avec l’approbation et les ordres ministériels. Ces détails serviront de réponse à toutes les clameurs des républicains qui m’ont accusé mille fois d’actes arbitraires, de mesures vexatoires, de tortures physiques et morales qu’ils subissaient, disaient-ils, d’après mes ordres, dans une foule de cas où je n’avais pas même le droit d’approuver ou de blâmer ce qui se passait. Par exemple, les prévenus et les accusés me reprochaient avec emportement de ne point accorder des permissions pour les visiter à tels ou tels de leurs parents et amis ; ils me faisaient un crime de les garder au secret, parfois de les envoyer de Sainte-Pélagie à la Force ou à la Conciergerie, et parfois aussi de refuser une maison de santé à ceux qui réclamaient cette faveur avant leur jugement. J’étais toujours, si nous en croyons leurs plaintes, un homme capricieux, cruel, barbare, etc., et je devais m’attendre à leurs terribles vengeances. Cependant je n’avais rien à dire, rien à statuer dans ces diverses circonstances. Ils allaient même plus loin, car l’un des plus instruits et des plus irritables d’entre eux, M. Raspail, condamné à quinze mois d’emprisonnement, ayant été à ce sujet écroué dans la prison de Versailles sur l’ordre du ministre de l’Intérieur, et plus tard amené à Paris, à la requête du procureur général, pour figurer dans un autre procès, ce fut contre moi, qui étais complètement étranger à ces faits et qui même les ignorais, ce fut, dis-je, contre moi seul que M. Raspail exhala sa bile. Il publia sur ce texte deux immenses lettres dans lesquelles l’auteur avait amoncelé toutes les épithètes injurieuses, et m’en écrivit une directement dont le style était si grossier, qu’un homme bien élevé serait honteux de s’être oublié à ce point. M. Raspail ne respectait pas plus les formes que la vérité et déblatérait comme un furieux, à l’occasion des torts imaginaires qu’il lui plaisait de m’attribuer. Puisque ces fameux tribuns avaient la prétention de composer un nouveau gouvernement, plus conforme, suivant eux, aux vœux de la France, plus juste et plus moral, ils auraient dû au moins prendre la peine de parler un langage tolérable, ne pas débiter de mensonges, et connaître un peu les rouages de l’Administration et la division des pouvoirs. Il est assez étrange qu’ils voulussent enseigner la science de l’économie politique, sans même savoir comment on en peut faire l’application, et qu’ils parlassent toujours de vertus et de justice, quand ils en méconnaissent les premiers devoirs. Les républicains ont donné des preuves semblables d’ignorance et de mauvaise foi lors du transfèrement, au Mont-Saint-Michel, de leurs amis condamnés à la déportation. Pendant un mois, ils ont vociféré contre le préfet de police, qu’ils accusaient d’avoir fait enchaîner, conduire sur des charrettes, et coucher dans des cachots infects, les condamnés politiques, pendant la durée du voyage ; de leur avoir fait endurer les plus cruels traitements avec une barbarie qu’on ne saurait trop flétrir ; ils ajoutaient que la méchanceté pusillanime de M. Gisquet n’osait pas faire enchaîner les républicains en traversant Paris ; mais qu’on les accouplait par son ordre, hors barrière. Le sieur Gervais, de Caen, dont j’ai déjà raconté les rêveries, s’est encore distingué dans cette circonstance par son acharnement à récriminer contre moi. Tous ces bavardages malveillants reposaient sur des erreurs matérielles. D’abord il est faux que l’on n’ait pas eu, pour les déportés, les ménagements dus au malheur. M. d’Argout 17 a donné à cet égard, à la Chambre des députés, des explications satisfaisantes et un démenti catégorique aux allégations des feuilles hostiles. Au surplus, ce n’est pas là ce qui me préoccupe en ce moment ; je ne m’arrête qu’à une chose essentielle : c’est que j’étais tout à fait étranger aux actes, vrais ou faux, dont il est question ; et si les républicains eussent été plus consciencieux et plus soigneux de s’éclairer sur les questions qu’ils discutaient à tort et à travers, ils auraient su que le préfet de police n’a pas à se mêler de ces sortes de mutations ; que la gendarmerie reçoit directement du ministre les ordres et les instructions qui s’y rattachent, et que dans aucun cas, même pour les translations de prisonniers dans l’intérieur de Paris, le préfet de police n’a aucun droit de donner une consigne aux agents de la force publique ; à plus forte raison en est-il ainsi quand il s’agit de transférer dans un autre département. Qu’on juge alors si l’on était fondé à me faire des reproches quelconques, à l’occasion des mesures qui viennent d’être mentionnées. LE NOUVEAU BICÊTRE. – Est une prison départementale, où les condamnés correctionnels en matière civile, dont la peine n’excède pas une année, vont subir leur jugement. On y dépose provisoirement ceux que les tribunaux ont frappés plus sévèrement, tels que les condamnés à la détention, à la réclusion, aux travaux forcés et à la déportation, jusqu’au moment où on les dirige sur les maisons centrales ou les bagnes. On y dépose aussi les condamnés à mort en attendant leur exécution. Cette prison a longtemps existé dans les bâtiments du vieux château de Bicêtre. On lui a conservé ce nom en la transférant rue de la Roquette, dans un nouveau bâtiment construit en face de la prison des Jeunes Détenus, sur un plan et dans des proportions adoptés par moi ; je crois pouvoir dire qu’aucune prison n’offre plus de sûreté que celle-là, et n’est mieux appropriée à sa destination. On dirigeait autrefois sur Bicêtre, de toutes les maisons de justice de France, les hommes destinés pour les bagnes ; on en formait ce qui s’appelait « une chaîne » qui partait ensuite pour Brest, Rochefort ou Toulon. Ce système est changé depuis la mise en activité des voitures cellulaires ; chaque département envoie ses forçats directement à leur destination ; de telle sorte que Bicêtre ne contient plus que ceux condamnés par la cour d’assises de la Seine. Dans l’état actuel, sa population ne doit guère excéder deux cent cinquante individus. PRISON DE SAINT-DENIS. – On y renferme les vagabonds pendant la durée de leur peine, et pendant la période de leur détention supplémentaire, telle qu’elle est fixée administrativement en vertu des articles 271 et 274 du code pénal. Pour ne pas rendre à la société des hommes dangereux, privés de tous moyens d’existence, on est dans l’usage d’attendre qu’ils aient acquis, par leur travail, une masse de réserve d’au moins 100 francs. Cette prison contient, terme moyen, quatre cents détenus, la plupart âgés et infirmes. DÉPÔT DE MENDICITÉ, à Villers-Cotterêts. – Cet établissement, quoique situé dans le département de l’Aisne, appartient au département de la Seine. Il a la même destination pour les mendiants que le dépôt de Saint- Denis pour les vagabonds. Les mendiants s’y trouvent assez bien pour que la plupart ne désirent pas en sortir,excepté dans la belle saison. La moitié, au moins, y sont admis sans jugement et sur leur demande, à titre d’hospitalité. On y compte en temps ordinaire de quatre à cinq cents individus des deux sexes, presque tous fort âgés. Cette maison est un véritable appendice des hospices de la Seine, quoique assimilée aux prisons. LA CORRECTION PATERNELLE. – Est une petite prison située rue des Grès, où le président du tribunal de première instance fait renfermer, à la demande des parents, pour un temps déterminé par eux, les enfants mineurs dont la conduite inspire des craintes, ou excite le mécontentement des familles. Le préfet de police n’a presque rien à faire à l’égard de cette maison. PRISON DE LA DETTE. – Elle existait, comme je l’ai dit, dans les bâtiments de Sainte-Pélagie ; ce fut en janvier 1834 que je la fis transférer dans le nouvel édifice élevé rue de Clichy. Les cent soixante à deux cents prisonniers qui s’y trouvent (arrêtés tous, sur l’ordre de leurs créanciers, par les gardes du commerce) sont confiés à la surveillance de l’administration, dont les devoirs se bornent à les loger, et à empêcher leur évasion. Quant à leur nourriture et à toutes leurs dépenses, personne n’ignore que c’est aux détenus à y pourvoir, soit avec leurs propres moyens, soit à l’aide des 30 francs que les incarcérateurs doivent payer d’avance tous les mois. Cette maison n’a presque rien de commun avec une prison, car, sauf la liberté qui leur manque, les dettiers qui ont des ressources y jouissent de toutes les commodités de la vie ; et s’il en est dont le dénuement doit inspirer une juste compassion, il en est aussi qui consacrent à des plaisirs, à des frivolités, des sommes plus que suffisantes pour se libérer envers leurs créanciers s’ils le voulaient bien. Henri Gisquet, Mémoires de M. Gisquet, préfet de police, Marchant, 1840 ADOLPHE GRONFIER (1846-1893) De l’arrestation à la condamnation Fils, petit-fils et neveu de commissaires de police, Adolphe Gronfier n’a eu d’autre choix que de perpétuer la tradition familiale : né en 1846 à Paris, bachelier en 1865, il entre cette année-là dans les cadres comme secrétaire de commissariat. Mort de maladie en 1893, le commissaire Gronfier n’a rien publié de son vivant, mais il a laissé des notes très abondantes en marge de l’exemplaire imprimé du Dictionnaire général de police administrative et judiciaire de 1875 qu’il possédait dans son bureau. Ce document, retrouvé dans une brocante, a permis en 2010 la publication posthume de ces articles surajoutés, sous le titre Dictionnaire de la racaille. Les arrestations Il y a eu à Paris et dans la banlieue pendant l’année 1882, 46 457 arrestations. Plus de 44 000 ont été opérées en flagrant délit et le reste en exécution de mandat. À la suite des arrestations, 2 357 individus ont été relaxés immédiatement. 40 900 ont été traduits devant l’autorité judiciaire, les autres ont été expulsés administrativement de Paris ou envoyés aux maisons de mendicité de Saint-Denis et de Villers-Cotterêts. Parmi les individus arrêtés, il y avait 40 162 hommes tant majeurs que mineurs ; il n’y a donc eu que 6 295 femmes. Un peu plus de 25 000 individus étaient sans antécédents judiciaires connus ; le reste avait subi une ou plusieurs condamnations. Dans le premier chiffre que nous avons cité, il y avait 43 000 Français, les autres étaient de diverses nationalités ; les Belges tiennent la tête de la liste avec 959 arrestations. Il n’y a eu que 126 Anglais arrêtés. En ce qui concerne les Français, on remarque que les arrestations les plus nombreuses ont porté sur des individus originaires de la Seine (14 000 arrestations), Meurthe-et-Moselle (2 000), Alsace-Lorraine (2 000) et Seine-et-Oise (1 500). Presque toutes les professions ont fourni un contingent ; cependant, celles qui dominent sont les suivantes : serruriers mécaniciens (3 000) ; employés, commis et domestiques (2 000) ; maçons, marchands de vin, vidangeurs, couturières et cochers (1 000). Il n’y a eu que 22 hommes de lettres ou se disant tels arrêtés. Enfin, les crimes et délits les plus nombreux sont : le vagabondage, la mendicité, les vols et attentats ou outrages publics à la pudeur. Le dépôt Tous les individus déposés dans les violons 18, qui ne sont pas relaxés après l’interrogatoire que leur font subir les commissaires de police, chez lesquels ils sont amenés, sont conduits au dépôt, bureau de la permanence, et remis à deux inspecteurs principaux de la police municipale auxquels on remet également le procès-verbal du commissaire de police et l’ordre délivré par lui de faire conduire la personne au dépôt. Il y a au dépôt de la préfecture deux quartiers comprenant en tout 209 cellules dont 50 environ sont absorbées par divers services. En sorte qu’on ne dispose que de 83 cellules pour les hommes et 76 pour les femmes. Quant aux enfants, ils sont en commun, le jour comme la nuit. La population journalière du dépôt s’élevant en moyenne à plus de cinq cents individus, il est donc impossible de donner une cellule à chacun d’eux. Les cellules sont réservées d’abord à ceux que, dans l’intérêt de la justice ou dans leur propre intérêt il est bon d’isoler, les cellules restantes sont données à ceux qui les demandent, dans l’ordre de leur arrivée au dépôt. Les prisonniers auxquels une cellule n’a pu être accordée sont enfermés dans deux grandes salles communes sous la garde d’agents spéciaux. L’une des salles, la plus petite, connue vulgairement sous le nom de salle des habits noirs, est destinée à ceux dont la mise est sinon convenable, au moins non encore délabrée. On met tous les autres dans la grande salle, la salle des blouses. Il est difficile d’imaginer un lieu plus horrible que cette grande salle commune où se trouvent enfermés et quelquefois entassés des hommes descendus au dernier degré de la corruption, et que ce séjour n’effraie guère, car ce sont presque toujours les mêmes que l’on y retrouve. La surveillance en est bien difficile, aussi s’exerce-t-elle du haut d’un balcon qui domine la salle, car, placés au milieu des détenus, les surveillants risqueraient de n’en pas sortir vivants ou en sortiraient tout au moins fortement meurtris. L’infirmerie de la préfecture de police Lorsqu’on longe, vers midi, le quai de l’Horloge, dans l’ombre, dont les tours du Palais de justice à toute heure du jour rafraîchissent la chaussée, après la porte sur laquelle est gravé cet avis, « Entrée des magistrats », au numéro 3, on se heurte à la guérite d’un gardien de la paix qui monte la garde au coin d’une grille. Le long du trottoir sont arrêtés les sinistres voitures cellulaires, les paniers à salade, comme dit le peuple, sans doute pour indiquer que là- dedans on secoue et l’on empile pêle-mêle toute la récolte des violons, depuis l’ivrogne qui a fait scandale sur la voie publique et la fille arrêtée par la police des Mœurs, jusqu’à l’assassin, le futur héros des cours d’assises, reconnu et pris au collet par un agent de la Sûreté. La consigne est sévère. On n’entre point sans mot de passe et quiconque vient demander à parler au médecin en chef est accompagné par un agent en poste jusqu’à une petite porte située à droite, dans la première cour et au- dessus de laquelle est peint le mot : « Infirmerie ». On sonne. La porte est grillée et fermée à double tour. Un agent en uniforme avec ses bandes bleues brodées, au collet d’étoiles d’argent, vous fait entrer dans une salle en contrebas, très fraîche et presque obscure. Plusieurs individus sont assis là sur des chaises. On vient de les débarquer des paniers à salade. Un infirmier en blouse, une espèce d’Hercule, de fort de la Halle à l’air bon garçon et têtu, fait la police de cette antichambre. De temps en temps, la porte du bureau s’entrebâille et il introduit un de ses clients dans le bureau du médecin en chef. On se tait dans l’antichambre. Seulement, par intervalles, un cri inhumain, un hurlement de bête blessée, part de derrière un mur. C’est un furieux, en surveillance, qui vient de se précipiter contrele mur de sa cellule. Alors, les autres malades se regardent d’un air inquiet et, souvent, subitement surexcités, se lèvent, vocifèrent, tombent en crise. À ces minutes, on en a vu d’apparence débile que sept hommes vigoureux parvenaient à peine à contenir. Éclairé d’une fenêtre unique dont la clarté passe par-dessus le petit bureau de chêne et va frapper en plein le visage du malade, assis entre deux gardiens, dans la nudité de son mobilier administratif, le petit cabinet du médecin en chef semble une cellule de moine. Point de fonction plus délicate que celle de ce médecin qui a un pied dans la science, l’autre dans la justice. Point de poste d’observation qu’un moraliste et un savant puissent occuper avec plus de joie que ce cabinet médical du dépôt. Car c’est là que la police vient vider quotidiennement le grand filet qu’elle jette dans les eaux troubles de Paris et ce que le coup d’épervier ramène de ces bas-fonds c’est, au hasard de la pêche, tout leur frétillement de vie libre, tous les échantillons de vices et de souffrances humaines. Et cela est d’un prix inestimable pour l’observation psychologique et physiologique de l’aliéné. Dans la maison de santé, sous les verrous et sous la douche, le fou devient défiant et fermé. Il se surveille lui-même. Il n’offre que peu de prise à l’observation scientifique. Il y a autant de différences entre cet être abasourdi et l’aliéné de plein air qu’entre le lion de ménagerie et la bête libre dont les rugissements terrifient les douars 19. Sur la table de son bureau, le médecin du dépôt accumule les dossiers des malades du jour. On sait que quiconque a causé un scandale sur la voie publique est tout d’abord arrêté par les agents et conduit au poste de police. Là, le coupable ou la victime, car on « ramasse » dans la même hotte les ivrognes qui ruent, les épileptiques qui tombent dans une flaque d’écume, les suicidés retirés tous nus de la Seine, les petits enfants abandonnés qui appellent leurs parents – le coupable ou la victime est d’abord interrogé par le commissaire. Pour peu que les réponses de ces arrêtés semblent incohérentes ou qu’ils déclarent n’avoir pas eu conscience des actes qui ont amené leur arrestation, on les dirige sur l’infirmerie du dépôt. Là, en attendant la consultation du médecin, ils font antichambre dans la société des malheureux, subitement frappés de troubles cérébraux et qui, à la réquisition de leurs familles, ont été amenés avec un certificat du médecin pour être examinés. C’est l’alcoolisme qui fournit le plus grand contingent de malades. Le médecin doit non seulement soigner les corps, mais aussi les âmes. Que de confidences tragiques le docteur n’a-t-il pas reçues dans ce cabinet ! Souvent c’est une femme grosse qui a volé et qui, son désir satisfait, revient à soi-même et meurt de honte. Ou un malheureux impulsif poursuivi d’affreuses hantises : depuis longtemps, quand il voit une arme, un couteau, une épée nue, un désir irrésistible le prend d’en user, de frapper avec, et le vertige se fait si impérieux qu’au bord du crime il s’arrête et vient demander protection contre soi-même. Depuis l’application de la loi sur les relégations, le nombre des faux fous a presque doublé. Un certain nombre de récidivistes qui ont, dans les prisons de Paris, toutes leurs habitudes, ne peuvent se faire à l’idée d’aller tâter de Cayenne ou de la Nouvelle 20. C’est bien loin ces pénitenciers d’outre-mer. On ne sait jamais au juste si l’on en reviendra. On préférerait beaucoup un petit internement à Sainte-Anne, et pour cela on se force à quelques grimaces. Mais le médecin-chef est plus malin que ces imposteurs qui, d’ailleurs, pour la plupart, jouent assez médiocrement la comédie. Ils sont trop fous, plus fous que nature. Ils arrivent avec des gesticulations de théâtre, imitant des acteurs qu’ils ont vus dans des rôles d’aliénés sur les petites scènes des boulevards extérieurs. L’un promène ses yeux sans trêve, du plafond au parquet. On ne peut jamais rencontrer ses regards qui fuient. Une autre déraisonne sans vacance, répond « rue de la Lune » quand on lui demande son âge, et « un demi-suisse sans sucre » quand on s’informe de son nom. D’ailleurs, tous sont atteints de danses de Saint-Guy compliquées. Ils donnent de l’épaule comme des chevaux malades, feignent d’émietter du pain avec leurs doigts ou se livrent à toute autre pantalonnade sans rapport avec la folie. On les dépiste facilement, mais il est moins aisé de faire tomber dans le piège ceux qui ont l’adresse de rester muets et de s’abstenir du langage mimique aussi bien que du langage articulé. On parvient pourtant à confondre ceux-là comme leurs camarades. Il y a pour cela des recettes infaillibles. En voici une, entre autres : après avoir vainement interrogé le malade supposé qui s’obstine au silence, le médecin-chef se penche à l’oreille de son interne et, à voix basse, comme s’il voulait éviter d’être entendu, il dit à peu près : — Évidemment, cet homme-là est dans un état de prostration violente mais cela ne peut pas durer bien longtemps. Je suis sûr qu’avant demain minuit, il aura une violente attaque de nerfs et qu’il prononcera des paroles incohérentes. À heure fixe, le simulateur lève les jambes en l’air, donne la gigue et récite le monologue annoncé. On sait alors à quoi s’en tenir sur sa maladie, on le traite en conséquence et il n’est pas possible de donner une idée de la fureur qui s’empare du faux aliéné quand il s’aperçoit, trop tard, qu’on l’a joué. Tel est le rôle du médecin en chef du dépôt, tel est le fonctionnement de cette infirmerie spéciale dont l’installation date d’une quarantaine d’années tout au plus. L’infirmerie du dépôt rend de précieux services à la société. Elle sauve de l’asile, de la tare de l’internement, une foule de gens dont une exaltation passagère, une douleur passionnelle ou un accident comme l’ivresse ont momentanément troublé les facultés mentales. Ce n’est pas un des moindres mérites de l’infirmerie spéciale d’éviter aux victimes d’une erreur de conduite ou d’un accès de désespoir de franchir le seuil de ce qu’on appelle une maison de fous. On ne voit guère défiler dans le cabinet du médecin en chef du dépôt à la préfecture de police que des aliénés indigents en faveur de qui les familles demandent l’assistance gratuite de l’État ou encore les inconnus que le Mal a surpris en pleine rue et qui n’ont pu fournir l’indication ni de leur nom ni de leur adresse. Il en va différemment pour les aliénés des classes aisées de la société que la violence et la fréquence des crises ont rendus dangereux pour leurs parents. Les familles désirent éviter autant que possible l’éclat d’un enlèvement par les agents de l’Autorité. Elles préfèrent, pour leurs malades et pour elles-mêmes, le secret de l’internement dans un asile privé. Le service anthropométrique Il y a longtemps que la police cherche à reconnaître les malfaiteurs malgré eux. Depuis donc que la photographie a fait de si rapides progrès on a songé à conserver, dans les archives de la préfecture, les portraits des individus arrêtés. Mais, en l’ignorance d’une méthode plus parfaite, on avait classé tous ces renseignements par ordre alphabétique. C’est dire que cet encombrant fatras de documents ne servait à rien. La plupart des récidivistes changent bien plus souvent de nom que de linge. Allez donc, après cela, retrouver dans notre collection de quelques milliers de portraits la photographie de l’individu que vous serriez entre vos mains… Ces difficultés avaient donné naissance à un petit commerce assez divertissant. La préfecture accordait une prime de 5 francs aux personnes qui reconnaissaient les arrêtés du dépôt. C’était là une prime tentante pour les gardiens de prison. Ils demandaient aux vagabonds leur véritable nom et les engageait à le cacher aux magistrats. C’était affaire à eux, de révéler sans difficulté une identité qu’on ne leur avait pas cachée. Le prévenu et le gardien partageaient les 5 francs à la sortie et ces reconnaissances coûtaient bon an mal an,8 000 ou 10 000 francs au Trésor. C’est alors qu’intervint M. Alphonse Bertillon 21 avec sa méthode scientifique. Elle donnait pour base à la découverte des identités la mensuration des longueurs osseuses. Les hommes ne sont pas seulement de taille inégale. Leurs membres présentent des différences si caractéristiques qu’on peut affirmer qu’il n’y a pas sur la surface du globe deux individus ayant des longueurs osseuses identiques. Supposez que nous ayons à classer 60 000 fiches de mensurations. La première mesure qui sert de base au classement, parce que c’est une des plus variables, c’est la longueur de la tête. Chacune de ces mesures fractionnée en trois subdivisions, petites, moyennes, grandes, qui correspondent bien entendu à des chiffres précis. Voici donc déjà que nous sommes en présence non plus de 60 000 fiches mais de trois paquets de 20 000 notes, 20 000 petites têtes, 20 000 moyennes, etc. La deuxième mensuration est celle de la largeur de la tête, ces largeurs étant divisées à leur tour en petites, moyennes, grandes, c’est-à-dire trois paquets de 6 600 fiches. Puis intervient la mesure du doigt médius de la main gauche, avec les trois subdivisions générales ce qui donne trois paquets de 2 200. La mesure du pied gauche réduit la recherche au feuilletage de 700 cartes. Enfin, à la suite de la mensuration de la coudée, de l’auriculaire, de la longueur de l’oreille, de la couleur de l’iris, de la taille et de l’envergure, on voit fondre le paquet presque jusqu’à l’unité. Tous ces renseignements tiennent sur une fiche grande comme quatre cartes de visite, sur laquelle on colle, s’il y a lieu, deux photographies du prévenu, tandis que l’on inscrit au verso le nom, la profession, le motif de l’arrestation et les signes particuliers (grains de beauté, cicatrices, tatouages, etc.) Le service anthropométrique a classé depuis le 1er septembre 1883 environ 80 000 de ces fiches. Il fait plus de 30 000 recherches par an. Chaque matin, entre 6 heures et midi, toute la fournée des arrêtés du dépôt est conduite par le collet jusqu’au service anthropométrique. On introduit les prévenus dans une grande salle sur les murs de laquelle ces mots sont écrits en grosses lettres : LE SILENCE EST OBLIGATOIRE. De petites stalles de bois scellées dans le mur font le tour de la pièce ; un portemanteau s’y trouve. Le prévenu ôte sa veste et une de ses chaussettes. Il doit se présenter en bras de chemise devant les employés de bureau. Tandis qu’on l’installe sous la toise, il indique son nom, sa profession, son lieu de naissance. Tous ces détails sont inscrits sous sa dictée sur la fiche qui recevra ses mesures, son portrait et ses signes particuliers. On se sert pour mesurer la tête d’un compas d’épaisseur, pour le pied et le médius d’un pied à coulisse. C’est l’appareil des cordonniers un peu perfectionné. L’ensemble de ces opérations exige juste une minute. Il n’en faut pas trois pour contrôler si le prévenu a déjà sa souche dans les dossiers du service et pour classer la fiche nouvelle à sa place respectueuse. Tout cela est classé avec un ordre si méticuleux que les 80 000 fiches tiennent dans une seule pièce qui n’est pas bien vaste. Imaginez des bibliothèques dont les rayons sont très rapprochés. Une multitude de petits tiroirs qui portent en étiquette l’indication des mesures relevées parmi ces rayons. Le « petit parquet » À proximité du dépôt de la préfecture de police, dans les bâtiments neufs annexés au Palais compris entre la place Dauphine et une ruelle perpendiculaire au quai des Orfèvres, destinée à disparaître – la rue Boileau –, une demi-douzaine de bureaux alignent leurs portes brunes sur un corridor sombre : ce sont les bureaux du petit parquet. Une salle voûtée précède le couloir. L’atmosphère lourde et fade du vice et de la misère met dans ce vestibule comme une sempiternelle buée. Les murs suintants sont striés de rigoles pareilles à des pleurs. Larmes sans fin que la détresse, le crime arrachent à ces faces de pierre. Deux banquettes en chêne courent à droite et à gauche, sur l’étendue de la paroi. Ceux qui sont assis là ont des poses accablées et des regards anxieux. Ils attendent. Qui ? Un ami, son ami pris dans une bagarre ; un amant, sa maîtresse ramassée dans la rue ; une mère, son fils qu’elle verra passer conduit par deux gardes, tantôt. Derrière l’huis vitré du fond, un monde de patience, d’espérance, d’effroi s’agite silencieusement. Des gens à mine patibulaire glissent comme des ombres, près des soldats qui les mènent en laisse par leurs poings enchaînés. Des malheureux dont chaque trait reflète une douleur, cheminent le front baissé, la démarche traînante. Des garçons de bureau s’entrecroisent, échangent des ordres en chuchotant. Les hommes du corps de garde, éteignent, en parlant, le timbre de leur voix, étouffant en se mouvant le cliquetis de leur sabre. Quelque porte entrebâillée, tantôt l’une, tantôt l’autre ; un détenu sort escorté, un autre détenu entre ; le battant se referme. Une voix questionne : — Votre nom ? Votre âge ? Où êtes-vous né ? Quel est votre état ?… Une voix répond. Un greffier écrit. Tout en questionnant, le magistrat compulse des pièces. Le dossier qu’il parcourt, cet interrogatoire va le grossir, l’éclaircir ou l’annuler. La police opère un jour dans l’autre à Paris cent trente arrestations. Toute arrestation sur la voie publique motive un rapport des gardiens de la paix ou des agents qui l’ont effectuée. Ce rapport, adressé au chef de poste le plus voisin, indique le motif et l’heure de l’arrestation. Le chef de poste, généralement un brigadier, fait incarcérer au violon – c’est le terme technique – l’individu qu’on lui amène. Cette première étape est l’ordinaire prélude de la visite au commissaire de police en son bureau. Interrogatoire et, au besoin, enquête, perquisition domiciliaire, audition de témoins, tels sont les devoirs immédiats du commissaire. Il relaxe ou retient, à son gré. S’il retient, transfert au dépôt par le prochain convoi cellulaire ; procès- verbal annexé à celui des agents ; envoi des papiers qui ont pu être saisis. Ces documents vont directement à la préfecture et le 2e bureau de la 1re division joint, s’il y a lieu, le sommier judiciaire. Ne pas confondre le sommier avec le casier. Le casier qui a son bureau spécial contigu à celui du parquet correctionnel fait mention uniquement des condamnations encourues. On inscrit les poursuites antérieures, même si elles sont restées sans effet. Pour être affligé d’un casier, il faut avoir été frappé par la justice : que l’on ait une fois été arrêté, fût-on redevenu libre aussitôt, on a des droits absolus au sommier. En d’autres mots, le sommier est une pièce administrative, le casier est une pièce légale. Celui-ci relève de la justice, c’est de la police seule que dépend celui-là. Une couverture, un numéro, un nom propre – c’est le lien qui va relier entre eux ces documents divers. Le dossier, à l’état embryonnaire, passe de la 1re division de la préfecture au petit parquet du tribunal ; la drague de la police a fonctionné ; elle déverse sa prise dans le blutoir 22 de la justice ; voilà le point de suture, la jonction. Jusqu’ici, l’administration avait pouvoir sur l’homme ; il lui était loisible de le conserver, de le renvoyer, d’atermoyer une décision. Désormais, elle ne peut plus rien, l’homme appartient à la loi. Peu nombreux au surplus, trop peu nombreux, peut-être, le personnel du petit parquet. Deux substituts du procureur de la République ont sous leurs ordres trois greffiers et trois attachés dont chacun est occupé cinq jours par semaine. En leur qualité de jeunes avocats se destinant à la magistrature, les attachés apprécient par-dessus tout cette besogne qui, mieux qu’aucune, donne l’expérience des procès criminels. Trois magistrats instructeurs, en bas, servent de trait d’union entre la petite instruction dont ils sont les titulaires et la grande instruction où les juges sont au nombre de vingt. La grande instruction est en haut, avoisinantle grand parquet. L’organisation du petit parquet étant conçue en vue de la rapide expédition des affaires, une affaire ne passe pas des mains de l’un des substituts dans celles de l’un des juges d’en bas qu’autant qu’elle offre une suffisante gravité. Y a-t-il eu crime ? Le juge régularise sur-le-champ la situation de l’inculpé en décernant contre lui un mandat de dépôt, insère au dossier une fiche, trace sur la couverture les initiales C.I. et expédie le tout « en haut », au service central, d’où les dossiers sont répartis entre ses collègues de la grande instruction. S’agit-il de l’une de ces causes secondaires dans lesquelles est nécessaire, toutefois, une enquête qui ne saurait être achevée du jour au lendemain ? Le juge de la petite instruction l’instruira en personne ; c’est à proprement parler sa mission. Au contraire, le sujet paraît-il de nature à être promptement élucidé ? Le substitut se l’approprie, il devient juge d’instruction. Il a le droit de citer les témoins à comparaître, de leur infliger des amendes en cas de non- comparution. Ses efforts doivent tendre à vider sans perte de temps l’affaire pour le dénouement de laquelle il s’est réservé de prendre les mesures utiles. Dans les vingt-quatre heures, autant que possible, si le délit ne lui semble pas démontré, il requerra la liberté du détenu. Son réquisitoire forme la souche d’un talon que le directeur du dépôt est tenu de renvoyer à bref délai après y avoir constaté la mise en liberté. Tout procès-verbal portant la mention « sans suite » serait incomplet sans ce talon épinglé à sa marge. Enfin, s’il juge la poursuite fondée, le substitut fait toute diligence pour qu’elle soit évoquée à l’audience, au plus tôt ; cette dernière procédure est celle des flagrants délits. Elle est nouvelle, sinon en théorie, tout au moins en pratique. En théorie, cette procédure date de dix-huit ans. Une loi de mai 1863 ordonnait le jugement immédiat des individus arrêtés en état de flagrant délit, pour les faits que punissent des peines correctionnelles. Le long emprisonnement préventif des inculpés avait soulevé dans le public et dans la presse des protestations fréquentes ; on avait voulu donner une satisfaction à l’opinion. Satisfaction bien mince en réalité ; car si la loi impériale figurait sur le papier, elle n’avait pas pénétré dans les mœurs judiciaires. C’était une sorte de trompe-l’œil. Après le stage prolongé que lui avaient imposé les circonstances, on s’est avisé de l’existence du texte de 1863. Il y a quelques mois, le parquet de la Seine en décidait l’application. Elle repose, on l’a vu, sur la sagacité, sur la célérité des substituts du petit parquet chargés de mettre en mouvement les rouages qui, en peu d’heures, amèneront le prévenu à la barre du tribunal. L’inculpé a été interrogé. Des témoins sont présents, le substitut les a entendus. Dans l’hypothèse contraire, il les cite pour l’audience du lendemain. Certains genres d’affaires ne comportent pas de dépositions : cas de rupture de ban, infraction à la loi d’éloignement, infraction à expulsion, quelquefois vagabondage ; le délinquant peut alors être jugé une heure après son apparition au petit parquet. Un garde emporte le dossier. Dossier et prévenu parviennent ensemble dans celle des quatre chambres correctionnelles que concernent les flagrants délits. Les chambres sont « de semaine » à tour de rôle, en vertu d’un roulement. On ne saurait simplifier davantage les formalités. Il ne serait pas impossible, par contre, de les accélérer encore. La préfecture de police remet ses derniers procès-verbaux à 2 heures ; elle pourrait prolonger d’une heure au moins ces livraisons et l’on obtiendrait aisément des magistrats qu’ils siégeassent jusqu’à 5 heures. Ce mode supprimerait l’incarcération préventive pour toute arrestation opérée avant midi. Il se combinerait heureusement avec la précaution prise par le substitut de ne point décerner de mandat de dépôt quand l’inculpé possède un domicile et paraît digne d’intérêt. Grâce à cette abstention, si le prévenu est condamné, il ne sera pas retenu après le jugement. Il aura le loisir de former en liberté son appel, d’attendre qu’on l’invite à se constituer prisonnier, d’obtenir un sursis au besoin. La difficulté qui s’attache à la reconstitution pour ainsi dire instantanée des individualités crée un premier embarras. Il n’est pas rare qu’un délinquant s’improvise un état civil de fantaisie. Le temps manque pour le contrôler. La condamnation sera inscrite sous un nom d’emprunt. Si l’individu recommence, il changera de nom. Une série de casiers s’appliquera au même condamné 23. Mal supportable quand l’appellation prise pour les besoins de la comparution en justice sera purement imaginaire. Mais supposez le gredin s’arrogeant l’état civil d’un honnête homme et l’honnête homme contraint quelque jour de démontrer qu’un autre a été pris pour lui ! Un second inconvénient résulte du défaut de préparation de toute défense de la part du prévenu. Supposons un malheureux, trè s timide, ou bien un étranger peu au courant de notre langue. Entraîné vivement, rapidement interrogé, imparfaitement confronté, stupide, penaud, ahuri, il sera conduit à la barre, convaincu de culpabilité et condamné, avant d’avoir réussi soit à recouvrer son sang-froid, soit à se faire comprendre. Le danger est sérieux. Le palliatif serait simple : avertir tout détenu qu’il a droit à un défenseur ; lui accorder sur sa demande le délai de trois jours que le code a prévu. On devait signaler ces écueils. Maniée d’une main circonspecte, l’innovation ne perd rien de ses mérites. Elle élargit le cadre de la liberté individuelle, elle abrège les incertitudes et les affres de la prévention. La haine du sergent de ville Le sergot est un trouble-fête ; on lui en veut de sa vigilance ; on lui en veut aussi d’autre chose, de son passé qu’on ne lui pardonne point, c’est-à- dire d’un temps où la sécurité de la rue était tout autre, jusque dans les quartiers les plus abandonnés 24. Cette haine du sergent de ville est particulière à la populace de Paris ; celle-ci la pousse même jusqu’à un tel degré d’exagération qu’elle ne perd pour ainsi dire pas une occasion de prendre parti pour le filou arrêté, contre les agents qui l’arrêtent. Cette manière de voir et d’agir fait partie du catéchisme nouveau, et, dans peu d’années, nul ne sera certainement parfait citoyen s’il ne réclame l’abolition de la police, une de ces institutions hiératiques que nos jours plus civilisés répudient et qui seront bientôt la honte d’un pays, si les couches qui poussent ne parviennent à y mettre bon ordre. Il est dit, dans la loi, que tout citoyen doit assistance à l’agent de l’autorité dans l’exercice de ses fonctions, principalement lorsque, en cas de flagrant délit, il opère une arrestation sur la voie publique. Dans la plupart des cas, je mets quatre-vingt-quinze pour cent, pour rester au-dessous de la vérité, c’est le contraire qui a lieu, surtout dans les quartiers excentriques, et, si le public intervient, c’est pour arracher le filou aux mains des agents, ou tout au moins pour invectiver ceux-ci de la belle manière. Les pauvres gens s’y font et n’ont plus l’air de trouver cela extraordinaire, mais comment leur zèle n’en serait-il pas refroidi ? Remarquez aussi qu’ils sont armés et qu’ils ne font presque jamais usage de leurs armes ; dans les cas très difficiles, ils tirent en l’air. Autant alors leur donner des fusils de paille et des sabres de bois. Ils n’en seraient ni plus ni moins respectés. La police a beau faire. Toujours on lui en veut et l’on ne perd aucune occasion de le lui dire. Ajoutez à cela un peu de désarroi qui commence là comme ailleurs, des protections et des passe-droits, dus à des influences auxquelles on n’ose pas dire non, et enfin, et surtout, l’idée bien arrêtée qu’il est inutile de faire du zèle, puisque l’on est certain d’avance de n’y rien gagner. Il serait puéril et même ridicule d’exiger, dans une ville comme Paris, une police impeccable,surtout en présence de ces légions de repris de justice que l’on semble conserver avec tant de sollicitude. Adolphe Gronfier, Dictionnaire de la racaille, © Horay, 2010 MARIE-FRANÇOIS GORON (1847-1933) Les entraves Marie-François Goron, né à Nantes en 1847, aurait pu mal tourner. Mauvais élève, il part tenter une vie d’aventure en Amérique du Sud et revient ruiné de cette velléité d’émigration. Entré dans la police parisienne en 1880, il va devenir l’une de ses vedettes en arrêtant les assassins de l’huissier Gouffé, dont le corps a été retrouvé près de Lyon dans une malle : utilisant les apports de la police scientifique et la puissance de feu de la presse, ce commissaire intelligent passe sous-chef de la Sûreté en 1886, puis dirige ce service jusqu’à son départ en 1894. Débute alors pour lui une nouvelle carrière : celle d’écrivain policier. Outre ses Mémoires et de nombreux livres, il partage volontiers son expertise dans les journaux, y compris sur des sujets anecdotiques comme les entraves. Les célèbres menottes sont d’abord utilisées aux États-Unis et c’est seulement en 1926 que le gardien de la paix Albert Massenot en fait adopter une version française, les « massenottes ». Au XIXe siècle, la police utilise des ustensiles plus rudimentaires, dont Goron, en 1906, donne un aperçu aux lecteurs du Figaro illustré. Voici d’abord le cabriolet moderne, d’une simplicité biblique, jointe à une adorable efficacité. C’est une vulgaire cordelette, souvent en ficelle de fouet, parfois en simple boyau comme des cordes de violoncelles ou de contrebasses et terminée à chacune de ses extrémités par un petit bout de bois en forme d’olive allongée, non sans quelque analogie avec le « fil à couper le beurre ». Je n’ai pas à expliquer la façon dont on se sert de ce joujou, tout le monde étant à même de s’en rendre compte sur la voie publique. Un quidam est pincé en train de commettre un méfait ou bien recherché pour une cause quelconque, il est reconnu ; l’agent en uniforme ou en pékin 25 qui lui met le grappin dessus débute généralement par le prier, avec cette exquise urbanité que l’univers envie à ces braves soldats de la loi, de lui faire un pas de conduite jusqu’au poste, voire même au commissariat, puis en cas de « rouspétance »… tire avec dextérité, de sa poche, l’objet précité et lui entoure non moins vivement le poignet – et les voilà partis tous les deux, main contre main, comme une véritable paire de copains. Pas de danger que le bonhomme résiste, l’agent tenant les deux olives entre ses doigts et serrées fortement dans le creux de sa main n’aurait qu’à tordre un peu et réduirait instantanément l’autre à l’impuissance 26. Parmi les moyens que je qualifie de très simples, on emploie aussi, pour ligoter un prisonnier, un autre truc encore plus simple et plus primitif. On entoure, sous ses vêtements, deux fois la taille de l’individu, avec une modeste ficelle qui vient ensuite lui prendre et lui serrer d’assez près les poignets ; cela évite de le toucher et certainement il n’aura pas la velléité de tenter une fuite impossible. Notre homme n’a qu’à mettre dans les poches de son pantalon ses mains dont les minces liens sont dissimulés par les manchettes et le bas du gilet et le tour est joué. Son amour-propre, s’il lui en reste, est sauf gardé ; personne n’y voit que du feu. C’est dans cet équipage que je conduisis, un beau matin, il y a une quinzaine d’années, à la gare de l’Est, afin de l’emmener en province pour une confrontation, un certain Mathelin qui avait étranglé un jardinier et l’avait ensuite pendu dans le bois d’Esbly 27. Autant qu’il m’en souvient, j’étais très pressé comme presque toujours et mes agents n’avaient pas trouvé de sapin 28 à la porte de mon cabinet quai des Orfèvres. Nous avions donc pris un omnibus, celui de « Montrouge- Gare de l’Est » passant devant la « Tour pointue 29 », mes inspecteurs, mon assassin et moi. Eh bien, tout le long de la route, [Mathelin] observa une tenue impeccable, malgré la position de ses mains quelque peu négligée pour un vrai gentleman. Mathelin échangea même un court et aimable colloque avec une vieille dame qui lui faisait vis-à-vis et dont il avait effleuré la bottine par mégarde. Quelques mois après, encore un matin de très bonne heure, le pauvre diable était ligoté d’une façon un peu plus vigoureuse par feu M. Deibler père 30. Si je décris le chapitre des menottes, je serai vraiment obligé de trop m’étendre car il y en a des variétés à l’infini. Je ne puis guère me dispenser d’en indiquer quelques-unes. La menotte la plus connue est la chaîne d’un mètre ou d’un mètre et demi de long dont les maillons sont faits de fil de fer assez fin triplé et quadruplé : les poignets du prisonnier sont entourés par les deux extrémités arrivant à former bracelets fermés à l’aide de cadenas. C’est ce que les malfaiteurs dans leur argot appellent le « chapelet de saint François ». Cette menotte est souvent employée par les gendarmes, il n’est pas rare encore aujourd’hui de rencontrer sur les routes un individu attaché de la sorte marchant à pied entre deux braves pandores à cheval ; c’est un malfaiteur, quelquefois même un simple vagabond, que les soldats de la loi conduisent à la « résidence », comme ils disent, et faisant l’objet d’un procès-verbal portant toujours la mention traditionnelle : « Revêtus de notre uniforme et conformément à l’ordre de nos chefs. » Ce papier de la maréchaussée se terminant toujours ainsi : « Fait et clos les jour, mois et an que dessus. » Puisque je parle des moyens les plus simples de ne pas lâcher les gens quand les agents de l’autorité les ont arrêtés, je ne puis me dispenser de mentionner ce qu’on appelle le « coup des bretelles ». Quand un individu est récalcitrant et qu’on se trouve dépourvu de ligottes, de menottes ou de chapelets de saint François, on enlève les bretelles et la ceinture du sujet, suivant le cas et l’on arrache le bouton principal ou l’agrafe du pantalon ; de cette façon si l’individu tente de s’offrir une course de vitesse, ce mode de sport lui est interdit, attendu qu’à moins de laisser tomber son inexpressible 31 sur ses souliers et d’aggraver son cas par le délit d’outrage public à la pudeur, il est obligé, en marchant entre les gendarmes, de retenir son pantalon avec les deux mains. […] On ne se sert plus guère aujourd’hui des poucettes, petit instrument de fer servant à maintenir les pouces dans deux ouvertures et que l’on serre ensuite à l’aide d’un écrou à oreilles auquel on adapte un cadenas. Cet instrument est devenu suranné. Marie-François Goron, « Le musée d’un chef de la Sûreté », Le Figaro illustré, 1906 Un convoi pour la morgue Dans la collection « Les Mystères de la Tour pointue », surnom donné à la police judiciaire parisienne en référence à la tour du quai des Orfèvres, le commissaire Goron publie L’Affaire Joizel en 1901 : le roman d’une femme accusée d’avoir tué son époux. Retraité, l’ancien chef de la Sûreté a déjà fait paraître ses Mémoires et plusieurs livres de souvenirs qui ont été de véritables succès de librairie, mais le recours à la fiction lui permet d’évoquer plus librement les errements et misères de la profession policière. Autrefois, les corps des suicidés ou des assassinés étaient conduits à la morgue dans une petite voiture à bras légère, une espèce de longue caisse à couvercle montée sur deux roues et armée de brancards. C’était le garçon de bureau du commissariat qui traînait le véhicule macabre, et parfois il arrivait des accrocs au « macchabée », surtout lorsque le garçon chargé de la conduite en manquait un peu pour son compte et ne se refusait pas quelques petits verres chez les mastroquets. Une histoire resta longtemps et est peut-être encore légendaire à la préfecture de police. Le garçon de bureau d’un commissariat, brave homme, mais un peu trop amateur de la dive bouteille, avait reçu la mission de convoyer un noyé à la morgue. À force de stationner chez les marchands de vin, le long du chemin, il avait fini par perdrepeu à peu la mémoire et l’équilibre. Pour consommer plus à l’aise chez le dernier débitant, il avait fait entrer la voiture dans la cour et, dans son état d’ivresse, l’avait oubliée totalement. Si bien qu’après son départ, des gens, voulant savoir ce que contenait le véhicule dont on cherchait en vain le propriétaire, s’étaient sauvés épouvantés, en apercevant le noyé couché dans le fond de la caisse… Mais le commissaire, mandé en toute hâte, n’avait pas tardé à voir de quoi il s’agissait, et le « macchabée » fut quand même transporté jusqu’à la morgue… un peu en retard… Ce n’est point cette aventure ni d’autres qui ont amené l’usage du fourgon des Pompes funèbres. On a jugé cela plus décent, et les cadavres moins serrés, moins cahotés, arrivent à la morgue dans de bien meilleures conditions pour la facilité de l’autopsie. Marie-François Goron, L’Affaire Joizel, Flammarion, 1901 La police sans téléphone Le commissaire Goron, dans le même ouvrage, signale une conséquence grave des lourdeurs administratives : la police suit avec retard les évolutions techniques, de sorte qu’en 1901 les commissariats parisiens n’ont pas droit à cet article de luxe que constitue encore le téléphone. Au moment où finissait l’entretien du commissaire et de Mme Joizel, le garçon de bureau entra : — M’sieur le commissaire, dit-il, le fourgon est en bas… V’là les croque-morts… Dans l’escalier, on entendait en effet le pas pesant de quatre hommes qui semblaient monter un meuble… Ce meuble, c’était le cercueil. Ils l’apportèrent dans la salle à manger où se trouvait le cadavre. Avec précaution, suivant les ordres du magistrat, ils couchèrent le mort dans la bière et vissèrent le couvercle. — Déjà de retour ? demanda le commissaire étonné. — Monsieur Barlier, il y a quatre personnes à attendre au téléphone. À cinq minutes pour chacune, cela fait vingt minutes… — C’est bien, mon ami, prenez un fiacre et allez au galop prévenir les magistrats. Ça ira plus vite ainsi. — Bien, monsieur le commissaire, dit Lenfant en repartant au galop. Le commissaire haussa les épaules. — Triste ! fit-il, en s’adressant à Popinot qui, ayant fini de « fignoler » son procès-verbal, dessinait des fleurs sur une feuille de papier blanc. Non seulement nous n’avons pas le téléphone, mais nous n’avons même pas le droit de réquisitionner une cabine d’urgence… de sorte que des gens peuvent causer de leurs petites affaires, de leurs amourettes même pendant que la police se morfond… — C’est déplorable, dit le secrétaire, de l’air de quelqu’un à qui la chose est complètement indifférente et qui répond par pure condescendance. — Notez cela pour que j’en fasse l’objet d’un rapport spécial. — Ça ne servira à rien, murmura Popinot, en repoussant à regret son dessin pour prendre une autre feuille de papier. — Pardon… à force de crier on se fait entendre. Notez cela, Popinot. Le paresseux traça quelques lignes : Notes pour rapport Impossible de prévenir le parquet – téléphone occupé par quatre personnes. – Obligé de prendre une voiture. – Demander droit de réquisition d’urgence – ou téléphone au commissariat. — Si ce n’est pas la cinquantième fois que le patron réclame le téléphone, pensait-il en écrivant, je perds mon nom ! On l’aura quand on aura inventé quelque chose de mieux pour servir aux filous !… Il traça un beau trait à la plume au-dessous de ce qu’il venait d’écrire et reprit son dessin en marmonnant : — Quand on l’obtiendra, le téléphone, il y aura longtemps que j’aurai pris ma retraite… Après tout… j’aime mieux ça… le téléphone, une invention pour contrôler si le secrétaire est au bureau… on ne pourrait plus bouger… On a déjà assez d’ennuis dans ce sale métier… Et il dessina une magnifique pensée, comme il en aurait dans son jardin quand il serait retiré à la campagne. Marie-François Goron, L’Affaire Joizel, Flammarion, 1901 Le Contrôle général Le commissaire Goron profite encore de son roman pour régler ses comptes avec une institution détestée des policiers de terrain : le Contrôle général, préfiguration de la « police des polices ». Les fonctionnaires qui conduisent les enquêtes ont beau être des policiers eux-mêmes, l’ancien chef de la Sûreté brosse un tableau très sombre de leur travail, leur adressant les reproches d’incurie et de manipulation qui continuent d’aller aux « bœufs-carottes » de l’actuelle Inspection générale. Le Contrôle général est une belle institution dont est agrémentée notre police ; son rôle est de surveiller… de contrôler les fonctionnaires ou employés qui relèvent de la préfecture. Du plus grand au plus petit, chacun est susceptible d’être épié, de voir les moindres détails de sa vie privée livrés à l’Ad-mi-nis-tra-tion… Les moindres faits mal interprétés par le surveillant, qui est quelquefois un individu sans tact, sans discernement, constituent au pauvre fonctionnaire un dossier défavorable qui le poursuit pendant longtemps… Ou bien on le disgracie, ou bien il se voit ballotté de droite et de gauche, sans savoir pourquoi. Mais quand il veut découvrir enfin, un beau jour, pour quelle cause il n’a pas son avancement normal, il est tout ébahi de s’entendre dire d’un air entendu : — La cause, monsieur, vous la connaissez bien ! Vous n’avez qu’à vous rappeler ce que vous faisiez le 17 juin 1894, à 3 heures de l’après-midi !!… Un jour (le fait est à citer entre mille), on reprochait à un employé supérieur de fréquenter trop assidûment certains établissements de nuit où il buvait plus que de raison et s’affichait avec des femmes légères… L’employé tomba des nues ! Quoi ! C’était pour cela que depuis trois ans on l’avait marqué au crayon rouge ? Lui qui ne buvait que de l’eau, n’allait jamais au café et menait une vie de cénobite !… Il protesta avec tant de véhémence qu’on ordonna une enquête… et on finit par découvrir que l’agent du Contrôle avait suivi une autre personne que celle dont on l’avait chargé d’épier la vie. À part cela, les renseignements étaient justes. Combien d’autres faits baroques ne pourrait-on pas dévoiler ?… Le Contrôle, quand il est basé principalement sur le rapport d’agents inférieurs, est une chose monstrueuse… une plaie, un cancer, dans l’administration. Il est la porte ouverte aux rancunes à satisfaire, aux ambitions sans scrupules, aux délations, à une foule de vilaines choses… Heureusement que certains contrôleurs généraux ne suivent pas toujours ces errements déplorables. L’agent chargé par le Contrôle de filer M. Barlie 32 était un de ces types que malheureusement l’on rencontre trop fréquemment. Il s’appelait Berdot. C’était un alcoolique, doublé d’un paresseux… un être d’autant plus dangereux, qu’il ne semblait pas avoir conscience du mal que pouvait causer un faux rapport… Celui-là pourtant était bien vu… Il faisait des filatures si intéressantes !… Le diable, c’est qu’il ne quittait la préfecture le matin que pour s’enfermer jusqu’au soir chez un marchand de vins… où il taillait d’interminables manilles en compagnie d’autres gaillards aussi consciencieux que lui… Marie-François Goron, L’Affaire Joizel, Flammarion, 1901 GUSTAVE MACÉ (1835-1904) Le musée criminel Au commissariat du Ve arrondissement de Paris se trouve le musée de la Préfecture de police, qui présente non seulement des objets de métier et des éléments d’uniforme, mais aussi de nombreuses armes du crime et pièces à conviction accumulées depuis le XIXe siècle. Contrairement au Black Museum de Scotland Yard, il est librement accessible au public. À la différence des collections de criminologie lyonnaises, il n’a pas été rassemblé par des médecins et savants comme le Pr Lacassagne ou son disciple Edmond Locard, mais par des policiers. Les pièces les plus spectaculaires proviennent en effet de la « vitrine-armoire » dans laquelle le commissaire Macé, à partir de 1877, a pris l’initiative de réunir les armes d’assassin et outils de voleur tombés en sa possession : il expose ici la genèse de son « musée criminel ». Vers la fin du mois de juillet 1877, M. Blanquart desSalines, juge d’instruction, me remit une petite massette et une lame de rasoir. — Il s’agit, me dit-il, de retrouver la provenance de ces objets couverts de sang, et, pour faciliter mes recherches, ce magistrat me raconta ce qui suit : « — Ce matin, rue Jean-de-Beauvais, j’ai constaté dans un étroit réduit privé d’air, de lumière, la présence de deux personnes étendues sur de la paille rougie par le sang sorti avec abondance de la tête fracassée d’une femme et de la gorge coupée d’un homme. Le suicide me parut avoir suivi de près le crime. Pourquoi ce crime ? Pourquoi ce suicide ? « L’enquête du commissaire de police établit que l’homme, vieux balayeur des rues, venait depuis huit jours coucher dans le misérable local, moyennant vingt centimes remis par lui chaque soir au concierge. Hier il a dû rentrer clandestinement, d’abord pour ne rien payer, ensuite pour faciliter l’entrée du taudis à ce genre de filles dites “pierreuses 33”. La femme assassinée, reconnue, est la cliente habituelle du cabaret de la rue des Anglais 34. Elle et son amateur sont sortis de l’“assommoir” du père Lunette, vers 11 heures, tous deux ivres et se consolidant l’un l’autre. « Malgré ses mauvaises connaissances, le vieux n’avait pas d’antécédents judiciaires. Je cherche le mobile qui le rendit criminel, car la préméditation existe par l’achat de la massette et du rasoir ramassés auprès des cadavres. Ces objets sont inconnus du concierge, des locataires et des marchands de bric-à-brac tenant boutique aux environs de la place Maubert. » — Où travaillait ce balayeur ? demandai-je à M. des Salines. — Carrefour de l’Observatoire, me répondit-il, en ajoutant que le meurtrier prenait ses repas au cabaret de la Guillotine, rue Galande. Cette sinistre dénomination provient de la façade peinte en rouge d’une boutique où l’on ne donne pas à manger ; seulement les garçons prêtent des couteaux ébréchés et des assiettes aux consommateurs nantis de rogatons. — Le champ de mes investigations, dis-je au juge en le quittant, est très circonscrit ; comme point central, je vais prendre le débit de vins de la Guillotine, et visiter les rues de la Parcheminerie, de la Harpe et Saint- Jacques, jusqu’au carrefour de l’Observatoire. Deux heures après j’étais de retour, suivi d’un agent porteur d’un panier rempli de fausses clés, de pinces dites monseigneur, de ciseaux à froid, de serpes, de scies à voleurs et de marteaux, achetés par moi chez un brocanteur de la rue des Feuillantines, et d’où provenaient la massette et la lame de rasoir ensanglantées que M. Blanquart des Salines m’avait confiées. — J’ai trouvé le marchand, dis-je au juge, il a reconnu les deux instruments, vendus 3 francs, hier matin, au vieux balayeur. Et comme je m’étonnais de l’énormité du prix en raison du peu de valeur de la marchandise, il s’est écrié : « Le rasoir avait son manche, et vous ne me montrez pas le couteau de cuisine, qui à lui seul valait les deux tiers de la somme. « — Ces trois objets, demandai-je à cet homme, figuraient-ils à votre étalage ? « — Au premier rang. « — Leur inscription manque sur votre livre de police ? « — Je ne la croyais pas utile, ces objets ayant été achetés aux enchères publiques, salle du mobilier de l’État, rue des Écoles. » Et, me montrant dans le plus sombre coin de sa boutique un tas de ferraille, il me dit : « Vous pouvez affirmer à la justice que j’ai tiré de là- dedans les trois instruments. » — Connaissait-il son acheteur ? demanda M. des Salines. — Pas précisément. Ils s’étaient rencontrés au dépôt d’absinthe de la rue Saint-Jacques, non loin du Val-de-Grâce. — L’assassin a-t-il donné un motif à son singulier achat ? — Il a parlé de son frère habitant la province où il allait bientôt se rendre. — Le vieux balayeur avait bien prémédité son crime et dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, l’affaire sera classée sans qu’on puisse jamais savoir les causes qui ont déterminé ce drame sanglant. — Montaigne n’a-t-il pas écrit « que de la tête la plus saine à la plus détraquée il n’y avait souvent qu’un demi-tour de cheville » ? Ici nous sommes en présence de deux alcooliques invétérés, et c’est dans un moment de lucidité que le vieux « coucheur de poivrières » (femmes ivres) a dû méditer son action. La race humaine seule enfante de pareils actes ; et, préméditée ou non, la mort de cette « pierreuse » et de son meurtrier ne causera aucun préjudice à la société. Ce drame montre une fois de plus que les relations nées le long des ruisseaux se terminent par du sang. Ce qui me frappe davantage, c’est la présence, aux pieds des cadavres, de la massette et du rasoir faisant pour la seconde fois sinistre besogne. Déjà saisis, numérotés, mis sous scellés, déposés au greffe, avec étiquettes indicatives permettant de les voir figurer également en cour d’assises sur la table des pièces à conviction, ces souvenirs du crime, après la condamnation des coupables, sont retournés au greffe pour être livrés à l’administration des Domaines, qui les vend au milieu des objets perdus et non réclamés. — Ne trouvez-vous pas, monsieur le juge, qu’il est d’étranges coïncidences ? Alphonse Daudet les nomme parfois les « en-dessous de la vie ». — Ce profond psychologue devrait nous trouver un autre terme plus mystérieux, plus fataliste que cet « en-dessous », pour peindre une succession d’actes sanglants, commis par les mêmes outils achetés au hasard et à des époques éloignées. N’est-ce pas un nouveau genre d’atavisme ? Le souffle du crime résiderait-il dans ces épaves de l’assassinat ? — C’est là une appréciation qu’il faudrait appuyer sur des faits autrement positifs. Il existe bien des rapprochements qui frappent l’esprit du penseur, par l’apparence de fatalité, s’attachant à certains êtres comme à certains lieux. Sans parler de la fameuse guérite dans laquelle les factionnaires avaient pris l’habitude de se brûler la cervelle, ni de la légende du chêne ensorcelé dont les branches servirent de gibet à toute une population villageoise, nous avons été, vous et moi, appelés à voir aux mêmes endroits se reproduire d’horribles tragédies. Ce ne sont là que d’étonnants phénomènes sur lesquels les amateurs du superstitieux peuvent baser des arguments en faveur de leurs croyances. — Il est cependant des maisons prédestinées, où le sang appelle le sang, comme il existe des armuriers, des couteliers, dont les étalages attirent les criminels. Troppmann 35, pour n’en citer qu’un, avait acheté la pelle et la pioche pour creuser la fosse de ses victimes à un marchand chez lequel trois fois de suite je me suis présenté, en vertu de commissions rogatoires, à l’effet d’établir la provenance d’outils vendus à des assassins. En examinant avec un soin minutieux le tas de ferrailles du brocanteur de la rue des Feuillantines, j’ai choisi les objets appartenant à l’histoire du crime, et dans ce panier se trouve réuni ce qui est utile pour monseigneuriser une porte, forcer une serrure, ouvrir une caisse, intimider les indiscrets. Rien n’y manque, pas même la corde servant à l’escalade, l’avertisseur ou sifflet à roulette et la lanterne sourde. Sur un marteau de maréchal-ferrant adhèrent encore des fragments de cervelle desséchée, et sur la lame d’un couteau à virole mobile j’ai remarqué des taches de rouille qui ne sont autres que du sang. Le marchand de bric-à-brac dit vrai : il a bien acquis au dépôt du matériel de l’État ces instruments au passé épouvantable, car la plupart ont accompli des œuvres sanguinaires. Je trouve ces ventes d’autant plus immorales que les malfaiteurs les connaissent – elles sont du reste annoncées par voie d’affiches ; ils y assistent et s’entendent avec les brocanteurs pour s’outiller aussi facilement que les marchands de vieux habits les costument selon le temps, l’heure et les circonstances. Avec votre assentiment, monsieur, je vais adresser au procureur général et au préfet de police un rapport relatif à la vente aux enchères de certaines pièces à conviction provenant toutes de la cour d’appel, et présentant desparticularités originales, typiques, notamment celles ayant appartenu aux célèbres criminels, et qui, encore souillées de sang, sont remises en circulation. — Non seulement je vous approuve, mais je vous livre cette masse et ce rasoir qui, je l’espère, ne serviront plus à personne. Je quittais M. Blanquart des Salines, et de retour au commissariat je rédigeai le rapport en question, lequel est allé sans solution, grossir les cartons administratifs. Nommé chef du service de la Sûreté, j’en profitai pour raconter en détail aux magistrats du parquet de la cour, ce qui s’était passé dans le cabinet du juge d’instruction. Des modifications allaient se réaliser quand les événements politiques, plus forts que la volonté des hommes, emportèrent successivement les procureurs généraux. J’obtins cependant qu’on me remît les objets sans valeur […]. Moyennant 5 francs remis pour chacun des objets, le garçon de bureau de service me les apportait et je lui en donnais décharge par l’apposition de ma signature sur un livre spécial. Voilà de quelle façon j’ai réuni ces épaves du meurtre, du vol et de l’infamie, car tous ont un état civil effroyable. […] J’ignore quel sort on eût réservé aux objets formant ma collection, mais je compte leur assurer un avenir, car j’ai l’intention formelle de les déposer soit dans une salle d’anthropologie, soit au musée des services publics qu’il est question de créer au palais des Arts libéraux. M. Guillot, juge d’instruction, moraliste et historien, dans son bon et beau livre : Paris qui souffre, a déjà réclamé la centralisation des pièces à conviction offrant un intérêt scientifique et judiciaire. « Les magistrats, les médecins, a-t-il écrit, trouveraient là des indications, des analyses, des éléments de comparaison qui serviraient à les éclairer, à leur éviter des erreurs dans des affaires analogues et leur fourniraient des renseignements très précis sur une foule de points déjà traités. » Gustave Macé, Mon musée criminel, Paris, 1890 JEAN BELIN (1884-1971) Les corbeilles de mariage C’est au commissaire Belin que reviendra l’honneur d’identifier et d’arrêter Landru en 1919 36 . Comme ses collègues pourtant, ce talentueux enquêteur débute par des tâches beaucoup moins prestigieuses. J’ai surtout appris mon métier à l’école de la vie, et c’est là, qu’on m’en croie, un bon enseignement. Mes premières leçons, je les ai notamment reçues à chaque fois que j’ai été commandé pour un service que nous appelions celui des « corbeilles de mariage ». Jusqu’en 1914, il était encore de bon ton, dans certains milieux, d’étaler de riches bijoux dans un salon somptueusement décoré à l’occasion d’un mariage mondain. Pour étonner les invités et surtout pour les abuser, lorsqu’il s’agissait de nobles décavés qui redoraient leur blason en mariant leur fils ou leur fille, le plus grand nombre de ces bijoux étaient loués, pour un jour, à un riche joaillier de la rue de la Paix ou de la rue Royale. Il n’est pas sans danger d’étaler des bijoux qui, aujourd’hui, représenteraient une valeur d’une centaine de millions. Aussi, la compagnie d’assurance du joaillier ne consentait au prêt qu’autant qu’il était fait appel au concours de la police. Les familles des fiancés devaient nous accepter comme invités afin que la corbeille fût surveillée. Nous nous rendions dans ces réunions mondaines en habit et haut-de- forme, les frais – ceux-là jamais discutés ! – étant à la charge des compagnies d’assurance. Nous disposions d’une superbe voiture. Sous des noms d’emprunt, des noms nobiliaires s’entend, nous étions présentés comme étant de bons amis des jeunes époux. Je me présentais comme un attaché consulaire français dans un État de l’Amérique centrale. Un ami qui avait séjourné en Bolivie m’avait donné cette idée et m’avait parlé du pays assez pour me permettre de soutenir sur ce sujet une conversation suffisante. Mais, patatras ! Voilà qu’un beau jour je suis mis en présence d’un général qui avait commandé une mission militaire en Bolivie. Ignorant tout de lui, je lui débite ma petite fable. Qu’avais-je dit !… Il me fallut subir de sa part un véritable assaut. Il me harcelait de questions, me parlant des compatriotes qu’il avait connus au temps où il servait à Bogota 37. Dieu, qu’il était bavard, le brave général ! Tant bien que mal, plutôt mal que bien, je m’en tirai. J’eus grand mal à lui échapper. Un collègue, qui observait ironiquement la scène d’un peu plus loin, m’aida à sortir de ce mauvais pas en m’invitant au buffet. J’avoue que je le suivis volontiers. J’ai rencontré dans ces réunions énormément de personnages balzaciens qui m’ont aidé à comprendre tous les aventuriers de mes romans vécus. Je ne saurai jamais si la vieille douairière, que je surpris un jour en train de s’emparer dans une corbeille de mariage d’une bague enrichie d’un superbe diamant, était une voleuse ou une curieuse. La scène se passe dans un château de la vallée de Dampierre. Une vieille comtesse, fort respectable, commence par examiner la belle bague, sous son face-à-main cerclé d’or. Elle l’emporte avec elle, elle quitte le salon pour s’en aller dans le parc. Je me cache derrière un arbre pour mieux observer son manège. Je crois cependant qu’elle m’a vu. J’ai reçu l’ordre d’éviter tout scandale, mais aussi l’ordre de protéger les bijoux. Alors, que faire ?… Assise sur un banc du parc, la vieille comtesse de C… passe la bague à son doigt, fait briller au soleil la pierre d’une eau parfaite. Je surveille tous ses mouvements. Elle se lève enfin et vient replacer la bague dans la corbeille des mariés. Ouf ! La comtesse, en passant devant moi, s’incline légèrement et prend un air malicieux. Mais s’est-elle jouée de moi ? Ou bien ?… Ou bien ma présence l’a-t-elle préservée de la tentation du démon de la kleptomanie ? Commissaire [Jean] Belin, Trente ans de Sûreté nationale, Bibliothèque France-Soir, 1951. DR ERNEST RAYNAUD (1864-1936) Les commissariats Commissaire de police mais aussi écrivain et poète ami de Verlaine qu’il s’efforça de protéger, Ernest Raynaud a dépeint avec humour et esprit le petit monde de la police parisienne : contrairement aux préfets de police et à ceux de ses collègues tentés par une vision héroïque du métier, il s’attache tout particulièrement à en signaler les aspects pittoresques ou désolants – ce qu’il appelle « la vie intime des commissariats ». Une lanterne rouge désigne à Paris les commissariats et les postes de police. Cela désigne tout autre chose en province 38, mais qui songerait à s’en étonner, puisqu’à l’image de la batellerie, l’usage s’est introduit, dans tous les genres de transports, de marquer les écueils de feux rouges ? Or, ici et là, à Paris comme en province, il s’agit d’un lieu public, que beaucoup considèrent comme un écueil. Cette lanterne fut imaginée par le lieutenant de police Machault 39, qui décréta qu’elle serait allumée tous les soirs, chose nouvelle à une époque où l’on n’éclairait que dans les nuits sans lune, mais elle était blanche, alors, blanche comme les lys de nos rois. Sa couleur rouge lui vient de la Révolution. C’est à son enseigne que j’avais mon comptoir établi désormais, puisque je venais d’être nommé commissaire de police du quartier Saint- Lambert. J’avais enfin réussi à ceindre l’écharpe, et je sais des gens qui n’en sont pas encore revenus de leur étonnement, tant les choses de police leur paraissent inconciliables avec les inclinations du poète. C’est qu’ils ignorent en quoi consistent les fonctions de commissaire de police à Paris, du moins celles de commissaire de quartier. Je n’en veux pour preuve que ce que j’en entends rabâcher tous les jours autour de moi. Les préjugés ont la vie dure. Je ne crois donc pas inutile, pour les détruire, d’insister sur mon nouvel état. Sous l’Ancien Régime, le poste de commissaire de police était une charge mise à l’encan. Qui en offrait le prix avait chance de se voir agréer, sans fournir d’autre titre, ni faire preuve de capacités professionnelles. On fut longtemps avant de sedouter que ce poste exigeait des aptitudes spéciales et des vertus. Bien mieux, l’opinion n’était pas loin de prévaloir qu’on ne pouvait mieux confier le soin de déjouer les complots de malfaiteurs qu’à des gens élevés à leur école. Or, tout agent de l’autorité, assuré de l’impunité, se sent porté aux exactions. Qui parlait, alors, de légalité ? Tout cédait à la contagion. L’exemple venait de haut. Les lettres de cachet, les prisons d’État, étaient là pour étouffer les murmures et venir à bout des plus récalcitrants. La masse noire de la Bastille, qui pesait sur Paris, enseignait la prudence, calmait les velléités de résistance, inspirait au bas peuple des réflexions salutaires. Il semblait que le respect ne fût dû qu’aux favoris de la fortune, aux gens en place, aux courtisans, à la maîtresse en titre. La rigueur tombait sur les humbles, dénués de protecteurs. La police avait inauguré une méthode expéditive de purger la ville, c’était d’y faire le vide. À certains jours, on ramassait pêle-mêle tout ce qui traînait de suspect dans la rue : hommes, femmes, jeunes gens, pour les expédier, par bandes, à la Louisiane, dans des conditions si désastreuses que la plupart mouraient, en route, de fatigue et de privations. Il disparaissait alors beaucoup d’enfants. On prétendait qu’on en tirait des bains de sang pour les grands seigneurs épuisés. Le cri public en accusait la police. Cette opinion était si ancrée qu’elle amena des émeutes, comme celle du 17 septembre 1755, où la demeure du lieutenant de police fut emportée d’assaut. Berryer 40, qui était alors en fonctions, ne dut son salut qu’à la fuite. Tout cela était peu fait pour rendre les commissaires de police sympathiques. Il s’y était glissé tant de mauvais éléments qu’à diverses reprises – comme il advint sous Sartines – on dut les casser aux gages et réformer le corps tout entier. Il fallait débourser pour porter plainte. Il fallait, pour les interventions les plus justes, acheter leur complaisance. La loi exigeait des filles publiques qu’à chaque inscription, à chaque visite, elles payassent une redevance. Certes, il y avait des exceptions. Il y avait, sous la Régence, cet intègre Renard, commissaire de police du Palais- Royal, qui savait tenir à distance la tourbe des mouches et des exempts 41. […] Mais l’ensemble de la corporation [des commissaires de police] était l’objet de méfiances et de critiques justifiées. À la veille de la Révolution, Sébastien Mercier 42 écrivait d’eux : « Une fréquentation journalière et nécessaire avec l’inspecteur, l’exempt de police, les espions, les mouchards, leur a imprimé je ne sais quelle similitude, qui leur a ôté presque entièrement la physionomie de juges. » Comment s’étonner que le peuple prît un malin plaisir à les chansonner et à les voir malmener en effigie ? « Il n’y a point de farce sur le boulevard, écrit encore Sébastien Mercier, où l’on ne voie arriver un commissaire, à la suite d’une querelle. Il est en robe sale et trouée ; on lui arrache sa perruque ; on le bâtonne sur le théâtre aux éclats de rire de la populace. Il en est de même à la Rapée, dans une joute que l’on donne sur l’eau. Les personnages figurent une rixe ; ils se battent, le commissaire vient, il procède, il verbalise, il interroge : on finit par le jeter à la rivière avec sa plume, son rouleau de papier et son écritoire. » C’est parce que les commissaires d’autrefois recueillaient sur leur passage des marques évidentes de leur impopularité qu’ils voulaient quitter la robe qui les y exposait. Ils n’en seront affranchis que par la Révolution. Leur charge cesse alors d’être vénale. Ils sont nommés à l’élection, mais ne peuvent se maintenir qu’en donnant des gages de civisme, ce qui les incline encore à forfaire. C’est le régime des suspects qui commence et va se poursuivre sous l’Empire. L’époque la plus triste pour les commissariats est celle de la seconde restauration. MM. Franchet 43 et Delavau 44 ont fait place nette pour y loger leurs créatures. C’est la Congrégation 45 qui désigne les titulaires des postes et les voue à l’espionnage. La tiédeur est un crime aux yeux de ces messieurs de Montrouge. Il faut dénoncer à tort et à travers, accumuler les faux rapports… La condition des commissaires de police à Paris s’est singulièrement relevée de nos jours. On disait de ceux d’autrefois : « Le peuple les craint plus qu’il ne les respecte. » On peut dire de ceux d’aujourd’hui qu’ils sont respectés plus qu’ils ne sont craints. Cela tient, d’abord, à ce qu’ils ont cessé de s’infiltrer dans la vie politique, et, ensuite, à ce qu’on a perfectionné leur mode de recrutement. Après 1870, il fut décidé que les commissaires de police seraient choisis parmi les secrétaires de commissariats ayant fait leurs preuves. C’était déjà une amélioration, puisqu’on avait relevé le niveau des secrétaires en exigeant qu’ils fussent pourvus d’un titre universitaire et soumis à un examen préalable. M. Léon Renault 46 fit mieux encore, en décrétant que l’écharpe ne serait octroyée qu’au prix d’une seconde épreuve. Quand l’un de ces magistrats est mis à la scène, ce n’est plus pour être bafoué. On a vu, de nos jours, M. Sacha Guitry, dans La Prise de Berg-op- Zoom, choisir pour héros un commissaire de police, auquel il ne prêtait pas trop mauvaise figure. Qu’est-ce qu’un commissaire de police à Paris ? « Rien ! répond celui- ci : un rond-de-cuir, un soliveau, une simple machine à signatures » ; « Tout ! répond celui-là. Il tient, dans ses mains, l’honneur et la considération des citoyens, la perte ou le salut de l’État ! » Et les deux ont raison. « Quel homme redoutable qu’un commissaire de police, écrivait Saint- Edme 47, en 1829, quel immense pouvoir il exerce !… Un commissaire peut commettre impunément plus d’actes arbitraires que toutes les autres autorités constituées, et il est cependant au dernier degré de l’échelle administrative et judiciaire. » Il est vrai que le commissaire de police est au bas de l’échelle judiciaire, et qu’il n’a aucun pouvoir effectif, sauf en matière de contraventions. La loi dit que le rôle des commissaires de police est de faire respecter les règlements, de maintenir l’ordre public, de protéger la sécurité des personnes et des biens. Elle dit qu’ils sont chargés de rassembler les preuves des crimes et délits et d’en déférer les auteurs aux tribunaux. Ils n’ont le droit d’opérer aucune arrestation de leur propre autorité, sauf en cas de flagrant délit. Il est aussi très vrai que le plus clair de leur temps se passe à délivrer des certificats, à certifier « conformes » des signatures, et à apposer leur paraphe au bas d’un déluge de paperasses. Mais à côté de leurs attributions légales, s’en mêlent d’autres que l’usage a introduites et auxquelles il leur serait difficile de ne pas se conformer. Le vulgaire s’est habitué à leur demander conseil en toutes occasions, même dans les affaires les plus étrangères à leur ressort. Les parties s’obstinent à les choisir pour arbitres dans leurs querelles et leurs différends d’ordre privé. Le commissaire fait donc office d’avocat consultant gratuit et, au besoin, de juge de paix. Il n’y a pas, tel qu’il est conçu par les magistrats parisiens, de métier plus noble que celui de commissaire de police. Il n’y en a pas qui exige davantage, rassemblées chez un même individu, les vertus du prêtre, du poète, du soldat, ces trois catégories d’hommes que Baudelaire place au sommet de l’échelle sociale. Comme le poète, le commissaire est appelé à se pencher sur la misère humaine, à y compatir et à la soulager ; comme le soldat, il est appelé à protéger et à défendre ses concitoyens à ses propres risques, quelquefois au péril de sa vie même, et s’il est forcé de sévir, il a licence, comme le prêtre, de pardonner et d’absoudre. C’est ici qu’il doit faire preuve de qualités de discernement. Le magistrat le plus digne est celui qui estime avec Montaigne que « c’est raison de faire grande différence entre les fautes qui viennent de notre faiblesse et celles qui viennent de notre malice». Je sais pourtant des gens opposés à cette doctrine et qui déplorent les scrupules comme un excès d’indulgence. « Tout comprendre, objectent-ils, c’est tout excuser », et, loin d’approuver que le commissaire de police compatisse aux infirmités de nature, ils veulent lui voir témoigner ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses 48. « Nous lui pardonnerions plutôt, disent-ils, un excès de sévérité. Qu’il assure l’ordre et la tranquillité des honnêtes gens, même à coups d’arbitraire, même au prix d’une injustice, s’il est nécessaire, nous l’en excuserons volontiers. Ce n’est pas à lui, c’est aux tribunaux qu’il appartient de départager les torts et de rechercher les circonstances atténuantes ou les excuses absolutoires. Le rôle du commissaire de police est celui d’un écumeur, d’un pourvoyeur. Qu’il rabatte le gibier avec zèle, sans choisir, et fasse bonne mesure. Qu’il se fasse craindre et propage une terreur salutaire. Que la canaille tremble à son seul nom, tout n’en ira que mieux. Il nous suffit qu’il ait les qualités d’un bon chien de garde. » Et moi je leur réponds : « Ô hommes inconsidérés, vous ne réfléchissez pas que si votre chien de garde vous donne satisfaction lorsqu’il écarte les vagabonds et les maraudeurs, il vous désole quand il mord le fournisseur qui a trouvé la porte ouverte ou le visiteur qu’il ne sait pas être votre ami. On recommande au chat de manger les souris sans songer qu’il élargira la permission jusqu’à manger le poisson rouge du bocal et les serins de la cage. Ô hommes imprudents, qui fournissez les verges dont vous serez fouettés ! Vous auriez raison, s’il y avait les honnêtes gens d’un côté et la canaille de l’autre, s’il y avait, entre eux, une distinction aussi tranchée, aussi nette, qu’entre les visages blancs et les visages nègres. Vous pourriez alors, en toute sécurité, et sans crainte d’erreur, lâcher, dans le camp ennemi, la férocité de vos molosses ; mais, si honnêtes que vous vous estimiez et si infatués que vous soyez de vous-mêmes, êtes-vous sûrs de ne jamais vous trouver de l’autre côté de la barrière ? Êtes-vous sûrs de ne jamais céder à un caprice, à une tentation, à une imprudence, à un mouvement de curiosité ou de colère ? Êtes-vous sûrs de ne jamais vous voir compromis, ne fût-ce qu’en apparence, et sur une dénonciation calomnieuse, dans une aventure fâcheuse ? Êtes-vous sûrs de ne jamais rencontrer le commissaire de police sur votre chemin ? À qui vous en prendrez-vous alors, s’il vous impute une bagatelle à crime ; s’il en use avec vous, pour un égarement passager, comme avec le commun des malfaiteurs ? Quel soulagement, au contraire, si, vous trouvant en présence d’un magistrat éclairé et humain, vous pouvez, grâce au secours et à l’appui qu’il vous prête, faire éclater d’emblée votre innocence ou sortir indemne de votre incartade ! » Ernest Raynaud, Souvenirs de police. La Vie intime des commissariats, Payot, 1926 Le personnel du commissariat Le même commissaire Raynaud, dans un autre tome de ses Souvenirs de police paru trois ans plus tôt, a laissé cette évocation narquoise du personnel policier au temps de Courteline – lui-même fils de commissaire. L’un des deux inspecteurs du commissariat, le père G…, comme on l’appelait familièrement, était un vieillard abruti par de longues années de vie administrative et routinière, de privations, de malheurs domestiques, de déboires conjugaux. Avec sa longue barbe blanche, son bâton recourbé et sa pèlerine à capuchon (toujours rabattu sur les yeux), il offrait, dans la rue, l’image d’un pèlerin en quête de la pitance quotidienne. Une femme acariâtre, une fille mal tournée, un gendre alcoolique et brutal l’avaient fait tomber à la boisson et amené à un état voisin de l’imbécillité. Il avait roulé dans tous les commissariats par disgrâce et échoué au quartier de la Chapelle où on le tolérait, par pitié, en attendant l’heure prochaine de sa mise à la retraite. Il demeurait à l’autre bout de Paris, au fond de Grenelle, sa femme s’obstinant à ne pas déménager sous le prétexte fallacieux d’esquiver les frais de déménagement qu’ils étaient hors d’état de supporter, mais, en réalité, pour être plus libre et se débarrasser d’un mari gênant. Il ne rentrait pas déjeuner chez lui, à cause de la distance, pas plus qu’il ne rentrait dîner les jours où il était de grand service. Comme sa femme ne lui donnait chaque matin, pour s’alimenter, que quelques sous dont il dépensait la majeure partie à boire, il trompait sa faim en se répandant, à l’heure des repas, chez les mastroquets du quartier, empressés à lui offrir l’apéritif. Cet inspecteur n’était capable que d’un travail mécanique. Il tenait le Répertoire. Il employait un temps infini à y transcrire les affaires, d’une écriture moulée de comptable, avec un grand luxe de majuscules déliées et de fioritures fantaisistes. Irritable lorsqu’il était à jeun, il envoyait promener le public qui l’exaspérait. Il tombait dans un engourdissement profond lorsqu’il avait bu et s’irritait d’être dérangé. Les soirs d’hiver, où il était seul à assurer le service, il n’hésitait pas, pour esquiver tout risque de dérangement, à s’enfermer dans le bureau à double tour et, s’endormant dans son fauteuil à la chaleur du poêle chauffé à blanc, y ronflait tout son saoul. Il lui arriva, maintes fois, d’y passer la nuit et de ne se réveiller qu’au petit jour. Le quartier aurait pu brûler sans le tirer de sa torpeur. L’autre inspecteur, un nommé Barbier, tout fraîchement nommé, sortait du régiment. Ancien sergent-major habitué au commandement, il ne supportait pas les observations de son collègue. C’était entre eux des piques continuelles, un échange incessant de mots vifs ou de sous-entendus blessants qui, parfois, dégénérait en vraies disputes. On les voyait se jeter les registres à la tête. Autant le père G…, vêtu de vieilles nippes, avait un aspect négligé, autant son collègue était soigneux de sa personne. Celui-ci était un bon serviteur, intelligent et dévoué, mais d’une humeur un peu sombre, comme s’il se sentait voué à la malchance. Et il est vrai qu’il avait essuyé, pour ses débuts, une petite mésaventure propre à l’édifier d’emblée sur les risques et les épines du métier. Appelé un jour à refouler le public qui s’était amassé devant le commissariat, à la suite d’une arrestation mouvementée, il reçut d’un malandrin, hôte de ces parages, parfaitement conscient de ses actes et qui n’ignorait pas à qui il s’adressait, une épithète injurieuse et un féroce coup de pied « en vache » qui le tint longtemps alité. L’agresseur comptait sur l’affluence pour s’esquiver, mais se vit barrer le passage par un agent survenu fort à propos. Malgré ma répugnance à instrumenter sur ce chapitre, je crus devoir, en raison de la gravité de la blessure et des conséquences possibles, dresser procès-verbal d’outrages. L’affaire eut des suites correctionnelles. À l’audience, le prévenu, de mauvaise foi évidente, allégua, pour sa défense, qu’il avait cru avoir affaire non pas à un agent de l’autorité, que rien d’ailleurs ne distinguait, mais à un agresseur quelconque, mal intentionné, qui en voulait à son portefeuille. Il en avait jugé sur sa mine. Le malheur voulut que l’inspecteur se présentât à la barre avec des traces de sa maladie récente, le visage pâle et amaigri, crispé par l’effort qu’il faisait pour se tenir debout. L’avocat de la défense saisit la balle au bond et, reprenant la thèse de son client, plaida, servi par les apparences, la méprise possible. Cet avocat exagérait. L’inspecteur n’avait pas mérité cette humiliation. Il dut l’empocher par force, néanmoins, comme il avait empoché le coup de pied. Ce n’était pas assez de sa blessure physique, il devait rapporter du tribunal une blessure morale, sans que l’administration lui témoignât le moindre intérêt, ni parût lui savoir gré de s’être si bénévolement exposé en service commandé. C’est à l’éloge de ce brave fonctionnaire, que son zèle n’en fut pas refroidi. Mais la joie du commissariat, c’était le garçonde bureau, un jeune, un débutant, lui aussi. Tempérament de débrouillard, de déluré. Un type impayable, qui n’avait pas son pareil pour dénouer les disputes, concilier les parties, calmer les poivrots récalcitrants, recoudre les ménages, et réparer les gaffes du père G… Avec cela, une poigne de fer, sachant imposer respect, à l’occasion, aux pires énergumènes et transformant en parties de plaisir les corvées les plus périlleuses ou les plus répugnantes. Il séparait les adversaires qu’il soulevait à bras tendu, réduisait d’un tour de main à l’impuissance les fous furieux, désarmait les malfaiteurs, toujours le sourire aux lèvres. Même pour le décrochage d’un pendu déjà vert ou la manipulation d’un « macchabée » en décomposition, il avait toujours le « petit mort pour rire ». C’est lui qui, debout, sur le seuil du commissariat encombré, un jour de manifestation populaire, criait aux agents survenant en foule avec un excédent de détenus : « N’en jetez plus !… On refuse du monde ! » Aux heures tranquilles, sa malice espiègle offrait aux amis de passage des cigarettes explosives, mettait, sous le nez des commères de la cour, des bouquets de violettes d’où un ressort secret faisait jaillir une fusée d’eau. Je l’ai vu, au café, glisser sur la spatule d’un consommateur, faisant son absinthe, un morceau de sucre infondable. Il s’amusait, parfois, à effrayer les gens d’un rat blanc qu’il tirait de sa poche, d’une fausse araignée pendue au bout d’un fil. Au demeurant, le meilleur garçon du monde, sobre, exact, serviable, désintéressé, nullement coureur, bien que sa joliesse en fît la coqueluche du voisinage, et doué d’un esprit d’à-propos qui lui tenait lieu de savoir. C’était le boute-en-train dont la verve intarissable allégeait nos fatigues, nous soutenait et nous ranimait aux heures de tristesse et de découragement. Il s’employait à dresser les chiens que le patron recueillait dans la rue et dont le bureau était toujours plein. On leur avait abandonné une pièce vide qui ne servait à rien. Il leur apprenait à sauter par-dessus la balustrade des inspecteurs, à tenir en respect les ivrognes et les agités. Il les asseyait près d’eux, en sentinelles, coiffés d’un képi de gardien, une pèlerine sur les épaules. Il organisait, avec ces chiens, aux heures de loisir, des steeple- chases dans la cour pour l’amusement des locataires. N’était-il pas allé, certaine après-midi de dimanche, jusqu’à organiser un steeple-chase de tortues ? C’étaient six malheureuses bêtes affamées, tombées d’un chargement, attendant leur envoi en fourrière, et qu’il fit courir, avant de les rassasier, un chiffre collé au dos, d’un bout de la cour à l’autre, en les appâtant d’une feuille de laitue, tandis que dans l’assistance s’engageaient de bruyants et joyeux paris. L’immeuble fourmillait de rats. Chaque fois que l’un d’eux se laissait prendre au piège, le garçon de bureau nous régalait d’une séance de ratodrome. J’ai éprouvé là combien le courage est une vertu commune. J’ai vu de ces rongeurs tenir vaillamment tête à toute la meute déchaînée et la faire reculer. Des chats errants complétaient notre ménagerie, que le malheur avait rendus sociables et auxquels les chats des voisins venaient rendre visite. Sur ce peuple félin régnait, en sultan, le superbe angora du charcutier Félix, qui se plaisait mieux là que dans la charcuterie, ce qui désolait les demoiselles Félix, toujours en quête de leur minet qu’elles adoraient. Les demoiselles Félix étaient charmantes, l’une surtout, Blanche, la cadette, dans tout l’éclat de ses seize ans, faisait plaisir à voir. Aussi timide que jolie, c’était la plus affolée des absences de son matou. Ça lui coûtait d’affronter la cohorte barbue du commissariat. Elle ne s’y risquait qu’en rougissant jusqu’au blanc des yeux et c’est toujours d’une voix étranglée d’émotion, qu’elle jetait à travers la porte entrouverte : « Vous n’auriez pas vu mon chat ? » Ces apparitions furtives comblaient d’aise le garçon de bureau. Il s’y approvisionnait de joie pour le restant de la journée. Aussi les provoquait-il, en attirant l’animal qu’il gavait de friandises et qu’il séquestrait, par malice, au besoin. Ce « n’avez-vous pas vu mon chat ? » des demoiselles Félix était le thème sur lequel sa verve gamine brodait les plus désopilantes variations. Il y revenait si souvent que l’expression s’en était transmise du commissariat aux postes du quartier, et que dans toutes les brigades, on ne s’abordait plus qu’avec cette phrase aux lèvres, devenue le refrain, la scie du jour. Ernest Raynaud, Souvenirs de police. Au temps de Ravachol, Payot, 1923 Un grand préfet de police : Lépine Critique sur le fonctionnement au quotidien et les maigres moyens de la police, Ernest Raynaud se montre en revanche laudateur sur le préfet Lépine , dont il approuve logiquement la volonté réformatrice et apprécie le sens du détail. Fondateur de la brigade cycliste, de la brigade canine et de la brigade fluviale, ami des inventeurs qui rehausse le prestige des gardiens de la paix en les dotant du célèbre « bâton blanc » en 1896, Louis Lépine a par-dessus tout raisonné en politique : dans une France républicaine et démocratique, la police doit se faire apprécier de la population pour pouvoir remplir sa mission. En réalité, depuis longtemps, la préfecture de police était gouvernée par deux hommes retors et d’influence néfaste : le contrôleur général Boissenot et le commissaire de police Clément. Le premier, à force d’empiètements successifs, s’était assuré la haute main sur tous les services, en y recrutant, pour son système d’espionnage occulte, tout ce qui s’y trouvait d’individus sans scrupules. Il s’ensuivait que ces individus, auxquels il lâchait la bride et que sa protection rendait intangibles, faisaient loi, chacun dans leur petite sphère, et que les éléments sains de l’administration s’en voyaient brimés, réduits au découragement ou à l’impuissance. Le second, M. Clément, qui semblait avoir reçu ce nom du Ciel par ironie, avait fait ses premières armes, sous l’Empire, à l’école de Piétri 49, l’organisateur des blouses blanches 50. Il en avait gardé l’humeur et en perpétuait les errements. C’était un homme intègre, mais mal embouché, une sorte d’adjudant de quartier, toujours à faire claquer son fouet. Il était de ceux à qui songeait Talleyrand quand il conseillait : « Pas de zèle ! » M. Clément brouillait tout de son zèle intempestif. Il envenimait par son intervention brutale les affaires les plus anodines. Dans les services de voie publique, dont on n’oubliait jamais de le charger, son attitude provocatrice organisait le désordre. Il considérait du même œil les curieux et les manifestants, sur lesquels il lâchait indifféremment ses troupes avec un geste enragé qui semblait dire : « Tuez- les tous ! Dieu reconnaîtra les siens ! » Ces pratiques, valables aux temps du droit divin, ne correspondaient plus aux aspirations d’un régime démocratique. D’un coup d’œil, M. Lépine en avait mesuré le danger. Son premier soin fut d’éliminer de l’administration ces deux fauteurs de troubles, ces deux agents d’impopularité et tous ceux qui leur faisaient épaule. Il n’hésita pas à recourir aux coupes sombres qu’exigeait l’épuration de son personnel et il fit preuve, pour y suppléer, de la qualité maîtresse d’un chef, qui est de savoir choisir ses hommes. Il avait, sur ses prédécesseurs, l’avantage d’avoir passé par la filière, puisqu’il avait été secrétaire général de la préfecture et qu’il en connaissait les rouages secrets. Il appela à lui des collaborateurs sages et prudents : Mouquin, Cochefert, Noriot, Bouvier, pour ne parler que de ceux-là. Il se montra particulièrement bien inspiré en tirant de l’ombre des commissariats, où l’avait confiné l’animosité du despote Boissenot (le vice et la vertu n’ont jamais pu s’entendre), le probe et avisé M. Touny auquel il devait bientôt confier la direction de la police municipale. Il ne pouvait s’associer un homme de pratique plus exercée, de vue plus droite et de meilleur conseil. C’étaitmontrer sa résolution de purger l’atmosphère de ses bureaux et de rendre le souffle libre aux honnêtes gens, mais la réforme intérieure n’était rien encore au prix de ce qui lui restait à accomplir. Il fallait réhabiliter la préfecture de police dans l’esprit public et lui restituer son prestige. Il fallait reconquérir les bonnes grâces du pouvoir, les sympathies du parquet et rétablir les relations rompues avec le conseil municipal. M. Lépine, instruit par l’expérience, entreprit d’y réussir en prenant le contre-pied de ses prédécesseurs. Ce fut une satisfaction générale que de l’entendre proclamer cette maxime trop oubliée : qu’on ne peut gouverner contre l’opinion. M. Lépine prit, surtout, le contre-pied de son prédécesseur immédiat, M. Lozé. Ce dernier, infatué de sa personne (on l’avait surnommé dans la presse « le Dindon majestueux »), s’était, à la façon d’un grand seigneur, entouré d’un faste protocolaire, creusant entre lui et l’ensemble de ses subordonnés une barrière infranchissable. M. Lépine rétablit le contact en supprimant l’étiquette. Il laissait la porte de son cabinet ouverte. L’abordait qui voulait. À toute heure de jour et de nuit, on le trouvait à la disposition d’un chacun. Il n’entendait plus se laisser chambrer par son état-major ni par une coterie d’arrivistes et d’intrigants. Pour mieux se renseigner aux sources, il ne dédaignait pas de se promener dans les rues, seul ; sans escorte, de visiter à l’improviste les postes et les commissariats pour s’assurer de leur bon fonctionnement. Il s’entretenait avec l’un, avec l’autre, questionnait les agents, poussait la curiosité jusqu’à intervenir dans les rassemblements formés sur la voie publique par le plus minime incident, et contribuait à les disperser. Il ne croyait pas déchoir, comme l’eût fait M. Lozé, en s’occupant de petits détails, tant il était soucieux de remédier à toutes les imperfections. S’étant aventuré, un jour, jusque sur les quais de la Villette, il remarqua qu’un planton que l’on y avait installé à demeure pour la manœuvre d’un pont tournant y restait à découvert, exposé aux intempéries des saisons. Il fit établir une guérite. Ces façons l’avaient accrédité dans son personnel. On l’aimait, et c’est le seul préfet auquel les commissaires de police aient, spontanément, dans un élan de reconnaissance, offert un banquet cordial. Ce n’est pas qu’il fît preuve d’un excès de courtoisie à leur égard, ni qu’il cherchât à se les appâter d’un visage débonnaire et souriant. Il était plutôt brusque dans les relations de service et parlait haut et net. Sobre de gestes, bref en paroles, il commandait souvent des sourcils et il les avait prompts à se froncer. On tremblait, les jours de manifestations, lorsqu’on le voyait tortiller sa barbiche d’un doigt nerveux. C’était signe que quelque chose allait mal et que son tonnerre allait éclater, et s’il lui arrivait – d’ailleurs rarement –, dans le feu de l’action, de se courroucer trop vite, on savait que la réflexion ne tarderait pas à amener chez lui une réaction salutaire et que sa plus chère ambition était de se montrer, en tout et pour tout, équitable. Nous l’avions surnommé « Louis-le-Juste » (Louis était son prénom). Il en avait eu vent, et confiait dernièrement encore à l’un de ses amis, que, dans tout le cours de sa longue carrière, c’est l’hommage qui lui avait été le plus sensible. Il exigeait de ses subordonnés le maximum d’activité, mais comment ses subordonnés auraient-ils pu s’en plaindre, puisqu’il les prêchait d’exemple ? Il se multipliait. On le voyait partout à la fois. Il accourait à la moindre alerte. Qu’un sinistre éclatât quelque part, il était le premier sur les lieux, s’exposant témérairement au danger, animant tout du feu de son intrépidité. Il surgissait à vos côtés, il vous interpellait. On le croyait encore à deux pas de soi, que sa silhouette surgissait, dans les flammes, au haut d’une échelle de pompiers. Il réapparaissait, noir de fumée, les vêtements ruisselants, courant où l’appelait une mesure de précaution à prendre, un sauvetage à opérer. On ne se figure pas à quel point il sacrifiait ses aises au bien public et donnait le pas sur ses propres affaires aux intérêts du service. J’ai dit qu’il était sobre en paroles dans les relations de service, mais quand il lui fallait parler dans les cérémonies publiques et dans les banquets officiels, il se révélait orateur-né. Il empoignait le discours avec fougue, sans l’ombre d’une hésitation. Sa voix s’enflait dès le début et roulait jusqu’au bout, sans défaillance. C’était une vague qui emportait tout sur son passage, une charge à fond de train, expirant toujours au milieu d’un tonnerre d’applaudissements. J’ai dit aussi que M. Lépine avait aboli l’étiquette. Il laissait volontiers au vestiaire les redingotes solennelles, les chapeaux hauts de forme à huit reflets, la cravate blanche et les gants gris perle de ses prédécesseurs. Il n’hésitait pas, à l’occasion, à prendre la tête des cortèges en jaquette et en chapeau melon, mais ce pratique Lyonnais, qui sut se mériter d’être appelé « le plus parisien des préfets », savait le peuple de Paris cocardier. Et peut- être était-il un peu cocardier lui-même, dans le fond, et c’est ce qui l’inclinait à s’occuper de préférence de la police municipale, parce qu’il y pouvait, entouré d’uniformes, jouer au colonel. Ce titre de « colonel » ne se l’était-il pas décerné, un jour, à la tribune du conseil municipal ? Les conseillers affectèrent de s’en esclaffer. C’est qu’ils oubliaient le rôle glorieux joué par les gardiens de la paix militarisés en 1870. Au début du Siège de Paris, on les avait vus prendre part aux opérations de l’armée régulière et s’y couvrir d’exploits sous la conduite de leurs officiers de paix, devenus capitaines. Leur chef était alors M. Ansart, nommé au 4- Septembre, l’une des plus nobles figures dont, au cours de ces dernières années, puisse s’honorer la police municipale, et qui serait illustre si l’on pouvait s’illustrer dans des fonctions que la foule fait métier de mépriser. M. Lépine n’avait donc pas tort de se considérer comme un colonel. Il en avait le caractère, la flamme patriotique, et je suis sûr qu’il en eût rempli le rôle avec courage, lors de la dernière guerre, si les circonstances le lui avaient permis. Ce que l’on peut affirmer, c’est qu’il n’aurait pas déserté son poste, comme le fit M. Hennion 51 qui s’éclipsa, abandonnant ses troupes en plein désarroi, dès qu’il apprit l’avance des Allemands sur Paris. M. Hennion, qui avait pris possession de la préfecture de police avec fracas, jurant qu’il y apportait toutes les vertus, se révélait ainsi sous son véritable jour. Donc, M. Lépine agissait en colonel, soucieux de se mériter l’applaudissement des Parisiens. Il avait établi, à la police municipale, une discipline toute militaire. Il voulait voir les détachements d’agents marcher, dans la rue, au pas, comme les soldats. Il leur faisait exécuter des maniements d’armes dans la cour de la caserne de la Cité, qu’il surveillait lui-même du haut d’une fenêtre. Bien entendu, les officiers de paix devaient commander leur compagnie en véritables capitaines. Ce me fut l’occasion de rouvrir mes manuels du régiment. Je me croyais revenu à l’époque du « volontariat ». Mon passage sous les drapeaux ne m’avait donc pas été inutile, ni le certificat que j’en avais rapporté, constatant qu’ayant satisfait avec la note « bien » à tous les examens, j’étais jugé digne de remplir avec aptitudes les fonctions de « soldat de deuxième classe ». Ainsi le voulait l’imprimé, pour mes camarades et pour moi, sauf pour les dix premiers qui, sur soixante que nous étions, s’étaient vu à la fin de l’année décerner les galons de sergent et de caporal. M. Lépine entendait, par ces façons, flatter l’esprit chauvin de la foule et désarmer un peu les préventions de l’opinion publique à l’encontre des gardiens de la paix. Il employait même, à la leur concilier, jusqu’à des petits moyens que l’on pouvait estimer futiles, à première vue, mais qui nelaissaient pas de dénoter de sa part un sens délié des réalités et un instinct de psychologue. Les candidats gardiens de la paix étaient soumis, au préalable, à un examen physique et à un examen écrit. M. Lépine voulut se charger lui-même de leur examen oral. Il faisait venir les admissibles dans son cabinet, et se basait, pour les enrôler définitivement, non seulement sur leurs réponses et sur leur vigueur corporelle, capable de tenir la racaille en respect, mais sur les traits de leur physionomie. Je le vis, un jour, entrer au poste central du VIIe arrondissement, impressionné par la silhouette décorative du gardien de planton. — Pourquoi, me demanda-t-il à brûle-pourpoint, cet homme-là n’est-il pas sous-brigadier ? Il en a, pourtant, la mine. Et il le nomma sous-brigadier le lendemain. Il va sans dire que l’homme le méritait par ses états de service et qu’il ne s’en fallait que d’une vacance qu’il ne le fût déjà. Le mobile qui faisait agir ici M. Lépine n’avait rien de comparable à celui de S.M. Henri III, qui, trouvant un jour à la foire Saint- Germain, le portefaix Benoise endormi, imagina sur la seule recommandation de son heureuse plastique, de l’anoblir et de le créer secrétaire de cabinet, en disant : « Voilà un homme qui pourra se vanter que le bien lui est venu en dormant. » Je suis persuadé qu’à l’encontre du monarque, M. Lépine se fût abstenu d’octroyer les galons de sous-brigadier à mon colosse Apollon si ses notes de service n’y eussent contribué, et la preuve que M. Lépine avait deviné juste, c’est que même après son départ, ce gardien a continué à faire son chemin et qu’il est devenu inspecteur principal, le plus haut échelon auquel il pût prétendre. Je n’en étais pas moins resté frappé de la réflexion de M. Lépine et ma plume, se reportant à l’époque de l’affaire Nüger, en avait griffonné un sonnet parodiant celui de Sully Prudhomme 52 où j’imaginais le préfet sous l’inspiration de son égérie, se murmurant à lui-même : Une femme m’a dit en songe : « Tes gardiens Traînent de tout Paris l’implacable anathème, En dépit du métier, si tu veux qu’on les aime, Choisis-nous-les beaux de visage et de maintien. Nous saurons, en retour, par un sûr stratagème, Faire de nos maris tes plus fermes soutiens, Et ta sagesse aura résolu ce problème De rendre la police aimable aux citoyens. » J’ouvris les yeux, rêvant aux étalons-modèle Du Perche et de Rouergue, enrôlant, pêle-mêle, Tout ce qu’on pût trouver de gaillards bien formés. J’ai compris la plastique et qu’à l’heure où nous sommes Mes agents se devaient d’être les plus beaux hommes Et depuis ce jour-là, je les sais tous aimés. Après tout, M. Lépine n’avait pas tort de tabler sur ces petits côtés. Il avait, sans doute, lu chez Pascal que la forme d’un nez peut influer sur le cours des événements et changer la face du monde. C’est peut-être aussi qu’il songeait à ces agents de police minables, que l’on rencontre en province, traînassant dans les rues d’un pas affalé, et qui donnent une si fâcheuse opinion de leur municipalité. L’idée du passant est tout autre lorsqu’il avise, sur le trottoir, un gaillard leste et bien découplé correctement sanglé dans son uniforme. L’heureuse impression qu’il en reçoit rejaillit sur toute la corporation. Il n’est si bonne maison qui ne retire profit de la bonne mine de ses serviteurs. — Je ne veux pas, disait M. Lépine, de ces visages disgraciés qui éloignent la sympathie. Ce serait jeter la déconsidération ou le ridicule sur l’administration ! En somme, si M. Lépine choisissait des agents au front de paladin, et bâtis à la Rodrigue, c’était pour que tout Paris pût les contempler avec les yeux de Chimène. Et cela n’eût été contestable que s’il eût fait complète abstraction de leurs qualités morales, mais il ne négligeait rien pour leur instruction. Il avait organisé à leur usage, non seulement des conférences faites, dans les postes, par les gradés et les officiers de paix pour les éclairer sur leurs devoirs et les choses du métier, mais des conférences faites, dans les mairies, par des conférenciers de profession, pour leur ouvrir et leur orner l’esprit. Ce pauvre Léo Claretie 53 y fut souvent mis à contribution. Je l’ai entendu traiter devant les agents des sujets moraux ou littéraires qu’il savait mettre à leur portée, et leur rendre intéressants. Pour stimuler l’esprit d’abnégation et de discipline des gardiens de la paix, M. Lépine en avait fait dresser l’historique. C’était comme leur livre d’or où étaient consignés leurs actes de dévouement, et il n’en négligeait pas, pour cela, les autres parties de son administration, auxquelles il dédiait un nouveau Répertoire de police qu’il ne cessa, durant tout son préfectorat, de compléter et mettre à jour, en même temps qu’il créait le service anthropométrique et jetait les fondements du musée de Police. Il améliora l’esprit général de tout son personnel en faisant disparaître les pratiques de favoritisme qui avaient sévi sous ses prédécesseurs avec une telle acuité qu’elles avaient fini par tout gangrener. Plus de supercheries d’examen. Plus de passe-droits scandaleux. Plus de tableaux d’avancement truqués. Chacun était promu au grade supérieur suivant son tour d’ancienneté ou d’admission à l’examen. Il faut reconnaître qu’en cela M. Lépine fut admirablement secondé par M. Laurent, secrétaire général, qui ne s’est jamais départi de la plus stricte équité et qui ne tenait compte, pour les candidats de toutes catégories, que des recommandations de leur chef de service. Une circulaire avait même été édictée, faisant défense sous peine de punition sévère et de perte de leurs avantages auxdits candidats de se faire appuyer par des politiciens ou des personnalités étrangères à l’administration. L’Empire avait armé les agents de casse-tête, M. Lépine les arma du bâton blanc. Ce bâton blanc peut être considéré comme le symbole de son règne, le signe de l’heureuse évolution de mœurs qui s’en est suivie. Il n’y eut, pour en grogner, que quelques vieux débris de l’Ancien Régime, et des brigades centrales supprimées, dont je m’étais amusé à reproduire, comme suit, les doléances : Le vent ployait le feu des réverbères, La pluie à flots ruisselait dans la nuit, Seuls, à l’abri d’une porte cochère, Deux vieux agents se contaient leur ennui. « Ah ! disait l’un, tout va de mal en pire, Viens ranimer notre honneur expirant, Ciel ! et rends-nous les beaux jours de l’Empire, Où notre place était au premier rang. « Quand, inclinant le bicorne avec grâce, En frac de ville et l’épée au côté, Je me voyais, en passant, dans la glace, J’en éprouvais un regain de fierté, « Magique effet de mon feutre à cocarde, On m’adorait, et ni les voltigeurs, Et ni Prévost 54 mon ami, le cent-garde, Autant que moi ne ravageaient les cœurs. « Sous l’uniforme on avait du prestige, Ma légitime Adèle, il t’en souvient, Mais, aujourd’hui, l’habit qu’on nous inflige Tient du facteur et du collégien. « Vive autrefois ! Dans les jours de tempête, Lorsque l’émeute entrait en branle-bas, On se ruait à coups de casse-tête Et sans scrupule on tapait dans le tas ! « Mais, à cette heure, on nous rit aux moustaches, Et, sans rien dire, à cause des journaux, Faut écouter : “Bas les flics ! Mort aux vaches !” Et, sans répondre, accueillir les pruneaux. « Nos officiers n’ont plus rien dans les veines, Oui, j’en atteste et Rouher et Piétri. Des bâtons blancs ! voilà nos armes vaines ! » — L’autre approuvait d’un chef endolori. La voix se tut. Une angoisse profonde, Les tint pensifs jusqu’à l’heure où le bruit Les éveilla du brigadier de ronde, Et, toujours, l’eau crépitait dans la nuit. Je n’ai pas dessein de résumer, ici, la carrière de M. Lépine. J’aurai assez souvent l’occasion d’y revenir au cours de ces Souvenirs. J’ai tenu simplement à esquisser sa silhouette à grands traits pour expliquer les raisons de sa popularité et montrer comment, en moins de trois ans, M. Lépine avait accompli ce miracle de réconcilier la préfecture de police avec le Parlement, le parquet, l’Hôtel de Villeet l’opinion publique. Ce peu de temps lui avait suffi pour renflouer un bâtiment disjoint et le mettre en état de reprendre la mer. C’est pourquoi, quelques mois plus tard, alors que dans mon commissariat de la rue Blomet, il m’était tombé sous les yeux le compte- rendu d’une séance du conseil municipal, où le citoyen Labusquière s’était emporté contre eux en accusations injustes, ma plume se mit à courir d’elle- même sur mon sous-main, et y traça cette ballade, mi-amusée et mi-émue, qui peut passer, en quelque sorte, pour mon testament d’officier de paix : BALLADE EN L’HONNEUR DES GARDIENS DE LA PAIX Que Labusquière, édile impétueux, Aime en séance à leur jeter la pierre ; Que Rochefort épuise encor sur eux Les traits de sa malice coutumière ; Qu’à les noircir Faure Sébastien 55, Use son encre en fiel quotidien ; Rions ! D’avance, ils ont perdu leur cause ! Moi, je m’écrie, en invoquant Loubet 56, L’heure a sonné de leur apothéose : Honneur et gloire aux gardiens de la paix ! Ce ne sont point les mouchards tortueux Amis de l’ombre et suppôts du mystère, Leur qualité s’annonce à tous les yeux, Et leur travail s’opère à la lumière. C’est l’ornement des quais parisiens, Sous l’uniforme ils ont un fier maintien, Si que, du coup, plus d’Une entre en hypnose. Ils font glisser la roue avec succès, Et leur bâton jamais ne se repose : Honneur et gloire aux gardiens de la paix ! Pour la tranquillité des vieux messieurs, Ils ont à l’œil les bouges de barrière, Plus d’un pacha costaud, plus d’un joyeux 57 Porte leur botte imprimée au derrière. Leur poing solide et redouté, soutien De l’honnête homme et du bon citoyen, Aux noirs complots de la Pègre s’oppose ; Quand vient la nuit, ils tendent leurs filets. À la marée, autour des maisons closes. Honneur et gloire aux gardiens de la paix ! Bourgeois ! tandis que vous fermez les yeux, Ils font la garde à vos portes cochères, Parfois on en rencontre, à l’Hôtel-Dieu, D’ensanglantés, qu’on apporte en civière : Dans l’incendie, ils vont sans craindre rien. Aux fous errants, aux voitures, aux chiens, Aux coups de feu, le métier les expose. Quand on les tue, à l’ombre des cyprès, À Montparnasse 58, on les enterre en prose. Honneur et gloire aux gardiens de la paix ! ENVOI Princes, féaux de notre aimé préfet, Touny, Mouquin, au crâne orné de roses 59. Témoignez comme, au monde satisfait, Leur héroïsme éclate en mille choses. Honneur et gloire aux gardiens de la paix ! Ernest Raynaud, Souvenirs de police. Au temps de Félix Faure, Payot, 1925 MARIE-FRANÇOIS GORON (1847-1933) La brigade canine Outre ses Mémoires et de nombreux ouvrages sur la police, l’ancien chef de la Sûreté Goron a démontré la diversité de ses talents par la publication, en 1913, d’un livre illustré pour enfants : Mémoires de Poum, chien de police, ouvrage curieux dont le narrateur est l’animal lui-même, fidèle défenseur de l’ordre et ami des enfants. Très érudit, Poum dresse aussi l’historique de la brigade canine, non sans un certain mordant. Ce fut M. Simart, commissaire de police, qui eut le premier, paraît-il, l’idée de cette brigade défensive. Depuis longtemps, un peuple voisin 60 employait à cet usage une race particulière de chiens de berger. Au cours de diverses expéditions, ces auxiliaires rendirent de grands services. C’est alors qu’à la préfecture de police on songea à reprendre, tout en l’améliorant, cette institution. Tout d’abord, elle parut incompatible avec l’esprit de la race française. En effet, la pensée de lancer des animaux furieux à l’assaut d’êtres humains pouvait sembler barbare à des cerveaux affinés. Mais, en examinant la question, on comprit qu’on pouvait rendre l’emploi des chiens extrêmement utile, sans qu’il fût inhumain. Il suffisait, pour cela, de refréner et de régulariser la fougue de ces animaux. Solidement tenus en laisse par des lanières de cuir, muselés avec soin, ils servent plutôt par leur flair merveilleux que par leur force. Il n’y a que dans les cas extrêmement graves, ceux, par exemple, où la vie des agents est en danger, que ceux-ci leur donnent la liberté. Et comme on n’enlève la muselière aux chiens de police qu’à la dernière extrémité, c’est surtout avec leurs membres puissants qu’ils terrassent les malfaiteurs. D’ailleurs, aucun de ces derniers n’a jamais reçu de blessures graves de ces animaux, tandis que ceux-ci comptent un des leurs mort au champ d’honneur. Léo, chien de police, âgé de neuf ans, tomba la tête fracassée d’une balle tirée par un apache 61. On peut voir au Cimetière des chiens, près d’Asnières 62, la tombe de cette brave bête, sur laquelle on a érigé une pierre commémorative. Le Chenil des chiens policiers fut d’abord installé provisoirement, par les soins de M. Simart, aidé de l’ancien sous-officier de cuirassiers, Muller, dans le quartier de la Gare, rue du Chevaleret. Puis, il émigra à Charenton. Mais l’emplacement qui lui servit d’asile devint propriété communale. Enfin, depuis le mois de décembre 1911, le Club des chiens de police fut transféré boulevard Ney, au bastion 32, entre les portes de la Chapelle et d’Aubervilliers. Le refuge est composé d’un vaste parallélogramme dont deux côtés sont bordés d’une série de boxes grillés et prolongés au fond par une niche bourrée de paille fraîche. Les chiens vivent là dans d’excellentes conditions d’hygiène. Chaque jour, on leur sert une pâtée faite de bœuf bouilli additionné de riz et de pain. Le lundi, les pensionnaires sont gâtés : on leur octroie, par tête, un litre de lait. L’agent Boulogne est placé à la tête du Club des chiens. C’est un maître aussi juste que bon. Il ne laisse jamais battre ses élèves, et la plus grande punition qu’il leur inflige, c’est d’être mis au cachot noir – qui présente une particularité, c’est d’être parfaitement clair. Attendu que ce redoutable cachot noir n’est autre qu’une niche, comme toutes les niches, placée au centre de la cour. Le chien puni y est attaché et muselé. Il faut voir son air piteux et sa mine déconfite. Toutes les fois que passe devant lui l’arbitre de ses destinées, l’animal jette de son côté des regards implorant sa pitié. Outre les pensionnaires de l’établissement, il en est une vingtaine qui demeurent avec les agents qui les emploient. Moi, Poum, je fus compris dans cette catégorie. Mon existence était désormais liée à celle de Guillardet. Nous allions souvent, à peu près tous les jours, au chenil de mes camarades. Je fis connaissance avec eux : il y avait là Loux, Heinz, Puck, etc., tous d’origine allemande. Dans une autre série, je vis aussi des chiens noirs à poil long. Ceux-là sont belges. Souvent, des propriétaires de grandes usines, de châteaux, de chasses, viennent faire l’acquisition de l’un des pensionnaires du Club. Les deux premiers, qui quittèrent ainsi le chenil, furent achetés par le prince de Monaco. Mais je suis sûr qu’ils ne quittèrent pas sans regret leurs collègues – si j’ose m’exprimer ainsi. Je voulus échanger quelques idées avec mes nouveaux amis. Mais je m’aperçus bientôt que nous aurions peine à nous entendre. Enrégimentés depuis l’âge de trois ou quatre mois, ces chiens, esclaves de la consigne, ne connaissent que le service. Ils n’ont pas été, comme moi, mêlés à la vissse des hommes et ne cherchent nullement à se rendre compte du pourquoi des choses. Afin de compléter mon éducation, on me fit partager divers exercices des élèves du chenil. Des gardiens de la paix, habillés de vêtements fortement rembourrés, imitaient les allures des malfaiteurs. Ils se sauvaient à toute vitesse, puis se retournaient brusquement, faisant face à l’ennemi. Alors, nos maîtres nous lançaient contre ces hommes et nous incitaient à les arrêter et à les mettre dans l’impossibilité de se défendre, tout en les ménageant dans une certaine mesure. D’autres jours, on nous conduisait sur le bord de la Seine. Des hommes se jetaient à l’eau et notre tâche consistait à flairer leur présence dans le fleuve et à la dénoncer par nos aboiements. Alors, nos gardiens faisaient lesimulacre d’un sauvetage. Un matin que je me livrais à cet exercice sur le bord de la Seine, entre Puteaux et Courbevoie, je vis, dans un moment de repos, un vieux terre- neuve qui nous regardait mélancoliquement. Je m’approchai de lui et nous fîmes connaissance. Dans un langage que nous sommes seuls à comprendre, je m’enquis du motif de sa tristesse. Le vieux terre-neuve me répondit que, lui aussi, avait fait partie autrefois d’une escouade de chiens sauveteurs, qu’on appelait la « brigade fluviale ». Mais cette brigade avait été licenciée, parce que les chiens sauveteurs mettaient tant d’ardeur à leur besogne, serraient si fortement les noyés dans leurs pattes, qu’ils étranglaient à demi ceux qu’ils devaient secourir. Marie-François Goron, Mémoires de Poum, chien de police, Flammarion, 1913 LOUIS LÉPINE (1846-1933) La brigade de Sûreté Le titre ambigu de « chef de la Sûreté » peut prêter à confusion. S’il existe une direction de la Sûreté générale au ministère de l’Intérieur – laquelle devient Sûreté nationale en 1934 –, la préfecture de police échappe à son contrôle et comporte elle-même sa « brigade de Sûreté », lointaine préfiguration de la brigade criminelle. C’est elle que salue l’ex- préfet de police Louis Lépine dans ses Souvenirs. La brigade dite de Sûreté est une brigade comme les autres, les Jeux, les Garnis, les Mœurs, mais spécialisée dans les affaires de vol ou d’assassinat. De ces trois cents hommes, quelques-uns seulement marchent avec le chef, dans les grandes affaires ; tous sont soumis à une dure discipline, sur pied, jour et nuit très exposés, pour une solde médiocre. Mais ils aiment tant leur métier qu’un succès les paie de toutes leurs peines. Les agents ne sont pas armés. Ils n’ont pas comme le gendarme : sabre et mousqueton ; quand ils portent un revolver c’est qu’ils se le sont procuré à leurs frais et sous leur responsabilité. Ils ne s’en servent que dans les grandes circonstances, quand ils se sentent perdus. Leur arme c’est le cabriolet, un bout de ficelle terminé à ses deux extrémités par une olive en bois. Ils le fabriquent eux-mêmes. Inutile de dire que leur passé est irréprochable, et que pour eux la bravoure est de pratique journalière. Je connais pour en avoir été témoin des cas de sang-froid, de témérité même, admirables. Je n’essaierai pas de décrire leurs opérations, tout dépend des circonstances. Celui-ci qui flaire les pickpockets flâne dans les rues passagères, dans le voisinage des établissements de crédit, à l’affût du vol à la tire, à l’esbroufe, dont sont victimes les gens qui portent sur eux des valeurs. Celui-là fréquente les bouges, les cabarets de barrière, les bars louches où camouflé, il peut trouver des gens de bonne prise, des condamnés, des libérés en rupture de ban, des récidivistes qui devraient être à la Nouvelle ; il recueille des indications intéressantes, surprend des propos dont il fait son profit. Quand un crime est signalé, la brigade est alertée, et les agents choisis selon leur aptitude se mettent en campagne. D’ailleurs la Sûreté a deux genres d’auxiliaires bien différents : d’abord le gardien de la paix en bourgeois, ou l’îlotier qui, sur son chemin, lie conversation avec les gens du quartier et finit par connaître les aîtres ; il est renseigné sur les habitudes, les mœurs de chacun. Il sait qui découche, qui a subitement disparu. J’ai mis la police municipale à la disposition de la Sûreté et je m’en suis bien trouvé. Avec l’autre auxiliaire il faut prendre des précautions : quand on lit dans un journal le récit d’un crime dont il ne reste aucune trace, on est quelquefois étonné de voir qu’avant même de s’être lancée sur une piste la Sûreté a mis la main sur le coupable. Soyez certain que dans ce cas le criminel a été « donné. » Vendu serait plus exact. Comment cela ? un vieil agent a des relations, et même de mauvaises connaissances : des rôdeurs de barrière, des camelots sans industrie bien définie, des gouapes, des filles, quelquefois d’anciens clients ; or ce qui perd ce monde d’escarpes, c’est la vantardise. Il est rare que l’auteur d’un méfait ne soit pas soupçonné ou même connu dans son entourage. Que l’indicateur soit mis dans le secret, et moyennant salaire l’agent est tuyauté et va à coup sûr. Que le malfaiteur soit appréhendé par ce procédé ou tout autre cela ne suffit pas encore. Il faut savoir son nom qu’il cache, connaître ses antécédents et notamment s’il n’a pas été arrêté déjà, ou condamné, ce qui est presque toujours le cas. Jusqu’à ces dernières années on n’avait pour répondre à ces questions que les reconnaissances, très rares et souvent incertaines, qui d’ailleurs ne faisaient pas le jour complet sur le passé de l’individu. Nous avons maintenant un auxiliaire infaillible, l’Identité judiciaire, précieuse invention. Alphonse Bertillon était un tout petit commis à la police municipale quand mon attention s’est portée sur lui en raison de sa vive intelligence. Son avancement exceptionnel fut justifié par son mérite. C’est lui, qui a tiré de son cerveau le moyen de prouver par l’anthropométrie que l’individu qu’on vient d’arrêter l’a été antérieurement sous un autre nom, par conséquent qu’il est connu. Et voici comment il s’y prend. Deux faits sont acquis en morphologie : le premier c’est que, de même qu’il n’y a pas deux feuilles d’arbres qui se ressemblent absolument, il n’y a pas au monde deux hommes identiquement semblables ; et le second, que, chez l’adulte, les dimensions des os demeurent constantes pendant le reste de sa vie. Bertillon en conclut que si l’on prend sur un individu certaines mesures telles que celles de la tête, du médius, de la coudée, de l’écartement des zygomes et si le même homme a été mensuré antérieurement on trouvera au répertoire une fiche reproduisant exactement les mêmes dimensions que celles que l’on vient d’établir et que ces fiches seront toutes deux la fiche du malfaiteur que l’on a sous la main, et pas d’un autre ; une preuve surabondante résulte de la photographie portée sur la première fiche. En principe voilà le système. Il serait trop long d’entrer dans le détail de l’application et de décrire le mécanisme par lequel, tandis que des millions de fiches garnissent le Répertoire, une minute suffit pour mettre la main sur celle que l’on cherche. Je dirai d’un mot qu’on isole la fiche par le procédé des éliminations successives. Tel carton est affecté à telle dimension de tête, tel autre à une autre, etc., mais il n’y a qu’un carton où se trouvent groupées les diverses dimensions qui se rapprochent le plus de l’ensemble de celles de l’individu considéré. On trie ce carton et on trouve la fiche. L’anthropométrie une fois connue fut une révélation pour toutes les polices d’Europe, qui l’adoptèrent. Depuis, le système des empreintes digitales que Bertillon avait mis à l’essai quelques années avant sa mort a gagné la faveur des polices anglo-saxonnes chez lesquelles il s’est propagé 63. Il repose sur les mêmes axiomes morphologiques, car tout homme a dans sa main un sceau rigoureusement personnel, mais il a ce défaut qu’il est facile aux malfaiteurs avertis de supprimer leurs traces en mettant des gants. Et ils le font. Le Répertoire contient actuellement 4 500 000 fiches, il en est créé 90 000 par an. Je ne mentionne que pour mémoire une autre invention de Bertillon, le « portrait parlé » : c’est le relevé analytique des traits et particularités du visage qui permet aux agents de la Sûreté quand ils possèdent le signalement d’un individu établi selon cette méthode, de le reconnaître quand ils le croisent dans la rue. J’en ai fait personnellement l’expérience. Un autre moyen d’investigation que possède la Sûreté, c’est le grand répertoire connu sous le nom de « sommiers judiciaires », créé en vertu des articles 600 à 602 du code d’I.C. et qui groupe les condamnations prononcées par l’ensemble des tribunaux de France et des colonies. Il rassemble aujourd’hui 6 millions de fiches et répond à environ 1 500 demandes de renseignements, par jour. Lessommiers et l’Identité judiciaire font réciproquement des échanges. Bertillon eut l’idée que j’ai encouragée de créer un laboratoire de photographie criminelle et de police scientifique auquel ses successeurs ont donné beaucoup d’extension. En voici le but. Dans un grand nombre d’enquêtes judiciaires, en matières d’effraction, de vol de valeurs, d’assassinat il est important d’étudier les traces que le malfaiteur a laissées sans s’en douter ou de donner une force probante à certaines pièces à conviction. Il y a une infinité de cas. Il fallait créer des méthodes qui adaptent à cette fin les découvertes modernes. Déjà les malfaiteurs avaient pris les devants. Les substances à analyser par le praticien ne sont souvent mises à sa disposition qu’en quantité infime : c’est la petite tache de sang oubliée par le malfaiteur quand il a fait sa toilette, c’est le fil resté adhérent au meuble fracturé qui permettra des comparaisons, c’est le grain de poudre retrouvé dans le tissu perforé et dont la composition met sur la trace de l’arme. C’est ce qui reste dans le papier après le lavage et qui peut en permettre la reconstitution. Cette condition de n’opérer que sur des traces nécessite des méthodes d’analyse particulièrement sensibles dues à nos découvertes en physique et en chimie. Elles ont été mises en œuvre par les successeurs de Bertillon. En voilà assez pour faire comprendre quel vaste champ est ouvert à la police scientifique. Louis Lépine, Mes souvenirs, Payot, 1929 JEAN BELIN (1884-1971) « Le Dompteur » À partir de 1908, Clemenceau 64 modernise la police en créant douze brigades mobiles « ayant pour mission exclusive de seconder l’autorité judiciaire dans la répression des crimes et des délits de droit commun ». Bientôt surnommées les « brigades du Tigre », elles constituent les noyaux des actuels Services régionaux de police judiciaire. Leur déploiement accroît de façon spectaculaire l’efficacité de la police : bien équipées, bien formées, les brigades mobiles sont également dirigées par des policiers respectés, comme le légendaire commissaire Faivre dit « le Dompteur », dont le subordonné Belin brosse un portrait flatteur. Le commissaire Faivre avait cinquante-six ans. De petite taille, nerveux, irritable, il faisait penser au président Raymond Poincaré 65. Comme lui, il avait une petite barbe blanche. Il avait également du caractère et, comme le grand Meusien, il était un bourreau de travail. Féru de police, passionné comme nous tous, il avait fait installer un lit pliant dans son bureau. Deux fois par semaine, il couchait là. Il y couchait supplémentairement toutes les fois qu’une affaire criminelle importante exigeait la présence du chef. Faivre vécut en permanence à côté du lit de camp aussi longtemps que dura la fameuse affaire Bonnot. Il était célèbre dans la police. Ses inspecteurs l’appelaient tantôt « le Dompteur » et tantôt, lorsqu’ils étaient contents de lui, ce qui arrivait souvent, « le père Faivre ». C’est qu’en effet il y avait à la fois du dompteur et du père dans cet homme, rigide et droit, aux petites mains nerveuses. Il tenait bien sa brigade en main, je vous l’affirme. Il n’admettait aucun écart à la discipline, aucun manquement au travail, aucune entorse à l’honnêteté. « Le Dompteur » lorsqu’il me reçut m’examina longuement. J’étais assez inquiet de son examen de « binette » puisque celui du préfet Lépine m’avait si peu réussi. Je gardais le silence, mais qu’allait-il sortir de cette nouvelle revue de détail ? Le regard de M. Faivre allait de mes pieds à ma tête, s’arrêtait longuement sur mon visage. Je courbais les épaules, pour me rapetisser. Enfin, le chef de la brigade rendit son verdict : — Mon collègue de Montrouge m’a dit le plus grand bien de vous, mais une brigade mobile, il faut que vous le sachiez, n’est pas un commissariat. Ici, nous travaillons ! Je pensais, à part moi, que M. Faivre n’était pas très obligeant pour son collègue de Montrouge. — Du travail, c’est ce qu’il faut ici, reprit « le Dompteur », d’une voix brève. Et pas de fiasco, pas de fiasco surtout ! Le mot « fiasco » était habituel à M. Faivre. Il refusait à ses collaborateurs le droit de ne pas réussir, quelles que soient les raisons de leur échec. Alors cinquante fois le mot « fiasco » sortait de ses lèvres, comme un reproche qui pesait sur son cœur. Le collaborateur qui faisait « fiasco » était vite jugé par lui. La terreur du « fiasco » était devenue la hantise de la Ire brigade. Les jeunes inspecteurs, commandés pour arrêter un assassin ou un voleur, tremblaient à la seule pensée d’avoir à se représenter devant M. Faivre sans lui ramener un coupable au bout de leurs menottes. M. Faivre, après avoir recréé en moi le sentiment du devoir, ajouta d’autres menues choses sur ce que j’avais à faire à la brigade et sur la discipline qui y régnait. Le caractère et la franchise de mon nouveau patron me plaisaient et il me semblait que je devenais un tout autre homme à son contact. L’affaire Bonnot venait de commencer. Elle appartenait en quelque sorte à la police judiciaire, mais la Sûreté générale et ses brigades, on le verra, ont eu à jouer un rôle important dans cette affaire. Depuis que le bandit Bonnot était poursuivi, M. Faivre imposait aux dix-neuf commissaires et inspecteurs placés sous ses ordres de déjeuner et de dîner dans un restaurant à bon marché, situé à côté des bureaux du service. Lorsque nous n’étions pas consignés, nous étions en liberté surveillée dans cette cantine, mais du moins M. Faivre nous avait-il continuellement sous la main. Et cette main était rude, malgré sa petitesse. Je savais que les inspecteurs avaient droit à huit jours de congé annuels et à un jour de repos hebdomadaire. Cela, c’était un principe, mais ce principe M. Faivre le jugeait inapplicable à ses policiers. Il disait volontiers : — Comment aurions-nous le droit de nous reposer alors que les voleurs et les assassins volent et assassinent tous les jours ? Ceci dit, M. Faivre me souhaita bonne chance et de bons tableaux de chasse. Après un tel récit, le lecteur va penser que je me reprochais sûrement de m’être volontairement placé sous la férule de ce tyran. Les policiers d’aujourd’hui crieront à l’invraisemblance ou diront probablement qu’ils n’admettraient plus pareil chef. Eh bien ! les commissaires, les inspecteurs adoraient cet homme dur, et se seraient fait tuer pour lui (ce qui arriva plusieurs fois). Nous avions raison d’aimer M. Faivre, car il pensait plus à nous qu’à lui-même. Il s’épuisait réellement pour défendre nos droits et notre bien- être. Un jour que j’étais dans son bureau, il fut appelé téléphoniquement par le contrôleur général Sébille 66. M. Sébille contrôlait tout, comme c’était son métier, mais il contrôlait particulièrement les notes, les frais des inspecteurs des brigades. Il aimait à serrer en diable les cordons de la bourse de la « Princesse 67 », dussent le service et la défense publique en pâtir. J’entendis M. Faivre lui répondre avec sa rudesse habituelle : — Non, monsieur le contrôleur, je ne vous suivrai pas. Mes hommes c’est comme les chevaux, et pour qu’ils travaillent il faut que je puisse leur donner leur avoine ! Je veux les payer, monsieur le contrôleur, parce que je ne veux pas de « fiasco ». Et M. Faivre raccroche l’appareil. Il jette sur moi son regard furieux, comme si j’étais M. Sébille en personne. Le secret de M. Faivre, pour se faire aimer par ses collaborateurs, privés de congés, accablés de fatigues journalières, tient en peu de mots. 1o Il connaissait son métier à fond, payait de sa personne, donnait à tous l’exemple du courage devant le danger, de l’ardeur à la besogne et de l’honnêteté la plus scrupuleuse. 2o S’il savait nous reprocher nos fautes, il savait aussi nous complimenter lorsque nous réussissions. Il n’eût pas accepté que nos intérêts fussent lésés et pas accepté non plus qu’on nous fît un reproche, qu’on nous punît ou nous blâmât lorsque nous ne l’avions pas mérité. 3o Il ne nous chicanait pas sur nos dépenseslorsqu’elles étaient méritées. Il était large et même généreux, dans l’établissement de ses débours lorsque nous étions travailleurs et que nous obtenions des succès. Il exigeait de nous des succès ! Si je me suis longuement attardé sur cette figure, c’est que je dois énormément à cet homme. Je lui dois d’être devenu un policier convenable ; je lui dois de n’avoir jamais commis, en trente ans d’exercice, une seule vilenie ; je lui dois d’avoir su obéir et, plus tard, commander ; je lui dois d’avoir, adoptant certaines de ses méthodes, découvert quelques policiers remarquables, comme Biget, Albayez, Chenevier, Bascou, Taupin, Arnulf, Félix… Je lui dois l’horreur du « fiasco » et d’être habitué à ne pas me satisfaire de rentrer bredouille, et à m’obstiner sur la trace d’un criminel. Commissaire [Jean] Belin, Trente ans de Sûreté nationale, Bibliothèque France-Soir, 1951. DR MARCEL GUILLAUME (1872-1963) Le 36 Avec sa mine débonnaire et sa pipe, le commissaire Guillaume compte parmi les modèles de Simenon pour son personnage de Maigret : après avoir relevé quelques inexactitudes dans ses premiers livres, le directeur de la police judiciaire Xavier Guichard convie en effet le romancier à visiter le 36, quai des Orfèvres, où Simenon sympathise immédiatement avec celui que les journaux appellent « l’As de la PJ ». Né à Épernay en 1872, entré dans la police en 1900 et devenu commissaire en 1913, Marcel Guillaume passe divisionnaire en 1928. De 1930 à 1937, il dirige la prestigieuse « brigade spéciale no 1 », c’est-à-dire la brigade criminelle, dont les locaux sont devenus mythiques. Que de fois j’ai monté cet escalier vermoulu ! Pendant des années j’ai circulé à travers ces austères galeries, à toute heure du jour et de la nuit, insensible à la fatigue, happé par les affaires les plus diverses, mais toujours pressantes. Que de physionomies typiques ont défilé dans mon cabinet ! Je les revois comme dans un film ; elles passent pour disparaître et s’ensevelir déjà dans une sorte de linceul. Il y a les vieux chevaux de retour, récidivistes, souvent allègres et familiers, jamais fâchés de me retrouver ; il y a aussi les novices bouleversés et sanglotants. Voici les passionnés, victimes du jeu ou des femmes, aux visages ravagés par l’émotion et l’inquiétude ; voici les comptables jadis hommes intègres ou serviteurs modèles dévoyés tout d’un coup parce qu’un jour l’amour d’une coquette a ravagé leur vie. Puis les figures des faussaires, des escrocs, des cambrioleurs avec leurs tics particuliers, leurs regards sombres et voilés ; voici maintenant les meurtriers, les impulsifs dont la colère ou la jalousie ont armé le bras, et les assassins, sans regard et sans voix, visages muets et endurcis, d’abord fermés et impénétrables, mais qu’un mot dit à propos, une parole qui pénètre en eux et appuie sur leur cœur, rend tout à coup loquaces, prêts à égrener leurs aveux. Enfin voici les victimes, les volés, les ruinés, les meurtris, les veuves endeuillées, tous convulsés, dont la bouche exhale sans fin la plainte, la rancune et réclame le châtiment, criant vengeance, tantôt suppliants tantôt vindicatifs et haineux. Leurs cris me rappellent d’autres visages qu’ils évoquent d’ailleurs, les visages des morts, cadavres exsangues sur lesquels je me suis longuement penché, pour scruter leurs traits, pour lire dans leurs regards éteints et sonder leurs plaies. Cortège lamentable, cortège interminable, car il se renouvelle tous les jours. Tout cela a occupé, a pris ma vie. Pauvres humanités déchues, tristes épaves, troupeau de misérables qui va de la stupeur d’un Champmathieu aux convoitises et aux cruautés d’un Thénardier, fange des faubourgs, ruisseaux des rues parisiennes où s’épanouissent pourtant quelques fleurs semblables à Gavroche et à Éponine. Mais déjà tout cela aussi c’est le passé, tous les visages s’estompent et s’effacent dans un vaste crépuscule à travers les brumes d’une vie qui va vers son déclin, ombres pâles qui se dissolvent et qui vont traverser le fleuve de l’oubli. Commissaire [Marcel] Guillaume, Trente-sept ans avec la pègre, Les Éditions de France, 1938 ; © Les Éditions des Équateurs, 2007 ADOLPHE GRONFIER (1846-1893) La tricoche Du nom d’un policier devenu détective, la « tricoche » désigne l’utilisation des moyens et fichiers de police au profit d’agences privées de renseignement, la plupart dirigées par d’anciens collègues, qu’évoque ici le commissaire Gronfier. D’abord, comment se sont-elles créées ? Où s’arrêtent les opérations de la préfecture de police ? Supposons quelques cas. Une femme mariée disparaît du domicile conjugal. Le mari s’adresse à la préfecture de police pour savoir en quel endroit son inconstante moitié jette son… par-dessus les moulins. La préfecture acceptera peut-être de faire les recherches mais quand elle saura où se trouve la femme, elle transmettra le dossier au procureur de la République qui jugera s’il faut livrer au mari trompé le renseignement demandé. Si l’on ne croit pas devoir donner à celui-ci la satisfaction qu’il demande, on lui conseillera de s’adresser à une de ces agences qui sont une succursale de la maison et qui n’ont pas les mêmes scrupules. Supposons un autre cas. Il s’agit de retrouver la trace d’un parent que l’on a perdu de vue. La police acceptera peut-être encore, mais comme elle ne peut faire aucune recherche en province, elle trouvera dans ce fait un prétexte suffisant pour n’aboutir à aucun résultat et elle conseillera toujours de recourir à l’agence interlope. Si un mari veut faire suivre sa femme, si une femme veut faire suivre son mari, un amant sa maîtresse ; si un créancier veut retrouver un débiteur, si un négociant veut connaître la solvabilité d’un acheteur, on lui refusera officiellement toute espèce de renseignements ; mais, officieusement, on l’engagera à traiter avec une de ces agences que les policiers recommandent aux clients, sans doute moyennant commission. Les tenanciers de ces « établissements » sont la plupart du temps, d’ailleurs, d’anciens camarades ; ce sont d’anciens agents, brigadiers, inspecteurs de la Sûreté à la retraite ou dont on a feint de se séparer à la suite de quelque algarade. Ils ont puisé dans la pratique du service général des connaissances étendues qu’ils continuent à mettre en profit au particulier. En quittant la maison, ils s’établissent dans quelque rue, louent un appartement, le meublent convenablement, font de la publicité suivant leurs « opérations », travaillent de toutes façons et, au bout de quelques années, se retirent enrichis et vivent en honnêtes bourgeois. Ces agences sont de diverses sortes : les agences de renseignement qui s’affichent ; les agences de renseignement qui se cachent et enfin les agences qui s’occupent exclusivement de chantage pratiqué en grand et qui sont en apparence des maisons de commission et d’exportation. Les agences de renseignement qui s’affichent sont les moins nombreuses. Il en est qui figurent au Bottin et font de la publicité dans les grands journaux, même dans ceux qui s’élèvent à la première page contre elles… Il suffira pour édifier le lecteur sur ce genre d’agences, de citer la réclame d’une d’elles en supprimant, bien entendu, le nom du commerçant : Office général de renseignements confidentiels Prudentia ! Renseignements confidentiels, officieux, intimes, particuliers, commerciaux, financiers, recherches de toutes natures dans l’intérêt des familles, personnes du monde, négociants, capitalistes, industriels. Maison de confiance, créée et dirigée par… depuis 1862. Missions de confiance en France et à l’étranger, direction d’affaires délicates, conseils impartiaux, incognito observé, personnel éprouvé, discrétion absolue, démarches, voyages, investigations, enquêtes, surveillances officieuses d’intérêts et de personnes mineures, dissipateurs et incapables. Recherches de tous documents et renseignements indispensables pour constatations officieuses ou judiciaires, soit pour affaires particulières, soit pour procèscivil en contrefaçon, séparations de corps, interdictions, conseils judiciaires, notifications de succession, etc. Archives, répertoire des jugements de faillites, séparations de biens, séparations de corps, interdictions, conseils judiciaires, réhabilitations prononcées par les tribunaux de Paris depuis 1847 et de toute la France depuis 1875 à ce jour, informations discrètes pour projets de mariage, enquêtes officieuses à tous points de vue, antécédents, moralité, santé, famille, fortune. Renseignements divers obtenus au moyen de surveillances officieuses, quotidiennes, discrètement exercées par des agents spéciaux. N.B. Dans les diverses branches d’organisation qu’elle comporte, ma maison rend chaque jour d’utiles services, très appréciés des intéressés. En m’honorant de leur haute et intime confiance, en temps opportun, de nombreuses personnalités notables ont souvent évité d’amères et de cruelles déceptions des pères de familles, de grands chagrins, en épargnant à leurs enfants des catastrophes imprévues et des malheurs irréparables. Ces informations discrètes sur « projets de mariage », ces « enquêtes officieuses à tous points de vue », ces « renseignements divers obtenus au moyen de surveillances quotidiennes officieuses ou discrètement exercées par des agents spéciaux, ces recherches de tous documents pour constatations officieuses ou judiciaires pour procès en séparation de corps », etc. sont les opérations qu’avouent ces maisons patentées. Ces maisons ont l’air honnête. La plupart du temps, aucun signe extérieur, aucune enseigne ne les distingue. On sonne. Un monsieur à l’air respectable vous reçoit, vous introduit dans un appartement bien meublé, vous fait traverser une antichambre, un salon et, enfin, vous fait asseoir dans son bureau. Il est seul chez lui. Aucun employé qui vous dérange. On se croirait chez un rentier tranquille. — Vous pouvez parler à votre aise, monsieur, vous dit-il. Il vous fait exposer votre cas. Vous observant avec attention, il vous écoute religieusement et quand vous avez fini : — C’est difficile ce que vous demandez. Je devrai mettre plusieurs agents à la disposition de votre affaire. Cela pourra durer quelque temps. Il faudra donc tout d’abord déposer une somme destinée à couvrir les premiers frais. Puis vous me ferez un rapport dans lequel vous m’exposerez exactement les faits et nous nous mettrons immédiatement à l’œuvre, après que vous m’aurez, toutefois, signé un billet, dans lequel vous vous engagerez à me verser telle somme à une période déterminée. Le client s’exécute. Il paie. Il livre son secret. Soyez sûrs que le soir même, arrivera à la préfecture de police un rapport détaillé sur l’affaire qui le concerne, émanant de l’homme de confiance. C’est d’ailleurs à cette seule condition que les agents « officieux » peuvent exercer tranquillement leur petit métier. Chaque soir affluent à la préfecture de police les lettres de ces personnages. Si encore les opérations de la police interlope s’arrêtaient là ! Mais la plupart de ces agences ne dédaignent pas, en sus, afin de grossir plus vite le magot – car dans ce métier, le temps est précieux –, d’exercer à l’occasion un petit chantage bien organisé auprès de la personne qu’elles sont chargées de surveiller ou sur laquelle elles ont obtenu ou forgé quelques renseignements compromettants. Et s’il reste quelque pudeur à la maison, l’agent chargé de l’affaire – qui n’a jamais de scrupules, lui – exercera le chantage pour son compte personnel. D’autres maisons, en même temps qu’elles servent les intérêts particuliers et les intérêts policiers, s’occupent également d’affaires politiques. Adolphe Gronfier, Dictionnaire de la racaille, © Horay, 2010 La halle aux faits divers Cette plongée dans l’univers clair-obscur de la police parisienne serait incomplète sans une évocation des reporters « préfecturiers », journalistes peu considérés mais très lus qui se spécialisent dans la couverture des faits divers et des enquêtes. Le commissaire Gronfier livre ici leur méthode de travail et leur organisation. Il y a quatre-vingts commissaires de police à Paris 68 et une vingtaine d’officiers de paix : les reporters, qui vivent en bonne intelligence, se partagent les quartiers. Chacun d’eux visite quatre ou cinq commissariats et apporte aux camarades le produit de sa récolte. L’échange des nouvelles des vols, des viols, des meurtres, des accidents, des crimes, a lieu chez un marchand de vin du boulevard du Palais, près de la préfecture. C’est là qu’est la halle aux faits divers. De 11 heures à midi et de 4 heures à 5 heures, chaque jour, les reporters s’assemblent dans une salle de cet établissement. Là, ils se passent les uns aux autres leurs notes. Il se fait un troc d’adultères contre des rixes, d’incendies contre des explosions. Ils sont pressés, griffonnent hâtivement des notes sur des feuilles de papier à copie et ils repartent presque en courant, chacun ayant l’espérance d’avoir gagné sa subsistance du jour. Ils n’en ont encore que l’espérance, car le chef des faits divers peut refuser leurs lignes (dans beaucoup de journaux on paie à la ligne), un confrère indélicat peut les précéder au journal et faire accepter les nouvelles qu’ils apportent. Par tous les temps, le reporter va à pied. Il n’a pas de crédit de voiture. Si on lui en ouvrait un, il en ferait l’économie. Il est peu de reporters qui vivent longtemps. Entre quarante et cinquante ans ils font la culbute dans le grand trou. Peu de métiers sont aussi ennemis de l’hygiène. Le reporter, exposé à toutes les intempéries, ne peut pas prendre ses repas à des heures régulières. Il mange quand il peut, dans de mauvaises gargotes. Son estomac affaibli par ce mauvais régime se débilite encore par l’absorption des consommations de dernier choix que ce chien de chasse de l’information est contraint de boire avec les agents qu’il connaît et qu’il invite dans l’espoir d’en obtenir quelque indiscrétion. Il passe du chaud au froid ; avec ses vêtements humides, il entre dans des salles de cabaret tièdes. Convenons- en, il est aussi dur d’être reporter que chauffeur de locomotive. Le fait divers tue rapidement ceux qui le taquinent. Adolphe Gronfier, Dictionnaire de la racaille, © Horay, 2010 1. Charles Chenevier, De la Combe aux Fées à Lurs. Souvenirs et révélations, Flammarion, 1952. 2. La préfecture de police est créée sous le Consulat par l’arrêté du 12 messidor an VIII (1er juillet 1800), toujours en vigueur. 3. La lieutenance générale de police, créée par Louis XIV en 1667, vise à garantir l’ordre public à Paris. 4. On y voyait encore en 1636 une table de marbre avec ces mots inscrits : Tributum Caesaris qui prouvent que c’est là qu’on percevait l’impôt [NdA]. 5. Nicolas de La Reynie (1625-1709), premier lieutenant général de police, de 1667 à 1697. La lieutenance générale de police doit « assurer le repos du public et des particuliers, purger la ville de ce qui peut causer les désordres, procurer l’abondance et faire vivre chacun selon sa condition ». Comme l’écrit Colbert à son roi, « il faut que notre lieutenant de police soit un homme de simarre et d’épée, et si la savante hermine du docteur doit flotter sur ses épaules, il faut aussi qu’à son pied résonne le fort éperon du chevalier, qu’il soit impassible comme magistrat, et comme soldat, intrépide, qu’il ne pâlisse devant les inondations du fleuve et la peste des hôpitaux, non plus que devant les rumeurs populaires et les menaces de vos courtisans ». 6. Citation ironique et approximative des Fables de La Fontaine. L’Alouette et ses petits, avec le maître d’un champ se termine ainsi : « Voletant, se culbutant, / Délogèrent tous sans trompette. » 7. Dans le IIe arrondissement de Paris, quartier Bonne-Nouvelle. 8. Marc René de Voyer de Paulmy, marquis d’Argenson (1652-1721), deuxième lieutenant général de police, de 1697 à 1718. 9. Surnom des indicateurs de police. 10. Antoine Raymond Juan Gualbert Gabriel de Sartine (ou Sartines), comte d’Alby (1729-1801), lieutenantgénéral de police de 1759 à 1774, puis ministre de la Marine de Louis XVI. 11. Déesse des fleurs, dans la mythologie grecque. 12. Jean-Charles Pierre Lenoir dit Le Noir (1732-1807), lieutenant général de police du 30 août 1774 au 14 mai 1775 et du 19 juin 1776 au 11 août 1785. 13. Louis Thiroux de Crosnes (1736-1794), dernier lieutenant général de police, du 11 août 1785 au 16 juillet 1789. Après avoir remis ses pouvoirs à Jean Sylvain Bailly, maire de Paris, il demeure suspect aux yeux des révolutionnaires et est exécuté le 10 floréal an II (29 avril 1794), « convaincu de complots et conspirations contre la liberté, la sûreté et la souveraineté du peuple français ». 14. Charles Henri, comte d’Estaing (1729-1794), amiral français, l’une des figures de la guerre de l’Indépendance américaine. Commandant de la garde nationale en 1789, il finit guillotiné. 15. La chute de Robespierre, les 9 et 10 thermidor an II (27 et 28 juillet 1794), suivie de la « réaction thermidorienne ». 16. En réalité, 1er juillet 1800. 17. Antoine Maurice Apollinaire, comte d’Argout (1782-1858), pair de France, plusieurs fois ministre puis gouverneur de la Banque de France : du 31 décembre 1832 à avril 1834, il est ministre de l’Intérieur. 18. En termes de police, cellule installée dans un commissariat, où les individus appréhendés sont provisoirement détenus, avant leur libération ou leur conduite au dépôt. 19. Dérivé d’un mot arabe, le douar désigne à l’origine un campement de nomades disposé en cercle. Dans l’Algérie coloniale, il s’agit d’une division administrative de base regroupant plusieurs familles, à l’intérieur d’une tribu. 20. Désignation familière de la Nouvelle-Calédonie, lieu de relégation à partir de 1850. Le bagne néo-calédonien, peu à peu supplanté par celui de la Guyane, ferme définitivement en 1926. 21. Alphonse Bertillon (1853-1914), simple commis à la préfecture de police, mit au point à partir de 1883 un système scientifique d’identification fondé sur les mensurations du corps humain : l’anthropométrie, surnommée le « bertillonnage », révolutionna les techniques d’investigation. 22. Grand tamis servant en minoterie à séparer la farine du son. 23. C’est pour identifier les récidivistes qu’a été mise au point l’anthropométrie, à partir de 1883. 24. L’auteur, de tradition bonapartiste, a la nostalgie du Second Empire, par opposition à la République jugée par lui laxiste. 25. En civil. On disait aussi « en bourgeois », d’où le surnom « hambourgeois » donné aux policiers officiant sans uniforme ni insigne. 26. L’ancien chef de la Sûreté ne précise pas que le cabriolet, capable de casser le poignet du récalcitrant si l’agent serre trop fort, peut devenir un véritable instrument de torture. Une version entièrement métallique est restée en dotation jusqu’en 1980 dans la police parisienne. 27. Charles Mathelin (1849-1888), puisatier, assassin d’un vieillard qu’il avait dépouillé puis pendu, après lui avoir fait miroiter une place à la campagne nécessitant un cautionnement de 500 francs ; il fut guillotiné en 1888. Esbly est une commune de l’actuel département de Seine-et-Marne. 28. Surnom donné aux fiacres. 29. Par métonymie, la police judiciaire parisienne, en référence à la tour qu’on voit toujours quai des Orfèvres. 30. Louis Deibler (1823-1904), exécuteur en chef de 1879 à 1899. 31. Désignation moqueuse du pantalon, en référence à la pudibonderie anglaise de l’ère victorienne qui rendait « inexpressible » un tel mot. 32. Commissaire fictif, héros du roman de Marie-François Goron. 33. Prostituée de basse catégorie, satisfaisant ses clients dans les chantiers et les immeubles en construction. Voir ici. 34. Le cabaret du Père Lunette, établissement alors réputé pour son caractère sordide. 35. Jean-Baptiste Troppmann (1849-1870), « le Massacreur de Pantin », assassin d’une famille entière, guillotiné le 19 janvier 1870. 36. Voir deuxième partie, ici. 37. Erreur de l’auteur : Bogota est la capitale de la Colombie et non de la Bolivie. 38. En province, la lanterne rouge était l’enseigne des maisons closes. 39. Louis Charles de Machault, comte d’Arnouville (1667-1750), lieutenant général de police de 1718 à 1720, soit deux années seulement, une attaque de malandrins contre le puissant maréchal de Villars ayant entraîné sa disgrâce. 40. Nicolas René Berryer, comte de La Ferrière (1703-1762), protégé de la Pompadour, lieutenant général de police de 1747 à 1757, puis secrétaire d’État à la Marine et garde des Sceaux de Louis XV. 41. L’équivalent des inspecteurs de police sous l’Ancien Régime. 42. Louis Sébastien Mercier (1740-1814), journaliste et homme politique, auteur de nombreux ouvrages dont le Tableau de Paris en 1781. 43. François Franchet d’Esperey (1778-1864), secrétaire d’ambassade, conseiller d’État, directeur de la Police du roi de 1821 à 1825. 44. Guy Louis Jean-Baptiste Delavau (1787-1874), préfet de police du 20 décembre 1821 au 6 janvier 1828. 45. Les Jésuites. 46. Léon Renault (1839-1933), préfet de police du 17 novembre 1871 au 9 février 1876, député républicain de la Seine de 1876 à 1881, député des Alpes-Maritimes de 1882 à 1885 puis sénateur. 47. Pseudonyme littéraire d’Edme-Théodore Bourg (1785-1852), auteur en 1829 d’une Biographie des lieutenants généraux, ministres, directeurs généraux, chargés d’arrondissements, préfets de la police en France. 48. Molière, Le Misanthrope, acte I, scène 1. 49. Joseph-Marie dit Joachim Piétri (1820-1902), préfet de police à poigne de février 1866 à septembre 1870, sénateur bonapartiste de Corse de 1879 à 1885. 50. Allusion à une « émeute des blouses blanches » soupçonnée de n’être qu’une manipulation de la police en 1869. 51. Célestin Hennion (1862-1915), commissaire de police, directeur de la Sûreté générale de 1907 à 1913, préfet de police de mars 1913 à septembre 1914. 52. Il s’agit du sonnet célèbre Le laboureur m’a dit en songe : « Fais ton pain, / Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème. » / Le tisserand m’a dit : « Fais tes habits toi-même. » / Et le maçon m’a dit : « Prends la truelle en main. » / Et seul, abandonné de tout le genre humain / Dont je traînais partout l’implacable anathème, / Quand j’implorais du ciel une pitié suprême, / Je trouvais des lions debout dans mon chemin. / J’ouvris les yeux, doutant si l’aube était réelle : / De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle, / Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés. / Je connus mon bonheur et qu’au monde où nous sommes / Nul ne peut se vanter de se passer des hommes ; / Et depuis ce jour-là je les ai tous aimés [NdA]. 53. Léo Claretie (1862-1924), normalien, journaliste, neveu de l’écrivain et dramaturge Jules Claretie (1840-1913). 54. Allusion à Victor Prévost, ancien soldat de l’escadron des cent-gardes et gardien de la paix assassin : voir le texte du même auteur dans la deuxième partie, ici. 55. Sébastien Faure (1858-1942), propagandiste libertaire. 56. Émile Loubet (1838-1929), député républicain de la Drôme de 1876 à 1885, sénateur de 1885 à 1899, plusieurs fois ministre, président du Conseil en 1892, président de la République de 1899 à 1906. 57. Ancien des bataillons disciplinaires d’Afrique. 58. Allusion au monument aux morts dédié aux policiers tués dans l’exercice de leurs fonctions, installé au cimetière parisien du Montparnasse. 59. M. Mouquin, à ce moment sous-chef de la police municipale, sous les ordres de M. Touny, étalait depuis l’âge d’homme un splendide crâne d’ivoire uni, dévasté par une calvitie précoce [NdA]. 60. Il s’agit de l’Allemagne, que Goron répugne à nommer et plus encore à désigner comme modèle dans le contexte patriotique qui suit la défaite de 1870. 61. Surnom donné par la presse, à partir de 1902, aux jeunes délinquants parisiens, en raison de leur sauvagerie. 62. Premier cimetière pour animaux, qui existe toujours. Fondé en 1899 à l’initiative de la comédienne et féministe Marguerite Durand (1864-1936), qui y fit inhumer son lion domestique, il occupe l’ancienne île des Ravageurs,sur la Seine, popularisée par Eugène Sue dans Les Mystères de Paris. Le comblement d’un bras du fleuve a rattaché celle-ci à la rive en 1976. Outre Léo, plusieurs chiens policiers y reposent, un monument ayant été érigé à leur mémoire en 1912 : le dernier en date, Diesel, a été tué lors de l’assaut contre les djihadistes de Saint-Denis en 2015. 63. En réalité, Bertillon n’a intégré qu’à contrecœur la dactyloscopie à son système, qu’elle concurrençait et qu’elle a fini par supplanter. D’abord utilisée par les Britanniques et les Argentins, cette technique ne se généralise en France qu’à partir de 1902. 64. Georges Clemenceau (1841-1929), maire de Montmartre en 1870, député de la Seine en 1871 et de 1876 à 1885, député du Var de 1885 à 1893, sénateur du Var de 1902 à 1920, ministre de l’Intérieur en 1906, président du Conseil de 1906 à 1909 et de 1917 à 1920. 65. Raymond Poincaré (1860-1934), député républicain de la Meuse de 1887 à 1903, sénateur de 1903 à 1913 et de 1920 à 1934, plusieurs fois ministre, président du Conseil de 1912 à 1913, président de la République de 1913 à 1920 et de nouveau président du Conseil de 1926 à 1928. 66. Jules Sébille (1857-1942), dit « le Puritain », commissaire de police, nommé en 1907 chef du Contrôle général des recherches, prototype de l’actuelle police judiciaire. 67. L’État. 68. Un par quartier, soit quatre pour chacun des vingt arrondissements. II. LE VOL « C’est une chose étrange et prodigieuse de voir les piperies et artifices que les voleurs ont inventés pour parvenir à leurs pernicieux desseins, et de considérer avec quelles industries ils se sont glissés même dans les maisons les plus renommées de Paris », écrivait déjà François de Calvi dans son Histoire générale des larrons, « ouvrage contenant les cruautés et méchancetés des voleurs, les ruses et subtilités des coupeurs de bourses, les finesses, tromperies et stratagèmes des filous », plusieurs fois réédité à partir de 1623. Le ton presque admiratif qu’emploie ce criminologue avant l’heure se retrouve sous la plume des écrivains policiers, qui abordent la question du vol d’un point de vue technique et non moral : comment on devient voleur, quelles sont les différentes catégories de voleurs et comment elles se hiérarchisent, de quelle manière procèdent les virtuoses de la profession : tels sont les thèmes récurrents de l’abondante littérature consacrée aux « bonjouriers », « vanterniers », « monte-en-l’air », « rats d’hôtel », « tireurs », « careuses » et autres « grinches » d’antan. HENRI GISQUET (1792-1866) Les voleurs parisiens Chargé par Louis-Philippe de défendre l’ordre et la propriété, le préfet Gisquet aura davantage sévi contre les opposants politiques réclamant des réformes sociales qu’envers la population des voleurs parisiens, qu’il considère avec pragmatisme et philosophie comme un mal endémique dans une métropole en pleine expansion, où l’extrême misère côtoie l’extrême richesse. J’ai entendu souvent demander combien il y avait de voleurs dans Paris, et j’ai même entendu répondre à cette question : il y en a dix mille ou quinze mille, etc., comme si on les avait comptés. J’avouerai franchement, quant à moi, que je n’en sais pas le nombre exact ; mais je crois avoir autant que tout autre des données qui me permettent de hasarder quelques appréciations. Il faut d’abord s’entendre sur le sens propre du mot. Quand on parle des malfaiteurs qui sont à Paris, veut-on indiquer tous les individus sur lesquels ont pesé une ou plusieurs fois des accusations judiciaires pour des actes répréhensibles ? S’il en est ainsi, la masse en serait vraiment effrayante, car il est des milliers de personnes habituellement honnêtes qui peuvent avoir eu, par une circonstance fortuite, un tort quelconque à se reprocher. Essayons d’arriver par d’autres déductions à des définitions plus rationnelles, et pour rendre ma pensée clairement, présentons-la sous une forme différente. Combien y a-t-il de gens capables d’oublier dans certains cas les règles de la probité et de faire une sorte de capitulation avec leur conscience ? Je dirai qu’il y en a plus de trente mille. Voilà donc une forte partie de la population qu’il serait permis à la rigueur de classer dans la catégorie des malhonnêtes gens. Je crois, par exemple, qu’il existe à Paris au moins trente mille personnes qui, si elles trouvaient votre bourse sur la voie publique et avaient la certitude de n’être pas aperçues, la ramasseraient et la mettraient dans leur poche, quoique sachant qu’elle vous appartient. Combien y en a-t-il qui la restitueraient si vous la réclamiez ? Il y en a vingt mille ; donc ces vingt mille, bien que disposés à profiter d’une occasion pour s’approprier le bien d’autrui, n’ont pas tout à fait rompu avec les principes de justice ; il serait trop sévère de les considérer comme voleurs pour cette quasi-soustraction, pour ce quasi-délit. Mais les dix mille autres tâcheraient de conserver votre bourse, soit en niant de l’avoir ramassée, soit en la faisant passer dans d’autres mains pour qu’elle ne puisse être retrouvée en leur possession, soit en soutenant qu’elle leur appartient. Ce sont là de véritables fripons. Maintenant, combien y en a-t-il dans ces dix mille qui prendraient votre bourse sur un meuble, sur une banquette ou dans une loge de théâtre où vous l’auriez déposée ? il y en a six mille. Combien d’entre eux chercheraient-ils à la prendre dans votre poche ? il y en a trois mille. Combien, sur ces trois mille, en compterait-on qui, pour la voler, s’introduiraient en votre absence, et en crochetant vos portes, dans votre maison ? Deux mille. Combien de ces derniers iraient-ils jusqu’à s’introduire chez vous pendant la nuit, avec escalade et effraction ? De mille à douze cents. Enfin, à combien peut-on évaluer ceux qui seraient d’avance décidés à vous assassiner pour consommer le vol ? Au moins à six cents. Ces diverses catégories permettent d’apprécier par analogie le degré de perversité où sont parvenus les dix mille fripons dont j’ai parlé. Ai-je besoin maintenant de faire remarquer qu’ils se subdivisent à l’infini, tant sous le rapport de l’immoralité que sous celui des moyens auxquels ils ont recours : ce sont ceux qui composent toute cette variété de chevaliers d’industrie, d’escrocs, de voleurs, de faussaires, d’assassins, dont les actions coupables ont reçu des appellations pratiques et spéciales, consignées dans quelques mémoires récents et dans les comptes-rendus des audiences de cours d’assises ; aussi m’abstiendrai-je de mettre sous les yeux du lecteur ces triviales dénominations. […] Jusqu’au 3 février 1832, aucune exécution capitale n’avait eu lieu à Paris depuis la révolution de juillet ; mais un nommé Desandrieux ayant été condamné à mort pour avoir assassiné sa femme avec des circonstances tellement atroces qu’elles ne permirent pas une commutation de peine, le procureur général m’annonça que l’arrêt prononcé contre ce malheureux serait exécuté. Ce fut dans cette circonstance que M. de Bondy, alors préfet de la Seine, et moi, nous pensâmes à changer l’ancien usage de faire les exécutions sur la place de Grève 1. Nous décidâmes ensemble que les arrêts criminels seraient à l’avenir subis sur la place Saint-Jacques 2. Le gouvernement se hâta d’adhérer à nos propositions, et une ordonnance royale décida la modification demandée. Cette disposition permit un autre changement non moins nécessaire pour épargner aux habitants des émotions cruelles. Jusque alors les condamnés à mort étaient renfermés à la Conciergerie, où le fatal tombereau venait les chercher pour les conduire par les quais et les ponts jusqu’à la place de Grève. Le choix du nouvel emplacement permit de transférer à Bicêtre ces malheureux jusqu’au moment où la justice commande l’exécution de ses arrêts. Depuis lors les condamnés à mort sont amenés de Bicêtre à la place Saint-Jacques par les boulevards extérieurs. C’est ici le cas d’expliquer que le préfet de police n’a heureusement rien à décider en pareille occasion ; sesseuls devoirs sont de prendre les mesures nécessaires pour le maintien du bon ordre ; l’exécuteur des hautes œuvres n’a de rapport qu’avec les magistrats du parquet. Quelques personnes se rappellent peut-être qu’une pauvre femme, la veuve Houet, avait disparu le 13 septembre 1821 sans qu’on pût savoir ce qu’elle était devenue. Son gendre, nommé Robert, et un sieur Bastien parurent en justice, en 1823, sous la prévention de l’avoir assassinée. Mais, faute de preuves suffisantes, on les relaxa sans jugement, ce qui conservait l’action publique pendant la période décennale. Ce terme était près d’expirer ; la prescription allait être acquise à Robert et à Bastien, lorsqu’un indice bien léger vint fournir le moyen d’arriver à la découverte de la vérité. La cupidité de Bastien en fut la cause : cet homme, pressé par le besoin, tourmentait sans cesse Robert pour en obtenir de l’argent. Ce dernier, qui en avait donné déjà beaucoup, voulant échapper à cette espèce de remords vivant qui le poursuivait dans la personne de son complice, s’était retiré à Bourbonne-les-Bains. Bastien, voyant approcher le jour de la prescription qui allait lui enlever tout moyen d’intimidation contre Robert, calcula qu’il fallait mettre à profit le peu de jours qui restaient à s’écouler pour l’effrayer encore de ses menaces. Il chargea un sieur Gouvernant de se rendre auprès de Robert, avec mission d’en exiger une certaine somme, et, en cas de refus, de lui dire ces mots : « Rappelle-toi le 13 septembre 1821 ! » Pour augmenter la terreur qu’ils devaient produire, l’émissaire fut autorisé à mettre sous les yeux de Robert un morceau de papier sur lequel étaient tracées quatre lignes formant un carré long, et portant à l’une des faces le nombre 81, et dans un angle de la partie opposée deux points. Gouvernant confia à l’un de ses amis le secret de sa mission ; un de mes agents en eut connaissance, et, sur le compte qui m’en fut rendu, je signai un mandat de perquisition ayant pour objet de saisir les pièces suspectes dont cet homme était nanti. À la simple inspection du carré de papier et du dossier de Bastien et Robert, on ne douta point, en se rappelant les circonstances de l’accusation dirigée contre eux, que le no 81, indiqué sur ce petit papier, ne signifiât le numéro de la maison, rue de Vaugirard, no 81, occupée temporairement par Robert à l’époque de la disparition de la veuve Houet ; que le carré long figuré par les quatre lignes ne représentât le jardin de cette maison, et que les deux points n’eussent pour but de rappeler la partie du terrain qui cachait les traces du crime. J’ordonnai immédiatement l’arrestation de Robert et de Bastien, et des fouilles dans le jardin de la rue de Vaugirard : ces fouilles, pratiquées dans un espace et à des distances calculées sur les proportions du plan, firent découvrir la cavité où le squelette de la veuve Houet, ayant encore une corde au cou et un anneau au doigt, était gisant sous une couche de chaux que les assassins avaient négligé de détremper. La procédure qui suivit cette découverte se termina par la condamnation de Bastien et Robert aux travaux forcés à perpétuité. Passons maintenant à des anecdotes qui n’ont pas un caractère aussi sérieux. Lors de la première visite de Sainte-Pélagie, que je fis au commencement de 1832, on me parla d’un jeune homme portant un nom historique, détenu depuis quelques années, par suite d’une condamnation pour vol ; l’on me fit part qu’il se conduisait bien, qu’il se montrait fort repentant, et qu’il avait encore cinq ans de prison à subir ; il s’appelait Hippolyte Raynal. Je me rendis dans la chambre qu’il occupait. Ce condamné me fit les observations les plus judicieuses sur la tenue de la maison, sur plusieurs réformes utiles, et me demanda une légère faveur que je m’empressai de lui accorder. Poursuivi constamment par le souvenir de sa faute ; découragé en pensant que sa jeunesse se flétrissait sous les verrous, et que la société le repousserait quand il lui serait permis d’y rentrer, Raynal versait des larmes abondantes. Son émotion était si vive, l’expression de sa douleur si touchante, que je m’intéressai particulièrement à son malheur. Je lui offris quelques consolations ; je l’engageai à espérer, et surtout à persister dans la résolution d’être honnête homme. Un mois plus tard, Raynal m’adressa, avec prière de la faire mettre sous les yeux du roi, la supplique en vers qu’on va lire. Je la transmis avec recommandation au ministre de l’Intérieur ; six semaines après le jeune poète était rendu à la liberté. SUPPLIQUE À S.M. LOUIS-PHILIPPE, PAR HIPPOLYTE RAYNAL, DÉTENU À SAINTE-PÉLAGIE 6 AVRIL 1832 Prince, dans les États confiés à tes soins, Il est un réduit sombre où le repentir pleure ; Où l’année est un siècle, et chaque instant une heure ; Où l’espoir entre peu, le repos encor moins. Les flèches du remords y poursuivent le vice : On voudrait fuir ses dards pressants comme l’éclair ; Mais la captivité, croisant ses bras de fer, Devant le seuil étroit se montre et dit : Justice !… Là ne court plus la vie à flots capricieux : Une fois engouffrée en ce lit solitaire, Elle y fermente, dort, se combine, s’altère, Et plus tard se répand en sucs pernicieux. Aux yeux découragés tout y peint la souffrance : Ici, des noms en foule, au granit confiés, Témoignent des malheurs par le sang expiés, Et des adieux plaintifs jetés à l’espérance. Plus loin, près d’un long banc caressé du soleil, Et lentement creusé par des forces humaines, On frémit en songeant combien eurent de peines Ceux qui, là, tant de fois, ont cherché le sommeil. On se prend à les voir la poitrine oppressée, Haletant sous le poids d’un air chargé d’ennuis, Et dans leurs visions troublés aux moindres bruits, Comme un reptile affreux secouer leur pensée. Peut-être ils se rêvaient sous un large horizon ; Au vent qui la courbait la luzerne était blanche ; D’un arbuste odorant ils cueillaient une branche ; Et quand leurs yeux s’ouvraient… la prison ! la prison ! Ô que de la prairie une plante ignorée Charmerait de regards en ce triste séjour ! Auprès d’elle, à genoux, on passerait le jour : Une rose naissante y serait adorée. Mais dans ce lieu fatal, la nature en courroux Défendit au printemps de jamais rien produire ; À la verdure, aux fleurs, on croit l’entendre dire : Ne brillez point tel, filles, que verriez-vous ?… Le chancelant vieillard et l’enfant au pied leste Y tombent, accablés d’un même désespoir Ainsi que des raisins foulés par le pressoir, Quand on a tout pris d’eux, la terre prend le reste. Hâves et décharnés sous de hideux lambeaux, Ces fantômes vivants, entourés de ténèbres, Quand la voix de minuit se perd en sons funèbres, Semblent autant de morts couchés dans leurs tombeaux. Non qu’ils dorment en paix ! Les sinistres alarmes S’élancent du chevet où leur front s’est placé ; Sommeillant on brûlait, on s’éveille glacé ; Et l’œil reste hagard dans l’orbite sans larmes. On souhaite le jour ; le jour vient, le voilà. À peine il a paru, c’est demain qu’on implore. Bien des jours sont passés, et l’on murmure encore : Un autre va venir ; si c’était celui-là ! Prince, de cet abîme où ma jeunesse expire, Mes longs cris de douleur s’élèvent jusqu’à toi ; Apparais comme un ange entre le sort et moi : Brise à l’un son poignard, donne à l’autre un sourire. On finit par céder à des maux trop cuisants. Aventureux esquif repoussé de la plage, Je m’attirai la foudre en fuyant dans l’orage : Je fus coupable une heure, et j’ai souffert dix ans. De mes jours malheureux que le voile se lève, Tu verras un secret à te faire pitié, Songe que des humains la plus belle moitié Pour mon âme de feu ne fut toujours qu’un rêve. Mais, femmes, qu’il fut beau ! vous n’avez rien perdu ; J’ignore le bonheur qu’on goûte à vous connaître ; Mais quoi que vous soyez, vous ne pouvez mieux être Que l’image qui règne en mon cœur éperdu. Autrefois j’enviai l’éclat de la richesse : Mes désirs sont changés ; aujourd’hui j’aime mieux Un petit toit bien bas près d’un chêne bien vieux, Mon luth,et pour ma muse une tendre maîtresse ; Car j’ai dans la campagne un ami qui m’attend. Il m’écrit que dans peu l’herbe deviendra douce ; Qu’ensemble, au fond des bois, nous ririons sur la mousse ; S’il me voyait venir, il serait si content ! Fais ouvrir ma prison, Philippe, que je sorte ; Qu’un Lazare nouveau surgisse du cercueil. Dussé-je de ma joie expirer sur le seuil, Que mon dernier soupir franchisse au moins la porte ! Peut-être mon cachot bientôt sera désert… On dit que, fatiguant sa faux étincelante, La mort devance au loin la nature trop lente, Et moissonne en semant dans les plaines de l’air. Du silence éternel sauve ma jeune lyre ! Déjà de ta bonté j’ai ressenti l’effet : Achève ; tu sauras ce que peut un bienfait Dans le cœur inspiré qui n’attend qu’un délire. Je recevais fréquemment des lettres de prisonniers qui demandaient comme une grâce d’être conduits auprès de moi pour faire d’utiles communications. L’expérience m’avait appris que c’était presque toujours un prétexte, une ruse imaginée dans la vue de changer instantanément de localité, et de se créer une chance d’évasion. Ces sortes d’audiences n’étaient donc accordées que rarement ; mais je chargeais un commissaire de police de se rendre auprès des solliciteurs pour recevoir leurs confidences, ou les engager à me les faire par écrit, s’offrant dans ce cas à m’apporter la lettre. Un condamné pour vol, enfermé à Bicêtre, placé dans la situation que je viens d’expliquer, refusa de s’ouvrir au commissaire, et déclara que les choses dont il avait besoin de m’entretenir étaient d’une nature si délicate, si grave, qu’il ne pouvait ni les écrire ni les communiquer à d’autres que moi. Je le fis donc venir dans mon cabinet. Aux premières paroles et à son embarras, je reconnus aisément qu’il n’avait rien à dire qui pût être d’aucune valeur. Pressé de questions, Leblanc (c’était son nom) convint qu’il avait usé du subterfuge pour sortir de Bicêtre, où il mourait d’ennui. Il s’exprimait avec une certaine facilité, et semblait avoir environ vingt ans. Il s’excusa dans les termes les plus respectueux du mensonge auquel il avait eu recours pour parvenir jusqu’à moi, et sollicita mon indulgence. Avant de le congédier, instruit des motifs de sa condamnation, je lui montrai mon étonnement de voir qu’un jeune homme, doué d’intelligence et paraissant avoir fait d’assez bonnes études, eût commis un larcin et mérité le châtiment honteux qu’il subissait. Soit que Leblanc fût piqué de mes réflexions, soit qu’il voulût se dépouiller d’un masque hypocrite pour essayer la justification de ses penchants vicieux, il me pria de l’écouter un moment, pour m’expliquer sa théorie. « Monsieur le préfet, dit-il, vous déplorez dans l’intérêt de la société et dans le mien l’acte que j’ai commis et que vous appelez une mauvaise action. Sachez, monsieur le préfet, que je n’ai pas agi d’une manière inconséquente ou irréfléchie : ma conduite est tracée par un système logique ; le vol insignifiant qui m’a fait condamner est le premier anneau d’une chaîne que j’espère bien voir se dérouler longuement. Si je n’étais pas voleur par vocation, je le serais par calcul ; c’est la meilleure profession. J’ai supputé les chances bonnes ou mauvaises de toutes les autres, et je me suis convaincu, par la comparaison, qu’il n’en est pas une plus favorable, plus indépendante que celle de voleur, et qui n’offre au moins une somme égale de dangers. « Que serais-je devenu dans la société des honnêtes gens ? Enfant naturel, n’ayant personne pour me protéger, pour me recommander, je ne pouvais que choisir un métier pénible, me faire garçon de boutique ou, tout au plus, arriver à une misérable place d’expéditionnaire dans un bureau ; et là, surnuméraire pendant plusieurs années, je serais mort de faim avant d’obtenir 600 francs d’appointements. Ouvrier dans une classe quelconque, on s’épuise vite par les fatigues du travail pour gagner un chétif salaire et vivre au jour le jour ; puis, quand arrivent un accident, une maladie, des infirmités, alors plus de ressources, il faut aller demander l’aumône ou mourir à l’hôpital. « Prenez les hommes en masse, et vous verrez s’ils ne sont presque pas tous malheureux, humiliés, esclaves de ceux dont ils dépendent ou de vos lois absurdes ! Convenez que dans la société, telle qu’on l’a faite, ce n’est ni le talent, ni la probité, ni le courage qui obtiennent des succès. On voit plus souvent prospérer l’intrigue que le mérite, et l’on trouve à peine un homme heureux sur dix mille qui maudissent leur sort. « Dans notre état, nous ne dépendons que de nous-mêmes ; et si nous acquérons de l’habileté et de l’expérience, du moins elles ne profitent qu’à nous. Je sais bien que nous avons des chances à courir ; que la police et les tribunaux sont là, que la prison n’est pas loin ; mais sur huit mille voleurs qui sont à Paris, vous n’en avez jamais que sept ou huit cents sous la main ; ce n’est pas le dixième de la totalité ; donc nous jouissons, terme moyen, de neuf années de liberté contre une passée entre quatre murs. Eh bien ! quel est l’ouvrier qui n’ait pas une morte saison ? D’ailleurs, comment fait-il quand il est sans ouvrage ? Il va porter ses effets au mont-de-piété ; tandis que nous autres, si nous sommes libres, nous ne manquons de rien ; notre existence est une suite continuelle de bombance, de plaisirs ; la crainte d’être arrêté, les prétendus remords dont on nous parle sont des choses avec lesquelles on est bientôt familiarisé, et qui finissent même par nous causer d’agréables émotions. Enfin, si l’on nous arrête, nous ne mangeons pas du nôtre : on nous loge, on nous chauffe, on nous blanchit, on nous habille, on nous donne une assez bonne nourriture, et le tout aux frais de ceux que nous avons dépouillés ! Je dirai plus, c’est que pendant qu’on nous tient au bagne ou dans une prison, nous perfectionnons nos talents et notre adresse, et nous nous préparons ainsi de nouveaux moyens de succès. Tenez, monsieur le préfet, je ne regrette qu’une chose, c’est de n’être condamné que pour un an ! Si j’en avais pour cinq années, on m’eût envoyé dans une maison centrale. Au moins, là, j’aurais trouvé de vieux routiers qui m’auraient enseigné quelque bon tour, et je serais revenu à Paris assez habile pour faire comme tant d’autres qui n’ont plus besoin de travailler, qui sont à leur aise, et se promènent la canne à la main ! « On parle des voleurs comme s’ils étaient toujours dans la misère, et allaient tous finir leurs jours en prison ; mais on raisonne d’après ce qu’on a sous les yeux, c’est-à-dire d’après l’état apparent de ceux qu’on arrête, et qu’on mène à la cour d’assises ; l’on ne sait pas que beaucoup d’entre eux ont des ressources cachées, et qu’il en est un plus grand nombre d’assez adroits pour faire leur fortune sans avoir maille à partir avec la justice. » L’extravagance monstrueuse de cette profession de foi ne mérite pas une réfutation, et l’on pense bien que je n’ai pas été engager un débat avec ce misérable. Je le fis reconduire à Bicêtre, et en définitive, je ne pus voir dans son langage que le désordre d’idées d’un insensé. Quelques voleurs sont devenus fameux par leur audace et par leur adresse ; ce sont eux qui commettent les vols importants. Ils passeront une année entière, s’il le faut, à combiner les moyens de dévaliser une riche boutique, de pénétrer dans un appartement pour forcer un secrétaire qu’ils savent contenir de l’argent ; ils prendront à l’avance les plus minutieuses précautions, parviendront à faire la connaissance d’une personne de la maison ou du voisinage qui leur donnera, sans le vouloir, des indications précieuses sur les choses qu’ils veulent apprendre. C’est avec une indifférence affectée qu’ils mettront la conversation sur ce chapitre, et entendront les détails auxquels ils attachent du prix. Quand ils connaîtront bien les habitudes des personnes logées dans les endroits qu’ils veulent dévaliser, ils choisiront le jour, le moment le plus opportun pour faire le coup, et s’arrangeront toujoursde manière à n’avoir ni sur eux ni chez eux la moindre chose susceptible de les compromettre ; bref, ils dépenseront plus d’intelligence et de génie pour consommer un crime qu’il ne leur en faudrait pour s’enrichir par des moyens honnêtes. Il est peu de ces dangereux coquins dont je n’aie entendu parler dans quelque circonstance, et qui n’ait été arrêté d’après mes ordres. Malgré leur extrême habileté à ne pas se compromettre, c’est-à-dire malgré les milliers de ruses qu’ils emploient pour éviter d’être pris en flagrant délit, et pour qu’il n’y ait ni témoignages ni pièces de conviction à leur opposer, la plupart d’entre eux ont subi des condamnations trop bien méritées. Cependant, j’en citerai un qui a toujours échappé aux accusations portées contre lui. On le désigne sous le nom de Mimi Lepreux. C’est le plus adroit voleur à la tire qu’il y ait à Paris ; beaucoup d’agents de police le connaissent, le surveillent, et jamais on n’a pu constater légalement une seule des nombreuses filouteries dont il se rend coupable. Je me souviens d’un rapport où l’on racontait sur cet homme tant de choses curieuses, que je voulus interroger un officier de paix, instruit des faits et gestes de Mimi Lepreux. L’officier de paix m’apprit que ce voleur avait au moins 15 000 francs de rente en propriétés acquises avec le produit de ses larcins ; qu’il était fort libéral envers les pauvres, et plus encore envers les petits filous qui le servaient ; qu’il en avait toujours une douzaine, dans les grandes occasions, chargés de veiller pour lui, de pénétrer dans la foule, de savoir comment telle personne cachait sa bourse, sa tabatière en or, son portefeuille, etc. ; que ces auxiliaires n’exécutent rien par eux-mêmes, se bornant à dire à Mimi Lepreux ce qu’ils ont remarqué, après quoi leur patron se charge de mettre leurs découvertes à profit. Par exemple, un de ces apprentis voleurs arrive auprès de Mimi Lepreux, lui dit à l’oreille et en langage de convention : « Ce vieux monsieur, qui est à quinze pas sur notre droite, qui a les cheveux blancs, une canne à la main, a placé une grosse bourse dans la poche de son pantalon, à gauche. — C’est bien, répond Mimi ; voilà dix sous pour toi : file. » Un quart d’heure après, la bourse est au pouvoir de Mimi ; mais gardez-vous de croire qu’elle y reste deux secondes : des compères sont toujours là, prêts à recevoir l’objet volé, qui passe de main en main et disparaît en un clin d’œil ; aussi l’imperceptible mouvement du larron serait-il remarqué à l’instant du vol, et quand même le volé saisirait le bras du coupable, que rien ne pourrait constater le délit. En pareil cas, Mimi, avec un calme et un aplomb parfaits, s’étonne qu’on ose le supposer capable d’une soustraction, que l’on commette une si grossière méprise à l’égard d’un homme tel que lui ; il en appelle au bon sens des personnes qui les entourent, il montre sa bourse richement garnie de pièces d’or, son portefeuille gonflé de billets de banque, où se trouve, comme par hasard, la dernière quittance de ses impositions, et demande si un père de famille, jouissant d’une telle aisance, n’est pas en droit de prendre en pitié une accusation de cette nature : « Je veux bien croire, dit-il, que monsieur a parlé sans réfléchir et sans une intention déloyale ; je ne lui garde pas rancune d’une chose qui heureusement ne peut pas m’offenser. » Il n’est pas rare de voir le volé se confondre en excuses auprès du voleur, et s’éloigner en traversant une foule qui murmure contre lui. L’officier de paix, s’animant par degrés dans son récit, finit par me dire : « Monsieur le préfet, cet homme est doué d’une adresse, d’une dextérité inouïe : c’est une main d’or ! » Le jour où M. Rodde se présenta sur la place de la Bourse, pour exercer la profession de crieur public, Mimi Lepreux fut rencontré par le même officier de paix, au milieu d’une affluence extraordinaire de républicains et de curieux. « Que fais-tu ici ? lui demanda d’un ton sévère l’agent de l’autorité. — Je fais comme tout le monde, je regarde, je me promène. — Tu sais bien que je te connais ; tu viens pour faire quelque mauvais coup. — Quand je vous dis que je ne fais rien ; pourquoi donc me tourmentez- vous ? Est-ce que le pavé n’appartient pas à tout le monde ? — Allons, pas tant de raisons ! va-t’en, ou je te fais ramasser ; tu n’es pas ici sans avoir l’intention de voler ; nous avons bien assez d’embarras, sans que tu viennes encore augmenter le trouble avec ta bande pour dépouiller les gens. » Mimi Lepreux, impatienté, réplique avec humeur : « Laissez-moi donc tranquille ! vos républicains, ce n’est que de la canaille ! j’ai fouillé plus de cinq cents poches, et je n’y ai pas trouvé un sou ! » Henri Gisquet, Mémoires de M. Gisquet, préfet de police, Marchant, 1840 ANONYME Les diverses catégories de voleurs Publié par le Journal des commissaires de police en 1875, le Dictionnaire général de police administrative et judiciaire constitue un recueil d’instructions préfectorales et de circulaires pour le moins aride. Il comporte toutefois, en annexe, un précieux lexique, au titre pittoresque : « Dénominations des diverses catégories de voleurs, escrocs et filous et la manière dont ils opèrent. » Aumôniers (les). – Variété des voleurs à la détourne, qui opèrent dans les magasins de joailliers. Les aumôniers sont toujours vêtus avec élégance, ils entrent dans le magasin d’un joaillier, et demandent des bijoux à acheter ; tandis qu’ils les examinent, un mendiant ouvre la porte du magasin, et demande la charité. Sous prétexte de lui faire l’aumône, l’aumônier lui jette une pièce de monnaie. Le mendiant se baisse, et ramasse avec la pièce, soit une bague, soit une épingle ou tout autre objet de prix que l’aumônier a fait glisser jusqu’à terre, soit en le laissant tomber, soit au moyen d’une carte de visite préparée à cet effet et garnie de cire. Avale-tout-cru (les). – Autre variété de détourneurs qui, ainsi que les précédents, sont toujours vêtus avec élégance : ils portent généralement des lunettes du plus bas numéro possible, afin de passer pour myopes. Ils se présentent chez un marchand de diamants et de perles fines, et demandent à voir de petits diamants ou de petites perles. Comme ils sont myopes, ils examinent de très près les cartes à perles ou les petites sébiles à diamants, à ce moment, avec leurs langues, ils enlèvent un ou plusieurs de ces objets qu’ils conservent dans la bouche, et si le marchand paraît s’apercevoir de la soustraction, ils les avalent réellement. Batteurs de dig-dig (les) ou Sans-chagrin (les). – Le batteur, sous prétexte de faire des acquisitions, entre dans un magasin où il se fait montrer des marchandises. Au milieu de ses achats, il est pris tout à coup d’une attaque d’épilepsie. Les acolytes du batteur de dig-dig profitent du trouble occasionné par cet accident, entrent dans le magasin dont ils enlèvent tout ce qui se trouve à leur portée et disparaissent. Le malade revient peu à peu à lui ; il demande une voiture, donne une fausse adresse et va rejoindre ses complices. Bonjourier ou Chevalier grimpant (voleur au bonjour). – Le bonjourier est toujours chaussé de manière à faire le moins de bruit possible. Il connaît par l’Almanach du commerce ou l’Almanach Bottin les noms des habitants de la maison où il veut opérer. Il se faufile dans cette maison au moment où les domestiques sont au-dehors, soit en évitant le concierge ou en lui jetant le nom d’un de ses locataires. Il monte l’escalier et s’arrête à la première clef qu’il trouve en dehors : il frappe d’abord doucement, puis plus fort, et, si personne ne répond, il entre et s’empare de tous les objets à sa convenance. Si le bonjourier entend venir quelqu’un, il va à lui, lui demande le premier nom venu, et après avoir prié d’agréer ses excuses, il se [retire 3]. Changeurs (les). – Ce genre de vol se commet d’ordinaire dans un café, un restaurant ou un autre lieu public par deux individus. L’un des deux possède un superbe paletot, et l’accroche dans un de ces établissementsà côté du plus beau de ceux des habitués. Le second individu, entré sans manteau, profite du premier moment de presse pour sortir, emportant un paletot à sa convenance, son associé ne tarde pas à le suivre. Si le volé s’en aperçoit, le changeur en est quitte pour des excuses et pour emporter le manteau de son associé. Chanteurs ou Serinettes (les). – Escrocs qui se font remettre de l’argent en menaçant de mettre le public ou l’autorité dans la confidence de faits honteux. – Les serinettes se font souvent accompagner d’une sirène ou jeune fille dont la spécialité est d’accoster un passant : si celui-ci s’arrête, la serinette intervient, crie qu’un misérable a voulu insulter sa sœur ; alors s’avancent des chanteurs jouant le rôle d’agents de police qui font un faux procès-verbal qu’on annule lorsque la victime a versé une somme d’argent. Souvent le même genre de chantage est opéré à l’aide de jeunes garçons, connus sous le nom de Jésus. – Si l’individu a mordu à l’hameçon et qu’il y ait commencement d’exécution, les chanteurs interviennent comme ci-dessus. Charrieurs (les). – Individus qui commettent le vol dit à l’américaine. Ils sont ordinairement deux de compagnie, l’un se nomme l’Américain, l’autre le jardinier. Ils opèrent près des gares de chemins de fer, près de la Banque de France, ou des grands établissements financiers. Le jardinier aborde le premier individu dont la physionomie n’annonce pas une grande intelligence ; il lie conversation avec lui. Ils sont bientôt abordés par un quidam, richement vêtu, qui s’exprime difficilement en français, et manifeste le désir d’être conduit à un établissement public, toujours éloigné de l’endroit où l’on se trouve, il offre pour payer ce service une pièce d’or, quelquefois deux. Il s’est adressé au jardinier et celui-ci dit à la dupe : « Puisque nous sommes ensemble, nous partagerons cette bonne aubaine, conduisons cet étranger où il désire aller. » Tous trois partent : chemin faisant, l’Américain raconte son histoire et fait savoir qu’il est possesseur d’un grand nombre de pièces d’or qui n’ont pas cours en France et qu’il voudrait changer contre des pièces d’argent. Le jardinier s’entend avec la dupe pour tromper l’Américain. Mais, dit le jardinier, les pièces d’or ne sont peut-être pas bonnes, il faut aller les faire estimer. Ils font comprendre cette nécessité à l’Américain qui leur confie une pièce d’or ; ils vont ensemble chez un changeur qui leur remet huit pièces de 5 francs en échange d’une de 40 ; ils en remettent quatre à l’Américain qui paraît content, et en gardent chacun deux. L’Américain étale alors tous ses rouleaux d’or qu’il met successivement dans un petit sac, puis il fait comprendre qu’il veut aussi, de son côté, savoir si l’argent des autres est bon. Après avoir ramassé l’argent de la dupe, il sort avec le jardinier pour faire faire cette estimation, laissant pour garantie le petit sac aux rouleaux d’or. La dupe attend dans la salle d’un marchand de vins, où il s’est laissé entraîner, et ce n’est que fatigué d’attendre qu’il pense à ouvrir le sac où il ne retrouve que des rouleaux de billon. Une variété du vol à l’américaine, souvent mise en action, c’est le vol au pot. Lorsque les deux associés ont rencontré une dupe et qu’ils l’ont fait boire, on lui propose une promenade ; mais pour ne pas être volé, on cache son argent dans un endroit déterminé, dans un trou fait dans la terre ou ailleurs. Les voleurs ne tardent pas à faire naître la nécessité de retourner prendre quelques pièces, l’un ou l’autre doit forcément se détacher. Pendant ce temps, un troisième voleur, complice des premiers, a été déterrer la cachette. Chicane (vol à la) ou Solitaires, sont d’adroits tireurs qui travaillent sans compères. Ils se placent devant une personne, mettent les mains derrière le dos, et, de la sorte, ils manœuvrent pour lui enlever sa montre ou sa bourse. Cire (vol à la). – Un ou plusieurs individus se rendent chez un restaurateur, et pendant le repas s’emparent d’une ou de plusieurs pièces d’argenterie qu’ils collent sous la table au moyen d’un emplâtre de cire ou de poix. Ils paient et disparaissent, mais aussitôt des complices arrivent et enlèvent en toute sûreté ce que leurs devanciers ont caché. Comptoir (vol sous). – Ce genre de vol est souvent exécuté par des femmes. Voici leur manière d’opérer : la voleuse, habillée en domestique, cherche deux magasins presqu’en face l’un de l’autre, une lingère et un bijoutier, par exemple. Elle entre chez la lingère où elle se fait préparer un bonnet, ce qui demande une demi-heure ou une heure. En attendant, elle va, vient, rentre dans la boutique de façon à être vue du bijoutier. Elle traverse rapidement la rue et se présente à ce dernier et lui dit : « Madame une telle (en citant le nom de la lingère), vous prie de lui confier deux montres de 100 à 120 francs, c’est un cadeau qu’elle veut faire à l’une de ses parentes, et elle voudrait choisir. » Le bijoutier, sans méfiance, confie les deux montres. La voleuse reste chez la lingère, et lorsque le bonnet est prêt, elle sort et rentre chez le bijoutier et lui dit : « Voici une des deux montres, madame va venir chez vous pour s’arranger. » La fausse domestique part alors emportant l’autre montre. Détourne (vol à la). – Se pratique d’ordinaire dans les grands magasins et surtout par des femmes. L’une d’elles se présente seule dans un magasin ; bientôt après elle est suivie d’une ou deux autres. La première entrée demande des marchandises placées dans des rayons élevés, elle examine et pousse de côté la pièce destinée à sa compagne qui observe et saisit le moment propice pour escamoter une pièce et la faire passer adroitement par l’ouverture d’une robe, sur le devant de laquelle sont attachées des poches dont la capacité peut facilement contenir deux pièces d’étoffe. L’hiver, le manteau de ces femmes sert à exécuter la même manœuvre. Des détourneuses ne volent que des dentelles ou des malines, et certaines d’entre elles savent ramasser avec le pied et cacher dans leurs chaussures les pièces qu’elles ont fait tomber. On nomme ce genre de vol : grinchir à la mitaine. D’autres détourneuses opèrent de la manière suivante : pendant que l’une marchande, sa complice arrive avec un enfant sur les bras, et faisant semblant de poser à terre son enfant, elle ramasse la pièce ou l’objet qu’elle cache sous les jupes de l’enfant ou entre ses jambes. Certaines détourneuses se servent de cartons à double-fond. Les détourneuses les plus adroites sont celles qui ont été surnommées enquilleuses ; elles savent placer entre leurs cuisses une pièce d’étoffe de vingt à trente mètres et marcher sans la laisser tomber, si ce n’est toutefois pour monter ou descendre un escalier. Des hommes pratiquent aussi ce genre de vol à l’aide de paletots ou de manteaux ; souvent ils travaillent de complicité avec une femme. Drogueurs de la haute ou Francs-Bourgeois (les). – Individus qui exploitent la crédulité publique au moyen de prétendues listes de quêtes pour les pauvres, les inondés ou les incendiés. Ils se déguisent souvent en ecclésiastiques ; ils exploitent les campagnes pendant le carême, colportant des indulgences plénières. D’autres inventent des loteries pour l’accomplissement d’une œuvre religieuse, et finissent par enlever les lots de prix qu’ils ont extorqués. Empousteurs (les). – Ce sont ces individus qui, sous prétexte de vendre à un marchand des objets à un prix très modéré, finissent par les laisser en dépôt. Quelques jours après, un compère se présente chez le marchand, demande et achète à un haut prix les objets laissés en dépôt, témoignant souvent le regret qu’on ne puisse lui en fournir davantage. L’empousteur vient chercher son dépôt ; le marchand achète une grande quantité de la même marchandise, cette fois, elles sont si inférieures, qu’il est presque toujours impossible de s’en défaire. Escarpes (les). – Voleurs qui assassinent sur le trimar (les grands chemins) ou à la piaule (à domicile). Les escarpes ne travaillent que la nuit.Blottis derrière un buisson ou dans l’enfoncement de quelque maison, ils guettent le passant. Quelquefois, ils fondent sur ce dernier, deux le prennent à la gorge avec menaces de mort, deux autres fouillent dans toutes les poches. Si l’homme attaqué fait résistance, il est frappé de coups de couteau. D’autres fois, l’un des voleurs feint l’ivresse, et donne un croc-en-jambe au passant pour le faire tomber, les complices se jettent alors sur la victime et la dépouillent. Fourchette (vol à la). – Pratiqué par des tireurs qui savent plonger deux doigts dans les poches d’un flâneur, pour en retirer une montre ou une bourse. Fourligneurs (les). – Voleurs à la tire ou tireurs dont la spécialité consiste à enlever le mouchoir des promeneurs. Desserte (vol à la). – Un individu vêtu en cuisinier, qui connaît parfaitement la situation de la cuisine et celle de la salle à manger de la maison dans laquelle il veut voler, s’y introduit à l’heure du dîner, et s’il peut arriver dans la salle à manger avant d’avoir été remarqué, il enlève avec dextérité toute l’argenterie que les domestiques ont laissée en évidence. Joailliers de rencontre (ou les Neps). – Un filou qui se fait passer pour un joaillier retiré se met en relations avec la personne qui doit être dupée. Quand le terrain est préparé, au jour convenu se présente dans la maison un compère jouant la douleur et le désespoir. On le presse naturellement de s’expliquer. C’est généralement un proscrit polonais dont les seules ressources consistent actuellement en un bijou précieux dont il ne voudrait pas se séparer. Il consentirait à un dépôt contre un emprunt. Le faux joaillier assure que le bijou est d’une grande valeur, il en fait valoir les diamants, les rubis. La dupe se laisse gagner et une fois l’argent reçu, les Neps disparaissent. Limonade (vol à la). – Un individu déguisé en domestique à livrée entre commander pour son maître douze ou vingt demi-tasses. La demande faite, le faux domestique va se poster sous la porte cochère dont il a indiqué le numéro, et, lorsqu’il voit venir le garçon, il va au-devant de lui, lui prend la corbeille et le prie d’aller chercher une bouteille qu’il a oublié de demander. Le garçon abandonne la corbeille pour aller chercher ce qu’on lui demande, et lorsqu’il revient avec la bouteille demandée, le voleur a disparu. Il arrive fréquemment que des intrigants louent un appartement, le font garnir de meubles, se font apporter à dîner une ou deux fois par un restaurateur qu’ils paient chaque fois. Ils commandent, un jour, un dîner de vingt couverts ; et pour ne pas donner de soupçons, le voleur qui joue le rôle de l’amphitryon a soin de demander un garçon pour aider son domestique. Le dîner fini, le domestique prépare l’argenterie et disparaît avec elle à un moment convenu. Pendant ce temps les maîtres passent au salon, y amusent le garçon jusqu’à ce qu’ils aient, les uns après les autres, trouvé le moyen de s’évader. Location (vol à la). – Ce vol s’effectue par des individus qui, sous prétexte de chercher un appartement, visitent continuellement ceux qui sont occupés. Ils connaissent toujours les habitudes des locataires ainsi que les heures de leur sortie. Rarement ils sont fixés lors d’une première visite. À une seconde visite un des voleurs amuse le domestique ou le concierge, pendant que l’autre s’empare de tout ce qu’il trouve sous sa main. Les voleurs à la location servent d’indicateurs ou d’éclaireurs aux cambrioleurs et caroubleurs. Lourdes (vol aux deux). Vol aux deux portes. – Ce vol s’opère au moyen d’une double porte ou d’une issue secrète ignorée de celui qui en est la victime. Le voleur, se disant presque toujours prince polonais ou moldave, a un compère qui lui sert de domestique. Ce dernier, sous une brillante livrée, va chez un changeur pour le prier de venir voir son maître qui voudrait changer beaucoup d’or. Le changeur envoie son commis auquel on montre une grande quantité de guinées, de sequins, etc., qu’on désire changer contre des pièces de 20 francs. Le commis, après avoir fait le compte, sort et revient avec la somme nécessaire à l’échange. Le prince le reçoit dans sa chambre, on met en piles de 1 000 francs les pièces d’or. Le compte fait, le voleur laisse la somme sur la table et prie le changeur de passer dans son cabinet pour l’or qu’il doit recevoir. Pendant ce temps, le domestique disparaît avec l’or laissé sur la table. Le prince a oublié la clef de son secrétaire, il va la chercher, mais au lieu de revenir, il file à son tour par la porte secrète. Ce vol a lieu de la même façon pour des commandes de diamants, des dentelles, etc. Maillechort (vol au). – Il consiste, dans un repas pris au restaurant, à changer l’argenterie de l’établissement par des pièces de ruolz imitant parfaitement la marque de l’argenterie. Ce vol s’exécute aussi en détail dans le magasin même des bijoutiers. Neps (les). – V. Joailliers de rencontre. Papillonneurs (les). – Individus qui volent les blanchisseurs qui abandonnent leurs voitures dans les rues, ou les laissent à la garde d’enfants dont ils parviennent à distraire l’attention. Poivriers (vol aux). – Il consiste à accoster les individus qui sont en état d’ivresse, à les entraîner chez un marchand de vins pour les griser complètement. Le voleur conduit alors sa victime dans une rue déserte et la laisse au coin d’une borne après l’avoir dévalisée. Pot (vol au). – V. Charrieurs. Ramastiques ou ramastiqueurs (les). – Ces voleurs opèrent toujours plusieurs ensemble. L’un d’eux, après avoir choisi celui dont il veut faire sa dupe l’aborde dans la rue, lie conversation qui lui fait connaître s’il a de l’argent. Sur un signe, l’un des compères prend les devants, laisse tomber de sa poche une petite boîte ou un petit paquet, de manière à ce que l’étranger ne puisse faire autrement que de le remarquer, et au moment où il se baisse pour le ramasser, le filou qui l’accompagne s’écrie : « Part à deux. » On ouvre la boîte pour en vérifier le contenu, on y trouve un bijou accompagné d’une facture portant une forte somme. Le ramastique fait comprendre à sa dupe qu’il ne serait pas prudent de vendre le bijou en ce moment, mais pour prouver sa confiance, il consent à le laisser entre les mains de son compagnon si ce dernier veut lui faire l’avance de quelques centaines de francs. Le marché est conclu : on se donne de fausses adresses, et la dupe reste avec un bijou de 3 ou 4 francs. Rats (les). – Vidocq donne le nom de rats à des voleurs qui travaillent dans les auberges où logent les marchands forains et les rouliers, et de préférence les jours de foire et de marché. On appelle aussi rats les enfants ou les hommes de petite taille que les voleurs introduisent dans des caisses ou autres objets qu’ils déposent, sous un prétexte quelconque, dans les maisons ou magasins où ils veulent pénétrer la nuit. Rendez-moi (vol au). – Lorsqu’il y a foule chez un marchand de vins, un individu y entre et demande un petit verre : il donne à changer une pièce de 5 francs et prend sa monnaie. Un compère entre ensuite, prend également une goutte, et sans avoir payé, demande sa monnaie. Le marchand de vins jure qu’il n’a pas été payé : « Comment ! je ne vous ai pas payé, répond le filou d’un air indigné, la pièce que je vous ai remise porte la date de 1828, avec l’effigie de Charles X, légèrement avariée, etc. » Le marchand trouve, en effet, la pièce indiquée et rend la monnaie. On pratique aussi le vol au rendez-moi de la façon suivante : au moment où un marchand, le jour baissant, va faire allumer les becs de gaz, un jeune homme se présente et achète quelque objet de peu de valeur et donne une pièce de 5 francs à changer. En prenant la monnaie, le filou escamote habilement une pièce de 2 francs et la remplace par un sou blanchi. Il fait aussitôt remarquer l’erreur commise au maître de l’établissement qui s’empresse de remplacer le sou blanchi par une bonne pièce d’argent. Ce genre de vol prend aussi le nom de vol au sou blanchi. Sans-chagrin (les). – V. Batteursde dig-dig. Serinettes (les). – V. Chanteurs. Solitaires (les). – V. Chicane (vol à la). Tire (vol à la). Tireurs (les). – Les tireurs sont généralement bien vêtus ; ils travaillent trois ou quatre ensemble, dans les bals, les spectacles, dans les endroits où il y a foule. Le tireur ne peut rester en place, il va et vient, laisse aller ses mains de manière cependant à ce qu’elles frappent sur les poches dont il veut connaître le contenu. S’il suppose qu’il vaille la peine d’être volé, deux compères que le tireur nomme ses normes se placent près de la personne qui doit être dévalisée. Ils la poussent, la serrent jusqu’à ce que le tireur ait achevé son coup. L’objet ou les objets volés passent dans les mains d’un troisième affidé, le coqueur qui s’éloigne le plus vite possible, mais cependant sans affectation. […] Valtreusiers (les). Voleurs de malles et de valises de voyageurs. – Près des voitures publiques ou à la descente des chemins de fer, ces filous font leurs offres de service aux voyageurs. Lorsque la malle est chargée sur les épaules, au détour d’une rue ou près d’un passage, le faux commissionnaire s’esquive et disparaît promptement. Vanterniers (les). – Voleurs qui s’introduisent dans l’intérieur des appartements par les croisées laissées ouvertes. Vigie (vol à la). – Ce vol se commet sur les diligences par des individus qui se placent sur l’impériale à côté des colis qu’ils veulent enlever. Lorsque la nuit est venue et que les autres voyageurs sommeillent, les voleurs font glisser sur la route l’objet désiré ; puis, sous un prétexte quelconque, se font descendre par le conducteur, et vont prendre le colis qu’ils n’ont pas quitté des yeux. Vrille (vol à la). – Le voleur perce, la nuit, à l’aide d’une vrille ou d’un vilebrequin, quatre trous à égale distance, dans une devanture de boutique ou à des volets de la maison où il veut travailler. À l’aide d’une petite scie, il détache la planche comprise entre les quatre trous, introduit la main par cette ouverture, et fait jouer les verrous et crochets pour pénétrer dans l’intérieur. [Anonyme], Dictionnaire général de police administrative et judiciaire, Journal des commissaires de police, 1875 ANONYME Le coup du père François C’est le bibliophile et lexicographe de l’argot Lorédan Larchey qui publie en 1869 ces notes d’un agent de police anonyme, dans une collection de « documents pour servir à l’histoire de nos mœurs » à tirage restreint. Authentique ou arrangé, ce texte témoigne de la peur que suscite chez les bourgeois parisiens une jeunesse indigente et délinquante qui peut recourir à la violence pour assurer sa subsistance. Dans la partie comprise entre La Villette et Charonne, sur les hauteurs de Ménilmontant se trouve un quartier misérable, peuplé d’ouvriers partant le matin au petit jour pour se rendre à l’atelier. Revenant le soir à une heure assez avancée, ils sont forcés de laisser à leurs enfants le soin d’aller à l’école. Comme on s’en doute, nos écoliers préfèrent vagabonder ; ils fréquentent des grands qui les poussent au vol. Là se forment la plupart de ces êtres vicieux qui, plus tard, vont peupler Cayenne. Les premiers vols sont de peu d’importance. Gamins, ils ne songent qu’à satisfaire leur gourmandise, et ils commencent leurs exploits en s’abattant par bandes sur les boutiques qu’ils dévalisent ; ils apprennent ainsi ce qu’on appelle : « le vol à l’étalage ». Ils volent des pruneaux, des boîtes de sardines, des saucissons, des bouteilles d’eau-de-vie, etc., et ils se réunissent pour souper dans un endroit solitaire. Il m’est arrivé quelquefois d’interrompre leurs festins, et je me souviens, entre autres épisodes, d’un punch vraiment fantastique à l’entrée d’une carrière abandonnée. Les hommes de ronde voient une lueur briller derrière le volet d’une cabane servant de bureau. Ils poussent vivement la porte… Contre les murs de la pièce, vingt-deux individus de quatorze à vingt ans étaient assis en rond autour d’une terrine. Dans cette terrine flambaient quelques litres d’eau-de-vie ; au milieu se dressait un pain de sucre à moitié fondu, léché par des longues flammes bleues qui ne faisaient pas voir sous un beau jour les physionomies de l’assistance, dont la tenue était, d’ailleurs, assez déguenillée. À l’aspect des agents, tous se levèrent comme mus par un ressort, et, bien qu’ils fussent dix fois plus nombreux, pas un ne songea à faire de la résistance. La terrine, l’eau-de-vie et le sucre avaient été volés, comme aussi des paquets de tabac, des cigares, des bas, des caleçons, du jambon, etc. Tous étaient porteurs de chaussons tressés neufs. Arrêtés et traduits en justice, ces vauriens sont envoyés dans des maisons de correction, ou quelquefois rendus à leurs parents qui les réclament et s’engagent à les surveiller. Une fois lancés dans cette voie, ils reviennent vite à la charge, mais dans des conditions plus graves, le vol devient pour eux un plaisir, et alors ils se livrent au vol au poivrier. Le poivrier est un homme ivre. Le samedi soir (surtout), les ouvriers qui reçoivent leur paie se rendent chez les marchands de vins. L’un offre une tournée, un autre rend la politesse reçue, et comme ils sont toujours une douzaine à se faire des politesses de ce genre, quelques-uns laissent leur raison chez le marchand de vins. Ils se quittent pour rentrer chez eux et apporter la solde de la semaine dans le ménage ; on fait encore quelques stations, puis l’un va d’un côté, l’autre de l’autre. Le plus aviné qui sent ses jambes faiblir s’assoit sur un banc d’un boulevard, au coin d’une borne, et il ne tarde pas à s’endormir. C’est alors que les petits voleurs qui ont suivi le pochard viennent s’asseoir à côté ; ils lui parlent, lui offrent de le conduire à son domicile, et lorsqu’ils se sont assurés qu’il est incapable de rien voir, de rien entendre, ils procèdent facilement à l’enlèvement de l’argent, de la montre, de la chaîne de l’ouvrier. Quelques-uns sont d’une audace incroyable. Un officier de paix d’un quartier voisin des boulevards causait parfois avec les voyous qui rôdaient le soir aux abords des théâtres et des cafés. C’était une société plus que mêlée où plus d’un de ses justiciables ne se gênait pas pour entamer la conversation : « Bonjour, mon officier ? fait un jour l’un d’eux. — Ah ! c’est toi, fait M…, qui se rappelle l’avoir déjà vu en très mauvaise compagnie. Fais-tu toujours le poivrier ? — Si je le fais, ce n’est pas vous qui me prendrez. — Pourquoi donc ? — Ah ! voilà… Je fais comme le photo du coin… J’opère tout seul. — Attends, drôle ! » Mais le drôle était déjà loin… Le même soir, l’officier de paix avait oublié cette scène et rentrait chez lui. Sur un banc, presque vis-à-vis la porte de sa maison, il voit un homme ivre couché : il était tard. Il le secoue, il l’exhorte à marcher. Mais, peines inutiles, il n’obtient qu’un grognement pour toute réponse. Force est donc de l’abandonner, de monter ses trois étages. En se déshabillant, il va machinalement à la croisée de sa chambre qui ouvrait sur le boulevard ; il regarde. Son ivrogne est toujours là étendu, mais à ses côtés se profile une petite silhouette qui s’approche, qui s’assied d’abord, puis qui se penche sur l’ivrogne et qui paraît le fouiller. En véritable officier de paix, M… descend sans remettre ses bretelles ; il ne referme point la porte cochère pour ne pas faire de bruit, et s’avançant à pas de loup, il happe le voleur en flagrant délit. C’était son jeune homme de la soirée. La reconnaissance est aussitôt faite d’un côté que de l’autre. « Mon officier, je vous en prie, ne me perdez pas ! Je suis un fils de famille. — Comme les autres. — Les autres, eh bien ! Si vous ne me faites rien, je vais vous les faire prendre d’un coup, tous. » Le matin même, grâce au dénonciateur, on opérait, en effet, dans un cabaret des halles, l’arrestation d’une bande de ses pareils. C’était là qu’ils se réunissaient à heure fixe pour tâcher de tirer parti de leur butin de la nuit. L’homme qui a bu est à ce point abrutiqu’il ne sent rien. On en voit qui se sont laissé enlever jusqu’à leur culotte. L’argent volé est d’abord partagé. La montre, la chaîne et les effets sont engagés dans les monts-de-piété, à l’aide d’un livret d’ouvrier. Ces vols sont nombreux et difficiles à poursuivre. Les volés ne peuvent jamais donner de renseignements qui permettent d’en découvrir les auteurs, ils ne savent pas même s’ils ont perdu leur argent ou s’ils ont été dévalisés. Ceux des voleurs au poivrier qui ont déjà subi des condamnations et qui sont endurcis prennent moins de précautions, et pratiquent l’attaque nocturne. Un homme attardé doit toujours prendre de certaines précautions ; la nuit, il faut toujours marcher au milieu de la rue de manière à voir de tous côtés l’homme qui tenterait de vous aborder. Il ne faut pas écouter ce que vous demande l’homme qui paraît ivre, il faut, au contraire, l’éviter avec soin. Pour l’attaque nocturne, les voleurs sont au moins trois : l’un d’eux marche seul assez en avant, les deux autres suivent à une certaine distance en se dissimulant. Le premier feint l’ivresse, il paraît ne pouvoir se tenir, sa tête penche en avant, ses bras traînent presque par terre, mais, arrivé près de sa victime, il se précipite sur elle en lui donnant un violent coup de tête dans l’estomac – ils appellent cela : « le coup de Garibaldi ». L’homme qui est atteint d’un coup semblable tombe à la renverse, la respiration lui manque. Les complices qui guettent de loin se jettent sur lui et le dévalisent en un instant, et ils se sauvent en abandonnant leur victime qui reste parfois sans vie sur le carreau. Quand on est ainsi attaqué à l’improviste et que l’on s’aperçoit du mouvement du malfaiteur, il faut parer le coup de tête en levant promptement le genou le plus haut possible. L’adversaire vient se frapper la tête, et si l’on est renversé, celui qui a voulu frapper le premier a la tête dans un tel état, qu’il reste étendu sur le pavé. Dans ce cas, ses acolytes ont l’air de ne pas le connaître. Un de ces bandits émérites, qui s’appelait François, avait sa manière. En passant près de celui qu’il avait l’intention de dévaliser, il lui jetait vivement une lanière autour du col, et l’emportait sur son dos en lui laissant la face tournée vers le ciel. Le malheureux pris ainsi, étranglé par la lanière, ne songeait qu’à porter ses mains à son col pour ne pas être étranglé. Dans cette situation, il ne pouvait se défendre, et les complices de François fouillaient facilement dans les poches du supplicié. – C’est une forme moderne de ce qu’on appelait autrefois le « charriage à la mécanique ». François fut pris, et appréciant à sa juste valeur sa manière d’opérer, les juges l’envoyèrent au bagne. Sa création est appelée : « le coup du père François ». Il a trouvé quelques imitateurs qui, plus tard, ont été le rejoindre. De là à arriver à l’assassinat, il n’y a qu’un pas. Pourtant, j’ai remarqué que tous ces misérables sont lâches, un homme bien résolu leur impose et en ferait fuir une dizaine. Ils ont peur de la mort, et bien souvent j’ai entendu cette phrase significative : « Si j’avais pas eu peur de la veuve 4, je l’aurais buté. » Le voleur parlait ainsi de l’homme qui l’avait fait fuir. Le tempérament de ces hommes est aussi bien remarquable. J’en ai vu un qui, par une nuit de gelée, tomba dans une grande cuve d’eau ; il franchissait le mur d’un jardin de Courbevoie. Le coup était manqué. Il attendit le jour et revint sur une impériale d’omnibus à Paris où on le prit aussitôt. Sa blouse était encore raide de glace, mais il n’en fut pas plus enrhumé. Le plus dangereux et le plus difficile à prendre est celui qui marche seul. Celui-là ne recule guère devant l’assassinat. [Anonyme], Notes d’un agent (1861-1867), document publié par Lorédan Larchey, Librairie Frédéric Henry, 1869 EUGÈNE BAILLY Les bonjouriers Ancien policier, Eugène Bailly s’est mis à son compte, faisant prospérer son agence de détective privé et de sécurité, devenue célèbre à la Belle Époque. Son livre Cambrioleurs et cambriolés, sous couvert de dénoncer les techniques de la pègre, vise surtout à entretenir le sentiment d’insécurité de ses contemporains, considérés comme de potentiels clients. Son leitmotiv est aussi son slogan : « Défendons-nous ! » Le vol au bonjour, ainsi que son nom le révèle, a lieu généralement le matin, et lorsque ce sont des pégriots qui opèrent, à la pointe du jour. Quand, sur le coup de 6 heures, fidèle à une habitude aussi universelle que désastreuse, les concierges parisiens ouvrent les portes des immeubles confiés à leur garde, et s’abstiennent systématiquement de toute surveillance, le bonjourier, vêtu en domestique ou déguisé en petit fournisseur (laitier, boulanger, fruitier, etc.), se glisse dans la maison dont il a, au préalable, étudié les dispositions essentielles et surtout les issues, et gravit lestement l’escalier de service, en quête d’une porte qu’une cuisinière imprudente a oublié de refermer. Dès qu’il a trouvé ce qu’il cherche, notre opérateur, chaussé de pantoufles de feutre, l’œil et l’oreille aux aguets, après s’être assuré que la pièce est déserte, pénètre sans bruit dans la cuisine, ouvre le tiroir et rafle en un tour de main ce qui se trouve à sa portée. La cuisinière a-t-elle négligemment posé son porte-monnaie sur une table, ses clefs ou sa montre sur le buffet ; a-t-elle préparé quelque pièce d’argenterie pour le petit déjeuner du matin ; tout cela disparaît comme par enchantement. Et lorsque l’imprudente revient, sa stupéfaction est telle, qu’elle ne songe même pas à s’élancer dans l’escalier à la poursuite du bonjourier, et moins encore à crier par la fenêtre – ce qui, du reste, aurait pour premier effet de mettre toute la maison au courant de l’infortune qui vient de lui advenir. Rentre-t-elle avant que notre malfaiteur ait pu s’éloigner, celui-ci ne manquera pas de prétextes pour expliquer sa présence. Sans se troubler ou paraître ému, il racontera qu’il s’est trompé d’étage, et de longue main il s’est si bien approvisionné d’histoires à dormir debout que la servante, étourdie par un verbiage auquel elle ne comprend rien, n’est pas encore revenue à la saine appréciation des choses, que l’indiscret visiteur est déjà dans la rue. Du 1er février au 4 mars 1902, près de cinquante cuisinières du quartier Monceau et des Ternes furent ainsi audacieusement volées par un nommé Léonce Longer, qui s’introduisait dans les maisons de belle apparence, sous le costume d’un rémouleur. Ce genre de vol, assez primitif et des plus simples, est exclusivement commis par des jeunes gens. Souvent ceux-ci commencent à s’exercer dans cette spécialité dès leur adolescence. Stylés par des gamins plus âgés, ils préludent en se glissant au petit jour dans les immeubles qu’on leur désigne, et opèrent un enlèvement général des boîtes à lait, du beurre, du pain, que les fournisseurs matineux déposent – assez malproprement, du reste – sur les paillassons des cuisinières habituées à faire la grasse matinée. Ce genre de vol se pratique plus particulièrement aux environs des squares, du parc Monceau, du bois de Boulogne surtout, où l’on peut voir presque chaque matin, en été, nos jeunes pégriots, en compagnie de quelques fillettes de leur âge, faire sur l’herbe des déjeuners simples, galants et peu coûteux. Somme toute, cette première sorte de vol au bonjour ne procure ordinairement que de maigres profits. Il faut que les cuisinières aient un grand déjeuner à servir ou quelque fournisseur important à solder avant le réveil de Madame, pour que leur porte-monnaie soit amplement garni. Leur montre même ne vaut que le prix du boîtier. Aussi, quand une longue pratique leur a permis d’acquérir l’audace et l’habileté nécessaires pour de plus hauts méfaits, les bonjouriers désertent l’escalier de service pour opérer dans le grand escalier. Sur ce nouveau terrain, les procédés sont presque identiques. Costumés de manière à ne pas éveiller les soupçons (faux valets de chambre, faux livreurs de grandsmagasins, faux employés de l’eau ou du gaz) ils explorent une, deux, cinq, dix maisons, en quête d’une porte qu’on a laissée entrebâillée. Toujours munis d’un prétexte en apparence plausible, dès qu’ils ont découvert ce qu’ils cherchent, ils pénètrent dans l’antichambre et, s’il se peut, dans la salle à manger qui, presque toujours, communique avec celle-ci, font main basse sur l’argenterie et les vêtements accrochés, et disparaissent avant que le domestique ait pu revenir. Ici les profits sont meilleurs, mais encore bien relatifs. On ne cite presque, dans les annales du cambriolage, qu’un seul vol de ce genre qui ait été très important. Nous voulons parler de l’affaire du marquis de Faltans, demeurant 6, rue du Port- Mahon. S’étant absenté un dimanche matin, le marquis s’aperçut, à son retour, qu’on avait soustrait dans son cabinet une cassette renfermant 11 000 francs en or. Le voleur, pour commettre cette soustraction, avait dû traverser trois pièces, en dissimulant sa cassette sous un long manteau d’officier d’artillerie. En sortant du salon, il avait dû passer devant deux domestiques. Il les avait salués d’un signe de tête, et s’était éloigné sans se presser, les laissant persuadés qu’ils venaient de voir un parent de leur maître qui fréquentait la maison. Plus loin, nous raconterons par quel surprenant hasard ce maître bonjourier, nommé Valentin, forçat libéré et récidiviste endurci, fut reconnu et arrêté par la police. Le superbe sang-froid, l’audace magnifique dont Valentin fit preuve dans ce vol mémorable, constituent deux qualités indispensables au bonjourier de marque et qui se rencontrent, du reste, chez un assez grand nombre de sujets. M. Lévy-Delmare, dans un petit livre devenu assez rare et intitulé : Prenez garde aux voleurs, raconte qu’un matin de printemps, pendant que la duchesse d’Uzès faisait, dans les allées cavalières du Bois, sa promenade journalière, un jeune homme bien mis, muni d’une boîte d’outils, se présenta chez elle, se disant envoyé par la maison Pleyel, pour accorder le piano. Se dirigeant vers le salon, il découvrit le clavier, souleva le couvercle et se mit à la besogne. Son attitude, son air étaient si naturels qu’ils défiaient toute suspicion. On le laissa seul. Dix minutes après, il se retirait, et quand, plus tard, on raconta à la duchesse, surprise, que l’accordeur était venu, elle put constater que son piano (qui n’en avait nul besoin du reste) n’avait point été accordé, mais que ses tiroirs, par contre, avaient été forcés et fouillés par un cambrioleur expert, avec un soin méticuleux, avec une attention méthodique. D’autres bonjouriers se font une spécialité de mettre à contribution les médecins et les âmes charitables. Introduits imprudemment dans un salon d’attente, il leur suffit de rester seuls un instant pour ouvrir quelques vitrines et s’approprier des objets de prix. Le difficile est de procéder avec assez de talent et de discrétion pour que le vol ne puisse être constaté que beaucoup plus tard. Le 3 mars 1902, le docteur G…, demeurant rue de Prony, reçut la visite d’un gentleman très correctement vêtu, qui venait le prier de se rendre auprès de sa femme gravement malade. Il avait, disait-il, une voiture en bas. Pour prendre son chapeau et revêtir son pardessus, le docteur laissa le visiteur dans son salon à peine quelques minutes. Tous deux partirent, montèrent dans un fiacre. Presque arrivés à destination, le client fit arrêter la voiture, disant au docteur qu’il voulait prévenir son beau- frère, et qu’il allait le rejoindre à l’instant. Il s’engagea sous une porte cochère. Une demi-heure plus tard, le médecin rentrait chez lui, furieux d’avoir été envoyé chez une dame nullement malade, et qui l’avait un peu brusquement éconduit. Après avoir payé la voiture dans laquelle il avait fait cette course aussi désagréable qu’inutile, il eut encore le chagrin de constater qu’on avait, dans son salon, fracturé une vitrine et dérobé une montre ancienne d’une valeur de 2 000 francs. Plusieurs bijoux de grand prix avaient également disparu. Le procédé est si simple, il éveille si peu les soupçons, qu’il réussit presque toujours, même quand il est mis en œuvre par des sujets qu’on pourrait croire très inexpérimentés. Le 5 septembre 1902, deux jeunes enfants, un gamin et une fillette, respectivement âgés de dix et douze ans, se présentaient chez le Dr Dally, rue des Pyrénées. Mlle Sophie Gouzzina, la gouvernante du docteur, étant venue leur ouvrir, ils la prièrent d’envoyer au plus tôt son maître, 52, rue de Belleville, chez la dame Bernat, qui, disaient- ils, était à toute extrémité. Le docteur était absent. Mlle Gouzzina prit note de l’adresse, et promit que le docteur se rendrait, dans la journée même, au logis indiqué. Alors la petite fille, qui paraissait très émue et prête à défaillir, demanda un verre d’eau. La gouvernante emmena les deux petits messagers dans la cuisine. Là, elle dut les laisser un instant seuls, pour répondre à un nouveau coup de sonnette annonçant un autre client. Quand, une nouvelle adresse prise, elle revint sur ses pas, les deux bambins avaient disparu par la porte donnant sur l’escalier de service, et avec eux six couverts d’argent et un porte-monnaie contenant 50 francs. Devons-nous ajouter que les médecins ne sont pas seuls à subir de ces visites intéressées ? Le 20 juillet 1902, un personnage grand, brun, paraissant âgé de trente-cinq ans, sévèrement vêtu d’une redingote irréprochable, ganté, coiffé d’un chapeau haut de forme, et se disant parent d’un magistrat de la cour de Paris, se présentait chez Me Le Barazer, l’avocat bien connu. Le domestique ayant répondu au visiteur que son maître était absent, notre personnage parut fort contrarié et demanda à écrire un mot. Le valet de chambre l’introduisit dans le cabinet de travail de son maître, et par discrétion resta sur le seuil de la pièce. L’étranger se retira au bout de cinq minutes, et remit au fidèle serviteur un pli cacheté. Ce fut seulement à la rentrée de Me Le Barazer qu’on s’aperçut de la disparition de plusieurs bibelots de grande valeur, notamment d’une pendule minuscule du plus haut prix. Ces sortes de vols sont, au reste, d’une grande fréquence. Nous aurons au cours de cette étude à en raconter quelques autres non moins surprenants et tout aussi instructifs. Pour le moment, qu’il nous suffise de rappeler que, le 12 mai 1902, le tribunal correctionnel de la Seine condamnait à trois années de prison un nommé Isaac qui s’était fait une spécialité de ces vols au bonjour, et en comptait une vingtaine à son actif. Et ce n’était pas là un spécialiste unique en son genre, car un mois plus tôt des agents de la Sûreté, apostés à la gare Saint-Lazare, arrêtaient un sujet allemand répondant au nom de Trabbel qui, magnifiquement drapé dans un énorme manteau – lequel lui servait à dissimuler ses larcins –, se présentait, sous les prétextes les plus divers et toujours bien appropriés, chez les personnages les plus respectables, et s’emparait de tous les objets de valeur – voire de pendules – qu’on laissait à portée de sa main. Ce qui distinguait surtout ce bonjourier émérite, c’était son éclectisme religieux, indépendamment d’un certain nombre de médecins : on comptait parmi ses victimes M. Morgan, pasteur protestant, M. Haguenaüer, rabbin, et un prêtre catholique l’abbé Vibert. Parfois au lieu d’opérer en solitaires, c’est-à-dire isolément et au « petit bonheur », nos bonjouriers s’organisent en bandes. Assignant à chacun des membres de l’association un rôle en harmonie avec ses facultés et son extérieur, ils exploitent d’après un plan longuement étudié – et scientifiquement si l’on peut dire ainsi – l’imprudence, la complaisance, la charité même de ceux qu’ils ont résolu de dépouiller. Munis de fausses lettres d’introduction, de demandes de souscriptions ou de secours, apostillées de noms retentissants, sous le couvert d’œuvres de bienfaisance, d’institutions charitables, en ayant soin de conformer leurs sollicitations aux opinions politiques et religieusesde ceux qu’ils entendent exploiter ; assez adroits pour endormir toute méfiance, se confondant en remerciements pour la moindre offrande reçue, il est bien rare qu’ils ne puissent profiter d’un moment d’inattention, pour se garnir la poche d’objets précieux, déposés sur une cheminée ou bien oubliés sur une table. Certaines de ces organisations savantes ont fait le désespoir de la police, et lassé la sévérité des tribunaux. « Les condamnations qui ont atteint les Nathan père, mère, fils, filles, frères, gendres, en tout cent quatorze personnes, représentent deux cent neuf années de prison », écrit Maxime Du Camp dans son étude sur la criminalité parisienne. Rien n’est à la fois intéressant et curieux, comme de lire dans les Mémoires de M. Claude, les exploits et les transformations de cette singulière compagnie. Pour avoir été moins nombreuse – elle ne comprenait qu’une vingtaine d’affiliés –, la bande du fameux Mayer aurait vraisemblablement étonné tout autant la préfecture et le parquet si M. Labat, commissaire de police du quartier Vivienne, n’eût mis assez vivement un terme à ses multiples exploits. Une filature ingénieusement organisée fit tomber les principaux comparses entre les mains de la justice. Par ces virtuoses on put arriver aux associés de moindre importance. Il fallut, au surplus, agir avec rapidité et circonspection, car la bande était essentiellement cosmopolite. Elle comptait dans ses rangs des Espagnols, des Italiens, des Autrichiens, des Allemands, et se trouvait disséminée, pour mieux dérouter les soupçons, dans les différents arrondissements de la capitale. Ses assises toutefois, et les réunions où se décidaient les opérations importantes, avaient lieu en plein quartier juif, dans la rue des Jardins-Saint-Paul. Ajoutons qu’avec une liberté d’esprit, une indépendance de cœur, bien rares chez les descendants d’Abraham, les complices du brave Mayer rançonnaient, avec un égal cynisme, catholiques, protestants et israélites, ne respectant même pas ceux de leurs coreligionnaires que leur autorité religieuse et leur caractère presque sacré auraient dû soustraire aux tentatives de coquins moins éclectiques. Après les maisons bourgeoises, ce sont les hôtels meublés que les bonjouriers exploitent avec le plus de constance et de maestria. Sur cet autre terrain, ils font souvent preuve d’une remarquable ingéniosité et aussi d’une audace peu ordinaire. En veut-on quelques exemples ? Le 20 mai 1901, un jeune homme en tenue de voyage, portant la sacoche et la couverture de rigueur, se présente à l’heure du déjeuner des domestiques, dans un hôtel voisin de la gare de l’Est. Il choisit une chambre et annonce qu’un facteur va, dans quelques minutes, apporter son gros bagage. Un quart d’heure plus tard, un Auvergnat arrive chargé d’une lourde malle placée sur un crochet. Comme le personnel est retenu à table, notre commissionnaire offre de monter le pesant colis. Bientôt la cage de l’escalier retentit d’une discussion assez vive. Le voyageur, sans sacoche et sans couverture (notez ce détail), et le commissionnaire, toujours porteur de la malle, descendent et repassent devant le bureau : « Cet imbécile, dit le voyageur, s’est trompé de bagage, pour prévenir toute nouvelle erreur, je vais à la consigne avec lui, et reviens dans un instant. » Une heure plus tard, les garçons remontés aux étages supérieurs constatent, à leur grande stupéfaction, que cinq portes ont été fracturées, et que les effets précieux laissés dans ces chambres ont été enlevés par les deux complices qu’on ne devait oncques revoir. Plus récemment (mai 1902), trois jeunes gens, correctement vêtus et se disant sujets autrichiens, se présentent dans un hôtel meublé du boulevard Ornano, tenu par M. Belin. Ils choisissent les trois chambres les plus confortablement meublées, et annoncent que leurs bagages retenus en douane arriveront le lendemain. Ils dînent copieusement à l’hôtel et, se prétendant fatigués par la longueur de la route, remontent chacun chez soi de suite après leur repas. Le lendemain à midi, le garçon, étonné de ne pas les voir sortir, frappe à leurs portes respectives. N’obtenant pas de réponse, il fait usage de son passe-partout. À sa grande stupéfaction, il trouve les pièces non seulement vides de voyageurs mais aussi de leurs garnitures de cheminée, draps, serviettes et petits meubles de tout genre. Les fenêtres entrouvertes indiquaient le chemin par lequel les voleurs s’étaient retirés avec leur butin. Parfois l’exploitation des hôtels est précédée, de la part des spécialistes du vol au bonjour, d’études préliminaires méticuleuses et presque savantes. En ces sortes d’affaires, le professionnel apporte un soin tout spécial à bien choisir le terrain de ses futurs exploits. Il sait déjà par expérience quelles maisons, dans chaque ville, sont fréquentées par le monde riche. Ordinairement, il donne la préférence à celles qui sont situées dans le voisinage des gares. Les allées et venues y sont constantes, et la surveillance par conséquent est relativement peu facile. On peut entrer et sortir sans être remarqué. On peut également se présenter avec un simple colis porté à la main, que le voyageur monte et descend lui-même. Le personnel, en outre, ne manifeste aucun étonnement de voir certains voyageurs quitter l’hôtel à l’heure des premiers trains, c’est-à-dire au petit jour, quand tous les autres goûtent encore un sommeil réparateur. Ce sont là des facilités inappréciables. Parfois, quand l’hôtel en vaut la peine, notre bonjourier prépare son opération par des travaux d’approche habilement conduits. Il s’adresse à lui-même, et préalablement à sa venue, plusieurs lettres sous un nom sonore et qui doit inspirer la confiance. Une de ces lettres, qu’il réclame et qu’on lui remet à son arrivée, contient un chèque important sur une grande maison de banque. Il le remet sous enveloppe et prie le maître de la maison de le lui conserver. Le voilà nanti d’un crédit suffisant. Avec une habilité de juge d’instruction, il fait causer les garçons, s’enquiert des voyageurs, parvient à connaître leurs habitudes et leurs ressources, et quand enfin un coup fructueux se présente, il peut l’accomplir en toute sécurité. Le corps du délit enlevé et placé en lieu sûr, personne ne saurait soupçonner un si parfait client. Entre-temps, il occupe ses loisirs à prendre l’empreinte des serrures et des clefs laissées sur les portes. Il se procure un dessin exact du passe- partout qui sert aux garçons. Plus tard, quand il reviendra, il pourra, caroubleur expérimenté, faire une visite générale de tout l’hôtel, sans laisser aucune trace extérieure de ses investigations, et prendra soin de disparaître avant la constatation de son méfait. C’est ainsi que s’expliquent un certain nombre de vols considérables, commis avec une précision magistrale. En février 1903, la comtesse Angela de Villalola, en villégiature sur la Côte d’Azur, était descendue dans un des hôtels de Nice les plus somptueux et les plus recommandables. Le 27 de ce mois, elle se rendait à Cannes, pour répondre à la gracieuse invitation de quelques nobles amis. Retenue par ceux-ci à dîner, elle ne rentra que le soir fort tard. À peine dans sa chambre, elle s’aperçut de la disparition d’un sac de voyage, renfermant ses bijoux et d’importantes lettres de change, le tout représentant environ 400 000 francs. Aucune trace d’effraction n’étant signalée, on procéda à une visite minutieuse de l’hôtel et l’on retrouva le sac éventré et vide dans la chambre d’un voyageur qui, subitement rappelé par un télégramme, avait brusquement quitté l’hôtel, une heure après le départ de la comtesse. Même mésaventure arrivait, quelques jours plus tard (8 mars), dans cette même ville de Nice, à un voyageur de commerce, le sieur Georges Closson, employé de la maison Moch et Cie, de Paris, descendu dans un hôtel de moindre importance, mais fort bien noté cependant. Il était subitement dépouillé de près de 50 000 francs de bijoux et de pièces d’orfèvrerie. Alors même que le vol est immédiatementconstaté, il est bien difficile d’en découvrir les coupables. Qui soupçonner ? Le 5 août 1902, un membre du corps diplomatique hollandais, M. Oxford, de passage à Paris, était descendu dans un hôtel voisin de la Bourse, qui lui avait été recommandé par plusieurs de ses compatriotes. Étant allé ce jour-là au théâtre et rentré vers 1 heure du matin, après s’être assuré que la porte de sa chambre était bien fermée, il déposa sur sa table de nuit un portefeuille contenant 3 000 francs, se coucha et s’endormit profondément. Tout à coup il lui sembla qu’une clef grinçait dans la serrure : — Qui est là ? cria-t-il — Pardon, répondit une voix, je me trompe. Il entendit des pas qui s’éloignaient dans le couloir. Rassuré il se rendormit. Vers 5 heures du matin, Mme Oxford, se sentant indisposée, alluma une bougie. Sa surprise fut vive en remarquant que la porte de la chambre était ouverte. Très émotionnée, elle réveilla son mari, qui constata de suite la disparition de son portefeuille. Il sonna. Prévenu immédiatement, le propriétaire commença sur l’heure des recherches. Personne n’était sorti de l’hôtel, et le personnel était au-dessus de tout soupçon. Le corps du délit ne pouvait être loin. On le découvrit en effet, après bien des recherches, dans une chambre voisine inhabitée depuis plusieurs jours, caché entre le matelas et le sommier. Il était naturellement vide. Mais comment était-il venu là ? Le 15 avril 1904, M. Borne 5, sénateur du Doubs, que la session du conseil général avait amené à Besançon, descendu à l’hôtel, était plongé dans un profond sommeil quand un meuble renversé le réveilla soudain. Il voit un homme s’enfuir. Il saute de son lit, s’élance à sa poursuite, le rejoint. L’autre, pieds nus, implore sa clémence. « Je vous avais pris votre portefeuille, dit-il, le voici ; laissez-moi m’éloigner, je suis un malheureux ! » M. Borne, ému par le ton larmoyant du cambrioleur, allait le relâcher quand il s’aperçut que le portefeuille, qu’on lui tendait, était non le sien, mais celui de M. Paquette, conseiller général de Pontarlier. C’en était trop. M. Borne appela. Le personnel de l’hôtel accourut. La police prévenue vint prendre livraison du cambrioleur, un nommé Alexandre Durand, sujet suisse. Plus souvent notre bonjourier, incapable de méditer des coups compliqués, pressé de réaliser son butin, opère avec moins de savoir et plus de hâte, mais d’une façon toujours audacieuse et souvent avec un égal bonheur. « La nuit, quand tout sommeille », il est aux aguets. Dès qu’un absolu silence lui permet d’espérer qu’il ne sera pas surpris, il se glisse dans les corridors, regarde si aucun rayon de lumière ne filtre sous les portes, fouille les vêtements déposés sur les chaises, choisit les plus neufs, ceux dont le placement sera le plus facile. Puis le matin au petit jour, profitant d’un moment où la surveillance est en défaut, il se glisse dehors, prend le chemin de la rue et disparaît avec sa valise gonflée, et sans qu’on prenne garde à lui. Dans le jour, notre gaillard explore d’un coup d’œil exercé toutes les chambres qu’une imprudence ou les besoins du service laissent ouvertes, ne fût-ce qu’un instant, prêt à bondir sur la proie dont il espère s’emparer sans trop de risques. C’est ainsi que Vidal, le fameux « tueur de femmes », se fit pincer à la gare de Nice. Il arrivait de Cannes, où il s’était emparé d’une valise de toilette, appartenant à un très riche voyageur. La magnificence de ce meuble contrastant trop visiblement avec sa tenue plus que négligée, provoqua les premiers soupçons. Un inspecteur l’invita à le suivre au commissariat de la gare. On sait le reste. Quand nos bonjouriers opèrent la nuit dans les hôtels, comme leur présence dans des localités souvent éloignées de leur chambre pourrait éveiller l’attention des voyageurs rentrant tardivement, ou pressés de satisfaire certains besoins, nos malfaiteurs ont recours à un truc peu nouveau, mais qui offre cependant certaines garanties d’impunité. Notre homme, en bras de chemise, se chausse de pantoufles feutrées, tire un tablier de sa valise, se l’applique sur l’estomac et revêt ainsi les apparences d’un garçon de service. Sous ce costume, il cesse d’être suspect, il peut même pénétrer dans les chambres occupées, sans que ses intentions soient soupçonnées. Il s’approche donc des portes que lui désignent des ronflements sonores. Si le dormeur imprudent a laissé sa clef en dehors, avec une extrême dextérité il fait jouer le pêne. Sans aucun bruit il pénètre dans la chambre, enlève montre, bourse, portefeuille déposés sur la table de nuit, sans que sa victime encore dans son premier sommeil ait conscience du vol qui se commet si près d’elle. C’est ainsi que, dans l’hiver de 1901, à Monte-Carlo, un chanteur des plus appréciés, M. Clément, se vit soustraire 10 000 francs, sans que sa femme et lui aient conservé, dans leur profond assoupissement, autre chose qu’un vague souvenir de cette coûteuse visite. La victime, au surplus, vient-elle à s’éveiller, le pseudo-garçon ne manque pas d’excuses pour expliquer sa présence. Le numéro de la chambre a été par erreur marqué au « réveil ». On croyait que Monsieur avait sonné, etc. Et pendant que le voyageur, fatigué, l’esprit épais et troublé, pestant contre cette importune interruption du sommeil qui l’accable, se rendort bruyamment, notre bonjourier, qui déteste les explications inutiles, prend le chemin de la gare la plus voisine. Les féministes convaincus apprendront, avec plaisir sans doute, que cette branche du vol au bonjour est pratiquée depuis quelque temps avec succès par le sexe prétendu faible. Récemment (janvier 1903), M. Durand, commissaire de police, arrêtait une nommée Aglaë Keutrec, âgée de trente- cinq ans, qui avait perfectionné ce genre de travail. Elle louait pour la nuit une chambre dans un hôtel et payait d’avance. Le matin, au petit jour et avant que le personnel de la maison fût debout, à l’aide de fausses clefs elle pénétrait dans les chambres des locataires endormis. Si les dormeurs continuaient leur somme, elle faisait main basse sur tout ce qui était à sa portée. Si la victime, au sommeil plus léger, s’éveillait et marquait quelque surprise de voir une femme inconnue dans sa chambre. « Excusez-moi, disait-elle, je suis la nouvelle bonne ; je viens chercher vos effets pour les brosser. » Sans défiance le locataire lui laissait emporter ses vêtements, qu’il ne devait plus revoir. Aglaë Keutrec vivait avec un fripier, dont elle approvisionnait ainsi le commerce. Enfin, les propriétaires eux-mêmes des hôtels qui offrent une si fructueuse hospitalité à nos bonjouriers, ne sont pas épargnés par leurs hôtes de rencontre. C’est ainsi que, le 13 janvier 1903, un maître d’hôtel du quai de Seine fut très étonné en s’éveillant de trouver la porte de sa chambre ouverte, sa commode et son secrétaire fracturés, et les tiroirs vides. Un de ceux-ci contenait 600 francs en espèces. Comme fiche de consolation, il apprit en même temps que ses locataires avaient été dépouillés de leurs vêtements, argent et bijoux. Ce que nous venons de dire explique suffisamment comment les vols au bonjour peuvent être d’une fréquence extrême, et comment leurs auteurs échappent avec une désastreuse facilité aux recherches de la police. Il ne se passe pas de semestre, cependant, sans qu’on ne capture quelque bande de ces hardis fripons. Le 11 mai 1902, M. Landel, commissaire de police du quartier du Mail, établissait une souricière au 145 de la rue d’Aboukir et y arrêtait dix beaux jeunes gens, qui pratiquaient ce genre de cambriolage. Le 16 août suivant, la police de sûreté surprenait une nouvelle bande qui possédait à son actif pour plus de 30 000 francs de vols. Ces captures, au reste, seraient beaucoup plus fréquentes si les voyageurs et les tenanciers d’hôtel portaient plainte chaque fois qu’ils sont victimes de méfaits de ce genre. Ce n’est au contraire que très exceptionnellement que les commissaires sont saisis par les intéressés de déclarations régulières. Nous avons dit, dansun précédent chapitre, que, pour les vols commis au préjudice des domestiques, les maîtres, trop souvent, imposent un absolu silence à leurs serviteurs. Chez les propriétaires d’hôtels et les tenanciers de maisons meublées, le désir assez naturel d’éviter une publicité, qui risquerait de déprécier leur établissement, provoque des résistances encore plus fortes ; et les bonnes raisons ne manquent jamais pour engager le voyageur à ne pas faire un bruit inutile et même dangereux. En premier lieu, lorsque le vol est découvert, neuf fois sur dix, le voleur est depuis longtemps hors d’atteinte. Mais alors même qu’on aurait pu se saisir de sa personne, que d’ennuis pour le voyageur qui sera obligé de prolonger son séjour, afin de répondre aux interrogatoires du commissaire. Quant au gérant de l’hôtel, qui voit sa maison discréditée par le bruit fait autour de cette arrestation, il préfère une transaction à un scandale. Et du reste, il se lave les mains de ce qui est arrivé. Seul le voyageur est coupable. Ne lit-on pas dans chaque chambre un avis placardé en belle place, qui invite les occupants à ne jamais laisser leurs clefs sur leurs portes ? Ce même avis ne décline-t-il pas toute responsabilité du propriétaire, relativement aux effets précieux qui n’ont point été déposés entre ses mains ? Au besoin, si l’on prétend n’avoir pas lu son avis, notre tenancier invoquera l’article 1952 du code civil, qui ordonne ce dépôt. – Sans jamais faire mention de l’article 1953, qui le fait personnellement responsable « du vol ou du dommage des effets des voyageurs, soit que le vol ait été commis par les domestiques et préposés de l’hôtellerie, ou par des étrangers allant et venant dans ladite hôtellerie ». Le remboursement partiel qu’il propose ne constitue donc pas un sacrifice de sa part, puisque bijoux, fourrures, objets de toilette, montres en or ou en argent, vêtements et petits meubles, quand ils disparaissent, engagent directement sa responsabilité. Seuls les titres au porteur, billets de banque et espèces, s’élevant à plus de 1 000 francs échappent à la protection de cet article 1953. Ces quelques observations feront comprendre combien le vol au bonjour, déjà fort mal aisé à prévenir (nous venons de le voir), est encore plus difficile à réprimer. Pour peu que le bonjourier ne soit pas trop à court d’argent, il n’entreprend guère que des opérations étudiées et par conséquent à peu près sûres. S’il est homme d’expérience et de main, la rapidité avec laquelle il procède le rend insaisissable. Et ne laissant derrière lui aucun indice précis pouvant mettre sur sa trace, il a d’autant moins de chance d’être rejoint, que les victimes de ses déprédations sont les premières à entourer d’un impénétrable silence ses pires méfaits, et à entraver l’action de la justice. Eugène Bailly, Cambrioleurs et cambriolés, Lahure, 1906 Les vanterniers Eugène Bailly s’intéresse aussi aux « vanterniers », terme qui, selon Littré, « se dit des voleurs qui s’introduisent dans les intérieurs des appartements par les fenêtres ». Lui aussi soucieux de précision lexicale, le détective les distingue de leurs rivaux les monte-en-l’air, dont il rappelle le modus operandi. [L’industrie des monte-en-l’air] consiste à se faufiler dans une maison de rapport, à en escalader rapidement tous les étages, à une heure où généralement les domestiques et les petits employés qui logent au sixième sont occupés hors de chez eux. Une fois arrivés à destination, ils frappent successivement à toutes les portes, prêtant l’oreille aux moindres bruits et cherchant à s’assurer, par le trou de la serrure, que chacune des pièces de l’étage est temporairement inhabitée et qu’elle est garnie de meubles indiquant quelque aisance. Si toutes les portes demeurent closes, si l’inspection n’a rien relevé de suspect, notre malfaiteur s’attaque alors aux serrures de pacotille qui ferment ces modestes logis. À l’aide de fausses clefs, de crochets ou de pinces, il fracture la porte ; puis en un tour de main il vide armoires, malles et commodes, s’empare des montres, bijoux, effets précieux et valeurs qu’il rencontre et, à la moindre alerte, redescend nanti d’un butin rémunérateur. Parfois, pour plus de sûreté, les monte-en-l’air marchent en compagnie. Dans ce cas, ils sont ordinairement au nombre de deux. Le premier, ayant bonne allure, sachant causer, capable de répondre aux objections qu’on pourrait lui faire, possédant un état civil vierge de tout casier judiciaire et des moyens d’existence apparents, en outre, ne portant sur lui aucun outil suspect, ni aucun objet compromettant, va reconnaître les lieux pendant que son camarade, le travailleur, muni de tout l’attirail nécessaire, attend en bas ou dans un caboulot voisin, le résultat de la reconnaissance. Une fois la première inspection faite et bien faite, le travailleur grimpe à son tour pendant que son complice demeure dans la rue, occupé à faire le guet, prêt au besoin à opérer une diversion intelligente, qui facilitera la sortie de son associé, et en tout cas à détourner l’attention du concierge et des locataires. Ces sortes de cambriolages, pris isolément, sont rarement très fructueux. Mais, par la répétition, ils arrivent à compenser amplement le peu de profit de chacun d’eux. Ils sont en outre ordinairement facilités par le manque de prévoyance et de souci de ceux qui sont appelés à en devenir les victimes, et par l’absence de surveillance des concierges. Si bien que les monte-en-l’air, lorsqu’ils se donnent la peine d’étudier sérieusement une affaire, peuvent en quelques instants réaliser une quinzaine de vols, qui, réunis, produisent un butin assez considérable. Le 16 août 1902, M. Archer, commissaire de police, était requis par Mlle Léonie Gerbe, cuisinière, à l’effet de constater un cambriolage dont elle venait d’être victime, au 132 du boulevard Magenta. Le magistrat, ayant ouvert une enquête immédiate, découvrit que toutes les chambres de domestiques au sixième étage avaient été visitées et leurs meubles fouillés. Les effets gisaient épars sur le plancher, toutes les économies de ces petits locataires avaient disparu. Le concierge et les voisins, interrogés, se souvinrent d’avoir vu, à vingt minutes d’intervalle, deux gentlemen correctement vêtus, monter et descendre, mais ils n’avaient pas pris garde à ces allées et venues, supposant que les deux visiteurs se rendaient chez un dentiste habitant au quatrième étage. Deux jours plus tard, quatre petits logements étaient cambriolés de la même manière, au numéro 26 de la rue Lavieuville à Montmartre. Le 20 mars 1903, toutes les chambres de domestiques des numéros 3 et 5 de l’avenue Montaigne étaient audacieusement dévalisées. Trois jours plus tôt, toutes les chambres du sixième de la maison portant le numéro 25 de la rue Sainte-Isaure (XVIIIe arrondissement) avaient été mises à sac, et les locataires, tous humbles travailleurs, se trouvaient dépouillés du peu de bijoux qu’ils possédaient et de leurs modestes économies. Somme toute, les monte-en-l’air sont les gagne-petit du cambriolage. Ils savent que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Parfois ce n’est pas une maison, mais tout un quartier qui, pendant des semaines et des mois, est étudié par eux. En sorte qu’en un jour, que dis-je, en une heure, dix, quinze maisons de la même rue ou du même îlot sont visitées et mises à contribution. Quarante, cinquante chambres sont ainsi cambriolées, avant que l’indolente nonchalance des intéressés ait eu vent du moindre attentat. En décembre 1901, plus de cent cinquante logements de bonnes et de petits employés furent mis à sac en un seul jour, dans le pâté de maisons formé par la rue Saint-Denis, le boulevard de Sébastopol et la rue Réaumur. Le 25 août 1902, des monte-en-l’air s’abattirent sur le quartier Vivienne. En quelques instants, une quinzaine de cambriolages furent commis au 10 de la place de la Bourse, aux 57, 64 et 73 de la rue Richelieu, au 8 de la rue du Quatre-Septembre, au 8 de la rue Saint-Marc, etc. M. Labat, commissairede police, saisi de toutes ces déclarations, ne sut, un moment, laquelle entendre. Mais ce sont surtout les quartiers modestes, ceux dont les logements sont désertés tout le jour par leurs habitants retenus au-dehors par leurs occupations journalières, qui sont mis à contribution par les monte-en-l’air. En août 1902, en un seul jour, Mme Anna Chaput, 2, cité de l’Avenir ; Mme Joséphine Deurchy, 16, rue d’Angoulême ; M. Meulière, 68, rue des Dames ; Mme Paris, 79, même rue ; M. François Canhepée, 155, boulevard Voltaire, déposaient leurs plaintes à leurs commissariats respectifs. Enfin, en octobre de la même année, le quartier des Épinettes fut à son tour exploité avec une audace et une réussite invraisemblables. En deux jours, MM. Lepommier, 188, avenue de Clichy ; Schorrer, 47, rue Brochant ; Parrot, 70, rue Berzélius ; Poux, 14, rue Sauffroy ; Guillasson, 47, rue Boursault ; Leroy, 121, avenue de Clichy ; Mousset, 62, rue des Batignolles ; Moujeaux, 45, rue de la Jonquière ; Bordureng, 119, avenue de Clichy ; Lacoste, 40, rue Pouchet ; Dutrou, 52, rue Berzélius, furent cambriolés à fond et portèrent plainte. Combien d’autres victimes ne dirent mot ? Malgré la maîtrise qu’ils déploient dans l’exécution de ces menus forfaits, nos monte-en-l’air ne réussissent pas toujours au gré de leurs désirs. Parfois, ils éprouvent de contrariantes surprises. Le 20 août 1902, une ménagère, Mme David, âgée de trente-quatre ans, repassait dans sa chambre, au sixième étage du 54 du boulevard Arago, des effets à elle confiés par différents locataires, quand elle entendit des coups discrets frappés à sa porte. Comme elle se trouvait, à cause de la chaleur du jour, dans un costume un peu sommaire, elle omit de répondre, et se garda de tout bruit. Trompé par ce silence, un imprudent monte-en-l’air, le jeune Belon, mauvais sujet, âgé de vingt-sept ans, commença à crocheter la serrure. Édifiée par ce bruit, la brave ménagère saisit un battoir de blanchisseuse qu’elle avait sous la main, et dissimulée derrière le vantail de la porte, le bras levé, elle attendit. Au moment où l’indiscret cambrioleur, le pêne dégagé de la gâche, passait la tête par l’ouverture de la porte pour faire l’inspection de ce que contenait la cambriole, il reçut en plein visage un coup si violent du terrible outil, que, le nez aplati, la figure en sang, il se précipita dans l’escalier, poursuivi par les cris de la vaillante blanchisseuse, et s’en vint tomber dans les bras du concierge attiré par le bruit, et qui le remit entre les mains des sergents de ville. Pour être moins tragique, voici une autre aventure, qui n’en est pas moins à l’honneur de son héroïne, et comporte une solution presque identique. Par un sombre jour de février 1903, Mme Thomas, modiste, rue des Petits-Carreaux, était occupée à préparer un chapeau auprès de sa fenêtre, quand elle entendit un crochet grincer dans la serrure de sa porte d’entrée. Mme Thomas est non seulement d’un caractère énergique, c’est encore une maîtresse femme à la poigne robuste. Elle attendit. Lorsqu’enfin la porte céda, et quand notre malfaiteur croyant avoir déjà « ville gagnée » essaya de se glisser dans le modeste logement, elle l’étourdit d’un superbe coup de poing, et avant qu’il fût revenu de sa surprise, le saisissant à la gorge, elle le poussa dans les water-closets situés sur le palier, et le tint enfermé dans ce buen retiro, jusqu’au moment où les agents requis par les locataires vinrent le cueillir au gîte, et emmenèrent le jeune Boutenôte (ainsi se nommait le monte-en-l’air déçu), qui s’éloigna au milieu des huées, « plus honteux qu’un renard qu’une poule aurait pris ». Mais il n’est pas donné à toutes les femmes d’avoir l’énergique vaillance de ces deux héroïnes. Aussi, hâtons-nous de constater que, pour mettre ces malfaiteurs en déroute et amener leur capture, des cris suffisent, et c’est de quoi toutes les femmes sont capables. C’est ainsi que Mlle D…, âgée de vingt-six ans, demeurant, 121, rue de Turenne, entendant le bruit que faisaient les pesées qu’on exerçait sur sa porte, ouvrit brusquement celle-ci, et se trouvant face à face avec un personnage qu’elle ne connaissait pas, se mit à crier si fort que les locataires voisins accoururent et se saisirent du voleur, qu’ils conduisirent au commissariat des Enfants-Rouges, non sans l’avoir quelque peu malmené. Parfois, ce sont les concierges qui, faisant une ronde dans les escaliers, ou portant quelque lettre urgente à un locataire bien vu, remarquent le méfait et donnent l’alarme. Tel le concierge du 53 de la rue Nollet, qui, le 15 septembre 1902, surprit un monte-en-l’air occupé à déménager le logement d’un sieur Dollinger, retenu loin de Paris par son service de vingt- huit jours. De même, le 8 décembre suivant, le concierge du 74 de la rue de Cléry arrêtait de sa propre main un jeune malfaiteur, nommé Jean Caron, occupé à une besogne identique. Malheureusement pour lui, le jeune cambrioleur voulut résister. Doué d’une poigne énergique, le portier lui fit descendre un long étage la tête la première, et quand il le releva au palier du dessous, le pauvre garçon était dans un si piteux état qu’il fallut lui faire faire une station assez longue chez un pharmacien voisin avant d’aller le remiser au poste de police. Comme leurs confrères les monte-en-l’air, les vanterniers, eux aussi, mettent en coupe réglée les étages supérieurs des maisons de rapport, des « boîtes à loyer », comme on dit dans leur parler pittoresque. Mais au lieu de gravir les escaliers, ils passent plus ordinairement par les toits. Ils vont ainsi d’une maison à l’autre ; après s’être assurés que certaines chambres sont temporairement inoccupées, ils s’y laissent glisser par les « tabatières » qu’ils soulèvent. Une fois leur barbot 6 fait, ils ressortent par le même chemin, visitent de la même façon quelques chambres voisines, et, les poches garnies, nantis des objets, titres, livrets de caisse d’épargne, papiers ou bijoux qu’ils ont jugés être de réalisation fructueuse, ils reprennent leur course aérienne, avec une sûreté de marche, un imperturbable aplomb et une absence de vertige qui rendent leur poursuite difficile et vaine le plus souvent. Les aptitudes toutes spéciales, dont les vanterniers font preuve dans leurs expéditions aventureuses, sont du reste presque toujours la conséquence d’un apprentissage plus ou moins long, entrepris dans un but plus honnête. Ces spécialistes, en effet, se recrutent en grande partie parmi les ouvriers couvreurs, les plombiers et les fumistes en activité ou en rupture d’emploi. Les couvreurs surtout fournissent un contingent considérable. En sorte que, si nous avons pu dire que les escarpes jaillissent du ruisseau, on peut ajouter que les vanterniers descendent des combles. Ajoutons que fumistes, couvreurs ou plombiers conservent assez volontiers la livrée de leur profession première. Elle leur permet de passer d’un immeuble à l’autre sans éveiller l’attention des locataires habitant les maisons situées vis-à-vis, et qui pourraient, les apercevant, s’étonner de leurs allées et venues. Il est même un genre de vol que ces allures d’ouvriers du bâtiment facilitent d’une façon toute particulière. Se souvenant de leur premier métier et utilisant certaines relations un peu louches, qu’ils ont pu cultiver avec des industriels suspects, fourgats 7 ou receleurs déguisés en commerçants honnêtes, ils profitent de moments d’inattention et généralement des heures où les ouvriers – leurs anciens camarades – déjeunent, pour se glisser par des voies aériennes dans les maisons en construction, et pour en dérober la plomberie, les feuilles de zinc et la robinetterie de cuivre. En quelques minutes le coup est fait, et ils recommencent leurs opérations de voltige, souvent chargés d’un poids considérable. C’est ainsi que, dans la nuit du 1er mars 1902, d’audacieux vanterniers enlevaient d’un immeuble en construction, 11, rue Francœur, six cents kilogrammes de plomb et un poids pareil de feuilles de zinc ; et que, dans les derniers joursdu même mois, on vit disparaître, par les mêmes voies, toute la plomberie et la robinetterie de maisons situées dans le voisinage de la rue de Tocqueville. Un des vols de ce genre les plus pittoresques eut lieu deux mois plus tard. Dans la nuit du 1er mai, après la représentation, des cambrioleurs se hissèrent sur le toit du théâtre des Batignolles ; à l’aide de pinces, de burins et de cisailles, ils découpèrent une soixantaine de mètres de plomb et de zinc. Leur travail terminé, les malfaiteurs disparurent, non seulement sans être inquiétés, mais sans qu’on eût soupçonné leur présence. Ajoutons que ce vol, pour extraordinaire qu’il paraisse, ne constitue pas un fait unique. Le 15 mars 1903, de hardis vanterniers profitèrent d’échafaudages et d’échelles dressés contre l’église de la Madeleine pour escalader le faîte de ce monument et enlever cinquante couvre-joints en cuivre, d’une valeur de 800 francs. Enfin, tout récemment (février 1905), un journaliste-député, M. Maujan 8, eut le regret de constater qu’on avait enlevé, sans que son concierge s’en doutât, toute la couverture de son hôtel. Parfois l’adresse et l’agilité de certains vanterniers confinent à l’acrobatie la plus magistrale. Dans la nuit du 12 au 13 mai 1902, M. Auguste Damballe, gardien des scellés dans un petit pavillon situé 17, rue du Belvédère, à Saint-Maur, est réveillé par un bruit insolite ; il se lève en toute hâte, s’arme d’un fusil Lefaucheux, se dirige sur l’endroit d’où vient le bruit suspect, et se trouve en face d’un inconnu occupé à forcer une porte. Le cambrioleur surpris décharge, sans l’atteindre, un coup de revolver sur l’importun qui vient le déranger. M. Damballe riposte par un coup de fusil. Le vanternier, touché sans doute, pousse un cri, s’élance vers la fenêtre par laquelle il a pénétré dans la maison, se précipite dans le vide, tombe sur une véranda vitrée, à travers laquelle il passe. Moulu par sa chute, blessé par les éclats de verre, mais favorisé par l’obscurité, il s’échappe à travers les fourrés du jardin, et le gardien vigilant qui lui donne la chasse le voit escalader le mur de clôture, et après avoir essuyé un nouveau coup de feu, retomber dans la rue sans laisser de traces. Ces tours de haute voltige et ces sortes de sauts périlleux sont du reste relativement fréquents et témoignent, dans la dangereuse corporation des vanterniers, d’aptitudes spéciales, perfectionnées par un constant exercice. Le 10 août 1902, en plein jour, M. Chenevou, rentrant chez lui, 8, rue Montyon, éprouvant une grande difficulté à introduire sa clef dans sa serrure, après avoir témoigné à haute voix son mécontentement, était descendu chez son concierge pour le prier d’aller chercher un serrurier, quand il vit la fenêtre de son appartement s’ouvrir et deux cambrioleurs agiles sauter de l’étage dans la rue et disparaître avant qu’il fût revenu de son étonnement. Les deux cambrioleurs que Mme Delcori, marchande de vin, 1, quai d’Alfort, à Maisons-Alfort, découvrait quinze jours plus tard dans son appartement ne prirent pas un autre chemin. Le 15 novembre de la même année, la femme d’un ingénieur apprécié, M. Soyetti, qui habite un élégant pavillon, rue Francœur, à Montmartre, entendit des pas au-dessus de sa tête alors qu’elle se savait seule à la maison, et distingua un bruit caractéristique d’objets jetés sur le parquet. Prise de peur, elle s’élança dans la rue, et traversa celle-ci en criant « au voleur ! ». À peine la chaussée traversée, arrivait-elle sur l’autre trottoir, que la fenêtre de sa chambre s’ouvrait et qu’un vanternier, qui avait pénétré chez elle par les toits, sautait élégamment du premier dans la rue, et disparaissait, avant qu’aucun voisin eût donné signe de vie. Même aventure enfin, ou plutôt même mésaventure arrivait le 8 janvier 1903 à Mme Plaisance, loueuse de voitures à bras, 11, rue de Reuilly. Vers 6 heures du soir, sortant de sa remise et remontant chez elle, elle se trouva brusquement en face de deux cambrioleurs qui ouvrirent la fenêtre et disparurent, avant que Mme Plaisance eût eu le temps d’appeler au secours. Ce qui achève, du reste, de donner à ces équipées gymnastiques leur caractère magistral, c’est que, même surpris dans leur besogne, nos vanterniers ne perdent rien de leur sang-froid, et s’ils s’évanouissent comme par enchantement, ce n’est presque jamais les mains vides. Les voleurs demeurés inconnus, qui visitèrent Mme Soyetti, s’enfuirent munis d’un coffret renfermant 3 000 francs de bijoux et 800 francs d’espèces. Ceux de Mme Plaisance emportaient 75 000 francs de titres. […] Mais, en fait de tours d’acrobatie transcendante, le record, qui le croirait, appartient au sexe aimable. Le 23 août 1902, en l’absence de Mme Mathis qui occupait, au sixième étage d’une maison de la rue Notre- Dame-de-Lorette, un très modeste logement, une femme paraissant âgée d’une quarantaine d’années, vêtue pauvrement et qui s’était glissée dans l’immeuble sans éveiller l’attention du concierge, crocheta la serrure de cette dame, et notre cambrioleuse s’occupait à faire main-basse sur les bijoux et papiers de valeur quand elle fut dérangée par des locataires indiscrets. S’enfermant brusquement dans la chambre pendant qu’on enfonçait la porte, elle eut le temps de s’évader par les toits, de se laisser glisser à l’aide d’un drap sur le balcon du cinquième étage, d’où elle s’échappa par l’escalier de service et put prendre le large sans être reconnue, car, au cours de son escapade, elle avait revêtu un costume appartenant à Mme Mathis. Les vanterniers, au surplus, sont de tous les cambrioleurs ceux dont la poursuite donne lieu – cela se comprend – aux péripéties les plus émouvantes. Lorsque, surpris au cours de leur travail, ils reprennent brusquement le chemin périlleux par lequel ils sont venus, non seulement les habitants se sentent incapables de leur donner la chasse, mais les sergents de ville eux-mêmes hésitent à se lancer sur leurs traces. Les pompiers, préparés à ce genre de voltige, mais prévenus le plus souvent trop tard, ne parviennent que rarement à les rejoindre ; et rien n’est plus émotionnant que cette chasse à l’homme, où la moindre maladresse peut devenir mortelle. Le 25 septembre 1902, le concierge du 48 de la rue de Clichy, montant une lettre pressée à un de ses locataires, remarqua que l’appartement d’une dame qu’il savait absente était entrouvert. Sans perdre un instant, il redescend, ferme la porte de la rue et appelle au secours. Mais si vite que le concierge eût agi, nos vanterniers, l’oreille aux aguets, devinant que le chemin de la rue leur était coupé, avaient de nouveau escaladé le toit. La course sur l’ardoise parut si téméraire même aux agents les plus hardis, qu’on n’hésita pas à briser la glace d’un avertisseur ; mais les pompiers de la rue Blanche eurent beau explorer tous les combles d’alentour, ils ne découvrirent pas le gibier qu’ils cherchaient. Il avait eu le temps de disparaître. Moins heureux, un autre vanternier nommé Auguste Vraimant était surpris, le 10 octobre suivant, au 69 de la rue de Courcelles, par une bonne qui, remontant dans sa chambre, donna brusquement l’alarme. Jetant ses outils, fausses clefs, pinces et monseigneurs à la tête de ceux qui accouraient, notre jeune malfaiteur, d’un élan formidable, bondit jusqu’à une lucarne et par là gagna les toits, où il se cacha derrière une cheminée. Découvert d’une maison vis-à-vis, il fut cueilli dans sa retraite aérienne par deux agents résolus. Dans ce genre, toutefois, la palme de la malchance peut être revendiquée par trois vanterniers qui, le 23 mars 1902, surpris par un locataire du 31 du boulevard Richard-Wallace, à Puteaux, s’échappèrent par les toits, et poursuivis par de courageux citoyens, voyant leur retraite coupée par les passants ameutés, se laissèrent glisser dans un corps de vieille cheminée et tombèrent couverts de suie, chez M. Lompié, commissaire de police. C’était jouer assurément de malheur. Le métier offre de ces aléas. Nos malfaiteurs cependant s’en tirent généralement àmeilleur compte. Leur incomparable agilité, jointe à une adresse qu’il faut bien admirer, suffisent ordinairement à leur assurer une retraite en bon ordre ; et nantis des valeurs convoitées, ils sont déjà bien loin quand on constate leur méfait, sans savoir même au juste quand et comment il a été commis. Il nous faut constater encore que les vanterniers ne bornent pas leurs expéditions aux étages supérieurs des maisons. Parfois, les professionnels du genre, embusqués dès le milieu du jour dans une mansarde temporairement inhabitée, attendent la nuit close, et fixant à la baie de leur asile provisoire une corde à nœuds, se laissent glisser, munis de tous les outils nécessaires, jusque sur le balcon du cinquième étage, dont ils savent les maîtres en villégiature pour quelque temps. Là, avec une scie à main, ils ont vite fait de découper les lames d’une persienne, dont ils font jouer le loqueteau ; puis, appuyant sur un carreau une pelote de cire à modeler, ou un morceau de cuir mouillé formant ventouse, ils coupent le verre avec un diamant, tirent à eux et, sans bruit, peuvent ainsi introduire le bras pour actionner l’espagnolette ou la crémone. Une fois la fenêtre ouverte, ils pénètrent à l’intérieur et l’appartement est à eux. Si l’immeuble possède une courette étroite et sur laquelle ne prennent jour que des pièces de dégagement, ils peuvent renouveler leur opération, descendant grâce à leur corde nouée jusqu’à l’étage dont on a laissé par besoin d’aération une fenêtre entrouverte. Le lendemain, leurs paquets faits, ils attendent qu’au petit jour la porte de la rue soit ouverte pour s’esquiver avec leur butin. Et quand, plus tard, le vol est découvert, comme toutes fermetures extérieures sont demeurées intactes, il peut se passer de long mois sans qu’on arrive à savoir comment les malfaiteurs ont pu pénétrer dans les logis qu’ils ont cambriolés. L’audace de ces vanterniers-gymnastes est telle qu’ils n’attendent pas toujours la nuit pour accomplir de ces tours de force qui tiennent du prestidigitateur. Tel fut le vol accompli en plein jour dans un hôtel du passage de l’Élysée-des-Beaux-Arts, par deux pseudo-représentants de commerce qui s’étaient fait inscrire sous les noms peu compromettants d’Antoine Dubois, âgé de vingt-six ans, et de Louis Dupont, de deux ans plus jeune. Par les bavardages des voisins, ils avaient appris que la locataire domiciliée au-dessous de leur chambre possédait quelques économies. Cette fille, nommée Marie-Anne Pingaud, domestique d’origine bretonne, venue très jeune à Paris, avait en vingt ans épargné une somme de 3 000 francs, qu’elle avait placée en titres au porteur. Le 24 juillet 1902, profitant d’une absence de leur voisine, nos deux gaillards, qui s’étaient munis d’une corde à nœuds, descendaient, à l’heure du déjeuner, jusqu’à la fenêtre d’Anne Pingaud, demeurée ouverte, fracturaient sa commode et s’emparaient de ses valeurs, puis réintégraient leur domicile en passant par le même chemin. Heureusement pour elle, la pauvre femme s’aperçut le jour même, en rentrant, du vol dont elle avait été victime. Elle porta plainte immédiatement à M. Dupuis, commissaire de police, qui soupçonnant que les voleurs faisaient partie du personnel hospitalisé dans l’hôtel, organisa une surveillance. À leur première sortie, Dubois et Dupont furent reconnus par les agents placés en observation, pour deux professionnels du cambriolage s’appelant de leurs vrais noms Antoine Lagrise et Louis Jolival. À tout hasard on les arrêta, et comme ils étaient encore nantis des titres volés, il leur fallut bien expliquer comment ils s’en étaient emparés. La prompte constatation du vol et les mesures immédiates prises par un magistrat intelligent rendirent possible l’arrestation de ces deux malfaiteurs. Mais bien souvent il arrive que des semaines, des mois, se passent – quand les mesures ont été bien prises – avant que les intéressés eux-mêmes aient connaissance du vol. C’est ce qui arriva lors du lucratif cambriolage de M. Coutant, rue Monge. Le cambrioleur qui le commit, joli garçon sans moralité, recevait temporairement l’hospitalité chez une jeune modiste, habitant précisément au-dessus du vieux capitaliste. Il profita de ce qu’un soir sa maîtresse ne devait rentrer que fort tard pour se laisser glisser, à l’aide d’une corde à nœuds, sur le balcon du locataire qu’il savait en villégiature sur les rives de l’Océan. Par une persienne mal fermée, il pénétra dans l’appartement. En dix minutes, il eut fouillé les principaux meubles et repris son chemin aérien, nanti de 400 000 francs en titres nominatifs ou au porteur. Comme son expédition n’avait produit aucun bruit suspect, et qu’elle n’avait laissé d’autres traces que quelques éraflures sur le chéneau, personne n’eût soupçonné le coup si le voleur, pressé de réaliser son gage, ne se fût adressé à un complice maladroit, qui le fit prendre. […] Au surplus, notre homme eût fait quelque bruit que la sécurité trompeuse dans laquelle nous vivons et l’habitude qu’ont les bons Parisiens de se désintéresser absolument de ce qui se passe chez leurs voisins médiats ou immédiats suffiraient pour détourner l’attention de ce tapage insolite. Dans la nuit du 22 mars 1902, des vanterniers pénètrent par les toits dans un immeuble de la rue Pasquier. Ils s’introduisent chez un graveur, dérobent pour une quinzaine de mille francs d’objets d’art. Le lendemain, quand on s’aperçoit du vol, on interroge toutes les personnes de la maison. Plusieurs bonnes, logées au sixième, déclarent bien avoir entendu quelque bruit, mais aucune d’elles n’y a attaché d’importance. Admirable confiance ! Durant le mois précédent, des cambrioleurs s’étaient également introduits nuitamment, et presque de la même façon, chez M. Maini, entrepreneur de peinture, 24, rue Houdon, et chez M. Meyer, commissionnaire en marchandises, boulevard Sébastopol. Le premier vol leur avait rapporté 8 000 francs, le second 16 000. Pour accomplir ce dernier ils avaient dû éventrer le coffre-fort. Aucun indice ne put mettre sur la trace de ces malfaiteurs. Les seules pièces à conviction laissées par eux consistaient dans le traditionnel trousseau de fausses clefs et dans la non moins traditionnelle pince-monseigneur. Combien d’autres vols du même genre ne pourrait-on pas citer ? Celui si extraordinaire de Fondettes, près Tours (5 août 1902), où les malfaiteurs en s’en allant emportèrent par la fenêtre un coffre-fort pesant trois cents kilogrammes, et contenant 40 000 francs de valeurs ; celui de MM. Wallut frères, 168, boulevard de la Villette, qui aurait été encore plus désastreux pour les propriétaires si les malfaiteurs n’eussent été interrompus dans leur opération ; et celui encore dont fut victime un marchand de chaussures du boulevard de Sébastopol (25 septembre 1902), qui atteste une témérité et une agilité vraiment extraordinaires ; car sur cette voie, si passante à toute heure du jour et de la nuit, le vanternier pénétra dans la place par l’imposte vitrée située au-dessus de la porte d’entrée. Certains de ces vols à la vanterne témoignent, au surplus, d’une audace et d’un sang-froid si stupéfiants qu’on peut dire d’eux qu’ils dépassent les bornes ordinaires de la vraisemblance. Pendant le second semestre de 1902, une bande de cambrioleurs, agissant sous les ordres d’un repris de justice à qui sa connaissance approfondie du code pénal, et peut-être aussi ses antécédents, avaient valu le curieux surnom de Notaire, exploita Pantin et les localités voisines, dévalisant villas, appartements, magasins et jusqu’aux logements les plus modestes. Un soir de novembre, un propriétaire aisé, M. Rouvaud habitant 18, Grande-Rue, offrait à dîner chez lui à quelques amis. Les persiennes de la salle à manger étaient naturellement closes. On avait laissé ouvertes celles du premier étage. Pendant qu’on festoyait au rez-de-chaussée, le Notaire et deux hommes de sa bande escaladaient ces dernières fenêtres, pénétraient dans la chambre à coucher de M. Rouvaud, fracturaient les armoires et, repassantpar la même voie, s’en allaient emportant 4 000 francs de bijoux, sans que rien vînt donner l’éveil aux dîneurs ni à ceux qui les servaient à table. Ce qui achève d’assigner à cette escalade son caractère d’invraisemblable témérité, c’est que juste en face de la maison brûlait un bec de gaz. Ceci se passait dans la banlieue ; voici une autre aventure du même genre, plus surprenante encore, et qui a pour théâtre une rue aristocratique du quartier Monceau. Le 4 août 1902, Mme Gaston Pollonnais, femme du publiciste bien connu, recevait, dans son entresol du 24 de la rue Ampère, quelques amis de choix. La journée avait été chaude. On avait laissé la plupart des fenêtres ouvertes, pour que la fraîcheur du soir entrât dans l’appartement. Des vanterniers en profitèrent pour pénétrer dans la chambre à coucher et dans la salle à manger de M. Pollonnais et pour s’emparer, outre quelques pièces d’argenterie, de deux bagues de grand prix enrichies de saphirs, de brillants et de perles, d’une trousse en or, d’une bourse de même métal contenant 500 francs, d’une médaille de la Vierge et du Christ, en un mot de 10 000 francs de bijoux et d’argent monnayé. Après cela, il ne reste plus, c’est le cas de le dire, qu’à tirer l’échelle. Remarque curieuse, presque tous les vols importants commis, en ces années dernières, dans les musées de Paris et de province sont imputables à des vanterniers. Ces sortes de détournements sont particulièrement odieux, parce qu’ils ont presque toujours pour objet des médailles de grand prix ou des bijoux anciens d’une valeur inappréciable, qui, une fois dérobés, sont impitoyablement détruits et livrés au fourgat pour être réduits en lingots. Tels furent les vols de la Bibliothèque nationale, de la Maison Carrée de Nîmes, du musée de Cluny, du musée de Grenoble, du musée de Toulon et de celui de Marseille. Le vol dont le célèbre antiquaire M. Feuardent fut victime, il y a quelques années, rentre dans cette même catégorie. Mais cette fois le vanternier se trouva être, au lieu d’un vulgaire vandale, un numismate distingué, Grec de naissance, qui se fit arrêter quelques mois plus tard, au moment où il essayait d’écouler des médailles antiques d’une extrême rareté, et dont à cause de cela la trace était facile à suivre. Le voleur du musée de Cluny était un gardien de l’établissement, gymnaste fanfaron, qui se trahit lui-même par sa sotte vantardise. Le vol de la Maison Carrée de Nîmes se recommande, à l’attention des amateurs, par quelques particularités curieuses. Des vanterniers, aussi audacieux qu’agiles, après avoir grimpé au sommet du monument en s’aidant du fil du paratonnerre, pratiquèrent un trou dans la toiture, se laissèrent glisser à l’intérieur à l’aide d’une corde, puis, arrivés sur le sol, brisèrent les vitrines, firent un choix de monnaies qui témoignait de leur compétence numismatique. Ensuite, ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus, non sans avoir la malice de tracer sur les murs des inscriptions ironiques. Ajoutons que ces monnaies, dont la rareté faisait tout le prix, furent retrouvées plus tard en un endroit désert, et dans des conditions demeurées mystérieuses. Non moins agiles, les voleurs de Toulon escaladèrent un balcon sis à neuf mètres du sol, en grimpant le long d’un tuyau de fonte servant à l’écoulement des eaux. Ils pénétrèrent dans les galeries du premier étage, par une porte-fenêtre dont la targette avait dû être tirée dans la journée précédente. Après avoir dévalisé une vitrine pleine de bijoux rares, ils redescendirent par le même chemin, ne laissant, comme traces de leur double passage, que quelques éraflures à peine visibles 9. Le vol du musée de Grenoble fut commis, croit-on, à l’aide d’une longue échelle. Le vanternier, qui avait gravi rapidement à son sommet, brisa brutalement un carreau, fit jouer l’espagnolette d’une fenêtre, pénétra dans la salle Beylié et s’empara d’une centaine de bijoux orientaux d’un prix considérable, surtout à cause de leur ancienneté. Ce vol eut lieu naturellement pendant la nuit. Il ne fut constaté que le lendemain à midi. Ses auteurs avaient eu, par conséquent, tout le temps de se mettre à l’abri d’une poursuite indiscrète. C’est par les toits – comme à Nîmes – que les cambrioleurs s’introduisirent au musée de Marseille. Leur butin fut considérable. Ils dérobèrent en effet six cent quatre-vingt-trois monnaies et médailles en or, représentant comme valeur d’achat une centaine de mille francs. Parmi les plus rares de ces pièces disparues figuraient l’écu d’or, dit « jeton de Saint Louis », dont on ne connaît plus que trois exemplaires ; la série des monnaies des comtes de Provence et des rois d’Arles, des légats d’Avignon. Il semble que le musée de Marseille eût dû être mieux gardé, car, quelques années plus tôt, un vol presque identique avait été commis, dans la même ville, au musée du château Borelly. Les malfaiteurs, dans ce premier vol, s’étaient emparés, avec d’autres joyaux précieux, d’un souvenir singulièrement cher aux Marseillais, la croix pastorale de Mgr de Belsunce. C’est également à l’actif des vanterniers, qu’il faut porter la plupart des vols commis dans les églises. En mars 1902, l’église de Blanquefort, chef- lieu de canton du département de la Gironde, fut dévalisée la nuit. Le matin, à son arrivée dans le modeste sanctuaire, le sacristain s’aperçut qu’on avait fracturé la porte et les armoires de la sacristie où étaient conservés les vases sacrés ; qu’on avait en outre brisé les troncs et enlevé tous les objets de valeur. Les malfaiteurs, pour pénétrer dans le chœur, avaient dressé une échelle, coupé un treillage et brisé un vitrail. Le 6 août suivant, même méfait était commis en l’église de Montégut, à huit kilomètres d’Auch, et dans des conditions presque identiques. Des voleurs demeurés inconnus avaient défoncé une croisée donnant accès dans la sacristie et, après avoir forcé armoires, tabernacle, troncs, s’étaient emparés d’un calice d’argent, d’un ostensoir en vermeil et des offrandes déposées par les fidèles. Quelques jours plus tard (15 du même mois), l’église de Mareuil-le- Port, canton de Dormans, recevait une visite pareille. C’est en escaladant le mur du cimetière, haut seulement d’un mètre cinquante, et en brisant un panneau de fenêtre, où ils pratiquèrent une ouverture de quarante centimètres de hauteur, que les voleurs s’étaient introduits dans l’édifice. Après avoir dérobé un ostensoir, un calice et une patène, ils se retirèrent par le même chemin, non sans se blesser toutefois, car on releva des traces de sang au bord de la fenêtre et au pied du mur qui clôt le cimetière. Enfin, rappelons, pour terminer, les vols plus récents, mais effectués de la même manière, dans les églises de la Boissière, de Saint-Pierre-des-Ifs et de Saint- Jean-de-Livet (Calvados), etc. ; mêmes escalades, mêmes vitraux brisés, mêmes procédés, en un mot. On peut dire, au surplus, que cette façon de procéder est classique. Le premier cas de cambriolage d’église effectué dans la Gaule chrétienne présente déjà ces mêmes caractères, en quelque sorte typiques. Grégoire de Tours, en effet, raconte, dans son Histoire ecclésiastique des Francs, que de son temps les malfaiteurs s’introduisirent dans le sanctuaire vénéré de Saint-Martin par une fenêtre dont ils brisèrent la clôture. Pour s’aider dans leur escalade, ils avaient placé contre la muraille un treillage qui garantissait un tombeau. Nous aurons occasion de rappeler ce cambriolage mérovingien. Nous nous bornons à le signaler ici pour montrer combien les procédés employés par nos malfaiteurs les plus modernes sont de pratique ancienne, et combien l’humanité – même dans ses pires méfaits – se répète d’une façon constante. Eugène Bailly, Cambrioleurs et cambriolés, Lahure, 1906 ANDRÉ BENOIST (1877-?) Les rats d’hôtel D’abord soldat puis commis d’architecte, André Benoist entre dans la police parisienne comme inspecteur stagiaire en 1901. Il quitte la préfecture de police en 1907 pour la police spéciale des chemins de fer, au sein de ladirection de la Sûreté générale, puis devient commissaire dans les brigades mobiles. Après un intermède en Orient et divers postes à Lille, à Paris et dans une banque, ce policier républicain et franc-maçon est nommé directeur de la police judiciaire de la préfecture de police en 1928. Compromis pour corruption dans l’affaire Oustric, scandale politico- financier qui éclate en 1931, il doit démissionner : acquitté en 1933, il reste néanmoins en disponibilité jusqu’à l’âge de la retraite et publie deux livres de souvenirs. Il évoque ici la délinquance pittoresque des « rats d’hôtel », ces cambrioleurs spécialisés dans les palaces. Le palace a son veilleur de nuit qui repose sans guère se soucier de ce qui se passe dans la maison. Le client attardé est rentré depuis longtemps. Depuis, un grand silence apaisant s’étend sur les aîtres et les choses. Et c’est pourtant là que dans un peu d’instants le « suspense » va commencer. Deux coups viennent de sonner à l’horloge de la cité endormie. Au quatrième étage du palace, une porte de chambre s’ouvre lentement, très lentement, sans le moindre bruit, sans le plus faible grincement. Par l’entrebâillement, un visage lunaire, dont les méplats sont accusés par la faible lueur du plafonnier de nuit, apparaît prudemment. L’apparition jette à droite et à gauche un regard, puis se glisse en rasant les murs vers un commutateur et à la lumière tamisée succède l’obscurité totale. Le black-out devient complice du rat. Un bruit de pas feutrés à peine perceptible accompagne l’ombre qui glisse lentement, silencieusement, invisible. Est-ce un fantôme, un ectoplasme, une émanation émise par un médium inconnu, un appel d’air constructeur d’obsessions maladives, une illusion du sens visuel ou du sens auditif exacerbés ? Qui sait ! L’être fantasmagorique du quatrième s’évanouit et plonge dans le gouffre obscur formé par la cage de l’escalier, dévale les degrés recouverts d’un moelleux tapis. Au deuxième étage, il « couine » tel un rat. Aucun écho ! Il est seul, pas de concurrent. Sait-on jamais ! Son conduit auditif collé aux chambranles, plus sûr qu’un stéthoscope, il écoute de porte en porte. Ici une respiration bien régulière, profonde, bien cadencée, exempte d’extrasystole, le retient. C’est là qu’il faut agir. Le ouistiti va entrer en fonctions. Son bout d’acier trempé, fileté, est à l’épreuve de l’effort de pression demandé. L’extrémité de la clef, laissée à l’intérieur par le dormeur pour plus de sécurité, ne résiste pas. Le pêne obéissant sort de sa gâche sans bruit, sans grincement. Alors la porte poussée précautionneusement par l’être invisible s’écarte. Le fantôme, ultime précaution, projette un rayon lumineux sorti de sa pile électrique sur le visage de l’occupant. Aucune réaction. On peut entrer. La visite commence. Le rat restera dans les lieux le temps nécessaire, l’oreille attentive au moindre bruit. Le dormeur peut se retourner, ronfler, rêver, ses mouvements font partie de l’a b c connu du métier. Ils ne ralentiront pas l’exploration méticuleuse des poches de l’occupant, de ses bagages, des tiroirs. Si nécessaire le rat expertisera sur place les bijoux à la pierre de touche aussi invraisemblable que cela puisse paraître et délaissera en conséquence le bijou Fix 10 ou le doublé. Il poussera l’audace avant de quitter la chambre en glissant sa main experte de praticien sous votre oreiller ou le traversin s’il estime que vous avez pu y mettre votre portefeuille. Sans prendre la peine de fermer la porte il continuera sa visite plus loin. Il a deux heures de travail. Après 4 heures du matin l’exploration devient dangereuse. Si la collecte a été bonne il sera déjà loin à l’heure matinale où l’on aura constaté ses méfaits. Le vrai rat d’hôtel – car je laisse de côté ceux du vol diurne, les ratés, les miteux de la profession, qualifiés improprement d’un qualificatif dont rougiraient les as que j’ai connus – est une force, une intelligence, un rusé, un audacieux, mais un pondéré, un réfléchi. Sa rapidité et son agilité dans le métier sont exemplaires. Le policier qui n’a pas vécu ces heures angoissantes, d’écoute, la nuit, ce « suspense » où la respiration doit être contenue, où le moindre réflexe doit être réprimé et la patience mise à une rude épreuve, ne connaît pas le travail nocturne du rat. Il faut savoir discerner, deviner, apprécier, jauger le temps et l’heure de l’action car il ne saurait être question de suivre dans l’ombre un fantôme dont le déplacement est signalé de temps à autre par un feu follet vite éteint. L’intervention est d’ailleurs commandée par la disposition des lieux. Je n’ai pas souvenance d’un vrai rat d’hôtel arrêté dans une chambre en flagrant délit et si j’ai pourtant résolu le problème d’identification de certains « caïds » de ce métier je le dois aux renseignements que je tenais d’un vieux « philosophe », écumeur des salles de jeux fréquentées par ces grands internationaux. Ce philosophe Objois de Gattières, mort syphilitique, était bien documenté. Mon instruction avait été complétée par Fernandez dit « Santa Maria », rat d’hôtel d’origine espagnole qui était détenu à la maison centrale de Loos. Je lui dois d’avoir, il y a bien longtemps, fait part à la maison Bricard 11 de la nécessité de contrarier l’entrée de la clef extérieurement et intérieurement. Fernandez, en entrant dans une chambre, cité Bergère, avait par mégarde heurté un meuble. L’occupant s’était réveillé et sautant du lit avait coupé la retraite. Fernandez n’hésita pas. Ouvrant la fenêtre, il enjamba la barre d’appui et du deuxième étage se laissa choir dans la rue. Le malheur voulut que dans sa chute son bras entrât dans les ornements en fonte du balcon du premier étage et lui brisa net un poignet. Quand le personnel alerté sortit dans la rue, Fernandez malgré sa souffrance s’était déjà relevé et s’enfuyait. Il fut condamné à cinq ans de prison. Le métier comporte tout de même certains risques. Ils sont rares. Au risque de détruire une légende, je déclare que le rat d’hôtel n’est pas armé. Il n’a pas de maillot collant. Un pyjama de couleur sombre lui suffit. Il n’a pas de cagoule, un foulard placé devant sa bouche lui est nécessaire car l’expérience lui a démontré que rien ne réveille mieux un dormeur qu’une respiration proche. Ce vol nocturne comporte très peu d’adeptes en raison de ses difficultés et je n’ai connu qu’une seule femme le pratiquant. Ce n’est plus un rat c’est une souris et c’est d’elle que je vais parler. Elle s’appelait Amélie Condemine et prenait le nom de comtesse de Monteil. Je lui dois mes premières émotions nocturnes. Mon premier « suspense ». Elle avait fait un petit. Celui-ci, après quelques opérations fructueuses en compagnie de sa mère spirituelle, avait cessé le métier jugé trop dangereux et susceptible d’engendrer une maladie nerveuse chronique. Ce petit habitait à cette époque 7, rue de Villersexel 12. Il était suisse. Il se retira dans son pays, s’établit antiquaire et devint président d’une société de sport nautique. Il avait fait la tournée d’Amérique avec Mme la comtesse de Monteil. Il y avait bien quelques dizaines d’années que cette femme opérait impunément. Cette longue impunité, son sexe, dont elle aurait usé au besoin pour se tirer d’un mauvais pas, l’avaient rendue un peu trop confiante en son étoile. En toute sécurité elle opérait dans les palaces de la Riviera française et italienne. Descendue à Nice à l’hôtel du Parc impérial, sa présence fut signalée par Objois de Gattières alors qu’elle dînait à la Taverne gothique, avenue de la Victoire. On était en plein carnaval. La grande redoute blanche et lilas battait son plein au casino municipal. J’étais ainsi que mon collaborateur vêtu d’un domino. Nous portions un loup de velours noir qui était bien l’accessoire qui convenait au drame noir qui se préparait. Au Parc impérial, Mme la comtesse de Monteil avait changé d’état civil. Elle était devenue la comtesse de Manola, originaire de Venise. « Je vais mettre immédiatement cette femmeà la porte, déclara le directeur du palace après nos explications. Je ne veux pas d’histoires chez moi, allez arrêter cette indésirable ailleurs mais pas chez moi. Je m’y oppose. » Nous parlementions lorsque la comtesse de Manola rentra. Le directeur l’aperçut, nous aussi, au moment où notre « souris », trottant menu, se dirigeait vers l’ascenseur. Nous barrâmes la route à l’honorable directeur et d’un tour de clef je fermai le bureau. L’honorable directeur resta stupéfait. J’entamai aussitôt un discours de circonstance pour lui faire comprendre que la capture d’une telle « souris » valait mieux que celles qui fréquentaient ses caves, la nôtre intéressant l’industrie hôtelière tout entière. Il voulut bien se rendre à l’évidence sur notre promesse d’agir à la moindre tentative de vol. À 3 heures du matin l’affaire était dans le sac. J’avais vu, dissimulé dans un placard, apparaître la face lunaire, suivi les feux follets, perçu les bruissements suspects et happé au passage une jupe de tricot. Peu après nous faisions appeler le directeur. Notre souris abasourdie nous suivait dans sa chambre. Sur le lit étaient étalés ouistitis de tous calibres et de toutes dimensions, tubes, fausses clefs, crochets, véritable arsenal. Une question devait se poser. Quel était le fabricant de pareils outils, mors délicats en acier nécessitant un effort de technique indiscutable ? L’examen du matériel allait nous permettre de résoudre le problème. L’un des outils portait le nom de Colin-Paris. La comtesse avait oublié de limer le nom. Deux jours après je me présentai à la Maison Colin, fabrique d’instruments de chirurgie bien connue, rue de l’École de médecine. « Dites moi, monsieur, cet instrument, sort-il de chez vous ? — Oui, monsieur, c’est un tire-balle. » Je regardai l’employé. Parlait-il sérieusement ! « Un tire-balle ! dites-vous. Quelle erreur, cet outil fabriqué par votre maison est tout simplement un outil de cambrioleur. » Ce fut à mon tour de jouir de la surprise de l’employé qui appela immédiatement son directeur auquel, bien entendu, je donnai toutes les explications désirables. « Un jour, m’expliqua-t-il, je reçus la visite de M. Mir qui m’apporta un schéma. Il nous expliqua qu’il était prestidigitateur. Il avait besoin de cet outil. Au cours de son numéro il chargeait ou plutôt faisait charger par un spectateur un pistolet et tout en causant pour amuser la galerie il dessertissait à l’aide de son tire-balle la balle de sa douille. « Je n’avais, ajoutait le directeur de la Maison Colin, aucun motif de suspecter sa bonne foi. Ce tire-balle que vous appelez “ouistiti” m’a donné beaucoup de mal à fabriquer. Le “mors” fileté devait être en acier le plus pur et d’autre part le peu d’écartement des branches destinées à s’insérer dans le canon d’une arme posait un véritable problème. Nous l’avons résolu car nous sommes habitués à résoudre chaque jour des problèmes nouveaux imposés par la technique chirurgicale. « J’ai eu d’autres clients que M. Mir, un certain M. Velasco qui commandait par correspondance et venait prendre livraison. » Tout se sait. La Maison Colin ne reçut plus jamais de commandes et Amélie Condemine alias comtesse de Monteil, alias comtesse de Manola, fut condamnée à dix ans de réclusion par les assises de Nice où je dus, pour montrer la malfaisance du ouistiti, ouvrir à la demande des jurés une lourde porte située derrière le président de la cour. C’est je crois ce qui a le plus impressionné ces messieurs. Pourquoi ces internationaux prennent-ils des noms à particule ? Ce petit homme à l’allure chafouine, poli et discret, qui aurait plutôt trouvé sa place, coiffé d’une calotte, portant manches de lustrine, derrière un bureau taché d’encre, nez orné de bésicles, la plume d’oie à l’oreille, dans une étude vétuste de notaire de province, attendant un terrien madré pour finasser avec lui sur la vente d’un lopin de terre, se faisait appeler M. le baron de Mories, gentilhomme berrichon. Il était cependant plus connu de ses confrères, spécialistes du ouistiti sous le sobriquet du « Baron Paul » ou du « Petit Paul ». À l’état civil – son casier judiciaire était vierge –, il se nommait plus prosaïquement Paul Cheillan et accusait soixante printemps. Il était né à Chârost, petit village sur les confins de l’Indre et du Cher, pataugeant dès son enfance dans l’Arnon. Le baron avait un défaut que nos mœurs actuelles tolèrent et qu’un prosélytisme trop souvent outrancier encourage. Il en résultait une déformation professionnelle ; l’extrémité de son côlon descendant lui permettait, en cas de danger, de dissimuler ce qu’il est convenu, argotiquement parlant, d’appeler « plan » ou « bastringue ». Cet objet en métal ou en ivoire, de dimension respectable pouvait contenir – à l’époque l’or était monnaie courante – une quantité notable de napoléons et une bonne demi-douzaine de ces mors ingénieux dont le respectable M. Mir avait apporté le croquis à la Maison Colin. Je n’avais jamais vu M. le baron de Mories, j’ignorais sa résidence habituelle, mais j’avais entre les mains une petite photo, trouvée aux archives d’un casino, et les traits de cette noble figure étaient gravés dans mes méninges. Étant en ces temps d’une patience à toute épreuve, je ne doutais pas qu’un jour, au hasard de mes pérégrinations en territoire français ou étranger, le hasard qui m’avait déjà servi à San Remo continuerait à se montrer bienveillant. Je n’eus pas à attendre trop longtemps. Quel bon vent me poussa certain soir de novembre à la gare de l’Est à l’heure de l’arrivée du rapide de Nancy ? C’était pour moi une vieille habitude de musarder de temps à autre négligemment appuyé sur un portillon, et de regarder le flot des voyageurs s’écouler. Un quidam porteur d’une petite mallette s’avançait dans ma direction. À sa vue, un réflexe spontané me fit faire demi-tour. Je me demandais si j’avais la berlue. J’avais aperçu Cheillan ou le sosie de la petite photo que j’avais toujours en poche. Une seconde d’hésitation bien compréhensible, un élan et je prenais l’homme en filature. Cheillan, car je ne doutais pas que c’était mon bonhomme, dégusta dans un bar voisin un café crème, écrivit une carte-lettre, la posta aussitôt et héla un fiacre. Heureux temps où l’on pouvait suivre les « sapins » à la course. Le cheval que j’avais pris pour une haridelle était un pur-sang car je dus m’accrocher aux ressorts de la voiture pour pouvoir suivre le train. Peu de temps après l’automédon déposait son client à l’hôtel Paris- Nice, dans le faubourg Montmartre. Il était trop tard pour que je puisse prendre des dispositions. Je devais plutôt, en prévision du lendemain, m’assurer la collaboration d’un camarade. J’allais réveiller mon collègue Vignolle ; lequel me reçut fort mal mais se rendit à mes raisons. Cheillan porteur de sa petite mallette quitta l’hôtel Paris-Nice et se rendit à l’hôtel des Deux Amériques, rue Geoffroy-Marie 13. La surveillance dans cet hôtel peu moderne était impossible et ne permettait pas le flagrant délit. « Bast, dis-je à mon collègue, on verra bien. Si Cheillan quitte l’hôtel au petit jour c’est qu’il aura opéré. Que diable alors si nous ne trouvons pas le volé. » Nous avions pris Vignolle et moi chacun une chambre et nous avions convenu de nous retrouver au bureau de l’hôtel à la première heure. Notre client, à 9 heures, n’était pas encore sorti de sa chambre. « Je crois bien, me dit alors Vignolle, que le baron est venu cette nuit “chatouiller” la serrure de ma porte. J’avais mis par précaution le couvercle de mon seau de toilette en équilibre sur l’anneau de la clef. Patatras, dans le milieu de la nuit, le couvercle est tombé, a fait un circuit en roulant avec un bruit de ferraille pour finalement s’aplatir sur le parquet. J’ai fait un bond, j’ai écouté. Je n’ai rien entendu. — Évidemment vous avez effarouché le “rat”, c’est certain il est retourné dans sa chambre et n’a plus insisté. » À 10 heures le baron Paul quitta l’hôtel des Deux Amériques et, à notre grande surprise,se rencontra dans un café des boulevards avec un inconnu ayant bonne allure, jeune, convenablement vêtu. « C’est certainement l’individu auquel Cheillan a adressé la carte-lettre en descendant du train », dis-je à Vignolle. L’homme prit en charge la mallette et abandonnant, à notre grand regret, Cheillan, nous prîmes en filature l’inconnu. Celui-ci nous conduisit à l’hôtel de Bourgogne près le Palais-Bourbon. La prudence exigeait que nous cessions toute surveillance de l’inconnu qui avait retenu une chambre et y avait déposé la mallette du baron. Notre perspicacité fut récompensée. À minuit Cheillan s’introduisait clandestinement dans cet hôtel où il avait sans aucun doute déjà travaillé et montait rejoindre son complice. Pourquoi faut-il que, cette nuit-là, il n’ait pu pénétrer dans la chambre qu’occupait le très honorable M. Pelisse 14, député de la IIIe. Il n’est pas sans intérêt pour nous autres policiers que de temps à autre ces messieurs se rendent compte de l’audace de certains malfaiteurs et que les « monte-en- l’air » opèrent aux domiciles des magistrats. À 4 heures du matin, M. le baron de Mories était arrêté en flagrant délit ainsi que son complice, le sieur Masmontet de Fontpeyrine, noble authentique, dévoyé, qui se contentait de suivre Cheillan dans ses pérégrinations à travers l’Europe, le précédant par amour et par besoin sur les lieux de l’opération. Les fameux ouistitis comme nous l’espérions se trouvaient avec le « bastringue » d’un calibre spécial dans la précieuse mallette. Les mors étaient de fabrication allemande. Pour le reste Cheillan avait innové. Les manches en ivoire où se fixaient les mors supportaient également, ceux-ci enlevés, l’un un coupe-cor, l’autre un tire-boutons. Ces deux ustensiles de toilette destinés à compléter la trousse avaient été fabriqués par la Maison Peter, coutellerie fine, rue Fléchier 15, laquelle bien entendu ne pouvait connaître le genre d’outils se substituant le moment venu aux deux inoffensifs accessoires. Si la comtesse Amélie Condemine fut condamnée à Nice à dix années de réclusion, le baron Cheillan vit à Paris son affaire correctionnalisée et se vit infliger cinq années de prison. Leur culpabilité était la même ; leur ancienneté égale dans ce genre d’opérations. La justice et la qualification du délit varient suivant les climats. Et pourtant dans ce genre de vol, la nuit, dans un lieu habité, à l’aide de fausses clefs ou du ouistiti, tous les éléments du vol qualifié sont réunis. André Benoist, Au nom de la loi… Ouvrez ! Atlantic, 1961. DR Les faux valets de chambre Avant guerre, même les familles de la petite bourgeoisie ont au moins une bonne : les domestiques représentent une catégorie sociale nombreuse qui alimente parfois la rubrique des faits divers : aux menus larcins et crimes passionnels qui constituent l’ordinaire de la criminalité ancillaire s’ajoute, au début des années 1930, la crainte des faux valets de chambre, qui s’infiltrent dans les belles demeures sous la livrée du domestique stylé pour mieux piller leurs maîtres. Je ne citerai que pour mémoire l’affaire qui prit rang dans les archives de la police judiciaire sous le titre : « Affaire des faux valets de chambre ». Je laisse la parole à la première victime. Les yeux encore pleins de sommeil S.E. M. le marquis de G…, un des grands noms de l’aristocratie française, venait de se réveiller. Nonchalamment, il étendit le bras vers sa table de chevet, chercha, dans la pénombre de la chambre, le bouton qui correspondait à l’appel de la domesticité et appuya par trois fois. Quelques instants après, Firmin, le nouveau valet de chambre, faisait à pas feutrés une entrée discrète. Les ordres vinrent aussitôt : « Firmin, tirez les rideaux. Quelle heure est-il ? » Firmin exécuta l’ordre et, après avoir jeté un coup d’œil sur la pendule Boulle pur style Louis XIV placée sur le marbre de la cheminée, il déclara à S.E. : « Il est 8 heures 10 monsieur le marquis. — Alors, vite, mon bain Firmin, mon professeur de culture physique arrive dans vingt minutes. » Firmin, en valet stylé, s’empressa de satisfaire au désir de son maître. Il était engagé comme valet de chambre depuis deux jours seulement sur le vu de certificats de travail tellement élogieux émanant de personnages anglais si considérables, dont l’un était signé d’un membre de la Chambre des lords, que les conditions de travail avaient été acceptées d’emblée. Plus circonspecte que son époux, Mme la marquise avait trouvé que S.E. avait agi un peu à la légère en engageant aussi rapidement ce domestique sans plus ample information. Se remémorant les observations de sa femme, tout en procédant à ses ablutions, S.E. questionnait son valet. « Dites-moi donc Firmin pour quelles raisons avez-vous quitté votre place ? — Il y avait six ans que je servais chez lord W…, j’avais le mal du pays monsieur le marquis. Et puis là-bas les habitudes ne sont pas les nôtres. Je vais faire un aveu à monsieur le marquis, j’ai trente ans et je désire fonder un foyer. J’adore les enfants. Monsieur le marquis voudra bien excuser le désir que j’avais de revenir en France et de prendre femme. — Oui, oui, je comprends mon ami. Mais vous étiez bien dans cette famille. Vous habitiez en dernier lieu Édimbourg je crois. — J’étais en effet très bien monsieur le marquis. — Vous n’êtes pas très causant, paraît-il. La femme de chambre de la marquise s’en plaint. Elle ne vous plaît pas ? — Oh ! mais si Excellence. Je suis discret voilà tout. Je n’aime pas les commérages. C’était rigoureusement interdit chez mon ancien maître. Je fais mon service le mieux possible. C’est je crois le principal. — Vous avez raison Firmin, continuez. J’ai d’ailleurs été très content de vous hier à ma soirée. Vous avez fait parfaitement votre service. Je n’ai eu que des compliments de mes invités. » Firmin s’inclina : « Je remercie Monsieur. Je suis très sensible à ses compliments. Je ferai toujours pour le mieux. » Au petit déjeuner pris en commun, le marquis disait à la marquise : « Je crois que vous vous trompez, ma chère amie. J’ai interrogé Firmin. Il a réponse à tout. C’est il me semble un valet parfait. — Dieu vous entende ! » soupira la marquise. À cette fameuse soirée si le marquis avait été un Sherlock Holmes il aurait peut-être surpris les regards que Firmin jetait avec insistance sur les colliers de perles, les clips en brillants et autres bijoux de prix portés par les invités. Sa méfiance aurait été mise en éveil mais le don d’observation n’est pas donné à tous. Cette soirée avait été particulièrement brillante. Tout le faubourg Saint- Germain avait été convié à ce raout de grande classe dont Le Figaro mondain donnait le lendemain tous les détails. Le bal dans les salons de l’hôtel particulier du marquis s’était terminé fort tard dans la nuit. Firmin, impeccable, en habit de bonne coupe, avait circulé à travers les groupes de danseurs, allant des dames formant tapisserie aux couples s’isolant pour flirter dans les embrasures des fenêtres garnies de doubles rideaux de damas. Portant avec l’adresse d’un équilibriste les larges plateaux chargés de coupes de champagne, évitant de justesse les traînes des robes de bal, obéissant aux ordres, répondant avec empressement aux demandes, s’inclinant respectueusement devant les douairières, son attitude déférente avait été remarquée. « Cher marquis ! minaudait la petite baronne de L…, c’est une perle votre valet de chambre. Où avez-vous déniché cet oiseau rare ? — Il arrive tout droit d’Édimbourg, était placé chez la gentry et parle anglais comme sa langue maternelle. À part cela, chère baronne, c’est tout simplement un Périgourdin, né dans un petit village tout près de votre château, Carlus, si j’ai bonne mémoire. — Je souhaite que vous le conserviez longtemps, cher marquis. » Le souhait de la petite baronne ne devait pas être exaucé. Huit jours après hélas ! l’oiseau rare apporté par les brouillards d’outre- Manche ou d’ailleurs filait vers des cieux plus cléments. Profitant dela trêve pascale, du départ de ses maîtres en leur château, du départ également de la femme de chambre qui avait, seule domestique, suivi le marquis et la marquise ; de l’absence de la cuisinière qui avait été dîner en ville avec son « coquin » pour finir la soirée au bal de la salle Wagram 16, Firmin, consciencieusement, avait exploré coiffeuses et armoires placées dans les chambres de Madame et de Monsieur, fracturé les placards et les coffres avec une science parfaite, emportant dans deux valises par l’escalier de service bijoux, dentelles et fourrures. M. le marquis appelé par téléphone retour de ses terres ne put que faire l’inventaire de ses désillusions et aller conter ses peines au commissaire de son quartier qui le renvoya à la police judiciaire. Sûrement Firmin était un as. Il avait avec une conscience parfaite essuyé après l’opération fructueuse tous les meubles. Il était sans aucun doute au courant de la méthode Bertillon 17. L’Identité judiciaire concluait qu’on devait se trouver en présence d’un cheval de retour mais de quelle écurie sortait-il ? Firmin, consciencieux valet, avait déclaré s’appeler Bourron, natif de Carlus, c’est tout. Renseignements pris auprès de Scotland Yard, s’il parlait anglais, ce qui était indéniable, il n’avait jamais habité Édimbourg et lord W…, s’il existait, n’avait jamais connu de Bourron. J’avais à peine saisi de cette affaire l’inspecteur Péretti de la brigade criminelle qu’un vol aussi audacieux, commis dans des circonstances identiques, parvenait à ma connaissance. La victime qui se présentait à nos bureaux n’était autre que la talentueuse et gracieuse artiste Jeanne Marnac 18 qui jouait à cette époque au théâtre de la Madeleine dans une pièce traduite de l’anglais intitulée Pluie. Le théâtre était dirigé par André Brulé, l’inoubliable Arsène Lupin, lequel en nous envoyant sa pensionnaire nous souhaitait bonne chance par dérision sans doute. Le valet de chambre de Jeanne Marnac avait déclaré s’appeler Célestin Paillet et avait, à l’instar de Bourron, fourni des certificats de travail tout aussi élogieux, dûment légalisés. Si la méthode de travail était la même, il ne pouvait cependant y avoir identité entre les deux voleurs dont les signalements ne correspondaient en aucune façon. Les recherches effectuées par mes services restèrent infructueuses, les deux hommes, leur forfait accompli, s’étaient perdus dans la nuit et nous étions prêts à classer les dossiers momentanément lorsque, deux mois environ après et cette fois simultanément, deux nouvelles plaintes vinrent nous rappeler à la réalité. Elles émanaient de deux personnalités parisiennes bien connues, MM. Lévy-Bruhl 19 et Godillot. Chez le premier sans doute avait servi Bourron qui s’était fait appeler John Bouret ; chez le second avait servi Célestin Paillet qui s’était fait appeler Urbain Perrier. Les circonstances des deux vols étaient tellement dans la manière des précédents qu’il ne pouvait exister aucun doute, c’étaient les mêmes opérateurs. L’affaire des faux valets de chambre, ainsi devait-on dorénavant la qualifier, commençait à nous inquiéter et Chiappe 20 et son âme damnée 21, toujours prêts à la critique, manifestaient leur mauvaise humeur d’autant plus que les volés appartenaient à cette classe privilégiée dont les membres étaient autant de souscripteurs à la Maison de santé du gardien de la paix 22. Ils n’étaient pourtant pas les seuls à s’émouvoir, mais Chiappe, policier intellectuel peut-être, n’avait cependant jamais mis la main à la pâte. Quant à Guichard, je n’avais pas manqué de lui faire remarquer qu’il était plus facile d’aligner des gardiens de la paix au bord d’un trottoir que de découvrir de fins malfaiteurs. Rien n’est aussi difficile que de localiser le milieu auquel peut appartenir un délinquant de ce genre. On ne compte plus d’ailleurs les crimes et délits impunis. L’homme qui son forfait accompli disparaît sans laisser de traces ; qui ne fréquente pas la pègre où circule souvent un indicateur aux écoutes ; qui ne fait pas la noce crapuleuse ; qui n’associe pas à ses opérations d’élément féminin douteux ; qui mène une vie de petit-bourgeois ou d’honnête employé ; qui n’attire l’attention ni sur sa personne ni sur son genre d’existence est aussi difficile à découvrir qu’à trouver une aiguille dans une botte de foin suivant l’expression populaire. Bourron-Bouret et Paillet-Perrier devaient appartenir à cette catégorie. L’inspecteur Péretti, enquêteur tenace, se mit à la besogne aiguillonné par la mercuriale du grand patron et la mienne en supplément. De mon temps à la police judiciaire, on mettait un point d’honneur à réussir certaines affaires et à satisfaire un directeur qui était du métier. Péretti se pencha avec persévérance sur les fichiers anthropométriques, fouilla, éplucha les casiers B et les casiers P, convaincu que les faux valets de chambre donnaient des noms correspondant aux initiales de leurs noms de famille et que leur linge était marqué auxdites initiales. Faible espoir. Les jours passaient. Les receleurs connus ou signalés à la police avaient été visités ; une descente de police avait été effectuée sur la voie publique rue Boursault 23 et au café fréquenté par les trafiquants de bijoux. Aucun indice si petit soit-il ne vint récompenser nos efforts. Les receleurs du couple de valets étaient peut-être à l’étranger. Si Péretti invoqua nuitamment le dieu des policiers, il en fut récompensé un beau matin par la visite d’un malandrin, interdit de séjour, libéré sous peu de la centrale de Poissy et que nous avions autorisé, sous réserve de bonne conduite, à résider à Paris. Il avait une respectueuse qui circulait entre la Madeleine et le carrefour Richelieu-Drouot et qui était son gagne-pain. Il avait lu dans la presse le récit de l’affaire des faux valets de chambre et, sans savoir s’il y avait une relation de cause à effet, il venait, en remerciement de l’autorisation de séjour accordée, « chuchoter » qu’étant à Poissy il avait entendu un détenu se vanter que, libéré, il se placerait comme valet de chambre. Il ne se rappelait pas du nom mais il déclarait que ce détenu parlait l’anglais. Il n’en fallut pas plus pour jeter un peu de baume sur le cœur de Péretti qui « merdoyait » lamentablement disaient les collègues. Péretti fila à Poissy, avala une friture de goujons, but un coup de rouge et ainsi lesté alla étudier les livres de la centrale, releva tous les noms en B et en P des détenus libérés depuis plusieurs années et muni de ce viatique compara les fiches anthropométriques. La lettre B se montra bénéfique. À l’époque indiquée par l’informateur un certain Bourbe avait été libéré et sur le livre où son « curriculum vitae » était mentionné on y lisait : « Parle la langue anglaise. » Le même jour, Péretti présentait au marquis de G… et à M. Lévy-Bruhl la fiche de Bourbe. Bourbe était bien le valet de chambre Bourron-Bouret. Péretti marquait là un point d’importance car un malfaiteur identifié perd quatre-vingt-dix pour cent de ses chances d’échapper à la justice. Mais quel était le second valet de chambre ? Bourbe avait un ami. Il en trouva l’indice dans cette correspondance remise ouverte par les détenus conformément aux règlements et qui laisse des traces dans la mémoire du censeur. Ce censeur n’avait pas été sans remarquer certains textes ambigus, à double sens, adressés à un beau-frère, au « pote » soucieux de l’oseille, le « grisbi » de l’homme du Milieu d’aujourd’hui qui constitue un dépôt sacré. Bourbe qui n’avait à sa sortie aucune raison de se méfier avait déclaré se retirer chez ce beau-frère qui tenait une petite pension de famille avec sa femme rue Jouffroy 24, petite pension ayant une sortie discrète sur l’impasse Désiré. Péretti eut de la peine à cacher sa satisfaction lorsqu’il apprit que le beau-frère était déclaré au service des garnis sous le nom de Pemjean. On ne peut penser à tout. « Je tiens mon second valet de chambre ! s’écria Péretti, Pemjean c’est sûrement Paillet-Perrier. » Mais où étaitBourbe ? Il importait d’agir avec la plus grande prudence, toute démarche intempestive rue Jouffroy pouvait donner l’alarme à Bourbe. Il fallait trouver une solution. Au cours d’une conférence dans mon cabinet, en raison de l’âge de Bourbe qui restait soumis aux obligations militaires, il fut décidé que Péretti revêtirait une tenue de gendarme et se présenterait rue Jouffroy, porteur de la sacoche administrative remplie de formulaires pour changer sur le livret militaire de Bourbe son fascicule de mobilisation. « Vous verrez, me disait Péretti avec conviction, je vais tellement entrer dans la peau de mon personnage que je suis certain que la femme Pemjean n’y verra que du feu. » Nous pensions en effet que la visite d’un pandore et le motif naturel et banal de la visite n’éveilleraient aucun soupçon. La comédie improvisée devait réussir pleinement. Péretti fut reçu par la dame Pemjean, en l’absence de son mari. Pandore en s’essuyant le front accepta avec reconnaissance le verre de beaujolais ainsi que le paquet de cigarettes gauloises qui lui étaient offerts gracieusement, blagua quelque peu sur la situation de la maréchaussée, lança quelques gauloiseries de caserne hors de saison, remercia la dame de céans avec effusion et se retira, Bourbe étant en voyage. Péretti laissa en riant béatement, à l’intention du tringlot 25 Bourbe, une fiche l’invitant à se présenter aux heures réglementaires, muni de son livret matricule, au bastion mobilisateur pour y recevoir sa nouvelle affectation. Et Péretti-Pandore salua, essuya d’un revers de manche les traces laissées par le beaujolais en disant : « Excusez-moi, il ne faut jamais boire revêtu de l’uniforme » et partit lourdement continuer sa tournée de changement de fascicules. Il revint quai des Orfèvres, sa caserne. La rue Jouffroy apparaissait bien comme étant le centre de mobilisation des faux valets de chambre. Dès cet instant il m’appartenait, en exécution de la commission rogatoire du juge d’instruction, de mettre l’embargo discrètement sur toutes correspondances adressées au quartier général de la rue Jouffroy et de faire marcher la table d’écoute du central téléphonique. C’est là, il faut le reconnaître, l’un des meilleurs moyens d’information. Nous n’eûmes pas longtemps à attendre. Quelques jours après, le central télégraphique nous adressait le double d’une dépêche adressée à la femme Pemjean. Arriverai Le Havre par Paris demain jeudi. Télégraphierai aussitôt débarqué. La dépêche n’était pas signée. Nous ne doutions pas un seul instant qu’il s’agissait de Bourbe et le retour des États-Unis était pour nous plein de sens. Le faux valet de chambre liquidait en Amérique le produit de ses vols. Il revenait avec « l’oseille ». Le branle-bas de combat fut aussitôt donné. Les inspecteurs Vouillot et Louis, deux de mes fins limiers, filèrent vers Le Havre. « Et surtout ne revenez pas bredouilles, car j’ai fait connaître à Chiappe que nous étions sur la bonne voie. Vous n’ignorez pas qu’il commençait à s’impatienter. » Dès leur arrivée dans le grand port maritime, accompagnés des inspecteurs de la Sûreté générale chargés de la visite des passeports, Vouillot et Louis prirent passage à bord de la vedette de la douane et se rendirent à bord du Paris qui avait stoppé au large. Huit cent cinquante passagers et passagères de toutes classes furent passés au crible sans résultat ; la photographie de Bourbe présentée au capitaine et au personnel navigant ne fut pas reconnue. Vouillot et Louis, penauds, revenaient bredouilles. Prévenu téléphoniquement de cet échec, j’avais pu faire dire à mes collaborateurs au passage du train transatlantique en gare de Rouen de se présenter à mon cabinet dès leur arrivée en gare Saint-Lazare car entre- temps un fait nouveau s’était produit qui était de la plus grande importance. Un nouveau télégramme était arrivé rue Jouffroy à l’adresse de Pemjean. Il priait ce dernier de se rendre au Havre sans délai et donnait l’adresse d’un hôtel dont je n’ai plus aujourd’hui le nom en souvenir. Dès leur arrivée à mon cabinet et après quelques paroles amères échangées sur l’échec de leur mission puisque nous venions d’avoir la conviction que Bourbe était bien sur le Paris, Vouillot et Louis reprirent sans désemparer la route du Havre en compagnie de l’inspecteur principal Moreux et de son adjoint Le Trésoler. « Je vous prête ma voiture, il est tard, vous roulerez une partie de la nuit, je le regrette, mais vous devrez être au Havre demain au lever du jour et cette fois ne revenez pas sans Bourbe. Le chauffeur vous conduira, vous dormirez en cours de route. C’est compris ! » Dès leur arrivée à l’hôtel en question, l’équipe conduite par l’hôtelier qui ouvrit la porte avec son passe, une nouvelle déconvenue attendait les visiteurs. Un homme, dont les vêtements de matelot se trouvaient sur une chaise, ronflait à poings fermés. Ce n’était pas Bourbe. Secoué, le matelot, hébété, exhiba des papiers d’identité, manifestant sa mauvaise humeur et ne comprenant rien à ce qui lui arrivait. Il raconta qu’il avait fait la connaissance d’un type la veille au soir dans un bar avec lequel il avait fait la noce une partie de la nuit et qu’au matin le type en question l’avait conduit dans sa chambre pour y dormir. « C’est peut-être bien le type dont vous me présentez la photo mais je n’en suis pas sûr, j’ai cette nuit “pinté” ferme et je ne suis pas encore dans mon assiette. » Cela se compliquait. Un peu troublés et émus de ce nouvel échec, Vouillot et Louis décidèrent de revenir sur le Paris tandis que Moreux et Le Trésoler s’installèrent dans le bureau de l’hôtel dans l’attente des événements. À bord du Paris l’enquête recommençait. Tout le personnel fut réuni. C’est alors qu’un des officiers, se grattant le front, finit par dire qu’il croyait reconnaître dans la photo l’écrivain du bord. « Si c’est ce type, ajoutait-il, il doit revenir ce matin pour enlever son barda. » Il ne restait plus à Vouillot et à Louis qu’à attendre patiemment l’arrivée de l’écrivain. Une heure après, car c’était lui l’écrivain, Bourbe se présentait à la coupée du transatlantique. Vouillot et Louis l’avaient aperçu peu avant sur le quai, il fut aussitôt cueilli et redescendu à terre. Son « barda » chargé dans la voiture, Moreux et Le Trésoler pris au passage à l’hôtel, la petite troupe reprit cette fois la route de Paris. Je n’avais pas attendu le résultat du Havre pour aller voir ce qui se passait à l’hôtel pension de famille Pemjean. À peine arrivés sur les lieux, nous eûmes la très agréable surprise d’apercevoir, dans le passage discret Désiré, une superbe voiture Hotchkiss dont le moteur ronronnait et sur laquelle on chargeait quelques valises. Il était temps. Le soleil commençait à dorer l’horizon et M. et Mme Pemjean, en tenue de voyage, se disposaient à quitter, l’âme sereine, la capitale pour aller respirer, du côté de Saint-Adresse 26, les embruns du large. J’ai toujours beaucoup aimé interrompre de telles parties de campagne et laisser aux malandrins le souvenir des regrets de mon intervention. C’est un peu la contrepartie des ennuis causés par les recherches infructueuses. Le colloque rue Jouffroy fut bref. « Où allez-vous Pemjean ? Au Havre sans doute ! » L’homme et sa moitié avaient compris. Nulle réponse. Nul besoin d’employer le langage du « Milieu ». Notre visite matinale, notre question apparaissaient suffisantes aux deux époux. Pemjean et madame échouaient peu après au quai des Orfèvres et la Hotchkiss à la fourrière. Mme Jeanne Marnac et M. Godillot reconnaissaient peu après leur honorable valet de chambre, lequel, piteux, réclamait l’indulgence de ses maîtres. C’était un peu tard. Vers midi l’équipe du Havre arrivait et un brouhaha insolite à cette heure troublait la sérénité des lieux. Bourbe, un peu bousculé, montait les escaliers. Que s’était-il donc passé ? En revenant sur Paris, Moreux s’était arrêté un instant dans un village pour saluer un membre de sa famille, petite dérogation à la règle, on avaitensuite continué à rouler tranquillement et le détenu Bourbe apparaissait aux inspecteurs comme étant absolument abasourdi par son arrestation et de ce fait incapable d’une réaction quelconque. Mais il faut toujours se méfier de ce que peut « ruminer » un détenu en cours de transfert. Place de l’Étoile, Bourbe dans la voiture simula un évanouissement et réclama de l’air. Par compassion on le plaça près de la portière. Place de la Concorde, profitant d’un encombrement de la circulation, sortant brusquement de son évanouissement simulé, il bondit, ouvrit et sauta. Le Trésoler sauta à son tour, se fit une entorse, Louis suivit le mouvement et se retrouva à plat ventre sur le macadam. Bourbe prenant du large, Lefebvre, le chauffeur qui conduisait la voiture, n’hésita pas, laissant derrière lui Le Trésoler et Louis, il eut vite fait de rejoindre Bourbe qui reçut dans les « fesses » l’aile du véhicule et partit à son tour en vol plané, ce qui permit à Vouillot et à Moreux de reprendre leur prisonnier, de le réembarquer et d’attendre leurs camarades. Cette fuite manquée expliquait la bousculade de l’arrivée. « Espèce de salaud, clamait Moreux, si c’est pas honteux, faire cela à des pères de famille ! » Faisant allusion sans doute aux conséquences qui auraient pu résulter d’une fuite réussie. Bourbe et Pemjean furent sévèrement condamnés, ce qui prouve qu’en maison centrale il est toujours dangereux de faire des projets d’avenir et de les communiquer à son voisin. André Benoist, Au nom de la loi… Ouvrez ! Atlantic, 1961. DR MARCEL GUILLAUME (1872-1963) Les careuses Le commissaire Guillaume arrive à l’âge de la retraite en 1937. Quand il publie son autobiographie, l’année suivante, l’ex-patron de la brigade criminelle se souvient de ses modestes débuts, pourchassant voleurs et kleptomanes dans l’univers des grands magasins. Le commissariat des Bons-Enfants avait comme clientèle spéciale les voleuses d’un grand magasin. Que de femmes en dehors des professionnelles peuvent se rendre coupables de vols ! J’en ai vu de tous les mondes et du meilleur. Ces malheureuses sont fascinées à la vue « d’occasions » qu’elles ne peuvent s’offrir. L’attrait des objets exposés dans les grands magasins est si irrésistible que certaines femmes, même riches, cèdent à la tentation. La kleptomanie est une maladie redoutable qui fait de nombreuses victimes. Les vendeurs sont occupés, sans se lasser ils essaient de satisfaire les exigences des clientes – une paire de gants est à portée de main, ou bien c’est un bibelot de prix. Quels aimants ! L’objet convoité disparaît : personne n’a rien vu. Et voilà une nouvelle voleuse ! La malheureuse revient, une fois, deux fois, mord à l’appât, jusqu’au jour où, à la sortie, un inspecteur la prie de l’accompagner au commissariat. Là se déroulent alors des scènes poignantes : pleurs, sanglots, gémissements, supplications. Le drame se poursuit, navrant : fouille, interrogatoire, perquisition, et parfois l’envoi au dépôt. C’est la honte pour toute une famille, jusqu’ici sans tache… et lorsque le mari, inflexible sur les questions d’honneur, ne pardonne pas, c’est l’abandon et le divorce. J’ai connu certaines victimes – car ce sont finalement des victimes d’un vice maladif – qui n’ont pu surmonter leur chagrin, sont devenues folles ou ont cherché dans la mort l’oubli ou l’expiation de leurs larcins. J’avoue que, malgré la répétition fréquente de pareilles tragédies, je n’ai pu me cuirasser et me blaser ; et bien des fois, il m’est arrivé de plaindre ces infortunées qui, pour un chiffon, pour essayer de s’embellir, ont perdu brusquement l’amour de leur famille, l’abri de leur foyer. Toute une vie jusque-là heureuse s’écroulait… j’étais ému, mais le devoir social commandait. Par contre, je n’avais aucune pitié pour celles qu’en argot de métier on appelle des « careuses ». La careuse est une femme, presque toujours accompagnée de complices, qui se spécialise dans les vols des grands magasins. Ces vols, bien que n’étant pas tous lucratifs, font cependant perdre, chaque année, des millions de francs à ces établissements – qui sont obligés d’en tenir compte dans le calcul de leurs frais généraux. Voici comment opèrent, en général, les careuses. Elles sont d’ordinaire par groupe de trois : la porteuse et deux autres dont le rôle consiste à masquer les mouvements de la première ou à mettre à portée de sa main les objets convoités. Elles feignent d’être trois acheteuses, aux apparences de braves ménagères, vêtues avec simplicité pour ne pas attirer l’attention. L’une d’elles, assez corpulente, est recouverte d’un ample manteau. Le plus souvent, elle va s’asseoir sur l’une des chaises mises à la disposition des clientes, et… elle attend. Ses complices prennent différents objets, les examinent un à un avec attention, soucieuses d’en apprécier la résistance, la fabrication soignée, marquant des hésitations, se demandant mutuellement conseil, en clientes désireuses d’en avoir pour leur argent. Les vendeuses devant leur aspect débonnaire, vont s’occuper d’autres clientes qui surviennent et, sans impatience, elles laissent les braves femmes, avec l’espoir qu’elles fixeront leur choix. C’est alors le moment d’opérer. Mais attention ! tout près de là se passe une autre scène, non moins intéressante. À un comptoir voisin, un homme, à l’allure honorable, semble absorbé par l’examen d’un bibelot. Tous ses voisins, ainsi que ceux qui circulent auprès de lui, le prennent pour un acheteur sérieux. Considérez-le avec précaution. Vous remarquerez que ses yeux sont fixés, non sur l’objet qui paraît concentrer son observation, mais sur le trio de careuses. Vous avez compris : le chien de chasse est à l’arrêt devant le gibier qu’il a éventé. Non loin de là, mais caché à la vue des voleuses, un collègue est en communication avec lui, épie ses mouvements ; ils échangent des signes imperceptibles. Toute une télégraphie sans fil fonctionne mystérieusement. La foule qui passe n’aperçoit rien. Pendant ce temps, les careuses sentent l’instant propice. Les vendeuses sont affairées ailleurs. Comme par inadvertance et machinalement, une des complices a fait tomber à terre, non loin de la femme assise, un objet que celle-ci ramasse avec une vivacité surprenante chez une femme affligée d’un embonpoint fort gênant. En un clin d’œil l’objet est passé sous les jupons de la dame et va s’enfouir dans une poche disposée entre ses jambes et qu’on appelle « kangourou ». (J’en demande pardon à ces honnêtes et inoffensifs marsupiaux.) Si, comme il arrive souvent les jours d’exposition ou de soldes, les vendeuses sont assaillies par des clientes, les careuses profitent de l’encombrement et de la bousculade, et les objets tombent nombreux pour aller garnir les dessous de la grosse dame. La poche est bientôt pleine et nos trois matrones, bavardant amicalement, s’éloignent sans se presser et quittent le magasin. Près de la porte de sortie se tient un inoffensif chauffeur qui, sans explication, fait démarrer son taxi et les conduit chez le receleur, le fourgue, dans le langage des malfaiteurs. Là, les marchandises sont étalées : on fait le compte, et, en honnête courtier, le receleur paie le tout au quart du prix marqué sur chacune des étiquettes. Le métier a du bon, mais il a aussi ses risques. Nous avons vu que la bande avait été « levée ». Dès que nos trois commères sont sur le trottoir, sous les yeux consternés du chauffeur, deux inspecteurs les invitent à passer, avec eux, au commissariat le plus proche, à moins que ces inspecteurs n’aient l’habileté, et surtout la chance, de pouvoir poursuivre la piste jusqu’au receleur. Mais c’est un coup de veine assez rare. Le plus souvent après l’arrestation, le déballage a lieu, non chez le fourgue mais au commissariat. La poche kangourou est un vrai magasin ; j’ai vu retirer de cette poche des quantités invraisemblables de marchandises, notamment trois coupes de soie de plus de cinquante mètres chacune, valant 5 000 à 6 000 francs. Pour les lecteurs et les lectrices…qui pourraient s’intéresser à la poche kangourou, je dirai qu’il s’agit simplement d’un pantalon, comme nos mères en portaient autrefois ; le pantalon est retenu aux hanches par une ceinture solide ; les deux côtés internes forment chacun une ample poche, évasée grâce à un rebord d’au moins soixante centimètres. Ce n’est certainement pas un objet de toilette à recommander aux jeunes femmes qui aiment à « fox-trotter » dans les dancings, mais lorsqu’on a pris l’habitude, il faut un œil exercé pour s’apercevoir que la porteuse est chargée. Les careuses tendent à disparaître de la capitale car les grands magasins font bonne garde et ont organisé un service chargé de les dépister ; mais elles font encore beaucoup de ravages en province. Il est vrai que les tribunaux se montrent pleins d’indulgence pour ces professionnelles ; je connais des careuses qui, après avoir amassé cent vingt années et plus d’interdiction de séjour, s’en tirent avec quelques mois de prison. Pourtant, on ne peut pas dire qu’elles aient fait preuve de repentir, si l’on considère les nombreuses condamnations qu’elles ont déjà subies. L’une d’elles, que j’avais interrogée à plusieurs reprises, et, à mon habitude, sans brutalité, vint me voir peu après sa sortie de prison. Elle me demanda si ma femme était grande, si je pouvais lui indiquer son tour de taille. Étonné de ces questions, que je trouvais un peu saugrenues et déplacées, je lui demandai où elle voulait en arriver. « Vous avez toujours été gentil pour moi, dit-elle, et je voudrais offrir une belle fourrure à votre femme. » Je ripostai aussitôt que je n’acceptais jamais de cadeau. « Ah ! vous savez, ce n’est pas un cadeau qui me coûterait cher… Je n’ai qu’à aller cueillir l’objet dans un grand magasin : c’est facile. » Je restai confondu de tant d’inconscience et la mis vivement à la porte. Mais je suis sûr qu’elle n’a pas compris. Au temps de ma suppléance, j’ai connu aussi un genre de vol vraiment spécial, dit à la Caribelle. Il était ordinairement pratiqué par des romanichels, qui, pour la circonstance, abandonnaient leurs oripeaux afin de se vêtir avec quelque recherche. Ce vol particulier florissait au temps – déjà lointain – où chacun de nous pouvait, contre un billet de 100 francs, recevoir cinq belles pièces d’or, des « louis » comme on disait, ou des « jaunets ». Voici comment on opérait. Cela se passait dans un grand magasin. La voleuse – car le premier rôle était surtout réservé aux femmes – se présentait à une caisse repérée à l’avance. Elle savait, par de savants sondages exécutés au préalable, que le caissier était un brave homme sans défense. Elle lui demandait de la monnaie de 500 ou 1 000 francs, en échange de billets, et, tout en ramassant les vingt-cinq ou cinquante louis, elle manifestait une vive surprise à la vue d’une pièce d’une effigie ou d’un millésime quelconque. À son avis, cette pièce avait une valeur bien supérieure aux autres, et elle priait le caissier de vouloir bien lui en chercher de semblables, en l’alléchant par une prime de 50 centimes ou d’un franc par pièce trouvée. Le caissier confiant sortait toutes ses pièces d’or et les étalait sur sa caisse pour trouver avec la dame les pièces rarissimes. Celle-ci s’occupait fort peu de l’examen, mais la paume de ses mains, enduite de glu ou de poix, retenait trois ou quatre pièces, qu’elle escamotait au nez et à la barbe du naïf caissier. Le soir, quand le malheureux faisait sa caisse, il se livrait à d’anxieuses investigations : il devait constater le trou qu’il avait à combler. Avec angoisse, il se rappelait la recherche des pièces, soi-disant extraordinaires. J’ai vu une de ces infortunées victimes, qui, dans une seule séance, s’était laissé voler quarante-six pièces de 20 francs. Tout penaud, et en larmes, il venait me faire sa déclaration, le soir même de cette fatale journée – si fructueuse pour la voleuse qui lui avait ainsi, d’un seul coup, subtilisé cinq mois d’appointements. Commissaire [Marcel] Guillaume, Trente-sept ans avec la pègre, Les Éditions de France, 1938 ; © Les Éditions des Équateurs, 2007 Les tireurs Dans la même veine, le commissaire Guillaume ne peut s’empêcher de décrire avec une certaine admiration l’art et la prestesse de cette catégorie particulière de voleurs qu’on appelait autrefois les « tireurs », avant que s’impose définitivement le mot anglais pickpocket. C’est lui qui, dans une foule, enlève avec la dextérité d’un prestidigitateur consommé votre montre, votre épingle de cravate ou votre portefeuille. C’est un homme extrêmement habile. J’en ai connu qui suivaient les mouvements respiratoires de leur future victime et attendaient qu’ils fussent au rythme des leurs, car cette concordance leur permettait d’enlever avec plus de facilité l’objet sur lequel ils avaient jeté leur dévolu. Généralement le tireur se dissimule derrière un journal déplié, placé entre la victime et lui ; ou bien un pardessus, qu’il tient sur le bras gauche, dérobe aux regards ce que fait sa main droite. Certains d’entre eux ont une telle habileté qu’ils enlèvent, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la vis de sûreté qui retient l’épingle de cravate et l’épingle elle-même. En une seconde, votre montre, même retenue par un anneau spécial, passe de votre poche dans la leur. Ils opèrent surtout dans les endroits où il y a affluence : métro, autobus, guichets des gares, dans les théâtres, concerts ou salles de réunions. C’est le portefeuille qui est visé particulièrement aux alentours des vestiaires. Aux courses, le joueur suit avec une application anxieuse le cheval sur lequel il a misé, et si cette bonne bête arrive première ou bien placée, il applaudit d’émotion. Tout joyeux, il se précipite au guichet pour toucher ses gains, mais quand il veut mettre dans son portefeuille le montant de ses bénéfices, il se tâte, il cherche vainement : le portefeuille a disparu. S’il est gagnant d’un côté, il est ainsi perdant de l’autre, et malheureusement, il n’y a pas souvent compensation. Les tireurs marchent parfois en équipe. Ils pratiquent le vol dit « à l’esbroufe ». D’ordinaire, la victime a été suivie : on s’est rendu compte de l’endroit où est placé le portefeuille : le plus souvent c’est la poche intérieure du veston. Au moment où le propriétaire veut prendre un autobus, un métro ou un train, un monsieur élégant le bouscule sur sa droite ou sur sa gauche, selon que le portefeuille se trouve dans la poche droite ou dans la gauche. Instinctivement le voyageur se retourne : c’est l’instant propice. Si le veston est boutonné, il bâille un peu ; s’il est libre la besogne est plus facile. Une main – qui n’est pas celle de l’auteur de la bousculade – va droit à l’objet désiré et l’enlève prestement. Pendant ce temps le monsieur se confond en excuses. Le tireur est déjà loin et ses complices ne tardent pas à le rejoindre. Personne ne peut se vanter d’être à l’abri de ces habiles malfaiteurs ; les policiers eux-mêmes peuvent être leurs victimes. Un de mes collègues avait vendu quelques vieux bijoux et, avec le produit de la vente, il s’était acheté un superbe chronomètre dont il se montrait très fier. Hélas ! un jour il vint m’annoncer que ce fameux chronomètre venait de lui être enlevé alors qu’il se trouvait dans le métro. En descendant il s’était aperçu du vol, mais trop tard. Sa chaîne pendait lamentablement : elle avait été coupée à l’aide d’une cisaille et le morceau manquant avait été escamoté avec le chronomètre. La farce était plutôt mauvaise et le tireur a dû bien rire, s’il a appris qu’il avait « fait un poulet ». (Ne cherchez pas cette expression dans le dictionnaire académique, vous la comprenez sans explication.) Les inspecteurs qui surveillent les tireurs doivent être spécialisés et avoir un œil très exercé pour lutter contre cette sorte de sport. Il faut bien dire que s’il y a des as parmi les tireurs, il y a des super as parmi les inspecteurs chargés de leur donner la chasse. On a prétendu longtemps que ce genre de vol était pratiqué presqueexclusivement par des Anglais. C’est une erreur, et je puis affirmer que les Français, les Italiens et les Américains font preuve d’une habileté égale : il n’y a pas lieu de s’en féliciter, ni de croire qu’ainsi notre prestige national ne subit aucune humiliation. Mais il convient, même en ce domaine, de rendre à César ce qui appartient à César. Avant d’en terminer avec les tireurs pour passer à d’autres exercices, non moins malhonnêtes, je tiens à raconter une anecdote plaisante, qui prouvera que nos inspecteurs ont eux aussi une fertile ingéniosité quand il s’agit de capturer les malfaiteurs. Un tireur qui se trouve dans le métro aperçoit soudain deux yeux qui l’épient. Il a compris et sa main arrête le mouvement qu’elle esquissait vers une chaîne de montre qui s’étalait sur le ventre d’un monsieur à respectable embonpoint. L’inspecteur, car c’en est un, a vu le geste de recul. Cette proie qu’il croyait tenir va-t-elle lui échapper ? Il s’agit de redonner confiance au tireur ? À son tour, il fait un mouvement à peu près identique à celui du voleur vers le sac à main d’une dame – qui ne se doute de rien. Il feint d’ouvrir le sac, et le voleur croit immédiatement à la présence d’un confrère. Il fait un clignement d’œil – qui lui est aussitôt rendu : cette petite télégraphie sans fil, suivie d’un sourire imperceptible, redonne du courage au malfaiteur et scelle une amitié naissante. Le tireur rassuré recommence son geste et enlève la montre du monsieur bedonnant. À la première station, il descend prestement, suivi de celui qu’il croit être un « poteau » ; on se serre la main. Tout fier, le tireur exhibe sa prise, qui ne manque pas de valeur. Est-ce qu’un bon apéritif ne va pas réunir deux bons amis bien faits pour s’entendre ? Ce n’est pas une montre que lui présente son nouveau camarade, mais un solide bracelet… d’acier, qu’il lui fixe aux poignets. J’ai rarement vu un voleur aussi penaud, ni un inspecteur aussi satisfait. D’autres genres de vols ont aussi leurs particularités. On a repéré une personne, garçon de recettes, employé de banque, etc., qui se rend fréquemment dans un établissement financier pour y porter ou chercher des fonds. Les sommes et les valeurs sont placées dans une serviette. La victime désignée ne se doute pas que, depuis plusieurs jours, deux individus se trouvent dans le hall, quand elle y vient, et l’observent avec attention. Un matin, au moment où le malheureux vient chercher ou porter une somme importante, suivant son habitude, un monsieur élégant et correct s’approche de lui et lui fait remarquer qu’il a laissé tomber à ses pieds un ou deux billets de banque. En effet, il aperçoit les billets : il se baisse pour les ramasser. Au même instant un compère substituera à la fameuse serviette – bien gonflée – une autre serviette identique, ayant la même patine, mais qui celle-là ne contient que des vieux journaux ou des liasses de papier sans valeur. Les courtiers en bijoux sont aussi l’objet d’une attention particulière de la part des voleurs. Ils portent ordinairement une petite mallette dans laquelle ils placent les précieuses gemmes. Cette valise, elle aussi va être copiée avec soin, et il faudra une inspection bien minutieuse pour s’apercevoir d’un défaut de détail dans la similitude. Un jour, le courtier chargé de sa mallette est accosté par un « gentleman select » qui, tirant son chapeau, lui dira d’un ton compatissant : « Oh ! monsieur, vous avez dans le dos un énorme crachat. » Certes, on n’aime guère se promener avec une décoration aussi répugnante : instinctivement on pose la petite valise, pour retirer son pardessus ou son veston afin d’essuyer l’ordure. Le plus souvent, le crachat signalé s’étale au bon endroit, mais s’il n’y a rien, on croit à une galéjade. On s’empresse de ramasser son colis et on se hâte vers le rendez-vous, pour regagner le temps perdu. On arrive chez le client : on ouvre la précieuse mallette, pour présenter… des petits cailloux ou du sable. J’ai vu deux valises enlevées ainsi, et chacune d’elles contenait plus d’un million de bijoux. Malheureusement, des inspecteurs ne sont pas toujours là, au moment précis où se fait la substitution. Les gens informés ne manqueront pas de sourire de la naïveté de ceux qui se laissent prendre aussi sottement. On est très savant, lorsqu’on revient de l’école. Mais les filous ont tant d’adresse, ils ont l’imagination si fertile, et mettent tant d’ingéniosité dans leurs inventions que personne ne peut se targuer d’échapper à leurs pièges. La science elle-même est mise à contribution par les bandits, qui savent profiter de tous les progrès pour détrousser leurs semblables. Si l’on songe à créer une aviation policière, c’est qu’il faut surveiller les avions – dont les bandits ont appris à se servir. Panurge avait, dit-on, soixante et trois manières de se procurer de l’argent, dont la plus honorable et la plus commune était « par larcin furtivement faict ». Il était « pipeur, ribleur, batteur de pavés ». Nos filous modernes en remontreraient encore à Panurge sur l’art de voler autrui. Il y a tant de moyens aujourd’hui d’enlever à ses concitoyens des objets auxquels ils tiennent légitimement, qu’il m’est impossible de les énumérer tous. Je viens d’en citer quelques-uns. Aussi, je crois opportun de donner quelques conseils dont pourront profiter, non seulement les gens maladroits et inexpérimentés, mais même les personnes qui peuvent être les plus prudentes et les mieux averties. Lorsque vous allez en soirée, que vous vous rendez au théâtre, au concert, au cinéma, s’il y a un vestiaire, ayez bien soin, messieurs, de mettre votre portefeuille dans une poche spéciale, située à l’intérieur de votre gilet, et pour plus de précaution, fermez votre veston ou votre smoking. Ce sera une double fermeture, et n’ayez aucune honte à mettre vos deux mains sur votre poitrine. De cette façon vous serez certain de ne pas être dépouillé par des aigrefins qui vous épient, sont à vos côtés, et cherchent à vous soulager de ce que vous portez de précieux sur vous. Et vous, mesdames, tenez votre sac, la tête en bas, si j’ose m’exprimer ainsi, c’est-à-dire le fermoir placé dans le creux de l’une de vos mains, et serrez fort. Enfermez aussi vos bijoux : bien malin sera celui ou celle qui pourra ouvrir votre sac… Surveillez en même temps les bijoux que vous continuez à porter sur vous, votre collier par exemple. Quant à vous, ménagères, qui allez faire vos provisions, n’ayez pas l’imprudence de placer votre porte-monnaie dans le panier que vous portez à votre bras. La tentation est vraiment trop forte et la proie trop facile à saisir ; un enfant de dix ans peut vous faire regretter cet excès de confiance, et il y a des moutards bien dressés qui sont déjà de petits virtuoses dans l’art de dérober les objets de la moindre valeur. Méfiance ! Méfiance pour tous ! La méfiance est la mère de la sûreté… même de la Sûreté parisienne ou nationale. Commissaire [Marcel] Guillaume, Trente-sept ans avec la pègre, Les Éditions de France, 1938 ; © Les Éditions des Équateurs, 2007 Les gentlemen cambrioleurs Au XIXe siècle, le mot cambrioleur relève encore de l’argot, cambriole voulant dire « chambre ». Ces voleurs appartiennent alors à la basse pègre et nul n’a beaucoup de considération pour ces balluchonneurs qui fracturent et pillent les chambres de bonnes. Le ton change dans les années 1900, quand ce sont les appartements bourgeois qui sont vidés. Agissant en groupe, suffisamment équipés pour percer les coffres-forts et déménager les meubles de valeur, les cambrioleurs s’enrichissent et prennent le temps de préparer leurs coups. Ils s’habillent avec distinction, par goût sans doute, mais aussi pour pouvoir approcher leurs cibles et repérer les lieux. Le 19 février 1905, le supplément illustré du Petit Journal constate que le cambrioleur moderne est un « gentleman accompli », cinq mois avant que paraisse la première aventure d’Arsène Lupin dans la revue Je sais tout. Au temps du commissaire Guillaume, le métier de cambrioleurrevêt un prestige particulier dans la pègre. Le cambrioleur est, si l’on peut dire, le roi des voleurs. C’est un monarque qui n’affiche pas volontiers son blason, peut-être parce que ses armoiries sont trop parlantes. Le « champ » n’en est pas précisément d’azur, et les « gueules » ou les « chevrons » indiqueraient les condamnations déjà encourues pour divers délits. Comme disent nos inspecteurs dans leur langage pittoresque, ils sont gerbés. Lorsque, dans un interrogatoire, on pose la question : « Es-tu gerbé ? », le cambrioleur ne manque pas d’énumérer ses condamnations. Il sait d’ailleurs qu’un mensonge serait vite découvert si on le faisait passer au pied, c’est-à-dire à l’Identité judiciaire ; là, en quelques minutes, on retrouverait sa fiche anthropométrique avec tous les renseignements voulus sur ses états de service. Le cambrioleur qui, avant d’être capturé, n’hésite pas à faire usage de son revolver pour assurer sa fuite, devient, quand il est pris, doux comme un mouton : aucune révolte de sa part ; il accepte la situation et rit avec ses geôliers, en racontant ses petites histoires. Le Français, surtout, est d’une franchise parfaite ; il a joué, il a perdu, il paye. Nulle rancune, nulle dissimulation. L’Italien jure, sur la Madone, qu’il est innocent comme l’enfant dans les langes. L’Anglais ainsi que l’Américain restent flegmatiques, mais évitent de répondre aux questions posées ; ils ne comprennent pas et ils attendent. Les Allemands sont, d’ordinaire, beaux joueurs. Quant aux Polonais, ils ergotent sur les moindres détails et cherchent à éluder les réponses aux questions qui les embarrassent. Les Espagnols savent mentir avec beaucoup de facilité et de faconde : ils invoquent Dieu, la Vierge et tous les saints à l’appui de leur innocence. Mais le plus loquace, c’est l’Arabe. Il se débat comme un diable dans un bénitier et ment avec une effronterie déconcertante. Pris la main dans le sac, il affirme que c’est le sac qui est venu emprisonner sa pauvre main qui pendait inerte le long de son corps. Il crie, tempête, vocifère, dans sa langue gutturale ; il prend Allah à témoin, jure sur le Coran qu’il est une pauvre victime ; il niera jusqu’à la fin et je crois qu’il arrive à se persuader lui- même qu’il est innocent ; en tout cas, par tous les moyens, il essaie de vous faire partager cette conviction. Lorsque des témoins sont confrontés avec lui, il les injurie, de cette voix rauque des fils du désert ; quels cris, quels gestes, quelle fureur ! Ses yeux lancent des flammes… heureusement ils ne sont pas armés. Les cambrioleurs les plus experts, comme les plus ingénieux, sont incontestablement les Français et les Italiens. Ce sont les Français, je crois, qui ont, les premiers, fait usage du chalumeau pour forcer les portes des coffres-forts. L’appareil est, du reste, assez simple, bien qu’un peu encombrant en raison des bouteilles assez volumineuses qui contiennent le gaz nécessaire à l’opération. D’autre part, s’il est mal réglé, il fait un bruit tel que les voisins ou le concierge sont alertés et viennent s’occuper… de ce qui ne les regarde pas, au dire des chevaliers de la pince-monseigneur. Pour un bon ouvrier une demi-heure suffit pour sonder les mystères d’un coffre- fort et s’emparer de ce qu’il contient de précieux. Les cambrioleurs modernes emploient aujourd’hui des moyens plus perfectionnés et surtout plus silencieux. Ce sont les Italiens, dit-on, qui ont importé en France d’autres systèmes, comme la scie circulaire, la pince dite « de la boîte à sardine » ou le « pont ». N’ayant aucun désir de faire des élèves, pour étendre ma clientèle, je ne décrirai pas chacun de ces engins, et encore moins la manière de s’en servir. Qu’il me suffise de dire que peu de coffres leur résistent. J’ai vu un grand coffre en ciment armé, d’une épaisseur respectable, qu’une administration de l’État considérait comme inviolable, ouvert en moins de trente minutes ; l’enquête nous en donna la preuve. Et ainsi, en un si court délai, les cambrioleurs avaient pu ouvrir le coffre et s’emparer de ce qu’il renfermait, environ un million en argent et en valeurs diverses. Lorsqu’il réussit, le travail nourrit bien son homme. Mais il ne réussit pas toujours. Parfois, un bruit suspect vient donner l’éveil à la bande, qui doit prendre la fuite, laissant sur « le tas » ses outils. C’est alors un véritable désastre, car cet outillage spécial coûte très cher. On ne peut demander à n’importe qui de le fabriquer ; il faut des hommes sûrs… et ils se font payer leur discrétion. Le prix du silence est plus élevé que celui de la matière première et du travail fourni. Inconvénients du métier, mais on ne peut les éviter. Le cambrioleur est ordinairement un malfaiteur dangereux. Il n’aime pas à être dérangé dans son travail ; aussi il n’hésite pas à faire feu sur l’imprudent ou le curieux qui vient le troubler : une balle bien placée couche le malheureux sur le sol. J’ai entendu des confessions de cambrioleurs, et en écoutant leurs récits, il y avait de quoi avoir la « chair de poule », car ils assurent leur fuite et leur sécurité en tuant froidement tous ceux qui se trouvent devant eux. Ce sont le plus souvent des hommes d’un grand sang-froid, sûrs d’eux- mêmes et de leurs complices. Toutes les combinaisons sont étudiées minutieusement ; rien n’est laissé au hasard. Esprits méthodiques, appliqués et habiles, qui seraient de parfaits contremaîtres ou d’excellents chefs d’atelier dans une affaire industrielle, s’ils voulaient mettre leurs qualités au service du bien. Voici leur manière d’opérer. Soit par eux-mêmes, soit par leurs indicateurs, ils savent que la maison Z… a toujours de très beaux bijoux ou des sommes importantes renfermés dans un coffre. Ils regardent d’abord si la maison est à usage d’habitation ou exclusivement affectée au commerce. Dans ce dernier cas, l’opération est relativement plus facile. Ils iront, à tour de rôle, sous prétexte d’achats à effectuer, chez le commerçant qui occupe un local contigu ou situé au- dessus de ce magasin. C’est là que se trouve le fameux coffre, objet de leur curiosité. Après quelques visites, ils sauront exactement l’endroit où devront porter leurs efforts pour pénétrer dans le local visé. Quelques pourboires adroitement placés permettront d’obtenir d’un garçon de magasin les renseignements nécessaires. Celui-ci est loin de se douter qu’il les fournit à des cambrioleurs, les questions sont posées d’une façon si adroite et qui paraît si innocente que le plus intelligent peut se laisser prendre. En possession de toutes les indications désirables, nos malfaiteurs enverront un complice qui se rendra dans le magasin, se blottira dans une armoire ou derrière des marchandises et se laissera enfermer. Lorsque tout le monde sera parti, il sortira de sa cachette et commencera par dévisser les serrures qui ferment la porte d’entrée. Un autre cambrioleur le rejoint aussitôt que c’est possible. Les voilà réunis. Leur outillage n’est pas bien compliqué : un marteau de plomb pour amortir le bruit des coups, un ou deux ciseaux à froid bien emmanchés… et… un parapluie, ainsi que des cordes minces mais très solides. C’est tout ce qu’il faut pour enlever quelques lames de parquet et crever le plafond. Dès qu’il y aura un espace suffisant pour laisser passer le parapluie fermé, celui-ci sera descendu, puis ouvert ; fixé par une forte ficelle à une lame de parquet, il recevra le plâtre ou les moellons qu’on devra enlever pour permettre le passage d’un homme. Le parapluie, on le voit, a son utilité, puisqu’il empêchera le bruit que pourraient faire un moellon ou une brique tombant sur le sol. C’est très simple, mais, comme pour l’œuf de Christophe Colomb, il fallait y penser. Lorsque l’espace est suffisant pour un homme, on met en croix des lames de parquet au-dessus du trou et on y attache la corde apportée, il sera ainsi facile de descendre sans bruit à l’étage au-dessous. Tout ce travail préliminaire est assez long car il doit se faire presque sans lumière pour ne