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Jacques Derrida
Séminaire
La bête et le souverain
Volume II (2002-2003)
Édition établie par Michel Lisse,
Marie-Louise Mallet et Ginette Michaud
OUVRAGE PUBLIÉ AVEC LE CONCOURS DU CENTRE
NATIONAL DU LIVRE ET DU CONSEIL
RÉGIONAL D’ÎLE-DE-FRANCE
X V *
Galilée
© 2010, ÉDITIONS GALILÉE, 9, rue Linné, 75005 Paris
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou
partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie (CFC), 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
ISBN 978-2-7186-0810-5 ISSN 0768-2395
www.editions-galilee.fr
http://www.editions-galilee.fr
Introduction generale
L’édition intégrale des séminaires et cours de Jacques Derrida
offrira au lecteur la chance d’un contact, inédit en plus d’un sens,
avec la parole enseignante du philosophe. Cette édition constituera
une nouvelle partie de son œuvre, à distinguer des livres et autres
textes publiés de son vivant ou revus par lui avant sa mort, et au statut
évidemment différent. Saisis comme ensemble mais aussi dans leur
rapport à son œuvre philosophique, ces cours et séminaires consti
tueront un outil de recherche incomparable et donneront encore,
croyons-nous, une autre expérience de sa pensée, liée cette fois à
son enseignement, qui fut toujours, tant en France qu’à l’étranger,
une ressource tout à fait vitale de son écriture.
Le corpus que nous préparons pour l’édition est vaste. Dès le
début de sa carrière enseignante, Jacques Derrida avait pris l’ha
bitude de rédiger entièrement presque tous ses cours et sémi
naires. Nous disposons en l’occurrence de l’équivalent de quelque
14000 pages imprimées, soit quarante-trois volumes, à raison d’un
volume par année d’enseignement. On peut classer ce matériel selon
différents critères. D ’abord, selon le lieu où l’enseignement fut don
né : la Sorbonne de 1960 à 1964 ; l’Ecole normale supérieure de
la rue d’Ulm de 1964 à 1984 ; l’Ecole des hautes études en sciences
sociales (ehess) de 1984 à 2003 l. Ensuite, selon le type d’enseigne
1. Il faudrait ajouter les lieux américains: à partir de l’automne 1968
et jusqu’en 1974, Jacques Derrida enseigna à l’université Johns Hopkins
(Baltimore), puis, au titre de Visiting Professor in the Humanities, de 1975 à
1986, à l’université de Yale, chaque année, à l’automne ou au printemps, il don
na un séminaire continu. Il assura, de 1987 à 2003, un enseignement régulier
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Séminaire La bete et le souverain II (2002-2003)
ment : des cours au nombre de séances très variable (de une à quinze)
jusqu’en 1964 ; ce qu’il appelait toujours des « séminaires » par la
suite. Finalement - et sans doute le plus pertinemment pour le travail
éditorial -, selon les outils de travail : séances manuscrites de 1960 à
1969 ; tapées à la machine, avec annotations et corrections manus
crites, de 1969 à 1987 ; rédigées à l’ordinateur de 1987 à 2003.
Les séminaires de Jacques Derrida, qui avaient leur forme
propre et attiraient déjà un public large et nombreux, plurina
tional, à la rue d’Ulm (où le choix des sujets et des auteurs, sinon
la façon de les traiter, fut contraint par le programme de l’agréga
tion), prennent leur caractère définitif à l’EHESS où, le mercredi de
17 heures à 19 heures, à raison d’une douzaine de séances par an,
Jacques Derrida lisait, devant un vaste auditoire, tout en improvi
sant un peu, le texte de son séminaire, qu’il rédigeait entièrement
au fur et à mesure de l’année. (Il faut y ajouter quelques séances
improvisées, parfois autour d’une explication de texte, et quel
ques séances de discussion.) Désormais libre de son choix de
sujets, Derrida lance des projets de recherche sur plusieurs années
et qui s’enchaînent de manière explicite, cohérente et saisissante.
La grande question « Nationalité et nationalisme philosophiques »
(1984-1988) mène à celle des « Politiques de l’amitié » (1988-
1991), puis à l’ensemble intitulé « Questions de responsabilité »
(1991-2003), qui abordera successivement le secret (1991-1992),
le témoignage (1992-1995), l’hostilité et l’hospitalité (1995-
1997), le parjure et le pardon (1997-1999), la peine de mort
(1999-2001), pour aboutir aux deux dernières années consacrées
aux questions de la souveraineté et de l’animalité sous le titre « La
bête et le souverain » (2001-2003).
Jacques Derrida avait l’habitude de puiser dans l’abondant
matériel de ces séminaires pour les très nombreuses conférences
à l’université de Californie (Irvine) et à New York, à la New School for Social
Research, à la Cardozo Law School et à la New York University (1992-2003).
Cet enseignement américain (qui, sauf exceptions, reproduit les séminaires pari
siens) fut donné d’abord en français, mais, après 1987, le plus souvent en an
glais : Jacques Derrida improvisait au cours de la séance une version anglaise de
son texte, qu’il avait préalablement annoté à cette fin.
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Introduction générale
qu il donnait chaque année à travers le monde, et souvent, par ce
biais, certains fragments des séminaires se retrouvent remaniés et
publiés. Par ailleurs, plusieurs de ses livres prennent leur point de
départ dans le travail du séminaire : une grande partie de De la
grammatologie (1967), par exemple, développe des séances d’un
séminaire de 1965-1966 sur « Nature, Culture, Ecriture » ; le
séminaire sur « La famille de Hegel » (1971-1972) sera repris dans
Glas (1974) ; Politiques de l ’amitié (1994) se présente explicite
ment comme l’expansion de la première séance du séminaire de
1988-1989, et l’on y retrouve en fait la trace d’autres séances aussi.
Malgré ces recoupements et recouvrements partiels, l’énorme
majorité des pages écrites de semaine en semaine pour le séminaire
reste inédite et apportera d’incomparables compléments à l’œuvre
déjà publiée. Chaque fois qu’une séance a fait l’objet d’une édition
ultérieure par Jacques Derrida, modifiée ou non, cette dernière sera
signalée et référencée. Nous considérons qu’il n’appartient pas à
l’édition des séminaires proprement dits, matériaux originaux, de
proposer une lecture comparative de ces versions.
Nous l’avons déjà signalé : le travail d’édition varie considéra
blement selon le mode de production du texte. Pour la période de
la machine à écrire, de multiples ratures et annotations manus
crites demandent un travail non négligeable de déchiffrement : à
plus forte raison pour les séminaires rédigés entièrement à la main,
de la belle mais difficile écriture de Jacques Derrida, qui exigent
un travail méticuleux de transcription. Dans un premier temps,
donc, nous publierons les séminaires des vingt dernières années,
en commençant par le dernier, tout en préparant le reste. Dans
tous les cas, notre but premier est de présenter le texte du sémi
naire, tel qu’il fut écrit par Jacques Derrida, en vue de la parole, de
la lecture à voix haute, donc avec certaines marques d’oralité anti
cipée et quelques tournures familières. Il n’est pas certain que Jac
ques Derrida eût publié ces séminaires, bien qu’il en ait parfois
exprimé l’intention1, mais il est probable que, s’il avait repris ces
1. Voir, par exemple, l’« Avant-propos » de Politiques de l ’amitié, suivi de
L’Oreille de Heidegger, Paris, Galilée, 1994, p. 11.
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Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
textes pour la publication, il les aurait retravaillés, comme il le
faisait toujours, dans le sens du texte écrit. Nous n’avons évidem
ment pas pris sur nous de faire un tel travail à sa place. Comme
nous l’indiquions plus haut, le lecteur pourra comparer la ver
sion originale que nous présentons ici avec les quelques séances
publiées séparément par Jacques Derrida lui-même.
Geoffrey Bennington
Marc Crépon
Marguerite Derrida
Thomas Dutoit
Peggy Kamuf
Michel Lisse
Marie-Louise Mallet
Ginette Michaud
Note des éditeurs
Le séminaire intitulé La bête et le souverain fut le dernier des
séminaires donnés par Jacques Derridaet vit surgir les murailles de la ville éter
nelle rutilantes de béryl et d’émeraude, d’onyx et de jaspe, de saphir
et de rubis. Crusoé ne vit qu’une seule merveille dans toute la créa
tion luxuriante qui l’entourait, l’empreinte d’un pied nu sur le
sable vierge : et qui sait si celle-ci ne pèse pas plus que celle-là1 ?
Ceci est extrait d’une conférence que Joyce n’a jamais publiée
de son vivant, et dont le manuscrit et le texte dactylographié sont
l . J . Joyce, «Réalisme et idéalisme...», Essais, articles, conférences, dans
Œuvres, vol. I, op. cit., p. 1075. Seul le premier paragraphe est cité dans la pré
face de Michel Baridon à Robinson Crusoé, op. cit., p. 39. (NdÉ)
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Première séance. Le 11 décembre 2002
conservés aux États-Unis (à Buffalo et à Cornell) où ils qnt été
publiés en 19641 (voyez la Pléiade, 1.1). On sait que Joyce était
un grand admirateur de Defoe dont il avait tout lu et possédait les
œuvres complètes, ce qui n’était vrai, disait-il, que^pour trois
autres auteurs au monde, Flaubert, Ben Jonson etübsenj Et chose
intéressante du point de vue national et nationaliste, il appelait
Robinson Crusoé l’Ulysse anglais2 (pas irlandais mais anglais, le
correspondant anglais de toïïtDlysse, je suppose le sien en parti
culier). D ’ailleurs Robinson Crusoé est très présent dans Y Ulysse de
Joyce. Par exemple dans la 14e partie, au cours d’un monologue
de Bloom où il est beaucoup question de deuil et d’enterrement,
des « Fossoyeurs monde » : erreur de Joyce qui croit, comme
tout le monde, que les bêtes ne meurent pas au sens propre, ne
portent pas le deuiletn’enterrent pasl ». Bloom continue : « Bury
thedead. Say Robinson Crusoe was true to life. » « On dit que
1. J. Joyce, Daniel Defoe, édité à partir de manuscrits italiens et traduits par
Joseph Prescott, Buffalo Studies, vol. I, n° 1, décembre 1964. Cf. les explica
tions données par Jacques Aubert dans sa note sur « Daniel Defoe », dans
Œuvres, vol. I, op. cit., p. 1862. (NdÉ)
2. Ces précisions sont données dans le livre de Frank Budgen, James Joyce et
la création d ’« Ulysse », tr. fr. Édith Fournier, Paris, Denoël, 1972, p. 178-179.
Elles sont rapportées et retraduites par Jacques Aubert dans sa note sur « Daniel
Defoe », dans J. Joyce, Œuvres, vol. I, op. cit., p. 1862. (NdÉ)
3.J. Joyce, Ulysses, suivi de «Ulysses: A Short History », de Richard Eli-
mann, Harmondsworth, Penguin Books/The Bodley Head, 1960, p. I l l ;
Ulysse, tr. fr. Auguste Morel assisté par Stuart Gilbert, entièrement revue par
Valery Larbaud et l’auteur, dans Œuvres, t. II, Jacques Aubert (éd.), avec la
collab. de Michel Cusin, Daniel Ferrer, Jean-Michel Rabaté, André Topia et
Marie-Danièle Vors, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »,
1995, p. 122. (NdÉ)
4. La photocopie de ce passage cité ne se trouvait pas dans le tapuscrit. La
transcription est erronée ; il faut lire : « No ants too. » (J. Joyce, Ulysses, op. cit.,
p. 111.) La traduction de cette phrase est : « Non, les fourmis aussi. » (Tr. fr.,
p. 123.) (NdÉ)
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Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Robinson Crusoé était fidèle à la vie » [autre traduction, dans la
Pléiade : « c’était l’homme de la nature » : comme les bêtes en
somme...].
Well then Friday buried him. Every Friday buries a Thursday i f you
come to look at it 1.
O, poor Robinson Crusoe
How could you possibly do so 2 ?
D ’autres œuvres de Defoe sont encore au travail dans Ulysses,
par exemple Moll Flanders3 derrière Molly.
Virginia Woolf, dans un long article qui sert d’« Introduction »
à l’une de mes éditions de Robinson Crusoe, « Introduction » que
je ne peux pas citer longuement ici, comme il le faudrait, [Vir
ginia Woolf] nous explique que Robinson Crusoe est un chef-
d’œuvre (masterpiece) non seulement parce que Daniel Defoe a su
garder et nous imposer de façon conséquente sa propre perspec
tive, mais parce que, ce faisant, il nous contrarie, nous surprend
et se moque de nous à chaque instant (thwarts us and flouts us at
every turnA). Et pour le démontrer, elle décrit la façon dont notre
attente est déçue : nous nous attendons à une expérience de soli-
1. Lors de la séance, Jacques Derrida traduit : « Well then Friday buried him
[Bon, Vendredi l’a enterré]. Every Friday buries a Thursday i f you come to look a t
it [tout Vendredi enterre un Jeudi si vous y prêtez attention]. » (NdÉ)
2. J. Joyce, Ulysses, op. cit., p. 111 (c’est James Joyce qui souligne) ; tr. fr.,
p. 123 : « Nous le creusons tous. Il n’y a que l’homme qui enterre. Non, les
fourmis aussi. La première idée qui vient à n’importe qui. Enterrer les morts.
On dit que Robinson Crusoé c’était l’homme de la nature. Eh bien, Vendredi
l’a enterré. En y réfléchissant, chaque vendredi enterre un jeudi. / H élas mon
pauvre Robinson,/ Ç a te serait arrivé tout de bon ? ». (NdÉ)
3. D. Defoe, The Fortunes a n d M isfortunes o f the Fam ous M o ll Flanders,
Londres, Dent, 1930 [1722]. (NdÉ)
4. Virginia Woolf, « Introduction », dans D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit.,
p. XIV. Ce texte de Virginia Woolf a paru dans The Common Reader. Second
Series, Londres, The Hogarth Press, 1965, p. 54-55. Il n’a pas été repris dans Le
Com m un des lecteurs (tr. fr. Céline Candiard, Paris, L’Arche, 2004).
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Première séance. Le 11 décembre 2002
tude, d’isolement loin des humains, dans une île éloignée avec
seulement des levers et des couchers de soleil. Or tout ce qui nous
est montré, c’est tout, sauf des états d’âme et la solitude. Il n’y a ni
coucher ni lever de soleil, ni âme ni solitude, seulement « a large
earthenware pot1 », « une grosse poterie de terre cuite » ou de
glaise cuite. Et Virginia Woolf nous dit en deux pages tout ce qu’il
n’y a pas, tout ce qui n’existe pas sur cette île et dans ce livre :
Dieu, la nature et la mort : « God does not exist », et un peu plus
loin, « Nature does not exist », et plus loin « Death does not exist.
Nothing exists except an earthenware pot. Finally, that is to say, we
are forced to drop our own preconceptions and to accept what Defoe
himself wishes to give us1. »
Ceci est faux bien sûr, nous le verrons, et cela ressemble (c’est
aussi faux) à la description qu’on donne d ansHeFj ournaux de,ia
déconstructxQnmimii3!EL»ÌL.
ni la mort et nous devons drop our own preconceptions ». C ’est
faux, mais il est intéressant de voir quelqu’un, quelqu’une lire Ro
binson Crusoe comme une sorte de « déconstruction » faisant le
désert, dans une île, dans une île déserte, désertée par les humains,
par l’humain, faisant le désert, donc, de toutes nos habitudes de
pensée et de tous nos préjugés, de toutes nos préconceptions.
Nous aurions pu, au lieu d’y associer un deuxième corpus (que
je préciserai dans un instant), nous contenter de lire, une année
n’y aurait pas su£üy .Robinson Crusoe. Nous aurions ainsi suivi le
conseil d retour naïf, natif, naturel,
1. Ibid., loc. cit. (C’est Jacques Derrida qui traduit.) (NdÉ)
2. Ibid., p. XV. Jacques Derrida ne traduit pas ce passage lors de la séance. (NdE)
3. Jean-Jacques Rousseau, Emile ou De l ’éducation, Livre III, Chronologie et
introduction par Michel Launay, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 239.
4. Le titre de Daniel Defoe, commele nom de son personnage, seront désor
mais employés par Jacques Derrida en anglais ou en français. (NdE)
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Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
originaire aux choses mêmes avant toutes les perversions histori
ques du goût, et les dissimulations ou les simulacres sociaux et
inégalitaires, tout ce que Rousseau appelle ici les « préjugés ». Et
il s’agira, vous allez l’entendre, de Robinson avant Vendredi, ou
plus précisément avant que Vendredi ne lui suffise plus. Dans le
long passage que je vais lire, le précepteur commence par dire « Je
hais les livres », ce qui veut dire que l’exception faite pour Robinson
Crusoé consistera à tenir ce livre à la fois pour le premier et le seul
livre digne de ce nom et pour un non-livre. Comme, d’autre part,
parmi toutes les vertus de ce livre, il y aura celle*, je cite, de servir
« à la fois [d’] amusement et [d’] instruction », vous pourrez tou
jours conclure que j ’ai choisi ce texte pour cette année parce que
cela est le premier livre et n’est pas un livre, mais le monde même,
mais surtout parce que cela m’amuse et, j ’espère, nous amusera, et
je trouve encore plus amusant, même si cela peut paraître à cer
tains d’un, goût douteux, de le lire d’une main, avec dans l’autre
main, urç livre aussi différent, hétérogène, voire allergique, que tel
séminafie de Heidegger sur le monde, la finitude, la solitude et
l’animal, dont je vous parlerai dans un moment. Voici donc l’une
des références révérencieuses de Rousseau à Robinson Crusoé ; c’est
dans le Livre III de Y Emile : (lire et commenter p. 238-240 de
l’Emile (à photocopier))
Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne
sait pas. On dit qu’Hermès grava sur des colonnes les éléments
des sciences, pour mettre ses découvertes à l’abri d’un déluge. S ’il
les eût bien imprimées dans la tête des hommes, elles s’y seraient
conservées par tradition. Des cerveaux bien préparés sont les mo
numents où se gravent le plus sûrement les connaissances humai
nes. N ’y aurait-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparses
dans tant de livres, de les réunir sous un objet commun qui pût être
facile à voir, intéressant à suivre, et qui pût servir de stimulant,
même à cet âge ? Si l’on peut inventer une situation où tous les
besoins naturels de l’homme se montrent d’une manière sensible à
l’esprit d’un enfant, et où les moyens de pourvoir à ces mêmes
besoins se développent successivement avec la même facilité, c’est
1. Dans le tapuscrit : « celle d’être, je cite, de servir ». (NdÉ)
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Première séance. Le 11 décembre 2002
par la peinture vive et naïve de cet état qu’il faut donner le premier
exercice à son imagination. \
Philosophe ardent, je vois déjà s’allumer la vôtre. Ne vous mettez
pas en frais ; cette situation est trouvée, elle est décrite, et, sans vous
faire tort, beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même, du
moins avec plus de vérité et de simplicité. Puisqu’il nous faut absolu
ment des livres, il en existe un qui fournit, à mon gré, le plus heureux
traité d’éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon
Emile ; seul il composera durant longtemps toute sa bibliothèque, et
il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous
nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de com
mentaire. Il servira d’épreuve durant nos progrès à l’état de notre
jugement ; et, tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous
plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre ? Est-ce Aristote ?
est-ce Pline ? est-ce Buffon ? Non ; c’est Robinson Crusoé.
Robinson Crusoé dans son île, seul, dépourvu de l’assistance
de ses semblables et des instruments de tous les arts, pourvoyant
cependant à sa subsistance, à sa conservation, et se procurant même
une sorte de bien-être, voilà un objet intéressant pour tout âge, et
qu’on a mille moyens de rendre agréable aux enfants. Voilà com
ment nous réalisons l’île déserte qui me servait d’abord de compa
raison. Cet état n’est pas, j’en conviens, celui de l’homme social ;
vraisemblablement il ne doit pas être celui d’Emile : mais c’est sur
ce même état qu’il doit apprécier tous les autres. Le plus sûr moyen
de s’élever au-dessus des préjugés et d’ordonner ses jugements sur
les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place d’un homme
isolé, et de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même,
eu égard à sa propre utilité.
Ce roman, débarrassé de tout son fatras, commençant au nau
frage de Robinson près de son île, et finissant à l’arrivée du vaisseau
qui vient l’en tirer, sera tout à la fois l’amusement et l’instruction
d’Emile durant l’époque dont il est ici question. Je veux que la tête
lui en tourne, qu’il s’occupe sans cesse de son château, de ses chè
vres, de ses plantations ; qu’il apprenne en détail, non dans ses
livres, mais sur les choses, tout ce qu’il faut savoir en pareil cas ;
qu’il pense être Robinson lui-même ; qu’il se voie habillé de peaux,
portant un grand bonnet, un grand sabre, tout le grotesque équi
page de la figure, au parasol près, dont il n’aura pas besoin. Je veux
qu’il s’inquiète des mesures à prendre, si ceci ou cela venait à lui
manquer, qu’il examine la conduite de son héros, qu’il cherche s’il
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Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
n’a rien omis, s’il n’y avait rien de mieux à faire ; qu’il marque atten
tivement ses fautes, et qu’il en profite pour n’y pas tomber lui-
même en pareil cas ; car ne doutez point qu’il ne projette d’aller
faire un établissement semblable ; c’est le vrai château en Espagne
de cet heureux âge, où l’on ne connaît d’autre bonheur que le né
cessaire et la liberté.
Quelle ressource que cette folie pour un homme habile, qui n’a
su la faire naître qu’afin de la mettre à profit ! L’enfant, pressé de se
faire un magasin pour son île, sera plus ardent pour apprendre que
le maître pour enseigner. Il voudra savoir tout ce qui est utile, et ne
voudra savoir que cela ; vous n’aurez plus besoin de le guider, vous
n’aurez qu’à le retenir. Au reste, dépêchons-nous de l’établir dans
cette île, tandis qu’il y borne sa félicité ; car le jour approche où, s’il
y veut vivre encore, il n’y voudra plus vivre seul, et où Vendredi, qui
maintenant ne le touche guère, ne lui suffira pas longtemps K
Mais pour bien relier notre lecture à venir de Robinson Crusoé
à notre problématique de la souveraineté, je citerai un autre
texte dé Rousseau qui, cette fois, invoque Robinson Crusoé non
pas cojfime l’expérience d’une originarité insulaire exceptionnelle
et libérée de tous les préjugés, mais bien la maîtrise
souveraine, la monarchie d’un Robinson qui com
mande à tout sur son île, sur une île pendant ce temps où il l’ha
bite en solitaire, seul habitant de son monde. Ce passage se trouve
à la fin du chapitre II du Premier Livre du Contrat social, juste
avant le chapitre sur « Le droit du plus fort » que nous avions lu
de près l’an dernier et juste après les critiques de Grotius, Hobbes
et Aristote que nous avions aussi lues l’an dernier2. Que dit Rous
seau, non sans ironie ? Il dit qu’il a évité de parler d’un certain
nombre de souverains naturels ou mythiques, en quelque sorte,
Adam ou Noé, le roi Adam ou l’empereur Noé, il a évité de le faire
par modération, car de filiation en filiation, il aurait pu se juger
lui-même l’héritier naturel de ces rois et empereurs et se consi
dérer comme le « roi légitime du genre humain ». Et c’est alors
qu’il évoque Robinson Crusoé :
1. J.-J. Rousseau, Emile ou De l ’éducation, op. cit., p. 238-240.
2. Cf. J. Derrida, « Première séance. Le 12 décembre 2001 », Séminaire La
bête et le souverain. Volume I, op. cit., p. 33, 42-43. (NdÉ)
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Première séance. Le 11 décembre 2002
Je n’ai rien dit du roi Adam, ni de l’empereur Noé, père de trois
grands monarques qui se partagèrent l’univers, comme firent les
enfants de Saturne, qu’on a cru reconnoitre en eux. J ’espère qu’on
me sauragré de cette modération ; car, descendant directement de
l’un de ces princes, et peut-être de la branche aînée, que sais-je si,
par la vérification des titres, je ne me trouverois point le légitime
roi du genre humain ? Quoi qu’il en soit, on ne peut disconvenir
qu’Adam n’ait été le souverain du monde, comme Robinson de
son île, tant qu’il en fut le seul habitant, et ce qu’il y avoit de com
mode dans cet empire étoit que le monarque, assuré sur son trône,
n’avoit à craindre ni rébellion, ni guerres, ni conspirateurs
Cette souveraineté politique absolue, « Adam souverain du
monde, comme Robinson de son île », cette souveraineté absolue
de l’homme sur le monde tout entier, c’est-à-dire une souverai
neté sans obstacle et donc sans ennemi, et donc, dirait Schmitt,
sans politique, cette souveraineté absolue parce que pré-politique,
cette souveraineté hyperbolique, pré-politique ou ultra-politique
qui est le prix dé la solitude ou de l’isolement, de l’esseulement ou
de l’insularité absolue, tout cela se passant avant Vendredi, elle est
la souveraineté d’avant l’Etat-nation, la souveraineté de l’individu
libre et auto-déterminé, auto-déterminant, celle du citoyen sans
Etat ou du citoyen d’avant la citoyenneté ou encore d’un citoyen
qui est à lui seul, immédiatement, l’Etat lui-même, la souverai
neté de l’Etat-de2 citoyen, de l’Etat-citoyen. Bien qu’elle corres
ponde ici à un mythe ou à une légende, à une fiction littéraire
datée, la structure qu’elle décrit, et que décrit ici Rousseau, corres
pond bien à ce que nous pensons encore aujourd’hui quand nous
parlons de la liberté absolue du citoyen, qui décide souveraine
ment, par exemple dans l’isoloir (et l’isoloir est une île), de son
choix politique, liberté et souveraineté tenues pour inaliénables
en démocratie, quels que puissent être la contradiction ou les
conflits entre cette souveraineté supposée du sujet citoyen de droit
et la souveraineté de l’Etat-nation.
1. J.-J. Rousseau, Du Contrat social ou Principes du droit politique, Paris, Edi
tions Garnier-Frères, 1954, ch. II, «Des premières sociétés», p. 237-238.
(NdÉ)
2. Tel dans le tapuscrit. (NdÉ)
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Maintenant je vous invite à relire in extenso le Discours de Rous
seau sur l'origine de l ’inégalité... Non seulement les pages de la
Première Partie sur l’animal et l’homme sauvage (lisez ces pages
auxquelles nous pourrions, mais nous ne le ferons pas, consacrer
tout ce séminaire), mais relisez surtout, avant même la préface,
cette sorte d’adresse initiale que Rousseau destine à la République
de Genève (Rousseau qui fut aussi, ne l’oublions pas, l’auteur,
entre 1760 et 1769, d’un Projet de Constitution pour la Corse, tra
vail qui lui fut demandé par des notables corses à la suite de l’éloge
qu’il avait fait des habitants de cette île dans le Contrat social, à
une époque où toute l’Europe avait les yeux tournés vers l’histoire
de cette île, longtemps sous l’autorité de Gênes et traversant guerre
après guerre, disons de libération, et ce projet de Rousseau pré
tend partir du fait que « le peuple corse est dans l’heureux état qui
rend une bonne institution possible », notamment en raison de
l’insularité et de la taille de l’île, de ce que Rousseau appelle « La
situation avantageuse de l’Isle de Corse et l’heureux naturel de ses
habitants1 ». Il y recommande la démocratie, l’économie presque
fermée, la presque disparition de l’importation et de l’argent, tout
cela étant réduit au minimum ; là aussi, vous pouvez relire cette
passionnante utopie avec un œil tourné vers Robinson Crusoé).
En tout cas, pour revenir à cette souveraineté pré-politique du
citoyen, dans le Discours sur Vorigine et les fondements de l ’inégalité
parmi les hommes, Rousseau décrit ce qui, au fond, aura toujours
été son rêve politique, à savoir un pays ou un État dans lequel le
souverain et le peuple ne soient qu’une seule personne, et il appelle
cela « démocratie » (et en effet, cette identification du peuple et
du souverain, la souveraineté du peuple, c’est bien le concept
même de la démocratie, en tout cas ce que nomme le nom de
dêmokratia). Mais que veut dire « personne », dès lors que le sou
verain et le peuple ne font qu’un ? Est-ce une nouvelle définition
de la personne même, la seule définition politique ou politico-
1. J.-J. Rousseau, Projet de Constitution p o u r la Corse, dans Œ uvres complètes,
I I I . D u C ontrat social. Ecrits politiques, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond
(éds), texte établi par Sven Stelling-Michaud, Paris, Gallimard, coll. « Biblio
thèque de la Pléiade », 1964, p. 902. (NdÉ)
48
Première séance. Le 11 décembre 2002
juridique de la personne (au-delà de l’individu) ou bien est-ce
l’utopie insulaire d’un individu assez seul sur une île pour être à la
fois le souverain et tout le peuple rassemblé, concentré ou réduit
en un seul individu, un Robinson à son arrivée dans l’île de la
désespérance ? En tout cas, Rousseau le présente comme un rêve
d’origine manquée plutôt que d’origine perdue, une nostalgie
pour le pays qui ne l’a pas vu naître, une mélancolie plutôt, le
soupir endeuillé de n’être pas né où il aurait voulu naître. Et au
beau milieu d’une série de paragraphes commençant par « J ’aurois
voulu », « Si j ’avois eu à choisir le lieu de ma naissance, j ’aurois
choisi une société d’une grandeur bornée par l’étendue des facul
tés humaines1 » (donc à portée de regard, d’entente et à portée
de main), « J ’aurois voulu vivre et mourir libre », « J ’aurois donc
voulu que personne dans l’État... », etc., « Je n’aurois point voulu
habiter une République de nouvelle institution », etc., et parmi
tous ces conditionnels en « j ’aurois voulu », « j ’aurois voulu
naître » (car voici quelqu’un qui nous dit comment et où il aurait
voulu naître et rien n’est plus désespéré qu’un « j ’aurais voulu
naître », « voilà où et comment j’aurais voulu naître si j ’étais né
comme j ’aurais voulu naître »). Comment peut-on jamais pen-
sef-̂ et écrire, sérieusement, de façon, responsable, « i’aurois voulu
(Qjiitre/> r Quel « je » peut-il jamais conjuguer le verbe « naître »
selon ce temps et ce mode : j ’aurais voulu ? Ce ne peut être le
même « je », car un « je » ne peut parler selon ce mode et ce temps
de sa naissance. À moins que seul un « je » puisse le faire, le dire
et le penser, si vides et impossibles que paraissent rester ce dire et
ce penser, ce « je » qui dit et pense ainsi et signe un « j ’aurois
voulu naître ». En tout cas, Rousseau sait se servir de la rhétorique
de ce simulacre pour définir en somme sa politique, rien de moins,
et son concept de l’Etat, du souverain, du citoyen et de la per
sonne. Et ce paragraphe n’est pas loin de ce que ffiarxJçppellera
une robinsonnade. Rousseau écrit donc dans le Discours sur l ’ori
gine et les fondements de l ’inégalité parmi les hommes, et bien avant
la préface même et avant cette Première Partie que je vous demande
1. Id., Discours sur l ’origine et les fondements de l ’inégalité parmi les hommes,
texte établi par Jean Starobinski, dans ibid., p. 111-113. (NdÉ)
49
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
de relire parce quelle est d’une grande richesse quant à l’animal,
au loup dont nous parlions tant l’an dernier1, aux ours,
nègres et aux sauvages qui « se mettent si peu en peine des bêtes
féroces qu’ils peuvent rencontrer dans les bois2» (c’est là que
Rousseau définit l’homme qui a quitté l’état de nature, « l’homme
qui médite » comme un « animal dépravé »), eh bien, avant la
préface et la Première Partie, dans l’« envoi » qui dédicace le Dis
cours à la République de Genève, s’adressant à ceux qu’il appelle
« Magnifiques, très honorés et souverains seigneurs », Rousseau
explique où il aurait voulu naître, vivre et mourir libre :
J ’aurois voulu naître dans un pais où le Souverain et le peuple ne
pussent avoir qu’un seul et même intérêt, afin que tous les mouve-
mens de lamachine ne tendissent jamais qu’au bonheur commun ;
ce qui ne pouvant se faire à moins que le Peuple et le Souverain
ne soient une même personne, il s’ensuit que j ’aurois voulu naître
sous un gouvernement démocratique, sagement tempéré3.
I|e qui veut dire, entre autres choses, que le rêve ou l’idéal
robinsonnien, en somme, d’une identification absolue du souve
rain et du peuple en une seule personne, une personne unique et
donc seule, solitaire, exceptionnelle, ce rêve ou cet idéal étant
inaccessible, ce qui s’appelle « gouvernement démocratique, sage
ment tempéré » en est le meilleur pis-aller, la moins mauvaise
approximation. Et le « j ’aurois voulu » ne concerne pas seulement
la robinsonnade d’une seule personne incarnant à la fois, toute
seule, seule et unique, solitaire et irremplaçable, le souverain et le
peuple : rêve et nostalgie hyperboliques et en quelque sorte pré
politiques 4. Le « j’aurois voulu » dit même la nostalgie, le mal du
pays où Rousseau n’est pas né, à savoir même celui de ce pis-aller
que serait, en politique cette fois, un gouvernement vraiment
1. Cf. J. Derrida, « Première séance. Le 12 décembre 2001 » et «Troisième
séance. Le 16 janvier 2002 », Séminaire La bête et le souverain. Volume I, op. cit.,
p. 19-57 et p. 139-140. (NdÉ)
2. J.-J. Rousseau, Discours sur l ’origine..., dans Œuvres complètes, III, op. cit.,
p. 137.
3. Ibid., p. 112.
4. Dans le tapuscrit : « hyperbolique » et « pré-politique ». (NdÉ)
50
/**■» t ^
démocratique. Et Rousseau parle alors d’un joug salutaire et
doux, celui qui soumet à la loi sans aliéner la liberté (« J ’aurois
voulu vivre et mourir libre, c’est-à-dire tellement soumis aux loix
que ni moi ni personne n’en pût secouer l’honorable joug ; Ce
joug salutaire et doux [...]. / J ’aurois donc voulu que personne
dans l’État n’eût pû se dire au-dessus de la loi [ . . . ]1 »). Que serait
lin souverain qui ne serait pas au-dessus des lois, et qui n’aurait
pas le droit, comme dirait Schmitt, de suspendre le droit, voilà la
question posée et-isposée. Le rêve, le « j ’aurois voulu » de Rous
seau, est-il politique ou pré-politique2 ?
Toute cette configuration historique, cet ensemble épochal, je ne
sais pas comment les nommer, disons ce monde construit, cette Bil-
dungàu monde, ce Weltbild ou cette Weltanschauung dans laquelle
Rousseau se reconnaît en Robinson Crusoé, y reconnaît un frère, et
non seulement le Rousseau du Discours, du « j ’aurois voulu », mais
celui du Contrat social que je citais tout à l’heure, ce monde ou cette
époque mondiale qui déborde largement la période du XVIIIe siècle,
puisque survit et survivra longtemps la fascination exercée par
Robinson Crusoe, non seulement sur Joyce ou Woolf mais sur tous
les enfants et les adultes du monde entier, vous savez (je me conten
terai seulement d’un rappel) que cette configuration, donc, cet
ensemble systémique pour lequel je ne trouve pas de nom, aura
justement été traité par Marx comme une structure historique, à
laT fois socio-économique et métaphysico-idéologique, correspon
dant, je le cite, à une « anticipation de la “société bourgeoise” »
européenne « qui se préparait depuis le XVIe siècle et qui, au XVIIIe,
marchait à pas de géant vers sa maturité3 ». L’audace de Marx, l’in
téressante témérité qui le pousse à y reconnaître une structure épo-
chale, une grande phase socio-économico-idéologique qu’il appelle
justement la « robinsonnade » et qu’il décrit en nommant au pas
sage le Contrat social de Rousseau, vous en trouvez l’expression la
Première séance. Le 11 décembre 2002
1. J.-J. Rousseau, Discours sur l ’origine.. dans Œuvres complètes, III, op. cit.,
p. 137.
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « ou ultra-politique ». (NdÉ)
3. K. Marx, « Introduction à la critique de l’économie politique », Contribu
tion à la critique de l ’économie politique, tr. fr. Maurice Husson et Gilbert Badia,
Paris, Éditions Sociales, 1957, p. 149.
51
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
plus visible, voire la plus spectaculaire à l’ouverture de l’« In
troduction à la critique de l’économie politique » (1857). Le
propos de Marx est grave. Il traduit une ambition difficile à
mesurer, sinon démesurée, car elle consiste, entre autres choses,
à rapporter, voire à réduire, rien de moins, ce qu’il appelle de
« plates fictions » (ici des fictions littéraires, du type de Robinson
Crusoe, et la thèse de Marx est une thèse sur la littérature comme
superstructure) ou des fictions philosophico-politiques comme
le Discours. .. de Rousseau ou le Contrat social, à des superstruc
tures esthétiques à la fois signifiantes, symptomatiques et
dépendantes de ce qu’elles signifient, à savoir seulement une
phase de l’organisation d’une production matérielle et l’« anti
cipation de la société bourgeoise » européenne « qui se prépa
rait depuis le XVIe siècle et qui, au XVIIIe, marchait à pas de géant
vers sa maturité ». Ce qui n’est nas tout à fait incompatible,
quoique fondamentalement différent, propos de
Joyce qui voyait en Robinson Cmme. aussi une préfiguration
poli||èo-économique prophétique de l’impérialisme britan
nique. Je ^iTTTriTerquelquês lignes de Marx, à l’ouverture,
donc, de cette « Introduction à la critique de l’économie poli
tique », la robinsonnade et Rousseau, vous allez l’entendre, y
vont de pair. Marx annonce qu’il traitera de la production, et
d’abord de la production matérielle. Et il écrit :
L’objet de cette étude est tout d’abord la production matérielle.
Des individus produisant en société - donc une production
d’individus socialement déterminés, tel est naturellement le point
de départ. Le chasseur et le pêcheur individuels et isolés, par les
quels commencent Smith et Ricardo, font partie des plates fictions
du XVIIIe siècle. Robinsonnades qui n’expriment nullement, comme
se l’imaginent certains historiens de la civilisation, une simple réac
tion contre des excès de raffinement et un retour à un état de nature
mal compris. De même, le contrat social de Rousseau qui, entre
des sujets indépendants par nature, établit des relations et des liens
au moyen d’un pacte, ne repose pas davantage sur un tel natura
lisme. C e n’est qu’apparence, apparence d’ordre purement esthé-
tique dans les petites et grandes robinsonnades. Il s’agit, en réalité,
d une anticipation de la « société bourgeoise » cjui se préparait
52
Première séance. Le 11 décembre 2002
depuis le XVIe siècle et qui, au XVIIIe, marchait à pas de géant vers
sa maturité.
[...]
Ce n’est qu’au XVIIIe siècle, dans la « société bourgoise », que les
différentes formes de l’ensemble social se présentent à l’individu
comme un simple moyen de réaliser ses buts particuliers, comme
une nécessité extérieure. Mais l’époque qui engendre ce point de
vue, celui de l’individu isolé, est précisément celie ou les rapports
sociaux (revêtant de ce point de vue un caractère général) ont at>
teint le plus grand développement qu’ils aient connus. L’homme
est, au sens le plus littéral, un Çtâov rcoÀ,m%ôv non seulement un
animal sociable, mais un animal qui ne peut s’isoler que dans la
société. La production réalisée en dehors de la société par l’indi-
vidu isolé - fait exceptionnel qui peut bien arriver à un civilisé
transporté par hasard dans un lieu désert et qui possède déjà en
puissance les forces propres à la société — est chose aussi absurde
que le serait le développement du.langage sans la présence d’indi
vidus vivant et parlait ensemble1. J
Ce n’est pas la seule référence ironique ou agressive de Marx
à la robinsonnade et à tous les Robinson. Il y a encore au moins une
allusion furtive et joueuse à Robinson et à son Vendredi dans Le
Capital. C ’est (relisez-le) cet extraordinaire chapitre X sur « La
journée de travail » dans la troisième section du Premier Livre, un
chapitre dont presque tout le matériau est emprunté à l’économie
anglaise du moment3. Il s’agit alors pour Marx de dénoncer à la fois
etla manière dont les fabricants violaient ou tournaient une loi
anglaise réglant la journée travail des femmes et des adoles
cents, voire des enfants (journée de travail alors limitée à dix heures),
et la manière dont les juges, county magistrates (qui étaient en partie
aussi des fabricants), se faisaient leurs complices objectifs en ne les
poursuivant pas. Marx cite alors le cas d’un certain Robinson fila-
1. Dans l’édition citée de Karl Marx, les caractères grecs comportent une
erreur. Il faut lire : « Çoòov tco/Ut ik ô v ». (NdÉ)
2. K. Marx, « Introduction à la critique de l’économie politique », Contribu
tion c l la critique de l ’économie politique, op. cit., p. 149-150.
3. Id., Dos Kapital, op. cit., Livre Premier, p. 306 ; tr. fr., Livre Premier, 1.1,
p. 283. (NdÉ)
53
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
teur de coton qui, poursuivi en justice, fut acquitté grâce à la pré
sence dans le jury d’un de ses parents, également filateur de coton
et dénommé Eskrigge. Marx parle alors de cet Eskrigge comme
du parent, sinon du Vendredi de ce Robinson (r le reconnaît, à Lacan et, comme il dit, à son « école »,
dont il rappelle qu’on y insiste justement sur la nécessité de « com
prendre les comportements pervers à partir d’une structure » qui
déplace le désir, le fait détacher sa cause (« la Cause du désir ») de
son objet, désavoue la différence des sexes « au profit d’un mode
androgyne des doubles », et annule autrui dans un « au-deTà de
l’Autre ou d'un Autrequ’autrui4 ». Le sadique ne fait pas souffrir
autrui parce qu’il désire faire souffrir autrui, mais parce qu’il prive
autrui de son altérité, de sa « qualité d’autrui ». Contre une phé
noménologie jugée « hâtive » qui rapporte le voyeurisme ou l’ex
1. K. Marx, Das Kapital, op. cit., Livre Premier, p. 306 ; tr. fr., p. 283 : « un
individu nommé Robinson, filateur de coton également et dont le susdit
Eskrigge était le parent, sinon le Vendredi [...] ». (NdÉ)
2. Dans le tapuscrit, la parenthèse se fermait après « restance ». (NdÉ)
3. Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, p. 370. (NdÉ)
4. Ibid., p. 371.
54
Première séance. Le 11 décembre 2002
hibitionnisme, comme perversions, à la présence d’autrui, è|i vé
rité, du point de vue de la structure, il faudrait dire le contraire.
C ’est parce que la « structure Autrui » manque que se produisent
ces perversions. « Le monde du pervers est un monde sans autrui,
donc un monde sans possible. Autrui, c’est ce qui possibilise. [...]
Toute perversion est un autruicide, un altrucide, donc un meurtre
dèiT possiblësT Mais Taltrucide n’est pas commis par le comporte
ment pervers, il est supposé dans la structure perverse1. » Proposi
tion qui, si elle était suivie d’effet, je le crois, bouleverserait tout le
droit pénal. Mais laissons. Deleuze s’empresse d’ajouter que cette
perversion n’est pas constitutionnelle, mais liée à une aventure, à
une histoire qui peut être aussi l’histoire d’une névrose et la proxi
mité d’une psychose. Conclusion : « Il faut imaginer Robinson per
vers ; la seule robinsonnade est la perversion même 2. »
Ce sont là les derniers mots de ce chapitre, la dernière phrase
qui, associant l’adjectif « seule » à « robinsonnade » (« la seule
robinsonnade est la perversion même »), laisse ouverte la possibi
lité de ne pas réduire le livre Robinson Crusoé à une robinsonnade,
ni même à Robinson Crusoé lui-même, dans sa solitude insulaire,
isolé de son histoire, de son passé, de son avenir, du processus de
sa socialisation, de son rapport avec beaucoup d’autres, dont les
esclaves et les animaux. Mais cela, ce sera notre histoire.
Comme j ’arrive au bout de cette séance introductive et à peine
préliminaire, je voudrais bien à la fois délimiter, devant tant de
lectures possibles de Robinson Crusoé (et il y en a certainement
plus encore que celles que je viens d’évoquer schématiquement)
[je voudrais bien délimiter], donc aussi limiter, comme une île dans
une île, le territoire de notre séminaire et le centre de gravité que
nous devrons constituer autant que privilégier, c’est-à-dire aussi res
treindre, à savoir, disons, la bête et le souverain dans Robinson
Crusoé. Pour la bête, c’est facile et cela va de soi, bien qu’on s’en soit
assez peu occupé jusqu’ici. Le livre est une longue explication de
Robinson avec tant de bêtes. Et justement le théâtre en est, indisso-
ciablement, un théâtre de la souveraineté solitaire, de l’affirmation
1. Ibid., p. 372.
2. Ibid, loc. cit.
55
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
de maîtrise (de soi, sur les esclaves, sur les sauvages et sur les bêtes,
ÿgçfÎs parlefi^puisque justement il s’agit de n’en point parler, des
femmes jJ^Jn exemp^arcm-préliminaire : avant même l’arrivée
aans i'île, et toutes ces histoires de traites d’esclaves, il y a l’épisode
du Maure jeté à la mer et du jeune garçon (le boy) Xury, aussi
musulman, que Robinson garde à bord et à qui Robinson, son
maître, donc, demande de prêter serment de fidélité, et de le faire
selon la loi islamique qui l’engagerait davantage, c’est-à-dire de
reconnaître la seule souveraineté de Robinson sur le sujet
assermenté :
[...] Xury, if you will be faithful to me I ’ll make you a great Man, but
if you will not stroak your Face [si tu ne mets pas ta main sur
visage] to be true to me, that is, swear by Mahomet and his Father’s
Beard, I must throw you into the Sea too; the Boy smil’d in my Face
and spoke so innocently that I could not mistrust him; and swore to be
faithful to me, and go all over the World with me1.
Cela|^st presque aussitôt suivi, je vous laisse aller y voir, de
l’épisoâe au cours duquel le premier gage donné par Xury sera
d’obéir à Robinson pour aller tuer dans des conditions dange
reuses un terrible lion dont il offrira une patte à Robinson - qui
l’écorche et en garde la peau, une immense peau mise à sécher au
soleil et sur laquelle Robinson allait ensuite se coucher. Quant à
l’auto-affirmation de souveraineté par Robinson lui-même, je me
contenterai de lire deux autres passages sur lesquels nous aurons à
revenir pour les mieux réinscrire dans le temps et la conséquence
du récit.
Un stoïcien eût souri de me voir assis à dîner au milieu de ma
petite famille. Là régnait ma Majesté le Prince et Seigneur de toute
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 21 (c’est Daniel Defoe qui sou
ligne) ; tr. fr., p. 77 : « “Xury, si tu veux m’être fidèle, je ferai de toi un homme ;
mais si tu ne mets la main sur ta face que tu seras sincère avec moi - ce qui est
jurer par Mahomet et la barbe de son père -, il faut que je te jette aussi dans la
mer.” / Cet enfant me fit un sourire, et me parla si innocemment que je n’aurais
pu me défier de lui ; puis il fit le serment de m’être fidèle et de me suivre en tous
lieux.» (NdÉ)
56
Première séance. Le 11 décembre 2002
l’île : - j’avais droit de vie et de mort sur tous mes sujets ; je pou
vais les pendre, les vider, leur donner et leur reprendre leur liberté.
Point de rebelles parmi mes peuples !
Seul, ainsi qu’un roi, je dînais entouré de mes courtisans ! Poil,
comme s’il eût été mon favori, avait seul la permission de me
parler ; mon chien, qui était alors devenu vieux et infirme, et qui
n’avait point trouvé de compagne de son espèce pour multiplier sa
race, était toujours assis à ma droite ; mes deux chats étaient sur la
table, l’un d’un côté et l’autre de l’autre, attendant le morceau que
de temps en temps ma main leur donnait comme une marque de
faveur spéciale.
Ces deux chats n étaient pas ceux que j ’avais apportés du navire :
ils étaient morts et avaient été enterrés de mes propres mains proche
de mon habitation ; mais l’un d’eux ayant eu des petits de je ne sais
quelle espèce d’animal, j ’avais apprivoisé et conservé ces deux-là,
tandis que les autres couraient sauvages dans les bois et par la suite
me devinrent fort incommodes. Ils s’introduisaient souvent chez
moi et me pillaient tellement, que je fus obligé de tirer sur eux
et d’en exterminer un grand nombre. Enfin ils m’abandonnèrent,
moi et ma Cour, au milieu de laquelle je vivais de cette manière
somptueuse, ne désirant rien qu’un peu plus de société : peu de
temps après ceci je fus sur le point d’en avoir beaucoup trop.
It would have made a Stoick smile to have seen, me and my little
Family sit down to Dinner; there was my Majesty the Prince and Lord
of the whole Island; I had the Lives of all my Subjects at my absolute
Command. L could hang, draw, give Liberty, and take it away, and no
Rebels among all my Subjects.
Then to see how like a King I dirid too all alone, attended by my
servants, Poll, as i f he had been my Favourite, was the only person per
mitted to talk to me. My Dog who was now grown very old and crazy,
and had found no Species to multiply his Kind upon, sat always, at my
right Hand, ant two Cats, one on one side the Table, and one on the
other, expecting now and then a Bit from my Hand, as a Mark of
special Favour.
But these were not the two Cats which I brought on Shore at first,
for they were both of them dead, and had been interred near my Habi
tation by my own Hand; but one of them having mutiplyd by I know
not what Kind of Creature, these were two which 1 hadpreservd tame,
whereas the rest run wild in the Woods, and became indeed troublesom
57
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
to me at last; for they would often come into my House, and plunder
me too, till at last I was obliged to shoot them, and did kill a great
many; at length they left me with this Attendance, and in this plentiful
Manner I lived; neither could I be said to want any thing but Society,
and that in some time after this, I was like to have too much
Mon île était alors peuplée, je me croyais très riche en sujets ; et
il me vint et je fis souvent l’agréable réflexion, que je ressemblais à
un roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de
sorte que j ’avais un droit indubitable de domination ; seconde
ment, mon peuple était complètement soumis. J ’étais souverain
seigneur et législateur ; tous me devaient la vie et tous étaient prêts
à mourir pour .moi-sLbjesQkugtait. Chose surtout remarquable ! Je
n’avais que trois sujets et ils étaient de trois religions différentes :
mon serviteur Vendredi était protestant, son père était idolâtre et
cannibale, et l’Espagnol était papiste. Toutefois, soit dit en passant,
j’accordai la liberté de conscience dans toute l’étendue de mes Etats.
-My Island was now peopled, and I thought my self very rich in
Subjects; and it was a merry Reflection which I frequently made, How
like a King I look’d. First of all, the whole country was my own meer
Property; so that I had an undoubted Right of Dominion. 2dly, My
People were perfectly subjected: I was absolute Lord and Law-giver;
they all owed their Lives to me, and were ready to lay down their Lives,
1 if there had been Occasion o f it, for me. It was remarkable too, we
had but three Subjects, and they were of three different Religions. My
Man Friday was a Protestant, his Father was a Pagan and a Can
nibal, and the Spaniard was a Papist: However, I allow’d Liberty of
Conscience throughout my Dominions: But this is by the Way2.
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 137 ; tr. fr., p. 262-263. Lors de la
séance, comme précédemment, Jacques Derrida intercale dans la traduction
française les phrases correspondantes du passage original de Robinson Crusoe au
fur et à mesure qu’il le lit. (NdE)
2. Ibid., p. 222 (c’est Daniel Defoe qui souligne) ; tr. fr., p. 393. Jacques
Derrida avait prévu de lire ce deuxième passage dont la photocopie est jointe
au tapuscrit, mais il ne le fit pas. Il y revient au tout début de la deuxième
séance. (NdÉ)
58
Première séance. Le 11 décembre 2002
La prochaine fois, nous reviendrons sur le continent, vers les
terres de la philosophie continentale pour ouvrir à notre manière
le grand et redoutable séminaire de Heidegger (en particulier là
où il concerne la pauvreté en monde, l’animal), mais en com
mençant par le commencement, à savoir une phrase d^NovaEr
que Heidegger cite et commente. Cette phrase dit que la philo
sophie est proprement une nostalgie, un mal du pavs (Heimweh),
une pulsion à être partout chez soi, à la maison (« “Die Philoso
phie ist eigentlich Heimweh, ein Trieb überallZu Hausezu seirin »).
Heidegger dit de cette phrase quelle est remarquable et évidem
ment romantique, mais il se demande aussi s’il y a encore au
jourd’hui quelque chose de tel que la nostalgie ou le mal du pays.
Est-ce que ce mot de Heimweh n’est pas devenu aujourd’hui,
dans la vie de tous les jours, incompréhensible ? Et alors, voici
peut-être une préfiguration rhétorique de l’animal qui n’entrera
en scène, dans le cours, au passage de la méditation et du sémi
naire, que beaucoup plus tard, Heidegger accusant le citadin,
l’homme des villes, de n’être que le singe de la civilisation (A jfe
der Zivilisation) ; il se demande si ce singe, en somme, ne s’est
pas depuis longtemps débarrassé de la nostalgie (« Denn hat
nicht der heutige stadtische Mensch und A jfe der Zivilisation das
Heimweh lângst abgeschafft1? »).
Puis nous enchaînerons avec les trois questions que Heideg
ger entend rassembler en une : Qu’est-ce que le monde (Welt) ?
Qu’est-ce que la finitude (Endlichkeit) ? Qu’est-ce que l’esseule-
ment, l’isolement ou la solitude (Vereinzelung, Einsamkeit) ? Cette
Vereinzelung (cet esseulement, cet isolement, cette insularité), ce
n’est pas le raidissement d’un petit moi qui se rengorge devant ce
qu’il tient pour le monde. C ’est plutôt l’esseulement, le deve
nir seul, l’endurance de la solitude (Vereinsamung) par laquelle
l’homme parvient pour la première fois dans la proximité à l’es
sentiel de toute chose, dans la proximité au monde (« in die Nâhe
[ ...] zur Welt »), « Was ist diese Einsamkeit, wo der Mensch je wie
ein Einziger sein wird? (Quelle est cette solitude dans laquelle
1. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe..., op. cit., p. 7 ; tr. fr., p. 21.
2. Ibid., loc. cit.
59
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
chaque homme sera comme seul ?)1 ». Solitude de l’homme,
question de l’homme comme seul vivant à être capable d’être seul
et d’approcher le monde comme tel. La pierre n’est pas seule.
Dira-t-on de la bête quelle est seule dès lors qu’elle est pauvre
en monde ? Ou qu’elle est un peu seule ? Pour relancer toutes ces
questions et les relier à celle de la souveraineté, nous séjournerons,
au début de la prochaine séance, auprès du mot « walten » (régner
de façon violente) qui domine, c’est le cas de le díreTTe début du
séminaire et tout ce qui y concerne la phusis.
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 8 ; tr. fr., p. 22.(Traduc
tion modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
Deuxième séance
Le 18 décembre 2002
Sans vouloir revenir sur mes pas (temps long), sans vouloir
revenir sur mes pas (temps long) et rappeler toutes les lectures par
lesquelles nous avons tourné autour non seulement du couple, du
« odd couple » Heidegger/Robinson Crusoé (je pense aux textes,
au fond, tous politiques, de Gadamer, Joyce, Virginia Woolf, Rous
seau, Marx, Deleuze, etc.), notre première incursion à la recherche
de, disons pour en tenir au titre, « La bête et le souve
rain » dans l’île de désespérance, et tels passages de Robinson
Crusoé sur ces deux thèmes et notamment sur le théâtre d’une
autobiographie ou d’une Autoprésentation du souverain par lui-
même, je dois réparer un oubli. Je pensais citer un passage que, je
ne sais plus pour quelles raisons, j ’ai omis :
Mon île était alors peuplée, je me croyais très riche en sujets ; et il
me vint et je fis souvent l’agréable réflexion, que je ressemblais à un
roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de sorte
que j ’avais un droit indubitable de domination ; secondement,
mon peuple était complètement soumis. J ’étais souverain seigneur
et législateur ; tous me devaient la vie et tous étaient prêts à mourir
pour moi si besoin était. Chose surtout remarquable ! Je n’avais
que trois sujets et ils étaient de trois religions différentes : mon
serviteur Vendredi était protestant, son père était idolâtre et canni-
bale, et l’Espagnol était papiste. Toutefois, soit dit en passant, j ’ac
cordai la liberté de conscience dans toute l’étendue de mes Etats.
My Island was now peopled, and I thought my self very rich in
Subjects; and it was a merry Reflection which Ifrequently made, How
61
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
like a King I look’d. First o f all, the whole Country was my own meer
Property; so that I had an undoubted Right o f Dominion. 2d ly, My
People were perfectly subjected: I was absolute Lord and Law-giver;
they all owed their Lives to me, and were ready to lay down their Lives,
if there had been Occasion o f it, for me. It was remarkable too, we
had but three Subjects, and they were o f three different Religions. My
Man Friday was a Protestant, his Father was a Pagan and a Can
nibal, and the Spaniard was a Papist: However, I allowd Liberty o f
Conscience throughout my Dominions: But this is by the Way \
Quel chemin allons-nous privilégier aujourd’hui ? Quel che
min qui nous éviterait, si c’était jamais possible, de revenir sur nos
pas ?
J ’avais annoncé, en concluant la dernière fois, que pour ouvrir,
au moins provisoirement et dans un premier temps, le Séminaire2
de Heidegger sur le Monde, la Finitude et la Solitude, et afin d’y
situer ujpfe des dimensions du problème de la souveraineté, avant
d’en venir à la question de l’animal « pauvre en monde » (welt-
arm), nous devrions faire un premier repérage, dès le début de ce
long séminaire de Heidegger, autour d’un mot. Il s’agit de la
récurrence de tel mot auquel, selon moi, on prête trop peu d’at
tention chez Heidegger en général, et que la traduction fran
çaise le plus souvent banalise, neutralise, assourdit. Ce mot, c’est
le verbe allemand « walten3 », qui veut dire et qu’on traduit en
effet le plus souvent par « régner, gouverner », mais qu’on aban
donne en français à sa neutralité, voire à sa non-violence, à une
certaine innocence abstraite, comme quand on parle du règne
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 222 (c’est Daniel Defoe qui sou
ligne) ; Robinson Crusoé, op. cit., p. 393. Comme il le fait précédemment,
Jacques Derrida lit la traduction de Robinson Crusoe en y intercalant des pas
sages de l’original au fur et à mesure. Lors de la séance, Jacques Derrida signale
que la fin de la dernière phrase du texte anglais, « But this is by the Way », est
omise dans la traduction, mais il ne la traduit pas lui-même. (NdÉ)
2. Le mot « séminaire » sera désormais orthographié par Jacques Derrida
avec ou sans la majuscule. (NdE)
3. Le mot « walten » (substantif ou verbe) sera désormais orthographié par
Jacques Derrida avec ou sans la majuscule. (NdÉ)
62
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
animal, du calme qui règne dans un lieu désert, du silence qui règne
dans une salle, etc., en dissociant ce qu’il peut y avoir de force et de
violence imposée (de Gewalt, justement), d’autorité, de pouvoir, de
puissance régnante et souveraine dans Walten ou Gewalt. Il s’agit
d’une puissance régnante et souveraine que souvent on accentue
dans l’ordre politique, bien que le sens de Walten ou de Gewalt ne
s’y limite pas et n’ait là que l’une de ses figures. Mais justement,
comment s’opère le passage du sens général et assez indéterminé,
assez ouvert en tout cas de Walten, au sens proprement socio-poli
tique, cela pourrait être l’une de nos questions. La neutralisation ou
la banalisation du sens, dont je viens de parler pour les mots de
« règne, régner, dominer, prévaloir », etc., en français peut aussi se
produire en allemand, bien sûr, mais justement ma question, quant
à l’usage que Heidegger en fait, partout, vraiment partout, de façon
plus appuyée qu’on ne l’a jamais remarqué, à ma connaissance, ma
question porte ici sur ce que Heidegger y imprime justement de
façon insistante et insolite, mais évidemment explicite et délibérée,
au début du séminaire.
Tout d’abord, approchons-nous de ce qui se passe peu avant et
peu après ce passage que nous avons lu la semaine dernière sur le
mot de Novalis au sujet de la philosophie comme Heimweh, sur
le philosopher comme expérience de la nostalgie, de la philoso-
phie souffrant d’un mal constitutionnel qui serait le mal du pav ŝ
(et soit dit en passant, est-il livre plus nostalgique que Robinson
Crusoé, qu’il s’agisse de la nostalgie de Robinson pour le monde
qu’il a perdu (« die Welt istfort », comme dirait Celan), de la nos
talgie qu’il éprouvera à la fin pour son île perdue après être revenu
dans cette autre île, l’Angleterre, où il continuera de rêver de
revenir dans son île solitaire - et où il reviendra en effet, sous
l’effet d’un vrai tropisme de retour à l’état de nature, d’une nos
talgie pour un quasi-état d’enfance naturelle ou de naïveté native,
tout près de la naissance ; ou qu’il s’agisse de l’affect et du fan
tasme de nostalgie que tout lecteur ressent aussi bien pour l’état
de nature et d’enfance euphorique qui malgré tout règne juste
ment sur cette île de la désespérance, qui règne sur cette île et qui
la baigne, l’entourant de toutes sortes de mers bonnes et mau
vaises) [donc, peu avant et peu après ce passage que nous avons lu
63
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
la semaine dernière sur le mot de Novalis et la philosophie comme
Heimweh], le Heimweh, le mal du retour chez soi, en tant que
« Grundstimmungdes Philosophierens1 » (la nostalgie comme tona
lité fondamentale du philosopher), il se passe au moins deux
choses étranges que je voudrais souligner, même si je le fais trop
vite.
La première chose remarquablp à prendre, du meilleur
chemin pour la philosophie et pour la détermination de ce qu’est
la métaphysique, et il pose toutes ces questions selon les tours et
les tropes du chemin, du chemin direct dans la bonne direction et
des chemins détournés à éviter, etc. (Non pas comme Descartes,
qui, lui aussi, vous le savez, se posait de façon obsessionnelle la
question dj* chemin comme méthode et ressemblait, à sa manière,
à un prernier Robinson de la philosophie qui entendait ne compter
que sur | | s propres forces, tout reconstruire lui-même après avoir
douté radicalement de tout présupposé, comme Virginia Woolf le
disait de Robinson Crusoé : le cogito ergo sûmes t une robinsonnade
hyperbolique,en particulier dans le moment du doute hyperbo
lique qui insularise absolument le rapport à soi du cogito sum, et
nous pourrions pousser très loin l’analyse de cette affinité ou de
cette analogie entre le vovageur-Philosophe3 Descartes et Robin-
son Crusoé, même du point de vue marxiste que nous situions la
dernière fois) ; non pas comme Descartes, donc, que Heidegger
congédie ou récuse au passage. Descartes est pour Heidegger
quelqu’un qui aurait voulu déterminer la philosophie comme
science absolue et indubitable, ce qui est, aux yeux de Heidegger,
un mauvais chemin, un chemin indirect pour déterminer et
penser la philosophie elle-même. D ’ailleurs, ailleurs, Heidegger
met en cause la détermination par Descartes du chemin (hodos)
1. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe. ..,op. cit., p. 7 ; Les Concepts fondamen
taux. op. cit., p. 21.
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « ou il affecte de se poser à
partir de rien ». (NdE)
3. Tel dans le tapuscrit. (NdÉ)
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
comme methodos, comme procédure ou procédé calculable\et
régulé(e) (j’en avais longuement parlé dans un séminaire il y a des
années1).
En tout cas, ici, après avoir affirmé que la philosophie elle-
même n’était ni une Science (Wissenschaft) ni une Vision du monde
(Weltanschauung,), Heidegger se demande comment déterminer
la philosophie sans passen_pax-l£-idb£min détourné. par le détour
(Umweg) d’une comparaison avec l’art et la religion. Il faut trou-
ver le vrai et propre chemin, le Wê authentique dp la phiWnphr
elle-même, sans Umweg, sans ce non-chemin qu est un détour ou
un chemin différé, détourné. La philosophie doit avoir son chemin
propre et par elle-même déterminé, un chemin direct et sans
médiation, sans secours ni détour par autre chose qu elle-même.
Heidegger se demande : pourrons-nous donc, sur le chemin dé
tourné (aufdem Umweg), en passant par l’art et la religion, saisir
la philosophie in ihrem Wesen, dans son essence propre ? Evidem
ment, non. Indépendamment des difficultés que présente « un tel
chemin2 », ein solcher Weg, et même si art et religion avaient le
même rang que la philosophie, nous ne pourrions même pas
comparer si nous n’avions pas déjà en vue quelque essence du phi
losopher pour en distinguer l’art et la religion. Nous sommes
donc dans un cercle qui nous fait toujours revenir sur nos pas :
même pour emprunter le Umweg d’une comparaison avec l’art et
la religion, il faut présupposer et se donner d’avance quelque
détermination comparable de la philosophie et donc, par cette
présupposition ou cette précompréhension, envelopper le défini
dans le définissant ou dans le comparant, et tourner dans le cercle
de cette présupposition, donc revenir d’avance sur ses propres pas
1. Cf. J. Derrida, « La langue et le discours de la méthode », Recherches sur
la philosophie et le langage (Grenoble, Groupe de recherches sur la philoso
phie et le langage), n° 3, « La philosophie dans sa langue », 1983, p. 35-51. Ce
texte porte le même titre que le Séminaire « La langue et le discours de la
méthode », donné à l’École normale supérieure, en 1981-1982, dont a été tirée
cette conférence faite à Grenoble la même année, dans le cadre des activités du
Groupe de recherches sur la philosophie et le langage ; cette conférence de Jac
ques Derrida traitait précisément de ce rapport Heidegger/Descartes. (NdE)
2. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe..., op. cit., p. 4 ; tr. fr., p. 18.
65
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
sans avancer. Si bien que, même si, chemin faisant (aufunserem
Wege), nous rencontrons l’art et la religion, le chemin de la philo
sophie proprement dite, dans son essence, est, par ce cercle même,
fermé, barré, clos (« So ist auch dieser Weg verschlossen1 »). Donc,
pour accéder à l’essence propre de la philosophie, qui n’est ni la
science, ni l’art, ni la religion, on tourne en rond, de façon ou
bien circulaire ou bien spéculaire, on est renvoyé à soi, on est ren
voyé à son propre point de départ, on marche sur ses propres pas,
on tourne en rond comme dans une île. C ’est bien ce que constate
alors Robinson Heidegger : on est toujours renvoyé au point de
départ (zurückgeworfen) dans cette tentative pour saisir la philoso
phie par comparaison. « Alle diese Wege sind in sich selbst unmogliche
Umwege [tous ces chemins sont en eux-mêmes d’impossibles
détours, d’impossibles chemins détournés]2. »
Devant l’impossible, en raison de l’impossibilité d’avancer ou
de cheminer en tournant autour, par détour, par Umweg, la ques
tion deviênt alors : comment devons-nous faire l’expérience (erfah-
ren) de'te quW la philosophie elle-même (die Philosophie selbst),
si nous devons renoncer à tout Umweg, à tout chemin détourné
(Umweg) ?
Quand ie dis Robin^n Hpidpgger. ne croyez pas que je joue ou
que j’abuse justement d’une analogie facile ou artificielle. Je ne
méconnais pas l’abîme des différences qui sépare les deux. Les
deux quoi ? Eh bien, d’abord un personnage d’un côté et une
personne réelle de l’autre, le personnage fictif d’un
roman anglais du XVIIIe siècle et d’autre part, la personne d’un
philosophe allemand du XXe siècle qui prétend justement parler
sérieusement, dans un séminaire, sur un mode qui est tout autre
chose que l’imagination et la fiction, de la plus sérieuse question
au monde, à savoir : « Qu’est-ce que la philosophie ? » et « Qu’est-
ce que le monde ? », etc.
Mais ce que je cherche et chercherai encore aujourd’hui à situer,
dans l’analogie de leurs démarches respectives (et c’est le mot :
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffeop. cit., p. 4.
2. Ibid., p. 4 ; tr. fr., p. 18. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
66
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
démarche, cheminement, scène de l ’orientation, question en yue
du meilleur chemin de la meilleure question, du chemin le plus
approprié et le plus direct pour la meilleure question, du chemin
qui avance, qui procède pour accéder et ne reconduit pas au point
de départ en tournant en rond vers la trace de ses propres pas), ce
que nous chercherons donc à reconnaître, c’est précisément ce
souci commun de l’orientation, du « où aller ? », « où se rendre ? »,
« comment s’avancer ? », « comment procéder ? », « comment pro
gresser ? », « de quel pas ? », souci qui, dans un lieu et d’un lieu
donné à un lieu non donné, engage le mouvement du corps de
façon métaphorique ou littérale, et d’une métaphore dont on se
demande à quel sens propre du corps propre elle renvoie, à quel
temps et à quel espace : souci qui engage donc le corps propre
d’un questionnant qui marche, d’une question en marche et qui
va, qui va et vient, et qui risque toujours de revenir, de tourner en
rond, d’être renvoyé sur ses propres pas.
J ’en dirai davantage tout à l’heure dans cette direction, et jus
tement en direction de la question de la direction, du sens comme
direction. Nous reviendrons sur le sens de l’orientation et l’orien
tation d’un sens qui ne se détermine qu’à s’orienter. Justement,
immédiatement après le passage que je viens d’évoquer, donc dès
le début du séminaire (p. 4 et premier §), le mot d’orientation
(Orientierung) donne son titre à la première question qui suit.
Heidegger, je le rappelais à l’instant, vient de dire le chemin barré,
fermç^versMossen), il vient de dire la circularité illégitime de tous
XtpUmweggJX vient donc de décrire proprement l’aporie, X aporia,
à^ayerrtabsence de rhemin nnvert Yfrs la détermination de~fa
philosophie elle-même, et il se demande alors quelle est l’issue,
Aùsweg, le chemin de sortie hors de cette aporie. Il s’agit toujours
d’éviter l’aporie, c’est-à-dire ou bien ou bien : ou bien ne pas se
perdre, ou bien ne pas se laisser enfermer. Ce sont toujours les
deux risques d’une démarche : errer en se perdant ou se laisser
enfermer en revenant sur ses pas. Et c’est ça le hic robinsonnien de
l’île. Ne pas se perdre et ne pas se laisser enfermer dans l’aporie. nepas se laisser paralyser. Heidegger a beau se moquer souvent de
ceux qui cherchent la sécurité du sauf-conduit ou du fondement,
du sol fondateur et du chemin sûr, il ne veut pas, lui non plus, se
67
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
perdre, c’est un penseur de l’errance qui ne veut pas errer quand il
philosophe, quand il pense, écrit ou surtout enseigne (car ceci est
un séminaire), et il veut non seulement l’ordre et la carte, mais la
sortie, l’issue (Ausweg). Il veut la bonne orientation et la bonne
direction pour échapper à l’enfermement ou à l’insularité circu
laire. Le sous-titre de ce paragraphe que j ’invoquais à l’instant vise
Ta bonne issue (Ausweg), la sortie, le bon chemin hors de l’im
passe, qui éviterait à la fois le détour (Umweg) comparatif et la
clôture circulaire. En se tournant vers l’hypothèse d’une orienta
tion historique ou historiographique, Heidegger va encore mon
trer que cela conduit à l’impasse, à un dernier chemin qui est une
impasse (« So fiihrt auch dieser zuletzt noch gebliebene Weg in eine
Sackgasse [Ainsi, même ce dernier chemin qui reste conduit à une
impasse, à un cul-de-sac]1 »).
Le sous-titre du paragraphe qui se conclut ainsi, c’était donc :
« Der Ausweg zur Wesensbestimmung der Philosophie über die histo-
rische Qnëntierung als Tauschung [Le chemin de sortie vers la déter-
minatiqli de l’essence de la philosophie par l’orientation historique
(historiographique) en tant qu’illusion ou mystification]2. »
Et aussitôt Heidegger enchaîne : une dernière issue, un dernier
chemin de sortie (Ausweg) demeure pour accéder à ressence de la
philosophie : interroger l’histoire. Et sur le chemin de l’orientation
historique (Aufdem Wege der historisehen Orientierung), nous essaie
rions ainsi d’obtenir des éclaircissements concernant la métaphy
sique, dont Heidegger note en passant qu’elle est comme l’autre
nom de la philosophie. Et il passera sans même avoir d’explication
à donner quant au passage de la question : « quelle est l’essence de
la philosophie ?» à la question qu’il tient pour synonyme : « quelle
est l’essence de la métaphysique ? Qu’est-ce que la métaphysique ? ».
Et alors, en trois temps, selon un geste tripartite, je n’ose pas dire
trinitaire ou triadique, trilobé ou triangulaire; dont nous verrons
tout à l’heure qu’il est récurrent dans la rhétorique ou la pédago
gie heideggérienne (n’oublions pas que ceci est un séminaire),
1. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe..., op. cit., p. 5 ; tr. fr., p. 19. (Traduc
tion modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
2. Ibid., p. 4 ; tr. fr., p. 18. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
68
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
Heidegger annonce trois questions ou trois chemins dans cette
perspective et dans cette orientation historique.
Premier chemin, interroger l’histoire remarquable, curieuse,
étrange (merkwürdige) de ce mot remarquable, curieux, étrange,
« métaphysique ».
Second chemin, à travers l’histoire de ce mot ou de ce simple
signifiant, progresser jusqu’au signifié, à la signification (Bedeutung)
du mot « métaphysique », comme discipline philosophique.
Troisième chemin, à travers cette définition, à travers ce couple
signifiant/signifié, mot/sens, et institution disciplinaire, si vous
voulez, aller1 cette fois jusqu’à la chose même, la chose ainsi nom
mée, la métaphysique elle-même.
Mais là encore, nous revenons sur nos pas. Nous ne ferions pas
ce trajet, précise Heidegger, et cette expérience, si nous ne savions
pas déjà, si nous ne présupposions pas d ’avance ce qu’est la méta
physique elle-même. Sans ce pré-savoir circulaire, tous les récits
historiques de la terre ne nous diraient rien, ils resteraient muets
(stumm), nous prendrions simplement connaissance d’opinions
au sujet de la métaphysique, mais n’accéderions jamais à la mé
taphysique elle-même. C ’est alors que Heidegger conclut à l’im
passe : « So fuhrt auch dieser zuletzt noch gebliebene Weg in eine
Sackgasse. »
À ce point, je vous laisse lire par vous-mêmes le paragraphe
suivant, le § 2, qui compte cinq à six pages, celui qui tourne
autour, justement, de la phrase de Novalis (« La philosophie est à
proprement parler nostalgie, quelque chose qui pousse à être par
tout chez soi2 »). Vous verrez encore une fois, plus d’une fois à
l’œuvre, cette obsession de l’orientation, de la direction (Orien-
tierung, Richtungsont des mots récurrents). Heidegger répète dix
fois qu’il faut éviter les Umivege, qui sont autant d'écarts pour
éviter de faire ce qu’il faut faire, à savoir regarder la métaphysique
sans détour en face, la voir elle-même, de face et en face. Ce que
1. Dans le tapuscrit : « pour aller ». (NdÉ)
2. Friedrich Novalis, Schriften, Jakob Minor (éd.), vol. 2, fragment 21, léna,
Eugen Diederichs, 1923. Cité par M. Heidegger dans Die Grundbegrijfe...,
op. cit., p. 7 ; tr. fr., p. 21. (NdÉ)
69
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
les détours indirects nous ont appris, c’est que nous évitions
de regarder en face, de prendre en vue le propre de la métaphysi
que elle-même. Donc, nous avons acquis, grâce au détour, une
certaine vue importante de ce qui est propre à la métaphysique
(« eine wichtige und vielleicht wesentliche Einsicht in das Eigen-
tümliche derMetaphysik1 » [traduire]), à savoir que nous tournons
autour, que nous faisons des écarts et des détours pour l’esquiver
et pour éviter de faire ce que nous devons faire. Alors il n’y a plus
le choix, nous devons nous mettre en route et regarder la méta
physique en face (« aber keine Wahl bleibt, als uns selbst aufzuma-
chen und der Metaphysik ins Gesicht zu sehen, urn sie nicht wieder
aus den Augen zu verlieren [il n’y a pas d’autre choix que de nous
mettre nous-mêmes en route et de regarder la métaphysique en face
(souligné par Heidegger), pour ne plus la perdre de vue]2 »).
Et tout ce que dit alors Heidegger est là pour affirmer que nous
cherchons à éviter ce face-à-face et ce chemin direct, que nous
cherchons le détour et l’esquive, que nous fuyons et cherchons à
nous soustraire à ce chemin qui conduit directement {direkt en
allemand) à la métaphysique. Celle-ci exige de nous que nous
ue nous évitions de l’éviter toujours à l’aide
des détours, des Umwege, et que nous ne détournions pas les yeux
d’elle (et « détourner les yeux » se dit wegsehen). Le mot qui do
mine la suite, je vous y renvoie, c’est Richtung, la direction. Ce que
nous montrons, ce que je montre, en somme, dit Heidegger, ce que
j’indique, c’est la direction (Richtung) dans laquelle nous avons à
chercher, mais aussi la direction (Richtung) dans laquelle la méta
physique se soustrait à nous. Et dans le même élan, Heidegger-
Robinson se demande : « Autrement, pourquoi serions-nous
venus ici [c’est-à-dire sur la terre de la philosophie] ? (Denn wozu
waren wir sonst hierher gekommeni) Ou bien avons-nous atterri ici
(Oder sind wir nur so hierhergeraten) seulement parce que d’autres
viennent aussi [...] ? Pourquoi sommes-nous là? (Warum sind
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 5 ; tr. fr., p. 19. Lors de la
séance, Jacques Derrida traduit : « Une vue sérieuse et importante et peut-être
essentielle de ce qui est le propre de la métaphysique ». (NdE)
2. Ibid., loc. cit.
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
wir da?) Savons-nous à quoi nous nous engageons ? (Wissen wir,
womit wir uns einlassen?)1 ».
Ce paysage déjà ou encore robinsonnien de ces questions éton
nées (pourquoi avons-nous atterri ici, pourquoi sommes-nous tom
bés en ce lieu, sur ce lieu, et que faisons-nous là ?), ce paysage
robinsonnien le devient davantage encore quand, après avoir de
mandé : « qu’est-ce que le monde ? » et avoir insisté sur l’iso
lement, l’insularité, l’esseulement et la solitude, et demandé :
« qu’est-ce que cette solitude dans laquelle chaque homme sera
comme seul — ou singulièrement, uniquement seul ? (Was ist diese
Einsamkeit, wo der Mensch je wie ein Einziger sein wird?)2 », aprèsavoir remarqué que, chemin faisant, notre question « qu’est-ce
que la métaphysique ? » est devenue la question « qu’est-ce que
l’homme ? », Robinson Heidegger conclut sur des images de tem
pête déferlant entre ciel et terre :
Nous posons de nouveau la question : qu’est-ce que l’homme ?
Un franchissement [Ein Ubergang, un pas au-delà, un excès], une
direction (eine Richtung), une tempête (ein Sturm) qui déferle sur
notre planète (der über unseren Planeten fegt), un retour (eine Wie-
derkehr oder ein Überdrufiden Gottern?) ou bien un dégoût pour les
dieux [un ennui à l’endroit des dieux] ? Nous ne le savons pas.
Mais nous avons vu que, dans cette essence énigmatique, la philo
sophie advient (geschieht) 3.
Vous vous en souvenez peut-être encore, tout ce détour (Umweg)
sur le discours heideg^érkn sur le détour à éviter, sur la nécessité
d’éviter le détour qui évite trop le chemin direct et la direction du
face-à-face, tout ce détour était destiné à nous conduire à ce lexique
à\^WdtenÙo\\t j ’avais annoncé en commençant qu’il occupait un
terrain qui méritait notre attention et notamment au début du
séminaire. J ’y viens très vite, trop vite, en vous laissant lire seuls
les deux premiers chapitres du séminaire. Au troisième chapitre
consacré en partie à l’origine du mot « métaphysique », étant donné
1. Ibid., p. 6 ; tr. fr., p. 20. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
2. Ibid., p. 8 ; tr. fr., p. 22. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
3. Ibid., p. 10 ; tr. fr., p. 24. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
71
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
que « métaphysique » désigne l’interrogation inclusive ou compré
hensive qui s’étend au monde, à la finitude et à l’esseulement, Hei
degger consacre une première sous-partie à l’éclaircissement du mot
« physique », phusika, et à la phusis en tant que (« als [das] “sich bil-
denden Walten des Seienden irn Ganzen”1 »), en tant que (je cite
d’abord la traduction Gallimard, qui reste faible, affaiblissante)
« “règne2 se formant lui-même3 de l’étant en entier” 4 ». C ’est diffi
cile à traduire, je le concède, mais le mot walten mérite une plus
forte accentuation, la plus forte possible, justement. Le Walten est
puissance dominante, gouvernante, en tant que souveraineté auto
formée, en tant que force autonome, autarcique, se commandant
et se formant elle-même5 de la totalité de l’étant, de l’étant en
totalité, de tout ce qui est. La phusis, c’est le Walten de tout, qui
ne dépend, en tant que Walten, que de soi, qui se forme soi-même,
souverainement, en tant que pouvoir, qui ne reçoit sa forme et
son image,sa figure de domination que d’elle-même. Le Walten
comme ÿjfiusis, h. phusis comme Walten est tout, phusis et Walten
sont synonymes du tout, de6 tout de ce qui est, et qui est donc en
tant que pouvoir originairement souverain. La phusis, le phuein
qui domine ainsi comme totalité de l’étant, c’est ce qui croît, ce
qui pousse, ce qui s’accroît en poussant, c’est le croître de la crois
sance qui s’épanouit. Phusis veut dire das Wachsende, ce qui croît
ou pousse, le croissant, la croissance, cela même qui a poussé dans
une telle croissance « das Wachsende, das Wachstum, das in solchem
Wachstum Gewachsene selbst»7. Et là encore, la pédagogie par
laquelle Heidegger illustre ce qu’il entend par le croître, par la
croissance comme nature, comme règne ou domination de la
1. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe..., op. cit., p. 38-39 ; tr. fr., p. 50.
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « Walten, règne, puissance,
force, pouvoir, autorité, potentialité, etc., pouvoir, violence ». (NdE)
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « il dira toujours ça, sich bil-
denden Walten ». (NdE)
4. M. Heidegger, Les Concepts fondamentaux..., op. cit., p. 50.
5. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « et évidemment, le mot
“bilden” est très important aussi ». (NdE)
6. Tel dans le tapuscrit. (NdE)
7. Pour tout ce passage, cf. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe. ..,op. cit., p. 38 ;
tr. fr., p. 50. (NdE)
72
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
phusis, prend la forme d’un paysage robinsonnien : les plantes^ les
animaux, les saisons, le jour et la nuit, les astres, la tempête et l’orage,
les éléments déchaînés. Heidegger précise qu’il prend le croître et la
croissance au sens élémentaire et large qu’ils inaugurent dans l’expé
rience originaire (la traduction française dit même l’expérience
« primitive » pour Urerfahrung) de l’homme : non seulement, ajoute
donc Heidegger, les plantes et les animaux, leur apparition et leur
disparition comme processus isolés (als biofier isolierter Vorgang),
mais la croissance comme ce qui a lieu ou advient (als dieses Ge-
schehen), la phusis comme histoire, la nature comme histoire natu
relle en somme, au-delà ou en deçà de l’opposition nature/histoire,
car la phusis couvre l’histoire, histoire naturelle en ce sens nouveau
et élargi, donc, avènement naturel de ce qui est dominé (encore
mais cette fois, c’est durchherrscht), de ce qui est sous la souveraineté
dominatrice du changement des saisons, du passage de la nuit au
jour et réciproquement, du mouvement des astres, de la tempête et
de l’orage (vom Sturm und Wetter) et du déchaînement des éléments
(unddem Toben der Elemente).
Ce qui autorise mon insistance sur Walten, ici, comme figure
du pouvoir absolu, de la souveraineté avant même sa détermina
tion politique, c’est que, me semble-t-il, elle répond au souci le
plus explicite de Heidegger. Qui nous explique que, si nous tra
duisons de façon plus intelligible et plus claire (deutlicher), si nous
(c’est-à-dire lui) traduisons phusis non pas tant par croissance
(Wachstum) que par Walten (par « “sich selbst bildenden Walten des
Seienden im Ganzen”l », la prédominance auto-constituante, auto
formée, souveraine de l’étant en totalité), si donc nous traduisons
phusis plutôt par Walten que par Wachstum (par pouvoir souverain
plutôt que par croissance), c’est, dit donc expressément Hei
degger, parce que c’est plus clair (deutlicher) et plus proche (en
tendez bien ce mot, « proche », nous le retrouverons en un lieu
stratégique décisif), plus proche du sens originaire, du sens inten
tionnel, du vouloir-dire du sens originaire ou du vouloir-dire ori
ginaire du mot phusis (« deutlicher unddem ursprünglich gemeinten
Sinn n'àherkommend(jyùatç2 »).
1. Ibid., p. 38-39 ; tr. fr., p. 50.
2. Ibid., loc. cit.
73
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Autrement dit, phusis est mieux traduit, plus clairement et tra
duit au plus proche de son sens originaire par Walten que par
Wachstum, par violence prépondérante que par poussée du croître,
par croissance. Et cette meilleure traduction, cette supposée meiP
leure traduction, plus proche de l’original ou de l’originaire, si
vous voulez, concerne dans les deux cas la phusis comme totalité
de ce qui est, et non pas, non plus la nature, au sens tardif et res
treint de ce mot, comme l’objet des sciences naturelles (par op
position à l’histoire, à la société, à l’esprit, à la liberté, la
culture, etc.) et non davantage au sens préscientifique, roman
tique ou goethéen de la nature. Il ne s’agit pas non plus ici de
Y état de nature par opposition à Y état de société, opposition qui
organise tant de discours depuis si longtemps, en particulier des
discours de philosophie politique sur l’état de nature ou sur le
droit naturel.
Pour bign justifier cette traduction de phusis par Walten (sich
bildendeti'Walten) et cet élargissement du sens du mot phusis vers
son sen^loriginaire et pré-oppositionnel, Heidegger insiste sur cet
élargissement absolu, qui va bien au-delà de la vie biologique, de
la croissance biologique, mais inclut en lui la naissance, l’enfance,
la maturité, le vieillissement, la mort, la destinée humaine et son
histoire. C ’est ainsi, dit-il, qu’il faut comprendre la signification
dans laquelle ont pensé et voulu dire ceux qu’onà l’Ecole des hautes études
en sciences sociales (e h ess), à Paris, de l’automne 2001 au prin
temps 20031. Ce second volume correspond à l’année 2002-2003
et fait suite au premier (2001-2002) paru aux éditions Galilée en
2008. Dans une présentation du « Séminaire du printemps 2003.
La bête et le souverain », faite à l’intention de ses auditeurs amé
ricains, Jacques Derrida rappelle les grandes lignes de son argu
mentation et annonce le motif conducteur de la deuxième année
du séminaire :
Sous ce titre nous poursuivons les recherches des années pas
sées autour de la souveraineté de l’État-nation comme de son fon
dement onto-théologico-politique. Ces recherches s’imposèrent à
nous à propos d’une peine capitale qui implique toujours le droit
pour un pouvoir souverain de disposer de la vie et de la mort des
sujets (droit de grâce par exemple).
Mais cette réflexion sur la souveraineté sera infléchie cette an
née vers les grandes questions de la vie animale (celle de l’homme
« animal politique », disait Aristote, et celle des « bêtes ») et du trai
tement, de l’assujettissement de la « bête » par l’« homme ».
Nous nous interrogerons sur l’histoire littéraire ou rhétorique
des formes et genres (figures, tropes, métonymies, métaphores, allé
1. Le 26 mars 2003, lors de la dixième séance, Jacques Derrida laisse entendre
à deux reprises son intention de poursuivre « l’an prochain » son séminaire
{cf., infra, p. 364, n. 2, et p. 391). Il est notable que les séminaires de Jacques
Derrida à l’EHESS ont eu des durées d’enseignement variables, allant de un an à
trois ans.
13
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
gories, fables, pièces de théâtre, etc.) qui proposent des « représen
tations animales » du politique. Le Léviathan de Hobbes ou les
Fables de La Fontaine n’en donneraient que deux exemples entre
mille. La question du genre (gender) et de la différence sexuelle tra
versera toutes les autres.
Nous analyserons aussi, à travers l’histoire du concept de souve
raineté (Bodin, Hobbes, Rousseau, Schmitt, etc.), ce qui tend à
associer et à disssocier la figure du souverain et de la bête (qui n’est
pas exactement Xanimal). L’un et l’autre semblent se tenir en effet
au-dessus ou à l’écart de la loi. Tous deux sont, d’une façon diffé
rente, certes, mais commune, hors-la-loi. Quest-ce alors que la
loi ? Et le droit ? Le souverain, dit Schmitt, c’est celui qui a le droit
de suspendre le droit.
En nous référant souvent à la situation contemporaine et aux
problèmes de la mondialisation («globalisation ») qui affectent la
logique de la souveraineté état-nationale, nous aborderons aussi la
question des Etats voyous (Rogue States) et de leurs leaders souvent
comparés, dans la rhétorique politicienne des Etats les plus puis
sants, à des « bêtes ».
IÌ y va naturellement (et de bien avant le 11 septembre dont
nous parlerons pourtant), des concepts âe guerre - internationale
ou civile - selon le droit européen, de cruauté, de terreur et de ter
rorisme - national et international, etc.
Ce qui fut ainsi engagé l’année dernière (2002) se poursuivra
cette année selon une inflexion différente, surtout dans les der
nières semaines du séminaire. Nous commencerons les lectures
conjointes, tantôt parallèles et tantôt croisées, de Robinson Crusoe
(Defoe) d’une part, du séminaire de Heidegger (1929-1930) sur
l’animal d’autre part (Les Concepts fondamentaux de la métaphy
sique. Monde-finitude-solitude).
Dans Ï5Annuaire de Ve h e s s 2002-2003, Jacques Derrida précise
encore les enjeux de la réflexion poursuivie au cours de cette
seconde année du Séminaire La bête et le souverain :
Suivant et développant les prémisses des recherches engagées
l’an dernier, nous avons fait converger tous nos efforts vers la
lecture et l’interprétation de deux textes en apparence aussi
hétérogènes, à tous égards, que possible : Robinson Crusoé à?une
14
Note des éditeurs
part, un célèbre séminaire de Heidegger (Les Concepts fonda
mentaux de la métaphysique. Monde-finitude-solitude) d’autre
part, et en lui notamment le cours professé en 1929-1930, qui
constitue le traité le plus systématique et le plus riche de Hei
degger sur l’animalité, plus précisément sur le monde pour
l’animal.
C’est dans ce séminaire qu’on retrouve en effet les trois fa
meuses « thèses » - problématiques à mes yeux et largement
questionnées dans notre séminaire (« la pierre est sans monde
(weltlos), l’animal est pauvre en monde (weltarm), l’homme est
configurateur de monde (weltbildend) »).
Tantôt croisées, tantôt parallèles, ces lectures visaient un
foyer commun : l’histoire (notamment l’histoire politique du
concept de souveraineté y compris, inséparablement, celle de
l’homme sur l’animal) dans l’Angleterre pré-coloniale de Defoe
(avec son arrière-fond religieux étudié dans Robinson Crusoé) ex.
à travers les nombreuses, diverses et passionnantes lectures de
Robinson Crusoé au cours des siècles (Rousseau surtout, Kant,
Marx et de nombreux économistes politiques du X IX e siècle,
mais aussi Joyce, V. Woolf, Lacan, Deleuze, çtc.) et dans l’Alle
magne moderne de Heidegger (le début des années 1930).
Ces deux livres sont aussi des livres sur la solitude, sur le pré
tendu « état de nature », sur l’histoire du concept de Nature
(surtout chez Heidegger) dont nous avons commencé à suivre
le lexique si essentiel (souvent associé à celui de phusis), si peu
remarqué et si peu traduisible de Walten (Gewalt, Umgewalt,
Ubergewaltigkeit, etc.) qui inondera les textes de Heidegger
à partir de 1935, et désigne une force ou une violence archi-
originaires, de « souveraineté » - comme on traduit parfois -
au-delà de l’onto-théologie, c’est-à-dire du philosophico-
politique comme tel ; ce qui n’est évidemment jamais le cas ni
chez Defoe ni dans le riche contexte philosophique, politique
et religieux qui détermine son livre.
Tels sont en gros les enjeux qui nous ont guidés dans des
lectures aussi minutieuses que possible qui faisaient parfois
appel à d’autres œuvres des deux auteursl.
1. Jacques Derrida, « Questions de responsabilité (X. La bête et le souverain) »,
Annuaire de I’ehess 2002-2003, Paris, Editions de I’ehess, 2003, p. 587-588.
15
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
*
La présente édition reproduit le texte écrit du séminaire lu par
Jacques Derrida lors des séances qui eurent lieu à l’EHESS en 2002-
2003. Toutes les séances de ce séminaire sont, comme toujours,
entièrement rédigées à l’ordinateur K Ce second volume comporte
dix séances inédites, à l’exception d’un fragment de la septième
séance qui fit l’objet d’une conférence au colloque « Maurice
Blanchot, Récits critiques », plus tard repris avec quelques variantes
dans l’édition augmentée de Parages2.
Le texte de référence de la présente édition, que nous désigne
rons sous le terme « tapuscrit », est la version imprimée de ce
séminaire telle que rassemblée par Jacques Derrida dans ses dos
siers. Il existe deux jeux déposés dans le fonds Jacques-Derrida à
l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (Caen, IMEC) : le
premier (chemise jaune) comporte les séances datées et numéro
tées 1, 3/5, 6 ,7 , 8 et 9 ; sur la couverture du dossier, on peut lire
rannotation manuscrite suivante : « Manque (SF3) 3, 4, 10 ». Le
second? jeu (chemise rouge), que Jacques Derrida utilisait pour
son séminaire américain4, est complet et compte dix séances,
numérotées de manière continue5. Outre ces dix séances, Jacques
Derrida consacra également cette année-là deux séances à des dis
cussions avec les participants du séminaire : elles eurent lieu res
pectivement le 19 février et le 19 mars 20036. Pas plus que pour
1. Jacques Derrida avait intitulé chacun des fichiers de ce séminaire « hei/
foe », suivi du numéro de la séance. Cf., infra, « Deuxième séance. Le 18 dé
cembre 2002 », p. 80.
2. Paris, Galilée, 1986-2003.
3. Abréviation correspondant sans doute à « Séminaire français ».
4. Seules quelquesappelle à tort, en
un sens faussé, les « philosophes de la nature » grecs et pré-socra
tiques. Et quand il dit la signification, en soulignant l’article (la
seule signification, um dieses Wort in der Bedeutungzu verstehen!),
Heidegger est assuré qu’il n’y en a pas d’autre que celle qu’on tra
duit en allemand par Walten. Là où le sens de violence souveraine
et sur-humaine du Walten, du règne tout-puissant de la phusis,
apparaît le plus clairement dans l’élucidation quen propose Hei
degger, c’est quand il précise que les hommes eux-mêmes sont
dominés, écrasés, sous la loi de cette violence souveraine. L’homme
n’en est pas le maître, il en est traversé, « transi », dit la traduction
Gallimard pour durchwaltet, l’homme est dominé, saisi, traversé
de part en part par la violence souveraine du Walten qu’il ne rna.î-
1. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe..., op. cit., p. 39 ; tr. fr., p. 51.
74
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
trise pas, sur laquelle il n’a pas de pouvoir ni de prise : « Oùoiç
meint dieses ganze Walten, von dem der Mensch selbst durchwaltet
und dessen er nicht machtig ist, das aber gerade ihn durch- und
umwaltet, ihn, den Menschen, der sich darüber immer schon ausge-
sprochen hat [Phusis veut dire ce Walten entier par lequel l’homme
lui-même est transi (durchwaltet) et sur lequel il n a pas de pou
voir, dont il n’est pas maître, mais qui justement règne (domine)
à travers lui et autour de lui (voire en le défaisant : ihn durch- und
umwaltet, ce sont des néologismes de Heidegger), lui, l’homme
qui toujours s’est déjà prononcé là-dessus] l. » ,
Bien entendu, comme le Walten couvre la totalité de ce qui est,
sa signification couvre aussi bien le vivant animal, l’homme, que
le divin {das gottliche Seiende, l’étant divin). Autrement dit, cette
souveraineté toute-puissante du Walten n’est m seulement poli
tique ni seulement théologique. Ëlle excède donc et précède le
théologico-politique2.
Il faudrait maintenant poursuivre la lecture minutieuse de ce
qui suit immédiatement. Je ne le ferai pas, parce que cela désorga
niserait l’économie de mon propos aujourd’hui et parce que vous
pouvez le faire vous-mêmes dans ce même élan. Mais, en trois
mots, avant d’abandonner ici Heidegger provisoirement, je sug
gérerais que :
1. La définition du logos par Heidegger dépendra toujours
étroitement de cette pensée du Walten. Le logos est ce qui, ame-
nant le Walten à la parole {zum Ausspruch, et Heidegger dit tou
jours dans ce contexte Ausspruch, qui n’est pas le langage, die
Sprache, ou la parole en général, mais le dire de la sentence, le
verdict poétique, le dire puissant, on dirait le performatif auto-
1. Ibid., loc. cit. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « Avant le théologico-poli-
tique, à moins qu’on dise que, justement, il y a du théologico-politique parce
qu’il y a du Walten qui est à la fois théologiqwe^rBolitique, qui ouvre tout.
Mais ce n’est pas une catégorie : si je x.rzà.\x\Walten gar souveraineté, évidem
ment, ça n’a pas de sens étroitement politique ou étroitement théologique
puisque ça couvre à la fois le politique et le théologique. Maintenant, on peut
dire aussi le contraire, dire que c’est le fondement du rhénUagirn-poliriqne. »
(NdÉ) _ _ _ _ _
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
autorisé qui ici soustrait le Walten à ce qui le cache, à son retrait,
à sa Verborgenheit), le libère, ce Walten—ex. cette phusis, cette phusis
comme Walten — de sa Verborgenheit, de son être caché, dissimulé,
tu. Et ce qui est ainsi dit, libéré de son retrait dans l’ombre du
caché (Verborgenheit), ce serait le Walten lui-même, à savoir la loi,
son ordre et son statut, sa loi1 (« seine Ordnung und Satzung,
das Gesetz des Seienden selbst1 »), la loi qui règne sur l’étant lui-
même : « Im Xôyoq wird das Walten des Seienden entborgen, ojfen-
bar [dans le logos, le règne, le pouvoir, la loi de l’étant est décelé,
manifeste...]3 ». Dans le logos, la phusis, donc, le Walten apparaît
comme tel, il se manifeste. Retenez bien ce point, il sera décisif
quand nous en viendrons à la question de l’animal : si l’animal est
pauvre en monde, à la différence de l’homme qui est WeltbildendA,
c’est quii n'a pas accès au « comme tel » de l’étant, il n’a pas la
structure du « comme tel ». Et c’est pour cela qu’il n’a pas le logos
ou, parce qu’il n’a pas le logos, ou que le logos ne prévaut pas en lui,
qu’il n’a pasH’expérience de l’étant ou du monde « comme tel »,
dans son apparaître, dans son Ojfenbarkeit.
2. Quand un peu plus loin, dans le quatrième moment (le
moment d 5) du même paragraphe, Heidegger analyse les deux
significations du mot phusis, ou phusika dans meta ta phusika, il note
en particulier (je me limiterai à cela, vous laissant lire le reste) que la
signification originaire de la vérité (Urbedeutung von Wahrheit6), à
savoir le décèlement, le découvrement de la phusis comme Walten,
comme « Entborgenheit des waltenden Seienden1 » (traduire), reste
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « et je dirais ici sa force de loi ».
Il précise, lors de la ligne suivante, au sujet de « la loi qui règne sur l’étant lui-
même » : « c’est la force de loi, pas au sens juridique du terme, mais la loi
comme forre, nu la fnrrp qui fait la lni » iNrlFÎ ~
2. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe..., op. cit., p. 40 ; tr. fr., p. 52.
3. Ibid, p. 41 ; tr. fr., p. 53. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
4. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « là encore, c’est le bildend qui
est important ». (NdÉ)
5. Dans le tapuscrit : « troisième moment » et « le moment c ». (NdÉ)
6. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 45 ; tr. fr., p. 56.
7. Ibid., loc. cit. Lors de la séance, Jacques Derrida traduit : « comme décèle
ment de l’étant puissant, en force, dominant - il n’y a pas de mot français pour
traduire ». (NdE)
76
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
ambiguë dans sa Doppeldeutigkeit, car phusis ne désigne pas seule
ment ce qui règne ou domine (das Waltende), mais ce qui règne en
tant que tel, en tant qu’il règne : « sondem das Waltende in seinem
Walten oder das Walten des Waltenden1 » (traduire). D ’où une cer
taine indécision subtile, une certaine indécidabilité (Unentschieden-
heit). Qui ressemble à celle de l’étant et de l’être de l’étant. C ’est en
raison de cette indécidabilité que la phusis paraît à la fois comme un
excès de puissance qui menace (bedroht) l’homme, qui est menaçant
(bedrohend)y et d’autre part comme un soutien et une protection.
Je lis simplement la traduction de ces quelques lignes à l’accent
robinsonnien et je vous laisse étudier la suite sur lesphusei onta et les
tekhnê onta (on y passerait facilement l’année) : « Ce qui, pour l’ex
périence immédiate, est ce qui règne avec un excès de puissance (das
übermachtig Waltende), revendique précisément pour lui-même le
nom de (|)ùcn,ç. Et cela, c’est la voûte céleste, ce sont les astres, c’est la
mer, c’est la terre, c’est ce qui menace constamment l’homme, mais
en même temps le protège aussi, le soutient, le porte [tràgt...] et Je
nourrit ; c’est ce qui, menaçant et supportant ainsi, règne (waltet) de
soi-même, sans l'intervention de l’homme2. »
3. Enfin, cette interprétation et de phusis et de logos depuis,
disons, la souveraineté celée ou décelée du Walten, eh bien, à ma
connaissance (mais je n’ai pas relu tout Sein undZeit de ce point
de vue récemment - si quelqu’un veut le faire, à l’aide d’un
scanner, ce serait très utile), à ma connaissance, donc, le concept
et le vocabulaire du Walten ne sont pas à l’œuvre et en tout cas pas
de façon centrale dans Sein und Zeit, qui date de deux ans avant
le Séminaire que nous lisons. D ’ailleurs, le lexique de Sein und
Zeit, le glossaire publié de Sein und Zeit ne mentionne pas le
Walten au titre de concept opératoire ou thématique. Ne le men
tionne pas du tout. En revanche, après ce Séminaire (1929-1930),qui suit dans le temps Sein und Zeit de deux ans à peu près, et
surtout dans l’Introduction à la métaphysique, en 1935 (époque
1. Ibid., p. 46 (c’est Martin Heidegger qui souligne) ; tr. fr., p. 57. Lors de la
séance, Jacques Derrida ajoute : « mais le prédominant (“perdominant” comme
traduira Gilbert Kahn dans l’Introduction...) dans son acte de dominer ou
l’acte de dominer du dominant ». (NdÉ)
2. Ibid., loc. cit.
11
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
politiquement très marquée, bien sûr), le lexique du Walten non
seulement se confirme, mais s’étend, se diversifie, s’enrichit, de
vient envahissant, notamment autour de phusis et de logos (walten,
das Walten, durchwalten, das Durchwalten, Mitwalten, ver walten,
Verwaltung, überwàltigend', Übergewalt, vorwaltend, bewaltigen,
unbewaltigt, Gewalt, Allgewait, Gewalt-tat, gewalt-tàtig, Gewalt-
tatigkeit, etcj. Voilà, relisez de ce point de vue l’Introduction à la
métaphysique, emportez ce livre avec R C 1 dans une île pendant les
vacances, vous ne perdrez pas votre temps. Il y a d’ailleurs dans la
traduction française par Gilbert Kahn, qui s’est donné beaucoup
de mal pour traduire dans un français souvent laborieux et néolo-
gisant tout ce lexique du Walten, il y a un glossaire et un index fort
utiles.
Voilà pour Walten et pour ceux qui s’appellent, nous en connais
sons au moins un, Walter.
Et maintenant, quel chemin allons-nous, nous-mêmes, alors,
privilègi^ encore aujourd’hui ? Quel chemin qui ne nous oblige
pas à pre|rdre le risque de tourner en rond et de retourner sur nos
pas ?
On n’en sait trop rien. Comment écrivez-vous : on en sait trop
rien Ì on rien sait trop rien ou on en sait trop rien Ì Je n’en sais trop
rien ou j ’en sais trop rien ?
Trop rien, c’est tout un monde.
Quel chemin allons-nous donc privilégier aujourd’hui ? Une
décision, toute décision semble, je dis bien semble, concerner au
fond toujours un chemin à prendre ou une trace à suivre sur un
chemin à déterminer. Se décider, c’est décider d’une direction,
d’un sens au sens topographique de l’orientation. Tels sont du
moins la figure ou le trope dominants. Où aller ? Où se rendre ?
Comment orienter son pas ? Voilà la forme de toute question
concernant une décision, une décision à prendre. Où aller ? Où se
rendre ? Vais-je me rendre là ou non, ici ou là ? Quel est le meilleur
chemin ?
1. Tel dans le tapuscrit. Cette abréviation peut, dans le cas présent, désigner
à la fois le personnage et le titre du livre de Daniel Defoe. (NdÉ)
78
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
Mais il n y a de décision que là où d’abord Ton ne sait pas où
aller. Quand on connaît d’avance le chemin, le meilleur chemin,
quand on connaît la carte, quand on sait d’avance où porter ses
pas et vers quelle destination, il n’y a ni réflexion, ni délibération,
ni justification à donner, ni question, ni décision, parce qu’il n’y
a aucune indécision. C ’est décidé d’avance, donc il n’y a aucune
décision à prendre. Le chemin est déjà pris, et c’est, comme on
dit, « tout bête ». Ce que je dis là est d’ailleurs « tout bête », mais
indéniable, ce qui veut dire aussi que c’est d’une évidence si simple
et si contraignante qu’on ne peut, si on veut s’y opposer, que la
dénier.
Pour décider du chemin à prendre ou à privilégier aujourd’hui,
il nous faut rappeler le contexte du contrat ou le contrat du
contexte : la bête et le souverain. La bête et le souverain, ce sont
comme les armoiries du séminaire, comme le dauphin était l’ar-
moirie d’un certain royaume souverain qui est devenu la province
du Dauphiné, disions-nous l’an dernier1.
La bête et le souverain se ressemblent, disions-nous aussi avec
insistance l’an dernier. Ils se ressemblent là où ils semblent tous
deux hors la loi, au-dessus ou à côté de la loi. Et pourtant, s’ils se
ressemblent, ce ne sont pas des semblables. Ni, pensons-nous, nos
semblables.
Qui est-ce, la bête et le souverain ? Qui sont la bête et le souve
rain ? Que sont-ils, elle et lui ?
Notre allégation est la suivante : c’est de la bête et du souverain
que nous nous sommes engagés à discourir ici, et le contrat pro
posé ou, si vous préférez, la règle du jeu que je vous ai plus que
proposée, que je vous ai sans discussion imposée (non sans quelque
Gewalt), dont j ’ai décidé seul, tout seul, la règle de ce jeu si im
probable ou un peu fou, ce serait de lire à ce sujet Heidegger
avec Defoe, de lire le Séminaire donné à Freiburg im Breisgau en
1929-1930, et intitulé Die Grundbegrijfe der Metaphysik. Welt-
Endlichkeit-Einsamkeit, Les Concepts fondamentaux de la méta
physique. Monde> Finitude, Solitude (où Heidegger aborde comme
1. Cf. J. Derrida, « Dixième séance. Le 6 mars 2002 », Séminaire La bête et
le souverain. Volume I, op. cit., p. 341. (NdÉ)
79
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
il ne l’a jamais fait, ni mieux fait ailleurs ou depuis, la question de la
bête ou de l’animal) et, d’autre part, Robinson Crusoé— Heidegger
dans une main, donc, et Defoe dans l’autre, en croisant nos regards
ou en louchant un peu pour chercher ce qui reste de relief à cette
vision binoculaire. Heidegger — Defoe.
(Sur mon ordinateur, le titre du document pour ce séminaire,
c’est hei/foe (tableau), et vous savez que foe en anglais veut dire enne
mi. Le vrai nom de Defoe, de la famille de Defoe, était en fait Foe :
il s’appelait Daniel Foe, Daniel Ennemi ; Daniel lEnnemi. Schmitt
tente quelque part, me semble-t-il, je ne sais plus où, de discer
ner laborieusement entre les deux usages, foe pour inimicus (sens
biblique et non politique) et enemy au sens de hostis, d’ennemi poli
tique. Le nom de Defoe, c’est comme s’il voulait dire l’ennemi ; et je
vous recommande ici la lecture d’au moins deux ou trois magnifi
ques romans de J. M. Coetzee, le grand écrivain sud-africain qui a
écrit un roman intitulé Foe1 > et qui se présente comme une lecture
réécriture oblique de Robinson Crusoe, avec des citations incrustées,
mais aussi,i.jàarce que Coetzee porte dans sa pensée et dans son œuvre
le grave so&ci de l’animal, je vous conseille de lire encore The Lives of
Animais et Disgrace2.)
Je n’abuserai pas, pour rapprocher Robinson Crusoe de Heidegger,
du fait que si Foe est un nom bien anglais, Crusoe, comme Robinson
nous l’explique dès les premières lignes de son auto-présentation
autobiographique, dès les premières lignes du livre qui sont comme
la présentation généalogique d’une carte d’identité ou d’un livret
de famille, Crusoe est l’anglicisation du nom allemand Kreutznaer.
Kreutznaer est le nom du père, un négociant étranger originaire de
Brème, Robinson étant le nom de la lignée maternelle.
Or pour commencer à croiser, dans les lieux les plus improba
bles, les chemins^krRôbinson et de Heidegger, vous avez remarqué,
1. John Maxwell Coetzee, Foe, Londres, Seeker & Warburg, 1986 ; Foe,
tr. fr. Sophie Mayoux, Paris, Le Seuil, 1988. (NdÉ)
2. J. M. Coetzee, Marjorie Garber, Peter Singer, e.a., The Lives o f Animais,
Gutmann Amt (éd.), Princeton (N. J.), Princeton University Press, 1999 (non
traduit en français à ce jour) ; J. M. Coetzee, Disgrâce, Johannesburg, Ravan
Press, Londres, Seeker & Warburg, 1986 (Disgrâce, tr. fr. Catherine Lauga du
Plessis, Paris, Le Seuil, 2001). (NdÉ)
80
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
si, comme je l’espère, vous avez relu Robinson Crusoé, que celui-ci
est tout le temps en train de chercher ou de frayer des chemins
dans son île. Il cherche à s’orienter. Il cherche à décider, à se
décider quant au meilleur chemin. Son île est un monde isolé
dans le monde et lui-même, esseulé dans cette insularité, on le
voit et il se montre constamment en train de décider du meilleur
chemin alors qu’il n’a pas de carte, ni de carte du monde ni sur
tout de carte de l’île. Reportez-vous par exemple au moment où,
n’ayant pas encore trouvé trace de vie humaine sur l’île, n’ayant
pas encore entendu de voix autre que celle de son perroquet Poil
qui fait écho àsa propre voix, Robinson découvre « the Print o f a
Maris naked Foot on the Shore » (pour citer la traduction de Pétrus
Borei (1809-1859 : peintre et poète romantique) : le «vestige
humain d’un pied nu parfaitement empreint sur le sable1 »). Il est
alors comme s’il avait été frappé par la foudre ou par le tonnerre
(« I stood like one Thunder-struck ») et comme s’il avait vu un fan
tôme, la vision d’un spectre (an Apparition) : la trace d’un pas sur
le sable de la rive devient non seulement une apparition spectrale,
un « fantôme », dit la traduction, mais une hallucination paraly
sante, un signe venu du ciel, un signe aussi menaçant que promet
teur, uncanny, aussi diabolique que divin : l’autre homme. Ce qui
le terrifie, Robinson, c’est la trace possible de la présence spectrale
d’un autre, d’un autre homme dans l’île.
D June certaine manière, c’est tout ce qu’il cherchait ou dont il
rêvait, mais le signal de l’arrivée de ce qu’il espérait un peu comme
le messie, voilà qui le terrifie tout d’un coup. Qui est l’autre ? Et
si l’autre était pire que tout, si c’était un mauvais messie, si c’était
un envoyé du diable (et Robinson évoque plus d’une fois Satan ou
the Devii, un « Satan2 » ou un diable qui aurait pris forme humaine
ou qui lui aurait envoyé un autre homme comme ennemi, un
autre foe, si vous voulez) ? Il veut bien, comme toujours, espérer
que tout cela est un bon signe de la providence divine, mais il a
peur que, au lieu de Dieu, derrière le Dieu, le diable ou un malin
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 142 ; tr. fr., p. 269. (Traduction
modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
2. En italique dans le texte de Daniel Defoe. (NdE)
81
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Génie (Robinson Descartes encore) ne soit venu opérer, comme
un substitut malin de Dieu qui, au lieu de le sauver, viendrait le
perdre en lui envoyant un autre homme comme ennemi, un autre
foe. Il ne se fie pas assez à Dieu pour le sauver. (Raconter l’histoire
du « Est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre ????1 »)
Or que se passe-t-il au cours de la réflexion enfiévrée qui, sur
de nombreuses pages, suit cette découverte d’une trace de pas ?
D ’une trace qui au fond l’effraie plutôt qu’elle ne lui donne à
espérer, qui lui fait penser au diable autant qu’à Dieu, qui lui fait
même invoquer à plus d’une reprise la souveraineté (Sovereignty)
du Dieu tout-puissant (Omnipotent) :
- Je considérai alors que c’était l’infiniment sage et bonne provi
dence de Dieu qui m’avait condamné à cet état de vie ; qu’inca
pable de pénétrer les desseins de la sagesse divine à mon égard, je
ne pouvais pas décliner la souveraineté (Sovereignty) d’un Etre qui,
comme tnon Créateur, avait le droit incontestable et absolu de dis- , ■
poser JJ£ moi à son bon plaisir, et qui pareillement avait le pouvoir
judic^ire de me condamner, moi, sa créature [donc le souverain est
comiïïe un monarque qui a le droit de condamner à mort ou de
gracier ses sujets qui sont comme ses créatures] qui l’avais offensé,
au châtiment qu’il jugeait convenable ; et que je devais me résigner
à supporter sa colère, puisque j’avais péché contre lui.
Puis je fis réflexion que Dieu, non seulement équitable, mais tout-
puissant, pouvait me délivrer de même qu’il m’avait puni [...] [lisez
la suite, p. 274 de la traduction française ; p. 145 ]2.
1. Tel dans le tapuscrit. Lors de la séance, Jacques Derrida raconte cette
histoire : « J ’ai vu à la télévision, l’autre jour, une histoire un peu vulgaire, mais
assez drôle : c’est quelqu’un qui se tout seul dans une île, avec des
falaises et qui, tout d’un coup, fait un faux pas... et il tombe... Et il s’accroche
à des branches, n’est-ce pas... et il s’accroche à des lianes et des arbres... pendu,
et il appelle au secours. Il appelle au secours et il sait qu’il est seul, comme
Robinson... Il appelle au secours et, tout à coup, il entend la voix de Dieu qui
lui dit : “Mon fils, n’aie pas peur... N ’aie pas peur... Laisse-toi tomber et
quand tu arriveras à vingt mètres du sol, je t’accueillerai dans mes mains.. Et
on entend l’homme dire : “Au secours ! Au secours ! Il n’y a pas quelqu’un
d’autre [Rires] C’est un peu Robinson ! Il espère en Dieu mais il a peur
que... ». (NdÉ)
2. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 145 ; tr. fr., p. 274.
82
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
Cela, soit noté au passage, signifie au moins deux ou trois
choses :
1. d ’une part, le monde est déjà déterminé comme totalité de
la création divine : je suis une créature de Dieu, Dieu est le nom
de la création originaire du monde (et nous verrons plus tard
comment Heidegger inscrit et interprète cette détermination du
monde, comme monde créé, et comme monde chrétien, dans
l’histoire du concept de monde) ;
2. d ’autre part, cette création est en effet conçue sur le modèle
chrétien par Robinson, et lorsqu’il prie, lorsqu’il fait l’apprentis
sage de la prière (et tout Robinson Crusoe peut être lu comme une
série scandée d’essais pour apprendre à prier convenablement,
authentiquement, dans la Bible, sur la Bible ; et il faut aussi savoir,
on peut savoir, quant à la Bible, que Foe, Daniel Foe [Defoe]
et certains de ses amis, au moment où, vers 1678, on annonçait
un coup de force de Charles II avec l’aide d’une armée papiste
irlandaise, Foe, donc, et ses amis craignent qu’on flf lfiir
que leur Bible et ils l’apprennent par cœur ; il faut connaître ce
contexte, ce trait et tant d’autres de ce contexte politico-religieux
de l’Angleterre de cette époque pour lire Robinson Crusoe), eh
bien, quand il vient de voir cette trace du pied nu d’un autre
homme, Robinson Crusoé prie sur la Bible qu’il a emportée avec
lui et dont il aura, à un moment donné, plus d’un exemplaire
(quel livre emporteriez-vous sur une île, la Bible ou un séminaire
de Heidegger sur le concept de monde ?) ;
3. enfin, alors qu’il vient de poser sa Bible et de se réconforter
par la prière, voilà qu’il se demande où il est, en quel lieu, quel
aura été son chemin. Il se demande avec encore plus d’anxiété si
cette empreinte de pied nu n’est pas celle de son propre pied. De
son propre pied sur un chemin qu’il aurait déjà parcouru. De
même que Poil, le perroquet, ne lui renvoie que l’écho de sa voix,
de même l’empreinte du pied nu est d’autant plus unheimlich,
uncanny, qu’elle pourrait bien être la sienne sur un chemin qu’il a
déjà parcouru, qu’il a toujours décrit sans le savoir, décrit au sens
où décrire un mouvement, c’est aussi parcourir. Au fond, il n’ar
rive pas à décider si cette trace est ou non la sienne, une trace
laissée sur un chemin dont il ne sait pas trop s’il l’a déjà foulé,
83
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
frayé ou passé - ou non. Il n en sait trop rien. Est-ce moi ? Est-ce
ma trace ? Est-ce mon chemin ? Est-ce le spectre de mon em
preinte, l’empreinte de mon spectre ? Suis-je en train de revenir ?
Suis-je ou ne suis-je pas revenant ? Un revenant de moi-même
que je croise sur mon chemin comme la trace de l’autre, sur un
chemin qui est déjà un chemin de retour et de revenance, etc. ?
J ’en sais trop rien, ou je n’en sais trop rien de la possibilité de ce
double uncanny, unheimlich. Ne suis-je pas déjà, au moment de
découvrir ce chemin et cette trace, déjà passé par là, ayant déjà
pris, sans le savoir et sans le vouloir, la décision de passer par là ?
Je n’en sais trop rien. J ’en sais trop rien. Qui aura décidé quoi ?
Et d’aller où ? Voilà la question que me pose cette trace de pied
nu, comme trace d’un homme. L’autre homme, le pas de l’autre
homme, n’est-ce pas encore moi, moi tout seul qui, revenant
comme un revenant sur le chemin circulaire de l’île, deviens une
apparition pour moi, un fantôme spéculaire, un spectre spéculaire
(l’autre homme comme moi, moi comme un autre, je qui suis un
autre), miâs un fantôme spéculaire qui ne peut pas, qui ne sait pas
s’il est lui«même, ipse, qui n’en sait trop rien- et s’il peut encore
se regarder dans la glace ?
Il se fait peur. Il devient la peur qu’il est et qu’il se fait. Et toutes
ces pages, parmi les plus extraordinaires du livre, celles qui le
montrent, où il se montre en train de méditer, dans la terreur, sur
cette trace de pied nu, ces pages devraient être lues pas à pas, et
par exemple en parallèle avec la Gradiva de Freud, avec tous les
phantasmata, à savoir les fantasmes et les fantômes qui reviennent
sur l’empreinte d’un pas, ou d’un pied nu, the Print o f a naked
Foot.
Au milieu de ces pensées, de ces appréhensions et de ces médita
tions, il me vint un jour en l’esprit que je m’étais créé des chimères,
et que le vestige de ce pas pouvait bien être une empreinte faite sur
le rivage par mon propre pied en me rendant à la pirogue. Cette
idée contribua aussi à me ranimer : je commençai à me persuader
que ce n’était qu’une illusion, et que ce pas était réellement le mien.
N’avais-je pas pu prendre ce chemin, soit en allant à ma pirogue
soit en revenant. D’ailleurs je reconnus qu’il me serait impossible
de me rappeler si cette route était ou n’était pas celle que j’avais
84
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
prise ; et je compris que, si cette marque était bien celle de mon
pied, j’avais joué le rôle de ces fous qui s’évertuent à faire des his
toires de spectres et d’apparitions dont ils finissent eux-mêmes par
être plus effrayés que tout autre.
In the middle of these Cogitations, Apprehensions and Reflections, it
came into my Thought one Day\ that all this might be a meer Chimera
of my own; and that this Foot might be the Print of my own Foot,
when I came on Shore from my Boat: This cbear’d me up a little too,
and I began to persuade my self it was all a Delusion; that it was
nothing else but my own Foot, and why might not I come that way
from the Boat, as well as I was going that way to the Boat; again, I
consider’d also that I could by no Means tell for certain where I had
trod, and where I had not; and that i f at last this was only the Print of
my own Foot, I had play’d the Part of those Fools, who strive to make
stories of Spectres, and Apparitions; and then frighted at them more
than any bodyl.
Notez bien que le Diable et le Bon Dieu, ces deux figures de
souveraineté toute-puissante, les spectres et les fantômes, ne sont
pas les seules figures évoquées dans l’errance de ces chemins sans
chemin. Il y a aussi, dans ce livre qui est, vous le savez, une im
mense zoologie, à la fois une taxinomie des animaux, une arche
de Noé, un parc zoologique, une ferme, un abattoir, un terrain de
chasse, une jungle de bêtes sauvages et, comme il le dit, si sou
vent, de bêtes « féroces », « furieujses] », « venimeuses », « véné
neuses » (ravenousBeast, furious, venomous,poisonous)2 ; c’est aussi
une société protectrice d’animaux domestiqués, c’est aussi un
centre d’élevage, etc.
Bref, dans ce livre-bestiaire qui forme une île entre le paradis et
l’enfer, il y a un moment, et c’est celui qui suit immédiatement la
découverte de la trace de pied nu qui pourrait être le sien ou celui
de l’autre, sur ce chemin qu’il peut avoir déjà emprunté ou qui
reste le chemin de l’autre, il y a un moment où Robinson bat en
retraite. Il se replie dans ce qu’il appelle son Château, il se sauve,
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 145-146 ; tr. fr., p. 275-276.
2. Ibid., p. 122-123 ; tr. fr., p. 240. (NdÉ)
85
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
il se sent suivi par une trace, en somme, chassé ou traqué par une
trace. Voire par sa propre trace. Peut-être persécuté par lui-même
et par sa propre revenance. Comme s’il vivait tout au passé de son
propre passé comme avenir terrifiant. Il croit qu’il va bientôt
mourir, qu’il court après sa mort ou que la mort lui court après,
que la vie aura été si courte, et donc, comme s’il était déjà mort, à
cause de cette course de vitesse avec sa revenance, tout ce qui lui
arrive lui arrive non comme nouveau, neuf ou à venir, mais comme
(peut-être, il n’en sait trop rien) déjà passé, déjà vu, avenir comme
hier et non comme demain. Vous connaissez ce vers sublime et
m ïïn id e lü n Donne, qui revient de je ne sais plus où à ma mé
moire : (tableau)
I run to Death and Death meets me as fast
And all my Pleasures are like Yesterday1
Je courpyers la mort, je me précipite vers la mort et la mort
vient à n|ja rencontre tout aussi vite. (Je cours sus à la mort, je
cours à mort (I run to Death) et mort me vient dessus, mort de
rencontre me saisit, m’attrape ou me rattrape aussi vite, me rat
trape à la même vitesse, aussi tôt2.)
1. Il s’agit du premier des Holy Sonnets de John Donne (1572-1631). Selon la
photocopie jointe au manuscrit, Jacques Derrida cite l’édition des Poèmes choisis
(tr. fr., introd. et notes de Pierre Legouis, Paris, Aubier-Montaigne, 1955), où ces
vers des Divine Poems se lisent comme suit : « I runne to death, and death meets
me as fast,! And all my pleasures are like yesterday » ; traduction : « je cours à la mort
et la mort vient aussi vite à ma rencontre ;/ et tous mes plaisirs sont évanouis
comme hier ». Lors de la séance, Jacques Derrida dit de cette traduction quelle
« bousille tout ». Bernard Pautrat propose pour sa part : « Comme à la mort
je cours, la mort accourt à moi,/ Et mes plaisirs ont tous une allure d’hier »
(J. Donne, Poèmes sacrés et profanes, préface de Virginia Woolf, tr. fr. Bernard
Pautrat, Paris, Rivages, 2006, p. 153), et on lit dans l’Anthologie bilingue de la
poésie anglaise : « Me hâtant vers la mort qui se hâte vers moi,/ Et mes plaisirs
ont fui comme les jours passés » (tr. fr. collective, Paris, Gallimard, coll. « Biblio
thèque de la Pléiade », 2005, p. 259). Les pages qui suivent (p. 86-90) ont été
commentées et publiées par Ginette Michaud dans « Courir à toute vietesse. Note
télégraphique sur un poème de pensée de J. D. », Mosaic, « 2. A Proceedings
Issue. Following Derrida: Legacies », vol. 40, n° 2, juin 2007, p. 56-62. (NdÉ)
2. Tel dans le tapuscrit. (NdE)
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
Et tous mes plaisirs sont comme hier, like Yesterday, comme
l’hier, comme venus d’hier, mes plaisirs sont déjà d’hier, mes plai
sirs sont l’hier même, d’avance ils sont datés - et d’hier. D ’avance
ils ont passé, ils sont passés, déjà passés dépassés, déjà des mémoires
de jouissance révolue ou des revenances de plaisir. Mes plaisirs
présents sont au présent (are) des présents d’hier, ils sont hier.
Non pas : ils ont été ou ils furent hier, mais ils sont prfVflt*>nr,*wt'
hier. Leur être présent est hier, l’hier. C ’est comme si présente
ment j étais déjà mort, la mort venant si vite à ma rencontre et
moi à la sienne, et on ne sait pas si je vais plus vite qu’elle vers elle
ou elle plus vite que moi vers moi, nous courons l’un sur l’autre,
comme pour savoir qui arrivera le premier, et au moment d’une
rencontre qui ne se fait jamais attendre, on ne sait pas qui sera,
qui aura été, hier, arrivé le premier ou la première, plus vite en
tout cas que la vie, une vie que ce double mouvement accéléré
gap;ne de vitesse, gagnant ainsi le temps de vitesse, gagnant même
la vitesse de vitesse, vitesse au-delà de la vitesse, vitesse emportant
la vitesse, allant plus vite que le temps et que la vitesse même,
gagnant le temps de vitesse, si vite que ce que je vis au présent,
voire ce que j’attends de l’avenir, est déià passé, déià mémoire et
mélancolie, ou nostalgie (l^m yjehLJJûilà ce que voudrait dire,
chaque fois que je le dis :la mort, je cours au-
devant de la mort pour qu’elle ne me surprenne pap. pour prendre
les devants, or elle me rattrape aussitôt ; mais « rattraper » ne va
pas ici pour « meet », il faut donc supposer que même si je cours à
mort, au-devant de la mort, devant la mort pour la fuir, la mort
est là devant moi, elle m’attend déjà, à Samarkand, à la fois parce
qu’elle va plus vite et parce venant au-devant de moi,
prenant les devants, elle me devance, elle m’attend et vient à ma
rencontre à l’instant même où je cours à mort — à la fois pour la
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
fuir et pour la rejoindre. À la fois pour la fuir et pour la rejoindre.
Plus je la fuis, plus vite je la fuis, je la chasse, plus vite je m'en
approche, je la prends sur moi, je la prends au sens où, la chassant,
je cours après elle. Je l’apprends, je la prends, et elle me prend par
surprise. Tous icsJJm w e^jion s les détours de la course sont
déjoues par uneÇmort qui me précecfë) qui est devant moi, avant
moi - depuis hier. Toujours antérieure., dans sa mfrp*»
comme ce qui reste à venir, s’affectant d’avance depuis la nostalgie
de sa propre archive - sa lumière même s’auto-affectant sans retard
de photographie, d’autobiophotographie. Ou s’affectant d’avance
par ce qu’on appelle en photographie un dispositif retard, de sa
propre photographie, une photographie elle-même non réappro-
priable. Tout commence par l’archive ou le mal d’archive.
Mais ce n’est même pas tout et ce n’est même pas si simple dans
l’écriture pensante, donnante, et la signature inouïe de ce
j5oème mét%physiqüè?g,n faisant $ hier un nom, et non un adverbe :
fAnd all m^leasures are like Yesterday, Donne nous - 1 offre la chance
de pensdjê'plus encore que ce que je viens de dire. Quoi donc ? Eh
bien, peut-être que cette course à la mort, cette course à mort de la
mort, cet essoufflement, cet être-en-course à toute vitesse, à une
vitesse qui est toute-puissante et indifferente, sans différentiel de
vitesse, cette vitesse absolue, cette vitesse au-delà de la vitesse, cette
vitesse qui est le tout, en tant que vitesse infinie qui se prend elle-
même de vitesse et se double, se passe, comme on dit en anglais
pour doubler, quand un véhicule en double un autre, cette vitesse
qui se passe elle-même, cette course à toute vitesse, cette course de
la mort à la mort, cette course à mort ne fait pas seulement que mes
plaisirs présents me sont présentement et d'avance dérobés, passés,
déià révolus dans leur présent même, déjà datés d’hier dans leur
présent et leur ici-maintenant. Non, il faudrait dire et penser au
contraire, en prenant au sérieux et en prenant en compte la gram
maire d’une proposition qui ose faire de hier un nom, l’hier, et non
un adverbe (mes plaisirs sont hier, comme hier), il faudrait accen
tuer et faire trembler le sens du comme (like), en commençant à
entendre non pas seulement que mes plaisirs sont toujours affectés
1. Tel dans le tapuscrit. (NdÉ)
88
de péremption et d’avance datés, datés d’hier, passés et empreints
de nostalgie, comme si on pensait d’abord l’essence du plaisir
présent et qu’on s’apercevait ensuite, dans un second temps, le
temps prédicatif, que ce que nous connaissons et éprouvons sous
ce nom de plaisir ou de jouissance et comme plaisir présent se
trouve ensuite, par-dessus le marché et sitôt que ce soit, déterminé
comme passé, affecté de passé,(^ta’hiereteT^ion, c’est le contraire,
the other way round, si je puis aïre ̂c ësFKier qui donne le plaisir,
le plaisir est hier, comme hier, il commence maintenant par être
hier, non seulement à la manière d’hier mais en tant qn’hiçr. l£L
n’ai de plaisir que parce qu’il v a le passé d’hier, que parce que le
plaisir est originairement hier, il est dans son essence, dans son
maintenant, dans la présence de son essence et dans l’essence de
sa présence, un ayant été hier, il est (présent) dans sa Gewesenheit,
il est dans son essence (Wesen), une Gewesenheit, un être-ayant-
été, et c’est la nostalgie d’hier, d’une mort déjà arrivée, d’un deuil
originaire, c’est cette nostalgie qui ne vient pas après le plaisir,
mais qui, seule, me donne le plaisir et me le donne comme hier.
Je ne jouis pas d’un plaisir d’abord présent qui se trouve aussitôt
passé, nostalgique, endeuillé, non, le plaisir ne naît que du deuil.
de la jouissance comme deuil. Et non pas de n’importe quel deuil
et de n’importe quelle mémoire de la mort, mais du deuil de
moi-même. Je suis depuis hier, je ne suis plus, je ne suis plus
présent, je suis déjà hier, je jouis depuis hier, non pas parce que
j ’ai joui ou j ’ai été, ou je suis né hier, mais parce que seul hier
m’aura donné, seule ma mort ou le sentiment de ma mort, d’une
mort qui m aura ga^né de vitesse, seule ma mort me laisse jouir
et prendre du plaisir — en ce moment même. SeulThier absolu
me donne du plaisir. L’hier lui-même donne la jouissancejil fait
présent au présent de la jouissance comme jouissance hiernajel si
je puis dire. Sans le deuil, et le deuil de moi-même, ledeuil de
mon « je suis présent », il n’y aurait pas de plaisir. Il ny aurait
"oude
jouissance présente de mon existence cartesiano-robinsonnienne.
Le plaisir, mes plaisirs sont hier, ils sont l’hier, ils sont comme
l’hier. Ils ne sont ni présents ni futurs, je n’en jouis que comme
mémoire ; et encore : mémoire et passé sont des concepts trop
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002 I
même pas de « je suis >>Tde œnscience, dz cogito, àcjepense
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
larges et vagues. L’hier, ce n’est pas seulement le passé dont je
garde ou perds la mémoire, hier c’est le jour d’avance, le jour qui
vient juste de passer, dont la lumière phénoménale vient de som
brer. Hier, c’est l’imminence passée d’aujourd’hui même, l’im
minence du point du jour, le point du jour qui donne le jour au
jour. Et c’est la première métonymie, la métonymie majeure du
passé en général, comme passé de l’expérience de ce qui apparaît
au jour, de ce qui vient au jour. De ce qui asjleplaisir, le pas d’une jouissance qui est d’avance le
) passé d’elle-même, qui est un pas comme passé, comme ce qui se
passe de plaisir présent dans le plaisir et dont je ne jouis que dans
la trace du pas de plaisir. En revenant sur tous les pas. Le plaisir
est la reverence du pas - de tous les pas, de tous les passages
passés du|pas. Plaisir terrifiant ou terrifié, cela pourrait être la
frayeur dpin Robinson, que le plaisir-terreur (l’un dans l’autre, la
terreur dàns le plaisir, le plaisir dans la terreur) qui consiste à ne
pouvoir rien faire, pas un pas, rien être d’autre que le retour de la
revenance sur la trace de ses propres pas, une revenance dès lors
d’autant plus effroyable — un peu comme Robinson est effrayé
par la trace de ce pas dont il n’est pas sûr que ce soit le sien, dont
il n’est pas sûr qu’il puisse s’y reconnaître, s’y retrouver, se réap
proprier sa trace, revenance d’autant plus effroyable ou effrayée,
qu’on n’est pas sûr, dans la trace frayée d’un plaisir, d’une jouis
sance, d’une joie, dans la trace de ce pas de jouissance, on n’est
jamais sûr de reconnaître le sien propre ou celui d’un autre. Non
seulement ce dont je jouis est hier, mais peut-être, c’est peut-être
mon hier ou peut-être l’hier, déjà, aujourd’hui, d’un autre, et de
toute façon d’un autre, même si c’est déjà, même si ce fut déjà un
autre moi-même. Mon plaisir est dès hier, par hier altéré, venu de
l’autre, la venue de l’autre.
Et l’autre me dirait, ou je me dirais à l’autre : comme je cours
à mort toujours après hier, hier sera toujours à venir : non pas
demain, au futur, mais à venir, au-devant, là devant, avant hier.
7
Deuxième séance. Le 18décembre 2002
Et voilà que Robinson se compare à un animal traqué, à plus
d’un animal traqué, un lièvre ou un renard, si bien que, et cela
nous fait penser au Kafka d’un autre siècle, son château ressemble
à un terrier dans lequel il se réfugie :
Quand j’arrivai à mon château, car c’est ainsi que je le nommai
toujours depuis lors, je m’y jetai comme un homme poursuivi. Y
rentrai-je d’emblée par l’échelle ou par l’ouverture dans le roc que
j’appelais une porte, je ne puis me le remémorer, car jamais lièvre
effrayé ne se cacha, car jamais renard ne se terra avec plus d’effroi
que moi dans cette retraite.
When I came to my Castle, for so I think I call’d it ever after this, I
fled into it like one pursued; whether I went over by the Ladder as first
contriv’d, or went in at the Hole in the Rock, which I call’d a Door, I
cannot remember; no, nor could I remember the next Morning, for
never frighted Hare fled to Cover, or Fox to Earth, with more Terror of
Mind than I to this Retreat1.
Vous l’avez déjà remarqué, surtout si vous venez de relire Ro
binson Crusoé, que dans la solitude, dans l’esseulement, dans l’iso
lation insulaire de Robinson Crusoé, et même après la trace de
pas, et même, plus tard, après la rencontre de Vendredi, il n’y a sur
cette île que des hommes et des bêtes ; ce sont les seuls êtres
vivants. Et quand je dis des hommes, j ’entends des hommes, non
seulement des humains, mais des hommes sans femmes et sans
sexe. C ’est jusqu’aux deux dernières pages du livre un monde sans
femme et sans sexeT si vous préférez des hommes sans différence
sexuelle et sans désir, sans souci sexuel apparent comme tel. C ’est
sans doute ce qui explique en partie l’affer.t profond,„qnLattil£ et
attache les lecteurs du monde entier, les lecteurs re.deve.nusfçnfants^
qui rêvent d’un lieu aussi paradisiaque, malgré tous les dangers
qïïë^mHl^^fH^Ter”etredouterRobinson Crusoé. Comme si,
comme au Paradis, la différence sexuelle n’avait pas encore eu lieu
ou n’avait plus lieu d’être. Nous citerons plus tard les moments
d’euphorie, les moments de jouissance extrême et déclarée de
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 142 ; tr. fr., p. 270.
91
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Robinson qui se dit, malgré tout, malgré toutes les difficultés, les
menaces, les privations, le plus heureux des hommes. Ce bien-
heureux ne pense jamais, pendant près de trente ans, pendant au
n^ins vingFïïïïîHnsT^u fait.qujU a de la femme .dans le monde.
Comme d’ailleurs il semble n’y avoir jamais pensé avant d’échouer
dans l’île. Il n’en parle en tout cas jamais, c’est le non-dit absolu
de ces mémoires. Un peu comme si, entre l’euphorie souveraine.
entre l’euphorie paradisiaque et l’absence de femme, de l’autre
comme femme, voire du désir de l’autre femme, de l’autre en
tant que femme, ü y avait quelque(contrat secre ti! n’y a per
sonne d’autre71TTTmie"sorte dJesclave, il y a des animaux et
personne d’autre. Et personne d’autre, £enfin seuh$>, cela veut
dire : pas de femme, plus de femme. Pas trace de femme. Car il
n envisage surtout pas un instant que la trace de pied nu puisse
être une trace de pied féminin. Il, le II, un il, lui, une île et pas
elles, pas de femme. Pas de trace de pas de femme. C ’est ça, la
souveraineté, c’est ça, la souveraineté solitaire et exceptionnelle :
de 1’ esclatë, de l’animal, et pas de femme. Pas de désir pour venir
limiter ^souveraineté. En tout cas, pas de désir hétérosexuel,
et si désir homosexuel il y avait, Il passerait, symboliquement,
symptomatiquement, par la symbolique des jeunes esclaves et
des bêtes. De bêtes qu’on mange ou qui menacent constamment
de vous dévorer (le grand geste, la grande geste fantasmatique
du livre, et celle qui commande tout son lexique, sa parole, sa
bouche, sa langue et ses dents, c’est celle du manger et du dévorer,
du manger l’autre, il n’est jamais question que de cela, de la peur
d’être dévoré par les bêtes féroces ou par les sauvages cannibales,
et de la nécessité de manger des bêtes, des bêtes qu’on chasse,
qu’on élève ou qu’on domestique. Dont on garde toujours la
peau. Les bêtes, vous l’aurez constaté en cent occasions, il veut
leur peau. Il la garde et l’utilise pour se vêtir, se protéger, bâtir,
mais aussi comme un emblème de son vera inptA, etc. La peau des
bêtes est comme l’origine de sa technique et de sa suprématie
d’homme. Il y a donc tous les animaux du monde, les bêtes les
plus « féroces, furieuses, venimeuses, vénéneuses » (mvenous Beast,
furious, venomous, poisonous), mais nulle femme.. Pas de trace de
pas de femme).
92
C ’est seulement dans les six dernières pages du livre, et comme
au passage, par prétérition, que Robinson évoque deux femmes.
Et dans les deux cas, la mort est au rendez-vous^
L autre femme, cest toujours la mort.
Dans le premïercas, c est une vieille femme à qui il avait envoyé
de l’argent et qui lui en est si reconnaissante quelle est prête à tout
pour lui. Or cette femme est veuve, dit-il, « ma bonne vieille veuve
(my good antient Widowj 1 ». Il la retrouve à son retour et elle lui
donne le bon conseil de ne pas retourner dans l’île, comme il en
avait envie (« My true Friend, the Widow, earnestly diswaded me
from it [.. .y2 »).
La mort et l ’autre femme. Quant à l’autre femme, la sienne, elle
n’est pas veuve, mais il en est, lui, veuf, puisqu’il nous dit, comme
en post-scriptum et par prétérition, en une phrase, dans les der
nières pages qui décrivent son retour, que, à son retour précisé
ment, et avant de repartir vers ce qu’il appelle sa « nouvelle colonie
dans l’île » (« In this Voyage I visited my new Collony in the Island,
saw my Successors the Spaniards [.. .] ò»), à son retour donc, et avant
de repartir vers sa « nouvelle colonie dans l’île », il nous dit au
passage, en trois lignes, moins d’une phrase, il nous dit en passant
qu’au passage, entre ses deux voyages dans l’île, il s’est marié, a eu
deux fils et une fille, mais que sa femme est morte. Il ne dit rien
de plus à son sujet que « elle est morte » : « Ma femme étant
morte », elle ne meurt pas, elle est « étant morte », ou plutôt, elle
meurt, elle est mourante (dying) :
Cependant je m’établis ici en partie, car premièrement je me
mariai, et cela non à mon désavantage ou à mon déplaisir. J ’eus
trois enfants, deux fils et une fille ; mais ma femme étant morte et
mon neveu revenant à la maison [...], mes inclinations à courir le
monde et ses importunités prévalurent [...].
In the mean time, I in Part settled my self here; for first o f a ll I
marryd, and that not either to my Disadvantage or Dissatisfaction,
Deuxième séance. Le 18 décembre2002
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 279 ; tr. fr., p. 484.
2. Ibid., p. 280.
3. Ibid., p. 281 (c’est Daniel Defoe qui souligne) ; tr. fr., p. 487. (NdÉ)
93
and had three Children, two Sons and one Daughter: But my Wife
dying, and my Nephew coming Home [...], my Inclination to go
Abroad, and his Importunity prevailed [ ...J1.
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Cela ne l’empêche pas de parler ensuite des cinq femmes rame
nées par ses successeurs espagnols dans l’île et des sept femmes
qu’il leur adressa lui-même, comme par courrier ou par cargo.
Une cargaison de femmes comme du surface mail. C ’est la der
nière page : « En plus des autres subsistances, je leur adressais sept
femmes que j ’avais trouvées propres pour le service ou pour le
mariage si quelqu’un en voulait [...] ([...] besides other Supplies, I
sent seven Women, being such as I found proper for Service, or for
Wives to such as would take them: As to the English Men, Ipromis’d
them to send them some Women from England, with a good Cargoe
of Necessaries, i f they would apply themselves to Planting [.. . ] 2) » [la
traduction française de Pétrus Borei est étrange par sa syntaxe, sa
faute de s^rìtaxe et son usage équivoque du mot « culture » pour
plan tin g^ Quant aux Anglais, je leur avaispromis, s’ils voulaient
s’adonnÿà la culture, de leur envoyer des femmes d’Angleterre
avec une bonne cargaison d’objets de nécessité [ . . .]3 »]•
faintenantÿ Maintenant, maintenant dans une main Robin-
sok-^msõeTttie gardant en mémoire et à l’œil, nous prenons main
tenant dans l’autre main le séminaire de Heidegger sur le Monde,
la Finitude et la Solitude (Welt, Endlichkeit, Einsamkeit) et pour
nous y faire un chemin vers l’animal, nous ouvrons le livre en son
exact et beau milieu (p. 265 sur 532 pages). N ’oublions pas les
différences radicales de statut : nous avons dans une main un livre
anglais, un livre de fiction qui feint de se présenter comme des
mémoires réalistes et non fictionnels, dans l’autre un livre en alle
mand, l’écriture d’un séminaire qui, dans une autre langue et un
autre pays, plus de deux siècles plus tard, sur mode aussi
hétérogène que possible, nous parle du monde, de la finitude, de
la solitude et des animaux.
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 281 ; tr. fr., p. 486-487.
2. Ibid., p. 282 (cest Daniel Defoe qui souligne) ; tr. fr., p. 488. (NdÉ)
3. Id., Robinson Crusoé, op. cit., p. 488.
94
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
Quy découvrons-nous, dans ce séminaire ? Quelqu’un, un Alle
mand, cette fois, qui n’a pas émigré comme les Kreutznaer en An
gleterre, et qui cherche son chemin, le meilleur chemin (c’est cent
fois son mot, Weg) entre beaucoup d’autres, au moins trois, pour
poser la question du monde (:dirait-on pour parodier et déplacer la question de Kant
dans cet extraordinaire petit grand texte intitulé : Was heifit: Sich im
97
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Denken orientieren? (1786). Si, en même temps que Robinson Crusoé,
je navais pas choisi de lire un Séminaire de Heidegger, j’aurais choisi
et peut-être dû choisir de lire avec vous, de relire ce texte de Kant,
plus proche dans le siècle des Lumières de celui de Defoe, et l’exercice
aurait été fécond. Dès le début de ce texte que vous connaissez sans
doute ou devriez lire et relire, Kant articule sa question comme le
ferait un Robinson à la fois marin, astronome et géographe qui, laissé
à lui seul, se demande comment s’orienter et ce que veut dire s’orienter.
Il part alors de l’étymon, à savoir l’orient, et il précise que s’orienter
au sens propre du mot (in der eigentlichen Bedeutung des Worts1)
signifie, puisqu’on s’oriente toujours dans le monde, à partir d’une
région donnée du monde (aus einer gegebenen Weltgegend2), et il y en
a quatre à l’horizon, qu’il s’agit de trouver l’orient, le levant, le lever
du soleil (Aufgang). Si je vois (et il faut que je voie) le soleil dans le
ciel et si je sais qu’il est midi, je trouverai le Sud, l’Est, l’Ouest et le
Nord. Mais il faut pour cela que je sente, que j’aie un sentiment de la
différencferklans mon propre sujet (an meinen eigenen Subjekt3̂ . Et
vous voyez que la valeur de propriété est indispensable, et la valeur du
propre "t pour déterminer le sens propre du mot « orienter » (der
eigentlichen Bedeutung des Worts), il me faut me référer à ce qui affecte
le sentiment (Gefuhl) de mon propre sujet (an meinen eigenen Sub-
jektj. Si Kant parle de sentiment et non de concept ou d’idée, c’est
parce qu’il y va de l’expérience sensible de mon corps propre, à savoir
de la différence entre la droite et la gauche. Comme cette différence,
vous savez qu’il le montre aussi ailleurs, n’est pas conceptuelle, mais
sensible et qu entre ma main droite et ma main gauche, il n’y a aucune
différence conceptuelle prédicable, seulement une différence sensible
d’orientation et de place, donc d’irremplaçabilité sensible (on ne
peut pas mettre sa main droite dans un gant de la main gauche, bien
qu’il n’y ait là aucune différence conceptuelle intelligible ni même
1. Immanuel Kant, Was heifit: Sich im Denken orientieren? [1786], dans
Kants Werke. Abhandlungen nach 1781, vol. VIII, Berlin, Walter de Gruyter &
Co., 1968, p. 134 ; Vers la paix perpétuelle. Que signifie s'orienter dans la pensée ?
Qu est-ce que les Lumières ? et autres textes, tr. fr. Jean-François Poirier et Fran
çoise Proust, Paris, Flammarion, 1991, p. 57. (NdÉ)
2. Ibid., loc. cit.
3. Ibid., loc. cit. (c’est Immanuel Kant qui souligne). (NdÉ)
98
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
objectivement descriptible entre les deux gants et entre les deux
mains, seulement une différence d’orientation sensible). Et cela per
met à Kant de poser que l’orientation géographique (dans le monde
et sur la terre) ne dépend en dernière analyse d’aucune donnée objec
tive ou objectivable, mais seulement d’un principe de différen
ciation subjective. L’intérêt majeur de ce texte (robinsonnien à sa
manière puisqu’il pose la question et répond à la question de l’orien
tation dans le monde depuis la situation d’un corps propre seul, et
qui allègue au moins, qui prétend être démuni de tout repère objectif
ou intersubjectif, démuni de toute techno-science socialisée, etc., qui
allègue donc et prétend se présenter comme la pure subjectivité soli
taire du corps propre nu), l’intérêt majeur de ce texte tient aussi au
moment où Kant veut « élargir » (erweitem) sans le trahir ce qu’il
appelle le principe de différenciation sensible et subjectif dans l’orien
tation, où il l’élargit donc à tout, aux mathématiques, à la logique, à
la pensée en général, en particulier à la pensée dans la figure de la ra
tionalité de la raison. C ’est ainsi qu’il rend compte de ce qu’il appelle
le « besoin de la raison », comme ailleurs il parle de l’intérêt de la
raison, le « sentiment du propre besoin de la raison (das Gefuhldes der
Vemunft eigenen BedürfnissesJ1 », et Kant souligne le mot « besoin »,
« Bedürfniss », puis le « droit du besoin de la raison (das Recht des
Bedürfnisses der Vemunft)2 » (Kant souligne encore...).
Quel droit, quel droit du besoin ? Le droit, ie cite, « de suppo
ser et d’admettre (vorauszusetzen undanzunehmen) quelque chose
qu’elle [la raison] ne peut prétendre savoir par des principes objec-
t i¥ ; et, par conséquent, de s’orienter dans la pensée (sich im Den
ken [ ...] zu orientieren) par son seul besoin propre [le seul besoin
de la raison : durch ihr eigenes Bedürpiis] dans l’espace incommen
surable et, pour nous, empli d’une nuit épaisse, du suprasensible
(fur uns mit dicker Nacht erfiilleten Raume des Übersinnlichen) 3 ».
Il s’agit donc d’étendre le principe d’orientation toujours sub
jectif, mais sensible, jusqu’au droit de la raison, au droit du besoin
propre de la raison de s’orienter dans la pensée à partir d’un prin-
1. Ibid., p. 136 ; tr. fr., p. 59.
2. Ibid., p. 60 ; tr. fr., p. 137.
3. Ibid., loc. cit. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
99
(/
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
cipe toujours subjectif, certes, mais cette fois porté au-delà du
sensible et dans la nuit noire du suprasensible, donc de l’invisible,
du^nétêmpiriquèTX ê saut dans la nuit, ce saut du droit à partir
d u D Ssoin est un saut infini, une extension infinie. Et si vous en
suivez les immenses conséquences, les conséquences océaniques
dans la suite du texte que je vous laisse lire, vous verrez pourquoi
le besoin de la raison pratique est absolument, inconditionnel-
lement privilégié au regard du besoin de la raison théorique, car
le besoin de la raison dans son usage pratique est justement in
conditionnel (unbedingt). Vous y vgcrez-mssi Kgnt définir et dé
terminer ce qu’il appelle une croyance de la raison et même une
« pure croyance de la raison (Ein remer Vernunftglaube) 1 » et pour
décrire cette croyance de la raison, il prend là encore ce que j’ap-
pelîerai un accent robinsonnien ou du moins navigue-t-il comme
un marin dans l’océan robinsonnien. Il s’agit toujours de s’orienter
et de traced son chemin :
\Ply e pure croyance de la raison est donc le poteau indicateur [ce
qui-iest ainsi justement traduit par Jean-François Poirier et Fran
çoise Proust, chez Garnier-Flammarion, avec les mots de « poteau
indicateur », c’est Wegweiser, ce qui montre le chemin] ou la bous
sole (oder Kompafî) qui permettent au penseur spéculatif de s’o
rienter lors de ses incursions rationnelles dans le champ des objets
suprasensibles, mais aussi à l’homme doué de raison commune
mais (moralement) (moralisch) saine (gesunder) de tracer son che
min (seinen Weg vorzeichnen), dans une intention, tant pratique
que théorique, entièrement appropriée (angemessen) à toute la fina
lité de sa détermination ; et c’est également rem» rrnyanre de la
raison qui doit être posée au fondement de toute autre croyance,
voire de toute révélation (Offenbarung)2. [Relire sans l’allemand]
Puis il passe, dans le même élan, au concept de Dieu. Vous
lirez.
Un dernier retour à Heidegger, et je conclus pour aujourd’hui.
Dans quelle direction ?, se demandait-il. Vers quel chemin orien
1.1. Kant, Was heifît: Sich im Denken orientieren,op. cit., p. 66 ; tr. fr., p. 142.
2. Ibid., loc. cit.
Deuxième séance. Le 18 décembre 2002
ter cette question si ouverte et si indéterminée, à savoir : « qu est-
ce que le monde ? ». Dans quel sens, au sens de la direction,
orienter cette question qui ne nous indique même pas elle-même
en quelle direction nous pouvons la poser, nous ordonner, nous
rapporter à elle ? Le monde est une île dont nous ne connaissons
pas la carte. Nous sommes en lui et nous voulons aller vers lui, et
nous ne savons pas de quel côté nous tourner pour un premierpas.
Or voici que, voici que (cela ressemble à un coup de théâtre ou
à un coup de force, bien que cela ne soit pas le ton de Heidegger,
mais je tiens qu’il prend là, à plus d’une reprise, des décisions qui
sont autant de coups de force ou de coups de théâtre arbitraires,
de décisions injustifiables, ce serait le Walten de Heidegger), voi
ci donc qu’il commence par nommer le premier chemin comme
le chemin le plus proche («D er nachste Weg zu einer ersten
Klarung1 »).
Que veut dire « le plus proche » dans ce cas ? Et pourquoi com
mencer ainsi, par le plus proche de nous, comme Heidegger l’avait
déjà fait dans Sein undZeit, tout au début, pour prendre le Dasein
pour point de départ et l’étant exemplaire sur lequel poser la ques
tion du sens de l’être ?
Voilà les questions qui nous attendront jusqu’en 2003 : le
22 janvier, donc, je le rappelle.
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe. .., op. cit., p. 261 (cest Martin Hei
degger qui souligne) ; tr. fr., p. 265. (NdÉ)
Troisième séance
Le 22 janvier 2003
Est-ce que la solitude éloigne des autres ? Qu’est-ce que je dis
quand je dis « je suis seul » ? Est-ce que cela m’éloigne ou me rap
proche de l’autre ou des autres ? Est-ce que je me rapproche ou
m’éloigne des autres ou de tel autre par le simple énoncé d’un « je
suis seul », que ce soit une plainte, un soupir désespéré ou au
contraire le signe d’une outrecuidance complaisante et narcis
sique ? Et si c’était une stratégie, cet énoncé, l’abus d’une fiction,
un simulacre, serait-il destiné à rapprocher ou à éloigner l’autre, à
faire ou à défaire ce qu’on appelle le lien social ? Je fais certaine
ment, en tout cas, autre chose que quand je dis « je suis le seul ».
« Je suis le seul » signifie tout autre chose que « je suis seul ». Et la
chose se compliquerait encore davantage, jusqu’au vertige, si je
disais « je suis seul » et « je suis d’ailleurs le seul », en vérité, « je
suis le seul à être seul », « le seul à être aussi seul ».
Est-ce que se dire « le seul » rapproche ou éloigne ? Est-ce que
se dire « le seul à être seul, aussi seul » rapproche ou éloigne l’autre
dans le monde ? Est-ce que cela constitue ou détruit le lien so
cial ?
Pour commencer à répondre à ces questions ou même à les
élaborer comme questions, il faudrait commencer par s’entendre
sur ce que veut dire rapprocher ou éloigner.
Qu’est-ce que la proximité ? La proximi*? du proche ? La proxi
m o du proche n’est pas, elle, nécessairement proche. Telle chose,
telle contrée, telle personne peuvent être proches ou lointaines,
mais l’essence ou le sens du proche, le proche en tant que tel, la
103
I Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
proximité du proche en tant que proche, et apparaissant comme
telle, ne sont pas nécessairement proches. Du moins pas au même
sens. Elle peut être lointaine, inaccessible même. Et réciproque
ment, l’éloignement du lointain, l’être-au-loin peut être proche et
se dés-éloigner en nous apparaissant comme tel. Ce sont là en
tout cas les questions du sens, de l’essence, du « comme tel » de
l’apparaître du sens que nous retrouverons au cours de nos lec
tures et de nos discussions de la grande méditation de Heideg
ger sur l’animal dit « pauvre en monde » (weltarm), en tant que
celui-ci, l’animal, serait justement privé du « comme tel » (als, als
solche)1 de ce qui, selon Heidegger, peut nous apparaître, à nous,
en tant que Dasein, «comme tel», als2, dans une structure
du comme tel, dans une expérience du rapport au comme tel (das
als-Struktur, als-Beziehung). Dans ce que Heidegger appelle la
Benommenheit de l’animal (qu’on traduit, mais nous verrons
que la traduction est difficile et porte toute la charge de la lec
ture, par J^bétude ou accaparement), dans sa Benommenheit, eh
bien, à lflnimal défini par cette Benommenheit est alors retirée,
prise, soustraite la possibilité de se rapporter à l’étant comme tel, la
possibilité de percevoir comme tel ce qu’il perçoit ou de se rap
porter à l’étant et au monde, en tant que tels, dans l’ouverture et
l’être manifeste, dans la manifestation ou la manifesteté, dans
l’ouverture de ce qui se manifeste à lui3.
Nous nous étions quittés la dernière fois sur une question au
sujet justement de ce que Heidegger entendait par le plus proche,
dans le choix du chemin le pl
de commencer son questionnement et son mode de question
nement. Que veut dire « proche » ? Et pourquoi ce privilège du
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « privé de l’apparaître comme
tel, du comme tel de l’apparaître ». (NdE)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « nous voyons le soleil, comme
l’animal, mais nous le voyons, selon Heidegger, comme tel, l’animal voit le
soleil ou se laisse chauffer par le soleil, sans le voir comme tel ». (NdÉ)
3. Sur le concept de als-Struktur, cf. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe...,
op. cit., p. 491 ; Les Concepts fondamentaux..., op. cit., p. 487. Sur le concept
de Benommenheit, cf. ibid., § 60 et § 61. Jacques Derrida traite de manière plus
détaillée de ces concepts infra, dans les septième, huitième et dixième séances.
(NdÉ)
us proche, par lequel il proposait
104
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
proche, du « plus près de nous » qu’on reconnaissait déjà dans
le choix d’allure méthodologique que Heidegger avait déjà fait,
quelques années avant ce séminaire de 1929-1930, dans Sein und
Zeit{\927), quand il privilégiait1 le Dasein, l’analytique du Dasein
comme l’analytique de l’étant exemplaire pour la question deTètre
parce que le plus proche de nous, en tant qu’êtres questionnants, le
plusproche, ̂ soFumentproche de nous qui posons la question de
l’être ou ne sommes pas indifférents à notre être, etc. ?
Qu’en est-il donc de cette énigmatique proximité qui devient
le principe d’orientation de la pensée ? Voilà la question que nous
laissions suspendue à la fin de la précédente séance. Nous allons à
notre tour nous rapprocher de cette question, mais sans hésiter2 à
faire un assez long détour pour y revenir, à nous éloigner pour re
venir sur nos pas, tout en étant sensibles à cette possibilité de
s’éloigner pour se rapprocher en revenant sur ses pas. De quel es
pace s’agit-il, de quelle figure ou de quelle structure de l’espace (et
du temps) et de quel chemin s’agit-il quand il se trouve qn& pins
on s’éloigne du point de départ, plus on s’en rapproche, plus on
s’éloigne de l’orifrinf pV?-0-̂ nn "■ mne-n* rlVIU >
D ’où allons-nous donc repartir et pour quelle traversée ?
Je propose, pour ne point trop céder à l’ennui, mais pour ne
pas le fuir non plus, l’ennui risquant toujours d’être fui ou d’être
lui-même une fuite, je propose de repartir justement de l’ennui,
qui est l’un des grands thèmes du séminaire de 1929-1930.
Qu’est-ce que(Tennui D
Robinson s’ennuyait-il ? N ’était-il pas trop accaparé par les ur
gences diverses pour s’ennuyer ?
Le moins qu’on puisse dire est que non, cet homme ne s’en
nuyait pas, il n’avait pas le temps de s’ennuyer. Et s’il ne s’enrjüya
jamais dans son île, c’est qu’au fond, et cela est confirmé par bien
des textes que nous avons lus et lirons encore, il aimait son île, il
désirait l’île qu’il s’appropriait à tout prix, sur laquelle il déclarait
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « et se sentait justifié à privilé
gier ». (NdÉ)
2. Dans le tapuscrit : « mais non sans hésiter ». Nous rétablissons à partir de
l’enregistrement de la séance. (NdE)
105
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003) ]
de plus en plus souvent régner en souverain, pareil à un souverain,
même si elle était pleine de dangers, de menaces mortelles, etc.
Pourquoi aime-t-on les îles ? Pourquoi n’aime-t-on pas les îles ?
Pourquoi certains aiment-ils les îles alors que d’autres n’aiment
pas les îles, les uns en rêvant, les recherchant, les habitant, s’y
réfugiant, les autres les évitant, les fuyant même au lieu de s’y
réfugier ?
Mais les fuir, autant que s’y réfugier, cela suppose un mouve
ment de fuite. Onne peut pas dissocier la figure de l’île de l’expé
rience de la fuite. On peut soupirer par exemple après l’île comme
après un refuge lointain où il serait permis de fuir l’humanité au
cours d’un exil choisi. À la fin de la « Cinquième Promenade »,
cet homme de l’île que fut Rousseau, admirateur de Robinson,
auteur d’un Projet de constitution pour la Corse, dont il souligne le
site, la « situation avantageuse de l’Isle de Corse », Rousseau sou
pire ainsi après l’île de Saint-Pierre sur le lac de Bienne :
:',tè
Què|§e puis-je aller finir mes jours dans cette Isle cherie sans en
ressortir jamais, ni jamais y revoir aucun habitant du continent qui
me rappellât le souvenir des calamités de toute espèce qu’ils se plai
sent à rassembler sur moi depuis tant d’années ! Ils seroient bientôt
oubliés pour jamais : sans doute ils ne m’oublieroient pas de même :
mais que m’importeroit, pourvu qu’ils n’eussent aucun accès pour
y venir troubler mon repos1 ?
Notez d’abord, pour vous en souvenir plus tard, qu’au début de
cette promenade, Rousseau fait du mot « seul », et du syntagme
« le seul », un usage qui ne manquera pas de nous intéresser. Il ne
dit pas seulement qu’il aime être seul, qu’il aime et choisit la soli
tude, ou l’esseulement (thème du séminaire de Heidegger : Monde
finitude solitude : Einsamkeit), il ne dit pas seulement qu’il aime
la solitude ou l’esseulement du promeneur solitaire qui se trouve
1. J.-J. Rousseau, « Cinquième Promenade », Les Rêveries du promeneur soli
taire, Marcel Raymond (éd.), dans Œuvres complètes, I Les Confessions et autres
textes autobiographiques, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond (éds) avec,
pour ce volume, la collab. de Robert Osmond, Paris, Gallimard, coll. « Biblio
thèque de la Pléiade », 1959, p. 1048. (NdÉ)
106
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
être seul ; non, Rousseau dit aussi, ce qui est autre chose, qu il est
bien « le seul », dans cette situation, donc l’unique, le singulier,
aussi singulier d’ailleurs que l’île de Saint-Pierre elle-même, aussi
seul et exceptionnel que la situation, que le site de l’île de Saint-
Pierre. Voici ce qu’il dit, avec une extraordinaire subtilité, avec une
sophistication non sophistique du vocabulaire, au début de la même
« Cinquième Promenade », au moment où il chante son bonheur
dans l’île et les charmes de l’île :
Cependant elle est très agréable et singulièrement située [je souligne
singulièrement ; l’île elle-même est isolée, non pas seulement isolée,
insularisée en tant qu’île et comme toute île, mais isolée et seule en
son genre parmi les îles en raison de son lieu, de son site, donc aussi
de son environnement topo-géographique : elle est singulièrement
située] pour le bonheur d’un homme qui aime à se circonscrire [donc
à s’isoler] ; car quoique je sois peut être le seul au monde à qui sa
destinée en ait fait une loi [donc le seul à qui la solitude qu’il aime
a aussi été imposée par une loi qui le fait ainsi deux fois seul : il n’est
pas seulement seul par goût mais seul par sanction], je ne puis
croire être le seul qui ait un goût si naturel, quoique je ne l’aye
trouvé jusqu’ici chez nul autrel.
Admirez le retors de cette argumentation : non seulement je
suis seul, solitaire, etc., mais je suis le seul (donc l’unique, l’irrem
plaçable, l’élu, presque) à qui cette solitude que j ’aime naturelle
ment, solitaire que je suis de nature, ait aussi été imposée comme
une loi ; et même si je ne puis croire être le seul à avoir ce goût
inné, naturel pour la solitude, jusqu’ici je n’ai rencontré personne
d’autre pour la partager. Donc j ’aime naturellement la solitude,
mais on en a fait aussi, contre moi, une loi imposée, on a trans
formé pour moi seul la nature en loi, la phusis en nomos, si vous
voulez. Mais même si j ’ai du mal à le croire, je suis le seul à avoir
ce goût naturel pour la solitude puisque je n’ai rencontré per
sonne pour le partager. Donc je suis seul, j ’aime naturellement la
solitude et je suis le seul à l’avoir et pour nature et pour loi. Cette
solitude est donc si essentielle, si profonde, si abyssale quelle me
1. Ibid., p. 1040 (c’est Jacques Derrida qui souligne « le seul »). (NdE)
107
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
définit dans mon ipséité absolue ou dans le destin unique de mon
ipséité. Je suis le seul, je suis seul à être aussi seul, et le seul à aimer
naturellement être seul. Mais vous voyez bien, comme je le sug
gérais en commençant, que « être seul » et « être le seul », fut-ce
« être le seul à être ainsi seul », ou « le seul à aimer être seul », ce
n’est pas exactement la même chose, même si les deux sens et les
deux syntaxes (seul et le seul) reçoivent l’hospitalité d’un seul et
même mot et même si cette unicité du mot comme homonyme
de deux sens différents n’est pas seulement un hasard. Il n’est pas
fortuit que deux sens aussi différents que « je suis seul » (au sens
de la solitude) et « je suis le seul », au sens de l’exception, de la
singularité, de l’unicité, de l’élection et de l’irremplaçable (qui
sont souvent d’ailleurs les traits de la souveraineté) logent ici dans
le même mot, dans le même adjectif, dans des grammaires diffé
rentes où l’épithète seul semble commencer à se substantiver ou à
se nominaliser comme le seul.
D ’ailleur|/dans les mêmes Rêveries du promeneur solitaire, dans
la « Septième » (p. 1071 de la Pléiade), Rousseau tire orgueil de
sa situatiorì, de réfugié qui, dans sa fuite même, devient le décou
vreur, le conquérant et le souverain de son île et transforme son
exil en empire. L’île de Saint-Pierre devient l’Amérique colonisée
par ce nouveau Colomb, par ce qu’il appelle un « autre Colomb »
(à prononcer comme vous voudrez, lui, il l’écrit Colomb) :
[...] je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j ’étois là dans
un réfuge ignoré de tout l’univers où les persecuteurs ne me déter-
reroient pas.
[Je m’arrête un instant sur cette étrange figure pour des raisons
qui nous apparaîtront plus tard en revenant à Robinson : mes
persécuteurs ne me déterreront pas, dit Rousseau. Donc ils ne
réussiront pas à me poursuivre ni à me retrouver sur et dans cette
terre, dans ce trou qu’est cette île où je suis, sur cette terre, comme
enterré vivant, où j’ai la chance et je bénis la chance d’être comme
enterré vif.]
[... ] je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j ’étois là dans
un réfuge ignoré de tout l’univers où les persecuteurs ne me déter-
108
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
reroient pas. Un mouvement d’orgueil se mêla bientôt à cette rê
verie. Je me comparois à ces grands voyageurs qui découvrent une
Ile déserte, et je me disois avec complaisance : sans doute je suis le
prémier mortel qui ait pénétré jusqu’ici ; je me regardois presque
comme un autre Colomb
Lisez la suite, quand il découvre une manufacture de bas, c’est
assez drôle.
Dans Les Rêveries.. . , Rousseau ne nomme pas Robinson, mais
dans Les Confessions, quand il raconte abondamment, au Livre XII,
son exil de réfugié persécuté dans l’île de Saint-Pierre, ses jouis
sances ou ses extases de botaniste, et quand il rêve que ce lac soit
un océan, il nomme Robinson et se compare à « un autre Ro
binson ». Cette fois, ce n’est pas le Robinson comme modèle poli
tico-pédagogique dont nous avions rencontré les éloges dans
Y Emile, le Contrat social ou tel autre Discours, mais un autre « autre
Robinson », le Robinson imaginaire qui bâtit sa demeure :« [ . . . ]
et pour me bâtir comme un autre Robinson une demeure imagi
naire dans cette petite Ile2 ». Dans le Deuxième Dialogue de Rous
seau juge de Jean Jaques, un autre Robinson, encore un autre, un
type de référence littérale à Robinson, au « Roman de Robinson »
consiste en une surenchère intéressante qui pousse Rousseau à
dire que Jean Jaques est en somme plus robinsonnien que Robin
son, car, lui, il aime tellement la solitude et vivre seul qu’il n’aurait
même pas souffert comme Robinson de son insularité.
J. J. n’aséances du séminaire « La bête et le souverain » furent
finalement données à l’Université de Californie (Irvine) en mars 2003.
5. Sur la couverture de la chemise, outre la mention abrégée du titre,
« BS-2002-03 (3) » et un mot illisible raturé d’un trait, figure cette phrase manus
crite : « ma peur de la mort, désormais sa souffrance ». Le mot « sa » est encerclé.
6. Lors de cette séance de discussion, Jacques Derrida, qui venait de terminer
la rédaction d’un texte intitulé « “Justices” » (le tapuscrit porte à la fin du texte
la mention : «Jacques Derrida, Ris-Orangis, le 16 mars 2003 ») en vue d’un
colloque où il devait se rendre en avril 2003, fit allusion au poète anglais Gerard
16
Note des éditeurs
le premier volume, et pour les mêmes raisons, nous n’ayons
cherché à retranscrire ces discussions, suivant en cela l’usage le
plus souvent adopté dans les décades de Cerisy et les principaux
colloques consacrés à l’œuvre de Jacques Derrida.
Dans le tapuscrit du séminaire, les indications bibliographiques
étaient le plus souvent clairement indiquées, mais sous une forme
abrégée ; nous les avons précisées et nous avons également com
plété celles qui étaient manquantes, en le signalant chaque fois par
la mention (NdE). Cette même mention est utilisée pour toutes
nos autres interventions éditoriales. Un certain nombre de textes
cités n’avaient pas été recopiés dans le tapuscrit : ils y figuraient sous
forme de photocopies de pages de livres (textes français, traductions
et textes en version originale), intercalées par Jacques Derrida dans
le tapuscrit au moment où il prévoyait de les lire et de les com
menter. Ces photocopies comportent de nombreuses traces de lec
ture (passages soulignés, mots encerclés, diverses annotations dans
la marge) que nous avons choisi de ne pas relever, dont Jacques
Derrida se servait pendant la séance lorsqu’il commentait ou tra
duisait ces passages. Comme pour l’édition du premier volume du
Séminaire, nous avons eu recours aux enregistrements des séances
pour préciser la découpe des passages cités avant de les réinsérer, car
lors de leur lecture, Jacques Derrida intercalait fréquemment les
passages de la version originale et de la traduction du texte cité : en
raison de cet entrelacement des langues qui témoigne d’un intérêt
soutenu porté à la question de la traduction tout aü long de ce
séminaire (en ce qui concerne surtout l’analyse du texte de Hei
degger), nous avons décidé d’insérer à plusieurs reprises ces interca
lations à partir de l’enregistrement de la séance et signalé en note
Manley Hopkins (1844-1899) et à la question du « selftaste ». Cette conférence
(« keynote address ») fut prononcée le 18 avril 2003 au colloque « “J ”: Around
the Work ofj. Hillis Miller », organisé par Dragan Kujundzic et Barbara Cohen,
à l’Université de Californie (Irvine), les 18 et 19 avril 2003. Cette conférence
étant demeurée inédite en français à ce jour, le lecteur pourra se reporter au
texte paru en anglais : « Justices », tr. angl. Peggy Kamuf, Critical Inquiry
(Chicago, The University of Chicago Press), « “J ” » (Dragan Kujundzic éd.),
vol. 31, n° 3, printemps 2005, p. 689-721, et dans Provocations to Reading:
J. Hillis Miller and the Democracy to Come, Barbara Cohen et Dragan Kujundzic
(éds), New York, Fordham University Press, 2005, p. 228-261. (NdÉ)
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
chacun de ces ajouts. Par ailleurs, ce sont les livres de Jacques Der
rida que nous avons utilisés, chaque fois qu’il aura été possible de les
retrouver dans la bibliothèque de sa maison, à Ris-Orangis. En cas
d’incertitude ou de recherches demeurées vaines pour les localiser,
nous nous sommes tournés vers les éditions tenues pour les plus
sûres. Nous avons vérifié et, si nécessaire, corrigé le texte des cita
tions faites par Jacques Derrida, rectifiant sans le signaler ce qui
nous semblait des erreurs de transcription évidentes. Nous avons en
revanche signalé de manière systématique — en renvoyant aux pages
des traductions de référence — les traductions modifiées par lui, ces
modifications se révélant particulièrement significatives dans le
contexte de ce dernier séminaire où les deux principaux textes ana
lysés — Robinson Crusoe, de Daniel Defoe, et le séminaire de 1929-
1930 de Heidegger - sont l’un de langue anglaise, l’autre de langue
allemande : la mention d’usage «Traduction modifiée par...»
recouvre ici les nombreuses interventions de Jacques Derrida,
quelles soient mineures (modification, déplacement d’un mot ou
d’un simple de ponctuation, ajout ou retrait de l’italique, etc.) ou
plus conséquentes. Enfin, pour clore ces indications sur les réfé
rences, tout au long du séminaire, Jacques Derrida fait de multiples
renvois à ses travaux antérieurs, déjà publiés ou non : nous les réfé
rençons dès lors que la citation est explicite, même lorsqu’il s’agit de
renvois au corpus, encore inédit, des séminaires eux-mêmes.
Quant aux aspects plus techniques de ce travail, ils demeurent
relativement légers et succincts. On trouvera dans cette édition le
texte intégral du séminaire de Jacques Derrida tel que composé et
disposé par lui, notamment en ce qui concerne les phrases et les
paragraphes parfois très longs. Nous avons aussi rectifié, en quel
ques occasions, des coquilles du tapuscrit, que Jacques Derrida
corrigeait le plus souvent lors des séances. De même, à un niveau
plus micrographique, la ponctuation a été conservée, en particu
lier tous les crochets, qui sont toujours de Jacques Derrida ; nous
avons toutefois procédé en de rares occasions à quelques correc
tions ou retouches minimes quand la multiplication des signes
diacritiques (crochets, parenthèses, tirets), ou au contraire leur
absence, rendait difficile le suivi de l’argumentation.
Nous avons conservé toutes les marques d’oralité du séminaire,
18
Note des éditeurs
notamment quelques reprises placées par Jacques Derrida entre
crochets. Dans le même esprit, nous avons choisi de laisser entre
parenthèses certaines notes préparatoires — « Photocopier tous ces
textes », ou de « régie », didascalies plutôt, telles « (Tableau) »,
« Lire et commenter », « Relire », « Développer longuement » —,
qui donnent à entendre le rythme du séminaire, ses accentuations
et ses intonations. À une reprise, au début de la septième séance,
nous avons inséré entre accolades un développement improvisé
par Jacques Derrida, à partir de l’enregistrement des séances. Ce
dernier nous a également permis de signaler en note un certain
nombre d’ajouts par lesquels Jacques Derrida explicitait à l’inten
tion de son auditoire des aspects importants de sa réflexion. Le
relevé de ces ajouts faits lors des séances nous a paru s’imposer
dans le cas de ce second volume du Séminaire du fait que, de
manière plus marquée que dans le premier volume, Jacques
Derrida laissait en de multiples points du tapuscrit des signes de
renvois à ces compléments - non systématiques toutefois1 — faits
lors de la séance. Nous avons ainsi souhaité donner à lire ces
ajouts chaque fois qu’ils nuançaient ou précisaient de manière sensi
ble le développement en cours.
Dans le cas d’expressions dont la graphie présente parfois de
légères différences (usage de capitales, de guillemets, d’italique ou
romain, élisions facultatives, etc.), nous n’avons pas cru bon de re
courir à une harmonisation systématique de ces variations, celles-ci
n’entravant en rien la lisibilité du texte : ainsi, par exemple, en ce
qui concerne la graphie privilégiée par Jacques Derrida pour les
mots formés avec les préfixes « pré » et « auto » (suivis d’un trait
d’union le plus souvent), ou pour des variations régulières (Sémi
naire/séminaire, Waltenl walten, morts vivants/morts-vivants, funé-
railles/funéraille, phantasme/fantasme, Robinson Crusoe/Robinson
Crusoé, etc.). Par ailleurs, dans le tapuscrit de ce séminaire,
Jacques Derrida utilise fréquemment des sigles (RC pour Robinson
Crusoe,pas toujours fui les hommes, mais il a toujours aimé la
solitude. Il se plaisoit avec les amis quii croyait avoir [...], mais il
se plaisoit encor plus avec lui-même. Il cherissoit leur société ; mais
il avoit quelquefois besoin de se recueillir, et peut-être eut-il encor
mieux aimé vivre toujours seul que toujours avec eux3. Son affec
1. J.-J. Rousseau, « Septième Promenade », Les Rêveries du promeneur soli
taire, dans Œuvres complètes, I, op. cit., p. 1071.
2. Id., Les Confessions, Livre XII, Bernard Gagnebin et Marcel Raymond
(éds), dans ibid., p. 644.
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « Je suppose que tout le monde
bénit de ne pas avoir à choisir. » (NdE)
109
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
tion [celle de J. J.] pour le Roman de Robinson m’a fait juger qu’il
ne se fut pas cru si malheureux que lui, confiné dans son ile
déserte
Donc Jean Jaques, sinon Rousseau, le Rousseau persécuté, au
rait été un Robinson heureux, plus heureux que le vrai Robinson
imaginaire de Defoe. Étrange surenchère robinsonnienne qui al
lègue en somme le désir profond, essentiel, unique, de l’ipséité
singulière de quelqu’un qui, au fond, n’aime et ne se retrouve lui-
même que dans la solitude et qui, au fond, s'ennuie lui-même en
société quand il n’est pas ennuyé ou persécuté par ladite société.
Cette surenchère robinsonnienne prend un autre tour dans le
même Dialogue, un tour qui exaspère, si je puis dire, la métaphore
robinsonnienne et insularoïde, puisque, et c’est pourquoi je parle
d’exaspération, Rousseau se dit à la fois plus seul que Robinson et
plus seul à Paris même que Robinson dans son île. Je parle aussi
d’exacerbation, d’exaspération parce qu’il s’agit cette fois d’un iso
lement de. persécuté en pleine ville [et la question devient pour
nous non plus seulement : « qu’est-ce qu’une île ? », mais « qu’est-
ce qu’une 'fille ? », et qu’est-ce qu’une île dans une ville quand ce
n’est pas l’île de la Cité ou l’île Saint-Louis, mais l’île dans laquelle
quelqu’un se trouve isolé, insularisé en pleine ville, en raison d’une
isolation imposée ou choisie ?2]. Et vous allez le voir, ce tour sup
plémentaire de métaphore robinsonnienne exaspérée va être d’au
tant plus singulier que celui qui se dit dans une, je cite, « position
unique », donc seul à être seul ainsi, se dit unique en ceci qu’il
pousse une certaine perversité à favoriser la perversion des autres,
les persécuteurs, jusqu’à concourir volontairement avec eux et à
choisir lui-même de s’isoler dans la solitude que ses persécuteurs
veulent lui imposer. Eux, ils sont sadiques, mais il est, lui, maso
1. J.-J. Rousseau, « Deuxième Dialogue », Rousseau juge de Jean Jaques. Dia
logues, Robert Osmond (éd.), dans Œuvres complètes, /, op. cit., p. 812 (c’est
Jacques Derrida qui souligne). (NdE)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « Isolation de loi : quand on
est, justement, on peut être seul dans une île, seul naturellement, mais quand
on est seul dans une île dans une ville, qu’on devient une île dans une ville,
cette solitude est une solitude de la loi et non pas de [...] ». La fin de cette
phrase est inaudible. (NdÉ)
110
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
chiste, dirait l’autre. Car, assujetti en cela à un mécanisme, à une
machine, à un automatisme compulsif et répétitif de perversion
auto-persécutrice qui retourne contre soi l’agression venue d’en
nemis auxquels il ne peut pas ne pas s’identifier, il aide ses persécu
teurs à l’insulariser en pleine ville, il préfère cette persécution, il lui
donne le pas, il se persécute comme s’il était son propre destructeur,
il détruit ses propres protections, comme s’il était mû par un méca
nisme d’auto-immunité. Il se livre lui-même, en lui-même, de lui-
même à ses ennemis ou à ses persécuteurs. Il s’en prend à son
lui-même, à son soi-même, à son « même », à son ipséité, en cultivant
lui-même l’insularité imposée. Rousseau s’approprie la perversion
supposée de l’autre ; il l’intériorise et la déborde d’avance pour s’en
assurer la maîtrise souveraine là même où cette perversion menace
de détruire son ipséité souveraine K Je lis :
Je l’ai vu [J. J.] dans une position unique [je souligne unique : il
est seul à vivre cette solitude et à l’aimer ainsi, à l’élire là où il y est
élu ou confiné] et presque incroyable, plus seul au milieu de Paris
que Robinson dans son Ile, et sequestrò du commerce des hommes
par la foule même empressée à l’entourer pour empêcher qu’il ne
se lie avec personne [lien délié de la déliaison sociale, etc. Com
menter2]. Je l’ai vu concourir volontairement avec ses persecuteurs
à se rendre sans cesse plus isolé, et tandis qu’ils travailloient sans
relâche à le tenir séparé des autres hommes, s’éloigner des autres et
d’eux-mêmes de plus en plus3.
S'éloigner, dit-il, et si vous lisez la suite, qui est, comme tou
jours, passionnante, vous verrez cet éloignement (dont nous repar
1. Cette dernière phrase esr ajoutée par Jacques Derrida à la fin du tapuscrit
de cette séance, avec l’indication : « Addition p. 7 », et localisée p. 7 par un
signe d’insertion. (NdE)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « La foule se presse autour de
lui, il y a trop de monde et cette presse, cette pression, est destinée à l’isoler, à
le priver du lien social. » (NdE)
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « Eux, ils cherchent à l’isoler et
lui cherche à se séparer, à s’éloigner. Donc il concourt, il est en concurrence
avec ses persécuteurs, il en rajoute : c’est à qui l’isolera le mieux, “eux” ou “moi”. »
Cf. J.-J. Rousseau, « Deuxième Dialogue », Rousseau juge de fean Jaques. Dialo
gues, dans Œuvres complètes, I, op. cit., p. 826. (NdE)
111
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
lerons tout à l’heure près de Heidegger) se compliquer et revenir
dans deux occurrences au moins, sur la même page (p. 826), avec
le double syntagme du transitif et du réfléchi (les éloigner, /en
éloigner : quelle différence y a-t-il, car il y en a une, entre éloigner
les autres et s’en éloigner ? « De son côté il voudroit les éloigner »,
dit Rousseau, parlant de J. J., « ou plus tôt s’en éloigner parce que
leur malignité, leur duplicité [...] », etc. Plus loin : « Vous me
demandez, disoit-il, pourquoi je fuis les hommes ? Demandez-le à
eux-mêmes, ils le savent encor mieux que moi1 »)2.
Que fuit-on quand on s’éloigne, s’enfuit, se réfugie ou s’exile,
comme un réfugié ou un exilé dans une île, que fuit-on quand on
fuit dans une île ? Ou, inversement, quand on fuit l’île ? Et n y
a-t-il pas, parfois, chez la même personne, dans le même désir,
une trouble concurrence et une étrange simultanéité, quant à l’in-
sularitc de l’île, entre l’attraction et l’aversion, entre l’insularo-
philie et J*insularophobie ? Que doit être, que doit signifier une
sorte d’epénce de l’île, s’il y en a, pour provoquer ce double mou
vement contradictoire d’attirance et d’allergie ?
Il y va bien sûr d’une certaine expérience de la solitude qu’on en
tend souvent comme isolement, isolation, insularité. N ’oublions
pas que le séminaire de Heidegger en lequel nous sélectionnerons
la partie concernant l’animal pauvre en monde, c’est un séminaire
sur le monde, certes, mais aussi, très longuement, un séminaire
sur la finitude et surtout ce qui lie la solitude, Einsamkeit, dont il
parle directement assez peu, à l’ennui (Langeweile), au s ennuyer
(das Sichlangweilen), et plus précisément à la profondeur, ou au
devenir-profond de cette expérience du s’ennuyer, mot ou verbe
qui, en allemand plus qu’en français, implique une dimension
1. J.-J. Rousseau, « Deuxième Dialogue », Rousseau juge de Jean Jaques. Dia-
logues, dans Œuvres complètes, I, op. cit., p. 827 (c’est Jean-Jacques Rousseau
qui souligne). (NdÉ)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « Autrement dit, savoir qui
éloigne qui, qui s’éloigne de qui. Quand il y va de l’ipséité, on ne sait plus très
bien qui est ego, ipse, le singulier.La différence entre “éloigner les autres” ou
“s’en éloigner” est une différence très précaire, instable. » (NdE)
112
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
temporelle, un intervalle ou une durée de temps long, Langeweile,
donc une temporalisation qui est au cœur de l’analyse par laquelle
Heidegger rapporte l’ennui à la temporalisation du Dasein (et
plus précisément, c est un des nombreux intérêts de cette analyse
qui est aussi, en un sens qui se veut aussi profond, historique), du
Dasein d’aujourd’hui, du Dasein contemporain. L’animal pauvre
en monde, dans sa Benommenheit (dans son accaparement sans
Dasein), ne s’ennuierait pas en ce sens profond, pas même au sens
où, en raison d’un autre accaparement, Robinson ne s’ennuyait
pas non plus dans son île, et ce serait l’une de nos questions.
Nous n’aurons pas le temps de lire ensemble cette très riche
analyse heideggérienne de l’ennui (faites-le vous-mêmes), analyse
qui précède les développements de la question du monde et, en
lui, dudit règne animal. Mais afin de vous proposer une image
concrète du style de description phénoménologique fort illus
trée auquel se livre par moments, de façon assez inhabituelle chez
lui, Heidegger, le Heidegger professeur, je voudrais, au moins
pour vous distraire avant de commencer, justement, vous lire un
passage. Ce passage précède le moment où Heidegger, qui veut
distinguer entre être ennuyé par et s 'ennuyer à (qui l’intéresse
davantage), se propose de mettre en relief la différence entre les
deux ennuis pour saisir ce qu’il appelle « la direction d'un devenir
plus profond » de l’ennui (et c’est bien encore, déjà, une question
de direction et d’orientation de la question philosophique (« die
Richtung des Tieferwerdens1 », § 25)). Cette profondeur devrait
nous indiquer le chemin (c’est encore, déjà, cette question de
chemin, d’orientation et de direction dont nous parlions la der
nière fois2), le « chemin vers l’ennui originaire (den Weg zur ur-
sprünglichen Langeweile)0 ». Ce passage que je sélectionne en
vous demandant de lire ce qui précède et ce qui suit se trouve dans
le § précédent (§ 24). (Lire et commenter p. 170-173/165-169)
1. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe..., op. cit., p. 171 (c’est Martin Hei
degger qui souligne) ; tr. fr., p. 175. (NdE)
2. Cf., supra, « Deuxième séance. Le 18 décembre 2002 », p. 97-101. (NdE)
3. M. Heidegger, Die Grundbegriffe.op. cit., p. 171 (c’est Martin Heideg
ger qui souligne) ; tr. fr., p. 175. (NdE)
113
Séminaire La bete et le souverain II (2002-2003)
Essayons de trouver un tel cas, et de le trouver à nouveau comme
on l’a fait pour la première forme d’ennui : trouver un cas parfaite
ment quotidien, accessible à tout le monde et presque inapparent.
Le soir, nous sommes invités quelque part. Nous ne sommes pas
tenus d’y aller. Mais la journée entière, nous nous sommes appliqués
au travail, et nous avons du temps pour la soirée. Donc, nous y allons.
Il y a là, comme c’est d’usage, un repas, et la conversation de table.
Tout est non seulement fort savoureux, mais c’est même de très bon
goût. Après quoi on va s’asseoir et il y a, comme on dit, de l’anima
tion. Peut-être écoute-t-on de la musique. On bavarde. C’est plein de
sel. Déjà, il est temps de s’en aller. Les dames affirment (Die Damen
versichern) — et pas seulement en prenant congé, mais même en bas et
dehors, quand déjà on est de nouveau entre soi : « c’était vraiment très
bien », ou encore : « c’était formidablement réussi » (Es warfurchtbar
reizend). En effet. Il ne se trouve strictement rien qui eût été ennuyeux
dans cette soirée, ni la conversation, ni les gens, ni les lieux. On rentre
donc à la maison entièrement satisfaits. Encore un rapide coup d’œil
au travail interrompu le soir, une estimation sommaire et une prévi
sion ĵ pur le lendemain - et ça y est : je me suis pourtant bien à vrai
dire ennuyé à cette soirée où j’étais invité.
Mais pourquoi donc ? Avec la meilleure volonté du monde, nous
ne pouvons rien trouver qui nous eût ennuyé en cet endroit. Et pour
tant, je me suis ennuyé. À quoi donc ? Me suis-je ennuyé, me suis-je
en quelque sorte ennuyé moi-même (selbst gelangweilt) ? Ai-je moi-
même été l'élément ennuyeux (das LangweiligeJ ? Or, nous nous rappe
lons, de façon entièrement distincte, que non seulement il n y avait
rien d’ennuyeux, mais encore que je ne me suis pas du tout, à aucun
instant, occupé de moi-même, dans une quelconque réflexion rêveuse.
Je ne me suis pas occupé de moi-même - ce qui eût été une condition
pour être moi-même l’élément ennuyeux. Au contraire, j’étais entiè
rement présent, à la conversation et à tout. Mais nous n’avons pas dit
non plus : « je me suis ennuyé à moi » (ich habe mich bei mir gelang
weilt), mais bien « à l’invitation » (sondem bei der Einladung). Ou
peut-être tout ce discours - le fait de dire, après Coup, que je me suis
à vrai dire ennuyé - n est-il qu’une illusion, laquelle résulte d’une
mauvaise humeur, provoquée après coup en se disant : « j’ai malgré
tout sacrifié cette soirée, elle est perdue ». Non. Il est entièrement
évident1 nous nous sommes ennuyés quoique la soirée fût « très
1. Tel dans l’édition citée. (NdÉ)
114
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
bien ». Ou peut-être était-ce précisément ce côté « très bien » (diese
Nettigkeit) de la soirée à quoi nous nous sommes ennuyés ?
Pourtant, en parlant ainsi, n avons-nous pas mal jugé ? En défi
nitive, n’est-ce pas là un comportement dans lequel ne peut donner
qu’un homme tout à fait blasé, qui a coutume de voir tout a priori
dans la lumière singulière d’être par principe ennuyé1, et qui, à
partir de là, se comporte a priori vis-à-vis de tout et partout se rap
porte à tout d’une manière insatisfaite, négative ? Seulement, notre
question actuelle n’est pas de savoir si le fait que nous nous soyons
ennuyés était justifié ou non. Elle n’est pas non plus de savoir si la
naissance de fait ou le motif de cet ennui dont il s’agit maintenant
se ramène à un blasement accablé ou à n’importe quoi d’autre.
Notre question est de savoir ce qui, à proprement parler, fait partie
de ce fait caractérisé de s’être ennuyé à Tinvitation. Elle est de savoir
comment cette forme - s’ennuyer à... — se distingue de la première
nommée - être ennuyé par... (dans la situation en question avec la
gare)2.
[Lisez la suite, vous verrez que c’est très drôle... Il parle du
bâillement :]
[...] Même le bâillement, il nous fallut le dissimuler. Et le tambou-
rinement des doigts sur la table [...].
[...] Le fait de bâiller et de vouloir tambouriner était en quelque
sorte un soubresaut du passe-temps, à la manière de celui que nous
connaissons, celui dans lequel nous cherchons d’une façon ou
d’une autre une occupation. [...] Parfois, nous avons recours à ces
tentatives. Comme nous sommes sur le point de jouer avec la chaîne
de montre ou avec un bouton, on fait de nouveau circuler des
cigares. Nous les avons déjà laissés passer une fois. À présent, nous
en prenons un. Nous ne devenons pas somnolents et pourtant -
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « d’après bien des témoignages
sur Heidegger, il s’ennuyait beaucoup, il avait l’air de s’ennuyer. Les gens qui
rapportent ça ont l’air de s’en étonner ! ». (NdE)
2. Dans tout ce passage, les citations en allemand entre parenthèses ont été
écrites par Jacques Derrida, à la main, sur les textes photocopiés de la traduc
tion, joints au tapuscrit. Par ailleurs, au début de sa lecture, Jacques Derrida
précise qu’il ne lira pas le texte en allemand : « Il est assez bien traduit, je
crois ». Nous transcrivons à partir de l’enregistrement les quelques moments
où Jacques Derrida cite néanmoins le texte allemand. (NdE)
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
nous fumons. Nous fumons non pas pour devenir plus somno
lents, pas non plus pour être excités par la nicotine. C’est plutôt
parce que le fait même de fumer est un passe-temps idéal en
société1.
Entre l’ennuiet la solitude, entre la solitude et ces prémisses
d’une analyse de l’ennui originaire et profond, de ce que Heideg
ger appellera l’abandon de notre propre ipséité, de notre propre
« Selbst », le rapport est assez évident. Plus loin (à la fin du § ),
Heidegger se demandera ce qui se passe, dans l’ennui, quand notre
propre Selbst qui nous est connu (Unser eigenes Selbst ist uns aber
doch bekannt2) est abandonné et se trouve laissé en plan, indéter
miné et inconnu dans l’ennui. Car après avoir noté que « Unser
eigenes Selbst ist uns aber doch bekannt » et que nous pouvons sans
question (fraglos) le déterminer de telle ou telle façon, Heidegger
recourt à la valeur de proximité dans ce qui n’est pas seulement une
question fçi'nte, une rhetorical question. Il se demande : « quoi en
effet polirait être plus proche que notre propre “Selbst” Ì [nous-
même, si|ï-même, ipséité, Was kõnnte uns naher sein als unser eigenes
Selbst?] ». Et la question qui s’ensuit est alors : « Dans quelle mesure
notre Selbst, notre nous-même est-il abandonné et laissé en plan
dans le fait de s’ennuyer-à ? Dans quelle mesure est-il ainsi laissé
indéterminé et inconnu, de telle manière qu’il nous oppresse
comme un élément étrangement insaisissable ? (Inwiefern ist unser
Selbst im Sichlangweilen-bei zurück- und stehengelassen und als sol-
ches stehendes unbestimmt und unbekannt, so daj? es als dieses
merkwürdige Unfafiliche uns bedrangt?) ». Et plus loin il parlera d’un
état « d ’être laissé vide (Leergelassenheit)3 ».
Cette supposée proximité, cette supposée proximité de soi-même
à soi-même, elle soulève, comme toute évaluation du proche et du
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 165-169 (c’est Martin
Heidegger qui souligne) ; tr. fr., p. 170-173. (NdE)
2. Ibid., p. 184 (c’est Martin Heidegger qui souligne) ; tr. fr., p. 188. (Tra
duction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
3.Ibid., p. 185 (c’est Martin Heidegger qui souligne); tr. fr., p. 188.
(NdÉ)
116
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
lointain, la question de l’orientation. Au fond, dans le texte de Kant
auquel nous avons consacré quelques réflexions la dernière fois (Que
signifie s'orienter dans la pensée ?), l’axiome de subjectivité (sensible
puis insensible) comme point zéro de l’orientation qui m’empêche
de confondre ma droite et ma gauche alors qu’il n’y a aucune diffe
rence conceptuelle objective et intelligible entre un gant de la main
droite et un gant de la main gauche, ce principe du point zéro de la
subjectivité n’est pas, formellement du moins, bien différent, bien
éloigné, cette proximité à soi du Selbst dont nous parle et que
semble supposer Heidegger1.
Il faut donc bien s’orienter. Qu’est-ce que s’orienter ? Qu’est-ce
que s’orienter dans la pensée ?, nous demandions-nous au tour
nant de l’année dernière, et quelle est l’histoire de cette question,
dont nous avons suivi quelques tours et détours, quelques épo
ques chez Defoe, Kant et Heidegger, en comprenant bien que la
question de l’orient et de l’orientation ne peut surgir et être posée,
en tant que telle, qu’en un lieu et dans un moment de désorienta
tion, dans l’expérience épochale d’une perte ou d’une suspension
de toute certitude quant au mouvement (Bewegung) ou quant au
chemin (Weg) sur le sol d’une terre, ou sur les eaux d’une mer,
autrement dit, quand le marcheur, le géographe, le géologue, le
marin ont perdu la boussole ou, comme on dit encore, ont perdu
le Nord. Car quand on sait où aller, ce savoir même suspend la
question et toute indécision, voire toute indécidabilité. C ’est le
bon sens même. C ’est le sens même du sens, et du sens comme
sens et du sens comme direction. Il en va de même quand, pour
s’orienter, on est capable de distinguer le proche du lointain.
Qu’est-ce que le proche ?, nous demandions-nous en fin de séance,
la dernière fois, en lisant Heidegger au moment où, pour rompre
une indécision quant au chemin à suivre pour le monde, pour
poser la question du monde, il répondait par un « choisissons le
chemin le plus proche », par le premier chemin, à savoir, disait-il,
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « Bien qu’il ne parle pas, lui, de
subjectivité, mais il y a quand même une proximité à soi comme point zéro de
l’orientation qui est formellement à l’œuvre. » (NdE)
117
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
le chemin le plus proche pour une première élucidation (Der
nachste Wegzu einer ersten Klàrung1).
Mais, outre que Heidegger n a cessé ensuite de compliquer lui-
même l’approche de la proximité, en montrant que la proximité du
proche était lointaine et que XEntfernung, la distance, l’éloigne-
ment, était aussi un dés-éloignement (Entfernung) qui défaisait et
donc réduisait la distance2, on peut, sans aller aujourd’hui jusque-
là, se demander comment il en va de ces paradoxes dans une île ou
dans un mouvement circulaire où le pas qui nous éloigne de notre
point de départ est aussi celui qui nous en rapproche : le pas qui
paraît le plus loin de mon point de départ, dans une île où l’on
tourne en rond, comme une roue, comme la rotation ou plutôt le
rouage d’une roue, cela peut être aussi qui en est le plus
proche. Mon dernier pas peut toujours se mettre dans le premier.
C’est la loi de l’île et c’est la loi de la roue, plus précisément du
rouage, de l’ensemble systématique qui fait tenir ensemble les roues
d’une machine dont l’horloge ne serait qu’un exemple.
Or voi|j|avez peut-être remarqué que, dans son île, Robinson
avait quelques problèmes avec la roue. Il avait, oserai-je dire, des
problèmes cruciaux avec la roue. La roue fut sa croix, si on peut
ainsi croiser ou encercler ensemble ces deux figures3. Autant dire
que Robinson avait des problèmes avec le cercle, avec le cycloïde,
donc avec le retour sur soi de la roue et de la route, et non seu
lement avec le risque de revenir sur ses pas et de prendre pour
la sienne la trace de pas qui, vous vous en souvenez, le plonge
dans une méditation ou dans une spéculation effrayées. Il risque
de prendre, se dit-il à lui-même, la trace de pas pour celle d’un
autre, alors que c’est peut-être la sienne et qu’il est peut-être déjà
passé par là lui-même, comme un autre dont il serait lui-même,
au moment de s’inquiéter de cette trace de pas, une sorte de
revenant.
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 261 (cest Martin Hei
degger qui souligne) ; tr. fr., p. 265. (NdÉ)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « que pourtant il ouvre ».
(NdÉ)
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « parce que c’est en tant que
chrétien que Robinson pense, agit, parle ». (NdÉ)
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
Pourquoi rappeler la roue et cette exposition compulsive au
retour du re-venant, à la question venue du re-venant ?
Avant de revenir sur ces questions, je m’approche, pour les pré
ciser, de ces allusions à la roue, je suppose que les
lecteurs de Robinson Crusoé ont en général tendance à ne pas trop
prêter attention, comme à l’un de ces nombreux détails techni
ques mentionnés en passant dans la vie d’un Robinson obsession-
nellement occupé à réinventer la technologie et à se forger pour
lui, comme au commencement, dans son île, qui est aussi encer
clée par les mers et les océans, et sur laquelle les risques de reve
nir sur ses pas sont plus grands qu’ailleurs, [d’un Robinson tout
occupé1, donc, à se forger], à se doter comme pour la première
fois dans le cycle historique de l’humanité (je ne dirais même pas
de l’hominisation, car il exista des civilisations humaines sans la
roue, les amérindiennes par exemple) [à se doter] d’outils et d’ins
truments déjà disponibles, comme la roue justement, dans le monde
qu’il a quitté.
La roue, comme vous le savez, aura été dans l’histoire des hom-
mes une mutation bouleversante, une invention extraordinaire
et extraordinairement difficile à concevoir et à mettre en œuvre,
et dès lors qu’ellepermet de décrire, comme on décrit aussi un
mouvement (car il ne suffit pas de décrire un cercle, d’écrire un
cercle comme le ferait un géomètre sur le sable, pour inventer une
roue comme prothèse technique et dispositif matériel dans le
monde, une machine capable de décrire un mouvement en l’ef
fectuant et ici en tournant autour d’un essieu), dès lors donc que
la roue décrit le retour sur soi circulaire autour d’un axe immo
bile, elle devient une sorte de possible figurai incorporé, une
metdphoraKmetaphor^zux. dire en grec « véhicule », voire auto-
bus, automtrmtejrpour tous les mouvements du corps comme
mouvements physiques de retour à soi, d’auto-déictique, d’auto
référence autonome mais physiques et corporels, et donc plus que
le miroir et la spécularité en général, plus que la réflexion théo
rique qui consiste seulement à voir sa propre image. Cette meta-
phora porte ou transporte le rêve d’être soi-même, en déplacement,
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « accaparé ». (NdÉ)
119
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
de se déplacer tout en restant soi-même, d’être sa propre rotation
sur soi, d’entraîner le corps et le rapport à soi incorporé, dans le
monde, vers le retour à soi autour d’un axe d’identité relativement
immobile, non absolument immobile, puisque l’axe, l’essieu, le
moyeu, se déplace aussi, mais immobile au regard du cercle de la
roue même qui tourne autour de lui. La roue n’est ni le miroir, ni
simplement le cercle, ni même le cercle tournant : un tronc d’arbre
couché sur lequel on fait rouler des pierres, par exemple les pierres
d’une pyramide, n’est pas une roue. Il y manque l’axe à la fois rela
tivement mobile, et relativement immobile. La metaphora de ce
dispositif extraordinaire, c’est une figure, le tour d’un trope qui
construit et instruit dans le rapport à soi, dans l’auto-nomie de
l’ipséité, des possibilités de chances et de menaces inouïes, d’auto-
mobilité, mais aussi, et par là même, de cette auto-affection mena
çante qu’on appelle l’auto-immunité en général. Ce que j ’appelle
l’itérabilité, qui à la fois répète le même en le déplaçant ou en l’alté
rant, c’est la fois une ressource, un pouvoir décisif et une catas
trophe dilla répétition ou de la reproduction. Il y a dans cette
logique de l’itérabilité-de-qyoi à la fois remettre en cause les oppo
sitions du type pfrusis/tekhnêMone aussi phusis/nomos, phusis/thesis)
et commencer à anâîysë^pour changer de terrain, toutes les fantas
matiques, toutes les idéologies ou les métaphysiques qui encom
brent aujourd’hui tant de discours sur le clonage, de discours pro
et contra le clonage. Le klôn est d’ailleurs en grec, comme le clonos
en latin, un phénomène de la phusis comme cette jeune pousse ou
cette croissance (d’abord végétale), cette poussée parthénogéné-
tique dont nous avons parlé au moment de marquer que, avant de
se laisser opposer, comme nature ou vie naturelle ou biologique
à ses autres, l’extension de la phusis englobait tous ses autres. Là
encore, serait symptomatique le fait que Heidegger ne parle pas de
la plante, pas directement, pas activement, car, me semble-t-il, s’il
la mentionne, bien sûr, il ne l’aura pas aussi prise au sérieux, en tant
que vie, que l’animalité. Je pense toujours à la renoncule (clonos en
latin), fleur des marais, fleur aquatique, dont le nom vient de renon-
culus, la petite grenouille ou la grenouillette.
Robinson fait peu à peu, d’étape en étape, et je crois qu’on l’a peu
remarqué, l’apprentissage de cette technique rotatoire originale. Évi-
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
demment, de même qu’il sait d’un certain savoir ce qu’est une île
avant d’être ainsi insularisé dans l’île de la désespérance, il sait déjà
en principe, à son arrivée dans l’île, ce qu’est une roue, il le sait pour
l’avoir vue et utilisée dans la culture dont il vient. Mais c’est là que
l’instance technique ne se réduit pas à une connaissance théorique ni
à l’usage efficace qu’on peut faire d’un instrument. Nous avons tous
l’expérience qui consiste très souvent à savoir utiliser de façon per
formante un instrument (par exemple une automobile, un télé
phone, un ordinateur) sans en connaître la loi de fonctionnement,
ou même en connaître théoriquement et de façon fort générale la loi
de fonctionnement, sans être capables, techniquement, de fabriquer
ni même de réparer l’instrument. C’est d’ailleurs là que ladite ana
lyse comparative des aptitudes et des pouvoirs techniques de ce
qu’on appelle l’animal et de ce qu’on appelle l’homme devient terri
blement complexe et fait dire beaucoup de bêtises à beaucoup. C ’est
aussi là un des problèmes, celui de la technique et du travail, que
Heidegger n’aborde pas dans son traitement de l’animal « pauvre en
monde », me semble-t-il, et je l’avance ici encore sous réserve d’une
lecture supplémentaire - mais nous y reviendrons.
Donc Robinson sait en principe ce qu’est une roue, il en a vues,
des roues, il s’en est servi en Europe, mais il ne sait pas, mais alors,
pas du tout, au commencement, à son arrivée dans l’île, comment
faire, comment faire, si on peut dire, la roue. Il s’aperçoit qu’il lui
manque, dans son île, un véhicule à roue, une brouette, qui se dit en
anglais abrégé « a barrow » (ce mot désigne aussi un brancard, un
char, une civière), mais plus précisément « a Wheel-barrow », un
brancard à roue :
Quant à la brouette, [dit-il,] je m’imaginai que je pourrais en venir
à bout, à l’exception de la roue, dont je n’avais aucune notion (and
as to a Wheel-barrow, I fancy d I could make all but the Wheel, but
that I had no Notion of, neither did I know how to go about it), [dont
je n’avais aucune notion] et que je ne savais comment entreprendre.
D ’ailleurs [poursuit-il,] je n’avais rien pour forger le goujon de fer
qui devait passer dans l’axe ou le moyeu. J ’y renonçai donc (so I
gave it over) [ . . . ] l.
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 69 ; Robinson Crusoé, op. cit., p. 153.
121
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Mais plus tard, et c’est cette histoire qu’il faudrait suivre de
près, après avoir aussi rencontré des difficultés avec le cerclage
(cask1), par exemple d’une futaille, après avoir projeté de se bâtir
« un mur de pieux et de câbles » en cercle (in a Circle2), mais tout
cela, ce ne sont pas des roues, voilà, et c’est un grand moment,
qu’il arrive à se doter d’une roue (wheel), non pas d’une roue pour
un véhicule de transport, mais d’une roue comme celle d’un
potier, ou d’un rémouleur, une roue mise en mouvement par
son pied, et qui lui servirait à aiguiser les instruments tranchants
(haches et hachettes dont il avait besoin aussi bien pour se défendre
contre les bêtes et les tuer que pour se protéger contre la nature en
se construisant une demeure earthquake safe). Car l’idée de cette
roue lui vient après un tremblement de terre qui faillit l’engloutir.
Il faut savoir ou se rappeler, comme vous avez dû le remarquer,
que la peur fondamentale de Robinson Crusoé, la peur fonda
mentale, fondatrice, la peur de fond dont toutes les autres peurs
sont dérivees et autour de laquelle tout s’organise, c’est la peur
d’aller au^fond, justement, d’être « swallow'd up alive », englouti
tout vif, d etre avalé vivant, comme il vient de le dire juste avant
l’invention de la roue de rémouleur, de la roue pour aiguiser les
haches, les armes et les outils. Il a peur d’être englouti vivant ou
enterré vivant (buried alive, l’expression revient deux fois3), donc
de sombrer vivant au fond, d’y sombrer en se trouvant emporté
au fond du fond, aussi bien par un tremblement de terre que par
des bêtes féroces ou sauvages, voire par des cannibales humains. Il
a peur de mourir vivant en étant avalé ou dévoré dans le ventre
profond de la terre ou de la mer ou du vivant, de l’animal vivant.
C ’est là le grand phantasme4, le phantasme fondamental ou le
phantasme du fondamental : il ne pense qu’à être mangé et bu5par l’autre, il y pense comme à une menace, mais avec une telle
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 72 ; tr. fr., p. 158.
2. Ibid., p. 77 ; tr. fr., p. 166.
3. Ibid., p. 75-76 ; tr. fr., p. 164-165. [P. 165 : « enterré tout vif » ; version
originale : « buried alive », puis « bury’d alive » (p. 75-76). (NdÉ)]
4. Ce mot sera désormais orthographié « fantasme » ou « phantasme » par
Jacques Derrida. (NdÉ)
5. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « avalé ». (NdÉ)
122
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
compulsion qu’on se demande si la menace n’est pas aussi caressée
comme une promesse, et donc un désir. Nous aborderons directe
ment la prochaine fois, car nous n’en aurons pas le temps aujourd’hui,
toutes les ressources fantasmatiques de cette étrange terreur, de ce
singulier désir1 : être englouti vivant, être enterré vif2. C’est d’ailleurs
la terreur d’être enterré vivant qui lui inspire sa première prière, en
vérité une prière encore irréligieuse, une prière avant la prière, l’avant-
premier souffle plaintif d’un appel de détresse qui, dans le tremble
ment de terre qui menace de l’enterrer vif, ne s’adresse pas encore
vraiment et religieusement à Dieu, à l’Autre comme Dieu : il s’agit
d’un cri presque automatique, irrépressible, machinal, mécanique,
tel un ressort appelant au secours depuis le fond de la panique ou de
le terreur absolue. Dieu ne serait que cet autre qui sauverait la vie de
l’enfant menacé d’être emporté, mangé tout vif dans les entrailles
profondes de la terre. Il serait intéressant de suivre, à travers tout le
livre, l’apprentissage de la prière ; et de lire tout Robinson Crusoe
comme un livre de prière, comme l’expérience d’un « apprendre à
prier ». Il faudrait aussi mettre en parallèle, plus audacieusement (je
n’en indique ici que les prémisses), dune part, cette histoire de l’ap
prentissage de la prière, de cette invention de la prière réinventée et,
dautre part, l’invention ou la réinvention de la roue ou du rouage
comme dispositif, disons, auto-affectif. La roue tourne toute seule.
La machine, c’est ce qui marche tout seul en tournant sur soi3.
L’invention, dans les deux cas, serait toujours une répétition,
une réinvention, dans l’île, une seconde origine, une seconde ge
nèse du monde même et de la technique. Mais dans les deux cas
il s’agirait aussi d’une autonomisation, d’une automatisation dans
laquelle la pure spontanéité du mouvement4 ne se distingue plus
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « terrifié ». (NdÉ)
2. Cette dernière phrase est ajoutée par Jacques Derrida à la fin du tapuscrit
de cette séance, avec l’indication : « Addition, p. 16 », et localisée p. 16 par un
signe d’insertion. (NdÉ)
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « et dans la prière qui, au fond,
ne s’adresse à personne - on ne sait pas à qui elle s’adresse -, il y a aussi un
même mouvement à la fois de mécanique et d’autoaffection ». (NdÉ)
4. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute, en marquant la coupure :
« auto-mobile ». (NdÉ)
123
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Mais plus tard, et c’est cette histoire qu’il faudrait suivre de
près, après avoir aussi rencontré des difficultés avec le cerclage
(cask1), par exemple d’une futaille, après avoir projeté de se bâtir
« un mur de pieux et de câbles » en cercle (in a Circle1), mais tout
cela, ce ne sont pas des roues, voilà, et c’est un grand moment,
qu’il arrive à se doter d’une roue (wheel), non pas d’une roue pour
un véhicule de transport, mais d’une roue comme celle d’un
potier, ou d’un rémouleur, une roue mise en mouvement par
son pied, et qui lui servirait à aiguiser les instruments tranchants
(haches et hachettes dont il avait besoin aussi bien pour se défendre
contre les bêtes et les tuer que pour se protéger contre la nature en
se construisant une demeure earthquake safe). Car l’idée de cette
roue lui vient après un tremblement de terre qui faillit l’engloutir.
Il faut savoir ou se rappeler, comme vous avez dû le remarquer,
que la peur fondamentale de Robinson Crusoé, la peur fonda
mentale, fondatrice, la peur de fond dont toutes les autres peurs
sont dérivées et autour de laquelle tout s’organise, c’est la peur
d’aller auSjfond, justement, d’être « swallow’d up alive », englouti
tout vif, d’être avalé vivant, comme il vient de le dire juste avant
l’invention de la roue de rémouleur, de la roue pour aiguiser les
haches, les armes et les outils. Il a peur d’être englouti vivant ou
enterré vivant (buried alive, l’expression revient deux fois3), donc
de sombrer vivant au fond, d’y sombrer en se trouvant emporté
au fond du fond, aussi bien par un tremblement de terre que par
des bêtes féroces ou sauvages, voire par des cannibales humains. Il
a peur de mourir vivant en étant avalé ou dévoré dans le ventre
profond de la terre ou de la mer ou du vivant, de l’animal vivant.
C ’est là le grand phantasme4, le phantasme fondamental ou le
phantasme du fondamental : il ne pense qu’à être mangé et bu5
par l’autre, il y pense comme à une menace, mais avec une telle
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 72 ; tr. fr., p. 158.
2. Ibid., p. 77 ; tr. fr., p. 166.
3. Ibid., p. 75-76 ; tr. fr., p. 164-165. [P. 165 : « enterré tout vif » ; version
originale : « buried alive », puis « buryd alive » (p. 75-76). (NdE)]
4. Ce mot sera désormais orthographié « fantasme » ou « phantasme » par
Jacques Derrida. (NdE)
5. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « avalé ». (NdÉ)
122
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
compulsion qu’on se demande si la menace n’est pas aussi caressée
comme une promesse, et donc un désir. Nous aborderons directe
ment la prochaine fois, car nous n en aurons pas le temps aujourd’hui,
toutes les ressources fantasmatiques de cette étrange terreur, de ce
singulier désir1 : être englouti vivant, être enterré vif2. C ’est d’ailleurs
la terreur d’être enterré vivant qui lui inspire sa première prière, en
vérité une prière encore irréligieuse, une prière avant la prière, l’avant-
premier souffle plaintif d’un appel de détresse qui, dans le tremble
ment de terre qui menace de l’enterrer vif, ne s’adresse pas encore
vraiment et religieusement à Dieu, à l’Autre comme Dieu : il s’agit
d’un cri presque automatique, irrépressible, machinal, mécanique,
tel un ressort appelant au secours depuis le fond de la panique ou de
le terreur absolue. Dieu ne serait que cet autre qui sauverait la vie de
l’enfant menacé d’être emporté, mangé tout vif dans les entrailles
profondes de la terre. Il serait intéressant de suivre, à travers tout le
livre, l’apprentissage de la prière ; et de lire tout Robinson Crusoe
comme un livre de prière, comme l’expérience d’un « apprendre à
prier ». Il faudrait aussi mettre en parallèle, plus audacieusement (je
n’en indique ici que les prémisses), d ’une part, cette histoire de l’ap
prentissage de la prière, de cette invention de la prière réinventée et,
d ’autre paru l’invention ou la réinvention de la roue ou du rouage
comme dispositif, disons, auto-affectif. La roue tourne toute seule.
La machine, c’est ce qui marche tout seul en tournant sur soi3.
L’invention, dans les deux cas, serait toujours une répétition,
une réinvention, dans l’île, une seconde origine, une seconde ge
nèse du monde même et de la technique. Mais dans les deux cas
il s’agirait aussi d’une autonomisation, d’une automatisation dans
laquelle la pure spontanéité du mouvement4 ne se distingue plus
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « terrifié ». (NdÉ)
2. Cette dernière phrase est ajoutée par Jacques Derrida à la fin du tapuscrit
de cette séance, avec l’indication : « Addition, p. 16 », et localisée p. 16 par un
signe d’insertion. (NdÉ)
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « et dans la prière qui, au fond,
ne s’adresse à personne — on ne sait pas à qui elle s’adresse —, il y a aussi un
même mouvement à la fois de mécanique et d’autoaffection ». (NdÉ)
4. Lors de la séance,Jacques Derrida ajoute, en marquant la coupure :
« auto-mobile ». (NdÉ)
123
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
d’une mécanisation, d’un progrès dans la machinalisation d’un
dispositif qui se meut de lui-même, auto-matiquement1, tout
seul2, vers lui-même au moment de rouler vers l’autre3, pour l’autre,
en vue de l’autre, ailleurs et au loin. Nous retrouverions ici cette
problématique de l’automate que nous avions un peu déployée l’an
dernier, et articulée avec celle de la souveraineté politique, notam
ment en lisant Le Méridien de Celan et Monsieur Teste de Valéry4.
Car cette autonomisation machinalisante et auto-matisante - à la
fois auto- et hétéro-affective -, elle n’est pas sans rapport, au moins
analogique, avec ce qu’on appelle la souveraineté, ou du moins avec
la puissance de son phantasme, avec le phantasme lui-même, avec
le pouvoir comme phantasme, avec la force du phantasme qui
impose le même à l’autre, avec une toute-puissance d’auto-détermi-
nation inconditionnelle. Le plus proche et le plus lointain, le même
et l’autre se touchent et viennent au contact dans le cercle, dans
l’île, dans le,retour, dans la roue et dans la prière. Tout se passe
comme si, ic&ns cette île de fiction, Robinson Crusoé réinventait la
souveraineté, la technique, l’outil, la machine, le devenir-machine
de l’outil,Jet'la prière, Dieu, la vraie religion. Cette expérience insu
laire, cette fiction de l’île où tout doit être réinventé, comme à l’ori
gine du monde, à l’origine de l’univers même, et de l’universalisation
de l’univers, semblerait répondre, peut-être en la détournant, à la
fameuse formule de Bergson, à la fin des Deux Sources de la morale
et de la religion, qui se concluait par cette définition de l’univers,
plus précisément, plus littéralement de la « fonction [...] de l’uni
vers » et de l’universalité de l’universel5 : une « machine à faire des
1. Tel dans le tapuscrit. (NdÉ)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « tout seul : qu est-ce que c’est
qu’être seul, que marcher tout seul ? Il marche tout seul, vers lui-même ».
(NdÉ)
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « c’est ce que fait la roue : elle
marche vers elle-même au moment de rouler vers l’autre ». Et à la fin de cette
phrase, il ajoute encore : « en restant auprès de soi : la roue mène au loin en
restant toujours auprès d’elle-même ». (NdÉ)
4. Cf. les sixième, septième, huitième et dixième séances du Séminaire La
bête et le souverain. Volume I, op. cit., p. 224, 243,248-251, 254-275,289-297,
300-313, 338-340, 344-345, 349-353, 357-366. (NdÉ)
5. Lors de la séance, Jacques Derrida rectifie : « l’univers ». (NdÉ)
124
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
dieux1 ». Il y aurait une « fonction de l’univers », dit Bergson qui
parle bien ici d’une fonction (et cette fonction, ce fonctionne
ment, n’est jamais loin d’une invention technique ou machinale,
voire d’un fictionnement). L’univers est une fonction destinée à
faire quelque chose, ici « à faire des dieux » : « machine à faire des
dieux », dit Bergson, des dieux qui sont comme les produits
machinés de cette fonction.
Au moment du tremblement de terre, Robinson, terrorisé par
la terre même, terrifié par la terre et par l’enterrement possible de
sa vie vivante, pressent la prière et Dieu et la religion, mais il n’y
est pas encore. Il s’accuse même, dans le présent de son souvenir,
de ne pas avoir eu alors, pas encore, de pensée sérieuse de la reli
gion. Ecoutons-le :
[...] je n’osais pas encore repasser par-dessus ma muraille, de peur
d’être enterré tout vif (for Fear o f being buried alive) : je demeurais
immobile, assis à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant
que résoudre et que faire. Durant tout ce temps je n’eus pas une seule
pensée sérieuse de religion (I had not the least serious religious Thought),
si ce n est cette banale invocation (nothing but the common, Lord ha’
Mercy upon me,) : « Seigneur aie pitié de moi », qui cessa en même
temps que le péril (and when it was over, that went away too)2.
Autrement dit, cette première réinvention non sérieuse de la
religion était déjà une répétition, puisque, avant d’échouer, il
savait déjà prier et il était, comme Defoe, un homme de religion ;
et de plus, cette répétition ou ce simulacre de réinvention méca
nique ne dure pas. Il avait oublié la religion de son enfance dans
son île et il doit la réinventer. Il oublie ensuite aussitôt ce com
mencement de réinvention dès qu’il est rassuré. Cette prière
inchoative, mécanique et peu sérieuse ne dure que le temps de la
1. Henri Bergson, « Remarques finales », Les Deux Sources de la morale et de
la religion, Paris, PUF, 1992 [1932], p. 338 : «À elle [l’humanité] de voir
d’abord si elle veut continuer à vivre. À elle de se demander ensuite si elle veut
vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse,
jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers, qui est
une machine à faire des dieux. » (NdÉ)
2. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 75 ; tr. fr., p. 164.
125
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
peur entre deux oublisl. Le tremblement de terre, comme cette
prière inauthentique et mécanique, tout cela en avril. Eh bien, en
juin, après avoir inventé une certaine roue (j’y viens dans un ins
tant), il tombe malade, déclare qu’alors qu’il ne savait plus que
dire (I knew not what to say), il crie encore « Seigneur, jette un
regard sur moi ! Seigneur, aie pitié de moi ! Seigneur, fais-moi
miséricorde2 ! », mais plus tard, au cours de la même maladie, en
pleine fièvre, sa conscience endormie se réveille, le remords l’en
vahit, il se demande si Dieu ne le punit pas de sa perversité en lui
infligeant des châtiments inouïs et cruels. Alors sa conscience lui
arrache des paroles qui, dit-il, ressemblaient à une prière adressée à
Dieu. Après s’être comparé à une pauvre bête souffrante, à un
chien misérable ou malheureux (an unfortunate Dog, and born to
be always miserable3), ces « réflexions » où se mêlent la fièvre et le
remords « m’arrachèrent, dit-il, quelques paroles qui ressemblaient
à une prière adressée à Dieu (likepraying to God)A ». Il avoue que
ce ne fiut||as une vraie prière faite avec désir et espérance, plutôt
la « voixjlle la peur et de la détresse (Voice ofmeer Fright and Dis
tress) 5 >>siCe simulacre de plainte l’émeut et le fait pleurer, toute
fois, sans qu’on sache si les larmes abondantes sont versées sur
lui-même plutôt qu’une vraie déploration religieuse. En tout cas,
après une autre méditation sur ses péchés, surtout sur les paroles
de son père qui l’avait prévenu et qui avait annoncé la justice
divine, voilà que, comme passant des paroles de son père à Dieu
le Père lui-même, il trouve l’accent d’une vraie prière, la premiere
prière authentique et digne de ce nom : « Seigneur, viens à mon
aide, car je suis dans une grande détresse ! », « This was the first
Prayer, I f I may call it so, that I had made for many Years (Ce fut la
première prière, si je puis l’appeler ainsi, que j ’eusse faite depuis
plusieurs années)6 ». Il avait donc déjà prié dans sa vie antérieure,
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 75 ; tr. fr., p. 164.
2. Id., Robinson Crusoé, op. cit., p. 173. (NdÉ)
3. Id., Robinson Crusoe, op. cit., p. 83 (c’est Daniel Defoe qui souligne) ; tr. fr.,
p. 176. (NdÉ)
4. Ibid., p. 84 ; tr. fr., p. 178 (c’est Jacques Derrida qui souligne). (NdÉ)
5. Ibid., loc. cit. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
6. Ibid., p. 85 ; tr. fr., p. 179.
126
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
puis désappris et oublié, il réapprend, il réinvente depuis une nou
velle origine et encore, un « I f I may call it so » marque la précarité
ou l’incertitude de l’expérience et de la nomination. Est-ce une
vraie prière, celle du 28 juin ? Une semaine plus tard, à peu près,
le 4 juillet, c’est enfin la vraie, la vraiment vraie prière. Il n’est sans
doute pasinsignifiant que cela coïncide avec la résolution de lire
tous les matins et tous les soirs le Nouveau Testament. Au bout
d’un certain temps, Robinson se sent profondément et sincère
ment contrit de la perversité (Wickedness) de sa vie passée. Tout
Robinson Crusoe peut donc être lu comme un livre de confession,
comme des confessions, dans la tradition augustinienne ou rous-
seauiste. Robinson Crusoé, c’est comme s’il se retirait dans une île
en anachorète, dans une île qui serait un désert humain, voire un
couvent ou un monastère, un lieu de retraite, comme s’il échouait
dans une île pour raconter ses péchés, ses échecs passés, ses échoue-
ments ou ses échouages, ses défaites et défaillances, et pour pré
parer le pardon, la réconciliation et la rédemption, le salut. Pour
retrouver un rapport authentique et approprié à soi, Robinson
Crusoé confesse ses péchés en racontant sa vie.
Des rêves le confirment dans le mouvement de repentance, il en
trouve le soutien textuel dans les Actes des Apôtres et s’écrie :
«Jésus, fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne-
moi repentance1 ! ». C ’est autant une conversion qu’une re-conver-
sion plus authentique à sa foi ancienne, une re-naissance, une
ré-surrection dont l’appel, la vocation ou la convocation ne vien
nent pas seulement ou directement d’un Dieu naturel universel ou
anhistorique, mais d’un Dieu chrétien et incarné, de Jésus venu se
sacrifier et sauver le pécheur. Et cela passe aussi par la lecture du
texte de la Bible qu’il a avec lui, et dont je vous avais dit que Defoe,
par peur des violences papistes, est censé l’avoir un jour apprise par
cœur. Mais cette re-conversion, cette résurrection, pour être une ré
pétition, ne se présente pas moins comme une première fois absolue,
la première fois de sa vie, l’unique et seule première fois de sa vie. Le
texte est clair, univoque et insistant. Ce n’est pas seulement la pre
1. Id., Robinson Crusoé, op. cit., p. 187. Le texte indique la référence en
note : Actes, V, 31. (NdÉ)
127
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
mière fois dans l’île, c’est la première fois de sa vie que Robinson
Crusoé prie, et du coup toute cette histoire d’expérience insulaire,
qui pourrait ressembler à une répétition idéale ou fictive de l’ori
gine, elle se présente en fait comme la vraie et seule première fois, le
premier acte de foi chrétienne, la première expérience de prière,
d’adresse à Dieu en la personne de son fils, la première confession
du pécheur chrétien qui prie pour son salut et sa rédemption. Et
non seulement il prie pour la première fois de sa vie, mais il découvre
pour la première fois de sa vie le vrai sens du mot « prière », comme
si dans les religions chrétiennes on ne priait pas encore ou on ne
savait pas encore ce que veut dire « prier » : « This was the first Time
that I could say, in the true Sense of the Words, that I prayd in all my
Life (Ce fut la première fois que je pouvais dire, dans le vrai sens des
mots, que je priai de ma vie. Car alors je priai avec le sentiment de
ma condition et avec [a true Scripture View o f Hope founded on the
Encourageront of the Word o f God : avec le sentiment de ma condi
tion (sou|rèntendu de pécheur)] et une véritable percep
tion de l^spoir selon l’Écriture fondé sur la parole encourageante
de Dieulet à partir de ce moment, je peux le dire, je commençai à
espérer que Dieu m’entendrait) l. » Autrement dit, le vrai sens du
mot « prière » est le vrai sens du mot parce qu’il est fondé sur l’Ecri
ture, c’est-à-dire sur les mots divins, sur la parole de Dieu. Dieu m’a
donné sa parole et il a du même coup donné le vrai sens du mot
« prière », il a donné sa vérité au mot « prière », et cela passe par le
texte qui garde et atteste cette parole. Le vrai sens du mot, de la
parole de prière, suppose la vérité de la parole divine telle qu’elle est
consignée dans le Nouveau Testament. Ailleurs, avant lui ou hors
de lui il n’y a ni parole donnée, ni vrai sens du mot, ni authentique
prière. Voilà ce que l’expérience de l’Ile apprend à Robinson.
En tout cas, dans l’intervalle, après un tremblement de terre qui
peut rappeler des tremblements de terre bibliques (par exemple
dans les Rois où il s’agit d’entendre la voix de « fin silence2 » de
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 90 ; tr. fr., p. 187. (Traduction mo
difiée par Jacques Derrida.) (NdE)
2. Premier Livre des Rois, 19, 12, tr. fr. Laure Mistral et André Lemaire, La
Bible, nouv. trad., Paris, Bayard, 2001, p. 649 : « après le feu un bruit de fin
silence ». (NdE)
128
Troisième séance. Le 22 janvier2003
Dieu), dans ï intervalle, après le tremblement de terre et avant
ces prières, Robinson avait inventé la roue, il avait réinventé une
roue, mais cette fois la roue à aiguiser. Et les deux traits sur lesquels
j ’attire votre attention, c’est, dune part, que Robinson a cons
cience, là, d’inventer absolument, d’inaugurer sans hériter, car il
dit ne jamais avoir vu cela auparavant en Angleterre (ce qui n’était
pas le cas pour la roue de la brouette) et, d’autre part, le
voilà poussé, compulsivement, à comparer cette invention de la
roue à un exploit politique majeur. Et quand je dis majeur, je veux
dire souverain, majestueux, c’est-à-dire grand de cette majestas qui
voulait dire en latin « souveraineté ». Je crois qu’on a de bonnes
raisons de penser que cette analogie politique n’est ni insigni
fiante ni fortuite. C ’est bien d’un acte de souveraineté et d’une
question de vie ou de mort qu’il s’agit quand un vivant invente
tout seul, par soi-même, une technique, une machine destinée à
assurer sa survie, à décider de la vie et de la mort, à éviter d’être
englouti vivant.
Ecoutez Robinson, il vient de confier sa peur d’être avalé ou
enterré vivant, il vient de décrire son projet de bâtir un mur cir
culaire et de constater que ses haches étaient ébréchées et émous
sées. Il ajoute alors :
Je possédais bien une pierre à aiguiser (I had a Grindstone), mais je
ne pouvais la faire tourner en même temps que je repassais (I could
not turn it and grind my Tools too). Cette difficulté me coûta au
tant de réflexions qu’un homme d’État pourrait en dépenser sur un
grand point de politique, ou un juge sur une question de vie ou de
mort (a grand Point of Politicks, or a fudge upon the Life and Death
of a Man). Enfin j ’imaginai une roue (At lenght I contriv'd a wheel)
j ’attachai un cordon, pour la mettre en mouvement au moyen de
mon pied tout en conservant mes deux mains libres.
N o t a : Je n’avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre
[une chose pareille, dit l’original : any such thing], ou du moins je
ne l’avais point remarqué, quoique j ’aie observé depuis qu’il y est
très commun [ . . . ] l.
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 77 ; tr. fr., p. 166-167.
129
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Il y aurait beaucoup à dire, mais je ne m’y engagerais pas, sur
l’invention d’un dispositif technique, d’une machine en vérité,
qui marche seule, toute seule, et non seulement d’un outil, d’une
machine destinée à fabriquer ou à raffiner, à aiguiser dès outils (la
hache ou le couteau), mais aussi d’une machine à traiter des outils,
d’une machine autonome qui marche toute seule et libère les
mains. La libération de la main, une certaine libération de la main
est considérée comme l’accès au propre de l’homme et comme
un moment essentiel dans l’hominisation du vivant. Si nous en
avions le temps, nous traiterions cette question pour elle-même,
et pour ma part, je la relierais non seulement à des discours de
techno-anthropologie sur la libération de la main comme ceux de
Leroi-Gourhan (tels que j’en avais proposé une lecture dans De la
grammatologie*), mais aussi du côté de ce que Heidegger dit de la
main {cf. « La main de Heidegger2 ») quand il prétend justement
que l’animal n’a pas de main, mais seulement des pattes préhen
siles ou griffes, etc., alors queseul le Dasein aurait ce qu’on
peut proprement appeler des mains3 avec lesquelles il salue, il
donne, if pense et agit (handelt). Et la pensée même, dit-il, est un
Handeln. Et il n’y a pas de Handeln animal. Je me permets de vous
renvoyer aussi à mon livre Le Toucher, Jean-Luc Nancy où je pro
pose un discours et bon nombre de lectures sur le lien entre toute
l’axiomatique humaniste de la métaphysique et le privilège de la
main, entre l’humanisme et ce que j ’appelle YhumainismeA.
Je voudrais maintenant, après avoir rapproché, sur un mode
dont je reparlerai et qui n’est ni celui d’une causalité, d’un rap
port cause-effet ou d’infrastructure-superstructure, ni celui d’une
1. J. Derrida, De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967, notamment p. 126.
(NdÉ)
2. Id., « La main de Heidegger (Geschlecht II) », dans Psyché. Inventions de
l ’autre, t. II, nouv. éd. revue et augmentée, Paris, Galilée, 1987-2003, p. 35-68,
particulièrement p. 45. (NdÉ)
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « et des mains libres, pas seule
ment des mains à faire des choses, ou à griffer, attaquer ». (NdÉ)
4. J. Derrida, Le Toucher, Jean-Luc Nancy, Paris, Galilée, 2000, particulière
ment p. 176. (NdÉ)
130
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
symptomatologie, mais d’une autre concaténation structurelle,
la possibilité technique de la roue, comme machine circulaire,
auto-hétéro-affective et la possibilité du rapport auto-affectif et
auto-biographique à soi dans la confession, la repentance, la prière,
entre la ré-invention de la roue et la ré-invention de la prière comme
ré-invention de deux machines automobiles et auto-affectives, je
voudrais attirer votre attention, donc, sur un autre motif que je
tiens aussi pour solidaire de ces deux-là, encore une fois sur un
mode qui reste à penser au-delà de kxausateérjdjifondement ou
du symptôme. C ’est le motif de l’(mto-destructiqn}que j’appelle
aussi, en en généralisant et en en formalisant l'usage, auto-immu-
nitaire, l’auto-immunité consistant pour un corps vivant à détruire
de lui-même, de façon énigmatique, ses propres défenses immu
nitaires, à s’auto-affecter, donc, de façon irrépressiblement machi
nale et apparemment spontanée, auto-matique, d’un mal qui
vient détruire ce qui est censé protéger contre le mal et sauver
l’immunité. Eh bien, Robinson est souvent saisi par le sentiment
qu’une puissance auto-destructrice est machinalement, automa
tiquement, toute seule, à l’œuvre en lui. Le mot « destruction »
apparaît très vite dans le livre, d’abord dans la bouche de sa mère
qui l’avait mis en garde contre sa propre destruction1 (c’est le
mot) ; puis, la destruction comme auto-destruction, comme des
truction de soi, fait l’objet, aussi très tôt, de tout un paragraphe
dont l’un des intérêts est le suivant : Robinson Crusoé ne croit pas
que cette pulsion, cette compulsion auto-destructrice et cette né
vrose de destinée (ce n’est pas un vocabulaire freudien que je lui
impose, ce sont presque ses mots) soient une chose de la cons
cience ; la conscience, la raison et le jugement sont ici impuis
sants, incapables de résister à cette compulsion auto-destructrice
qui marche toute seule, machinalement, et au destin de ces pul
sions qui ne sont autres que le mauvais destin de Robinson Crusoé
(my ill Fate). Je cite :
Mais mon mauvais destin me poussait alors (But my ill Fate
push’d me on now) avec une obstination à laquelle rien ne pouvait
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 6 ; tr. fr., p. 52.
131
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
résister (with an Obstinacy that nothing could resist) ; et, bien que
souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de revenir à
la maison (and tholhad several times loud Calls from my Reason and
my more composed Judgment to go home), je n avais pas la force [le
pouvoir, Power] de le faire. Je ne saurais ni comment appeler cela,
ni vouloir prétendre que ce soit un secret arrêt irrévocable (a secret
over-ruling Decree) qui nous pousse à être les instruments de notre
propre destruction (of our own Destruction), quoique même nous
en ayons la conscience [là il faut dire que le mot de conscience,
qu’utilise la traduction, n’est pas littéralement dans le texte qui dit :
even tho’ it be before us, and that we rush upon it with our Eyes open
(traduire)J] [...] ; mais, véritablement, si ce n’est quelque décret
inévitable me condamnant à une vie de misère [pour : some such
decreed unavoidable Misery attending ̂ et auquel il m’était impos
sible d’échapper, quelque chose a pu me pousser (push'd me forward)
en avant contre mes froids raisonnements et les persuasions de mes
pensées^Jes plus intimes (against the calm Reasonings and Perswa-
sions ófyny rnost retired Thoughts) et contre les deux instructions ma
n ifests que j ’avais reçues dans ma première entreprise2.
C ’est donc bien une pulsion d’auto-destruction qui désobéit à la
raison et même à ce qu’il a de plus intime en lui-même, dans le for
intérieur de sa pensée. Il y a là une force automatique qui est plus
intime à lui que lui-même et qui agit de façon répétitive (à la mesure
d’un destin) et de manière machinale. Seule, toute seule, d’elle-
même. Ce qui explique aussi que cette allusion à la pulsion auto
destructrice se multiplie toute seule elle-même. Il serait facile de
montrer que cette référence à une sorte de logique de l’auto-
destruction automatique organise tout le discours de Robinson,
mais je n’en retiens par économie que tels ou tels passages où le
mot d’auto-destruction est explicitement et littéralement présent : par
exemple un peu plus loin, cette névrose de destinée auto-destruc
trice est désignée comme absolument originaire, innée, congéni-
1. Lors de la séance, Jacques Derrida traduit : « même si c’est devant nous,
et nous nous jetons sur lui, nous nous précipitons vers lui les yeux grands
ouverts ». (NdÉ)
2. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 13 ; tr. fr., p. 63. (Traduction modi
fiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
132
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
taie : « Mais comme j ’étais né pour être mon propre destructeur, il
me fut aussi impossible de résister à cette offre [But I that was born
to be my own Destroyer, could no more resist the Offer than I could
restrain [...], etc.], qu’il me l’avait été de maîtriser (restrain) mes
premières idées vagabondes lorsque les bons conseils de mon père
échouèrent contre moil. » L’offre en question n’est autre que celle
de participer à la traite des esclaves sur la côte de Guinée, et vous
voyez que céder ici à la compulsion autodestructrice, d’être son own
Destroyer, c'est aussi la compulsion à désobéir au père ou plutôt a
faire échouer la loi du père Et s’il y a du remords, de la repentance
et de la confession en toute cette odyssée autobiographique, cela
concerne bien la mise en échec de la loi du père. Donc du souve-
rain. Ce qui ne va pas sans la réappropriation de la souveraineté sur
l’île, et sans la peur d’y être mangé, avalé ou enterré vif par la colère
vengeresse des éléments, l’eau ou la terre ou la férocité des bêtes qui,
comme les loups et autres bêtes carnivores, comme les cannibales
mêmes, pourraient réincarner une figure paternelle de la colère, de
la juste colère et donc de la loi, de la force de loi.
Après avoir parlé de ce qui faisait de lui son own Destroyer,
Robinson Crusoé explique comment il a joué contre ses propres
intérêts, comment il a fait le jeu de ses propres ennemis (comme
Rousseau, vous vous rappelez, dont nous analysions aussi la com
pulsion auto-immunitaire, d’antres diriirnt ruirirhirr) Il s’agit là
d’ifrTassujettissement ou d’une obéissance aveugle, essentiellement
aveugle, dans laquelle le sujet se constitue en s’assujettissant et en
obéissant de façon aveugle, donc, et irrationnelle, au principe de
destruction de sa propre subjectivité, de sa propre ipséité, de son
propre intérêt, du propre intérêt de sa raison même, au mépris
même de ce que Kant appelleraitl’intérêt de la raison : « But I was
hurried on, and obey’d blindly the Dictates o f my Fancy rather than
my Reason (Mais j ’étais entraîné [dit la traduction, pour “j ’étais
pressé, poussé, je me précipitais”], et obéissais2 à ce que me dictait
mon goût [dit la traduction pour Fancy, que je traduirais plutôt
1. Ibid., p. 37 ; tr. fr., p. 103.
2. Lors de la séance, Jacques Derrida rétablit la traduction française : « et
j’obéis aveuglément ». (NdE)
133
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
par “mon imagination en cavale”, et peut-être même par “ma fan
taisie fantasque”, voire par “mes fantasmes”]) [...]. » Et plus bas dans
le même paragraphe : « [ ...] I went from my Father and Mother at
Hull, in order to act the Rebel to their Authority, and the Fool to my
own Interest (je m’éloignais de mon père et de ma mère pour agir
en rebelle contre leur autorité, et en idiot ou en fou quant à mon
propre intérêt) l. »
Je voudrais enfin, de façon point trop artificielle, et toujours
guidé par telle solidarité ou affinité ou attraction structurelle entre
dune part, cet automatisme auto-immunitaire qui ressemble à la
mécanique d’un contre-narcissisme qui ne revient à soi que pour
se ruiner, pour ruiner le soi, et d'autre part, la production de cette
étrange prothèse technique qu’est une machine qui tourne d’elle-
même, qui se tourne elle-même et nommée roue, [je voudrais
donc] noter une curieuse contiguïté, dans le texte, entre tel mo
ment de l’alto-appellation qui n’est autre que l’hétéro-appella-
tion mécapfcjue et automatique venue de Poil le perroquet, entre
donc, d'unfpart, ce psittacisme contre-narcissique et uncanny, un-
heimlich d l l ’ auto-appellation et, d'autre part, un certain retour de
la roue. (Lire et commenter)
J ’étais harassé, je m’endormis bientôt. Mais jugez si vous le pouvez,
vous qui lisez mon histoire, quelle dut être ma surprise quand je fus
arraché à mon sommeil par une voix qui m’appela plusieurs fois
par mon nom : « Robin, Robin, Robin Crusoé, pauvre Robin
Crusoé ! Où es-tu, Robin Crusoé ? Où es-tu ? Où es-tu allé ? »
J ’étais si profondément endormi, fatigué d’avoir ramé, ou pagayé
comme cela s’appelle, toute la première partie du jour et marché
durant toute l’autre, que je ne me réveillai pas entièrement. Je flot
tais entre le sommeil et le réveil, je croyais songer que quelqu’un
me parlait. Comme la voix continuait de répéter : « Robin Crusoé,
Robin Crusoé », je m’éveillai enfin tout à fait, horriblement épou
vanté et dans la plus grande consternation. Mais à peine eus-je
ouvert les yeux que je vis mon Poil perché sur la cime de la haie, et
reconnus aussitôt que c’était lui qui me parlait. Car c’était juste-
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 37 ; tr. fr., p. 104. (Traduction
modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
134
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
ment le langage lamentable que j ’avais coutume de lui tenir et de
lui apprendre ; et lui l’avait si bien retenu, qu’il venait se poser sur
mon doigt, approcher son bec de mon visage, et crier : « Pauvre
Robin Crusoé, où es-tu ? O ù es-tu allé ? Com m ent es-tu venu
ici ? » et autres choses semblables que je lui avais enseignées.
Cependant, bien que j ’eusse reconnu que c’était le perroquet, et
qu’en fait ce ne pouvait être personne autre, je fus assez longtemps
à me remettre. J ’étais étonné que cet animal fût venu là, et je cher
chais quand et comment il y était venu, plutôt qu’ailleurs. Lorsque
je fus bien assuré que ce n’était personne autre que m on fidèle Poil,
je lui tendis la main, je l’appelai par son nom, Poil ; et l’aimable
oiseau vint à moi, se posa sur mon pouce, comme il avait l’habi
tude de faire, et continua de me dire : « Pauvre Robin Crusoé,
comment es-tu venu là, où es-tu allé ? » juste comme s’il eût été
enchanté de me revoir ; et je l’emportai ainsi avec moi au logis.
[ . . .J fo r I was very weary, and fe ll asleep: But judge you, i f you can,
that read my Story, what a Surprize I must be in, when I was wak’d
out o f my Sleep by a Voice calling me by my Name several times, Robin,
Robin, Robin Crusoe, poor Robin Crusoe, where are you Robin
Crusoe.'5 Where are you? Where have you been?
I was so dead asleep at first, beingfatigud with Rowing, or Paddling,
as it is calld, the first Part o f the Day, and with walking the latter Part,
that I did not wake thoroughly, but dozing between sleeping and waking,
thought I dreamd that some Body spoke to me: Butas the Voice continu d
to repeat Robin Crusoe, Robin Crusoe, at last I began to wake more
perfectly, and was at first dreadfully frighted, and started up in the ut
most Consternation: But no sooner were my Eyes open, but I saw my Poll
sitting on the Top o f the Hedge; and immediately knew that it was he
that spoke to me; for ju st in such bemoaning Language I had used to talk
to him, and teach him: and he had learn d it so perfectly, that he would
sit upon my Finger, and lay his B ill close to my Face, and cry, Poor Robin
Crusoe, Where are you? Where have you been? How come you here?
And such things as I had taught him.
However, even though I knew it was the Parrot, and that indeed it
could be no Body else, it was a good while before I could compose my
self: First, I was amazed how the Creature got thither, and then, how
he should ju st keep about the Place, and no where else: But as I was
well satisfied it could be no Body but honest Poll, I got it over; and
holding out my Hand, and calling him by his Name Poll, the sociable
135
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Creature came to me, and sat upon my Thumb, as he used to do, and
continu’d talking to me, Poor Robin Crusoe, and How did I come
here? and where had I been Ì ju st as i f he had been overjoy’d to see me
again; and so I carry’d him Home along with me1.
L’auto-appellation, l’auto-interpellation lui vient du dehors, du
monde, elle revient ainsi du dehors ou de l’autre vers lui. Mais cela
reste une auto-appellation circulaire, car elle vient d’une sorte de
mécanisme vivant qu’il a produit, qu’il a monté lui-même, comme
un dispositif quasiment technique ou prothétique, en formant le
perroquet à parler machinalement, pour lui renvoyer, en les répé
tant aveuglément, ses mots et son nom. On pourrait dire que toute
autobiographie, toute fiction autobiographique, voire toute confes
sion écrite par laquelle l’auteur s’appelle et se nomme lui-même, se
présente à travers ce dispositif langagier et prothétique qu’est un
livre, ou un écrit ou une trace en général, par exemple le livre inti
tulé Robinson' Crusoé, qui parle de lui sans lui, opérant ainsi, selon
un tel tour' qui construit et laisse dans le monde un artefact qui
parle tout Jèul et appelle tout seul l’auteur par son nom, le renomme
en sa renommée sans que l’auteur lui-même n’ait plus rien à faire,
pas même à vivre. On pourrait imaginer que Poil, quand il profère
et appelle « Robinson Crusoé », se réfère non seulement au person
nage, d’ailleurs fictif, nommé Robinson Crusoé, mais se réfère au
titre du livre, et dont le personnage entend répondre, puisqu’il en
est le signataire, alors même que le livre, comme le perroquet et ce
qu’il appelle, n’a plus besoin de lui.
Or aussitôt après, voici que Robinson Crusoé fait l’éloge de la
roue, celle qui libère les mains, la roue du potier qu’il a perfec
tionnée dans l’intervalle :
J ’arrivai en outre à une perfection inespérée en poterie de terre,
et j ’imaginai assez bien de la fabriquer avec une roue, ce que je
trouvai infiniment mieux et plus commode parce que je donnais
une forme ronde et bien proportionnée aux mêmes choses que je
faisais auparavant hideuses à voir2.
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 131-132 ; tr. fr., p. 254-255.
2. Ibid., p. 133 ; tr. fr., p. 256.
136
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
Ces poteries, qui sont son œuvre (comme son journal et son
livre, en somme), une roue les produit non seulementmieux et
plus facilement, mais « infiniment » (infinitely) mieux et plus com
modément, ce qui veut dire qu’il y a, et c’est vrai, un saut infini
entre, dune part, tout instrument, tout outil comme prolonge
ment du corps, et, d ’autre part, la machine autonome qu’on
appelle roue, qui se passe de nous pour finir et arrondir les choses
à la perfection. Le saut et la rupture dans la production de la pro
thèse sont absolus.
Est-il artificiel et abusif de rapprocher tous ces motifs (la
technologie machinique de la roue, l’autonomie auto-détermina-
trice, la compulsion autodestructrice et les paradoxes auto-immu
nitaires qui font de Robinson Crusoé son propre destructeur et de
Defoe, peut-être, son propre ennemi, son propre foe, le perroquet
et la roue, etc.) ? Cela le serait, incontestablement, s’il s’agissait de
prétendre imposer de mauvais anachronismes à tous ces textes,
ceux de Rousseau ou ceux de Defoe. Je dis « mauvais anachro
nismes », car toute lecture est non seulement anachronique, mais
consiste à déceler de l’anachronie, de la non-contemporanéité
à soi, de la dislocation dans l’avoir-lieu du texte. La distinction
entre le bon et le mauvais anachronisme n’a pas ses critères en
dehors de ce que fait, de ce que réussit ou échoue à faire la lecture-
écriture qui s’affaire auprès d’un texte donné, de plus d’un texte
donné. Je ne peux pas justifier en toute rigueur, je ne peux pas
prouver que j ’ai raison par un autre argument que celui-ci, qui est
d’abord une question ou une demande : est-ce que cela vous paraît
intéressant d’écouter ce que je dis et ensuite de lire autrement
Robinson Crusoé ? D ’autre part, ce que je dis serait artificiel et
abusif si cela consistait à faire deux choses que, de toute évidence,
je ne fais ni ne veux pas faire, et qui, selon moi, ne sont ni faites
ni à faire, ce qui suppose une tout autre problématique, celle-là
même dont j ’esquisse ici, ou là, l’élaboration. Je ne prétends pas
reconnaître des rapports de causalité, de cause à effet, par exemple
entre les conditions techno-scientifiques, historiques ou techno
économiques de l’invention ou de la ré-invention de la roue, et
toute la structure d’auto-affection, d’auto-détermination, d’auto
matisation ou d’auto-immunité. Par-delà ces rapports de causalité
137
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
ou d’induction, je pense plutôt à une configuration structurelle, à
la fois historique et génétique où toutes ces possibilités ne se sépa
rent pas, et où toutjcejqLLLpeut arriver à Xautos est indissociable de
ce qui se passe $gns le mondfy à travers la prothétisation d’une
ipséité qui à la fois clivel ipséité, la disloque et l’inscrit hors d’elle
dans le monde, le monde étant justement ce qu’on ne peut pas
f réduire ici, pas plus qu’on ne peut réduire la tekhnê ni la réduire à
une phusis pure. La question est donc bien celle du monde. La
roue n est pas seulement une machine technique, elle est dans le
monde, elle est hors de l’intériorité consciente de Vipse, et ce que
je veux dire, c’est qu’il n’y a pas d’ipséité sans cette proth ètici ré
dans le monde, avec toutes les chances et toutes les menaces quelle
constitue pour l’ipséité qui peut ainsi se construire, mais aussi
bien, et par là même, indissociablement, se détruire.
Enfin, tout ce que je mets en rapport dans ces textes serait en
effet l’effet d|un artifice abusif, d’un mauvais artifice, d’un mau
vais anachronisme si je prétendais, ce que je ne fais pas, que tous
ces artifices de composition (par exemple, la contiguïté entre
l’histoire "du perroquet et de la roue) étaient délibérément, in-
/ tentionnellement calculés par Defoe. Je ne suis pas sûr et je
ne prétends pas qu’ils ne le sont pas, mais je ne suis pas sûr
qu’ils le sont et qu’ils seraient lisibles, comme tels, de son temps
et par lui-même. Mais la possibilité de cette composition en
appelle à autre chose qu’à la décision intentionnelle et consciente
d’un auteur, mais aussi à autre chose que le pur hasard insi
gnifiant. Il faut donc chercher à déterminer la nécessité qui a
imposé de façon ni consciente ni inconsciente, peut-être symp
tomatique, mais c’est alors ce concept de symptôme, comme
celui de fantasme, qu’il faut réélaborer, [la nécessité qui a donc
imposé] cette écriture et cette composition à une telle fiction
d’une fiction autobiographique. Car Robinson Crusoé, ce n’est
pas tant une fiction autobiographique que la fiction d’une
autobiographie.
L’année dernière, je veux dire lors de la dernière séance de
décembre dernier, nous nous étions arrêtés, nous étions tombés
138
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
en arrêt et avions marqué une pause, à ce moment étrange où,
cherchant à s’orienter, et hésitant une fois de plus entre plusieurs
chemins, en vérité, une fois de plus entre trois questions et trois
chemins, Heidegger venait, semble-t-il, de décréter qu’il conve
nait de commencer par le premier chemin, à savoir, disait-il, le
chemin le plus proche pour une première élucidation (Dernàchste
Weg zu einer ersten Klârung1). Cela ressemble, avais-je alors sug
géré, à un coup de théâtre ou à un coup de force, bien que cela ne
soit pas le ton de^rleidegggf? mais je tiens qu’il semblait prendre
là, à plus d’une reprise, des décisions qui sont autant de coups de
force ou de coups de théâtre arbitraires, de décisions injustifiables.
Ce serait le Walten de Heidegger sur lequel nous devrons encore
revenir, son Walten, sa force et ce qu’il dit et pense et fait du mot
« walten ».
Que veut dire « le plus proche » dans ce cas ? Et pourquoi com
mencer ainsi, par le plus proche de nous, comme Heidegger l’avait
déjà fait dans Sein und Zeit, tout au début, quand il décide de
prendre le Dasein pour point de départ et comme l’étant exem
plaire sur lequel poser la question du sens de l’être ? Nous verrons
que c’est ici, dans le passage du séminaire de 1929 que nous avions
commencé à lire, une sorte de feinte rhétorique ou plutôt pédago
gique. Heidegger déclare que le chemin le plus proche pour une
première élucidation, ce serait en effet de s’en tenir au mot et de
suivre l’histoire du mot « monde ». Il rappelle qu’il l’a déjà fait
dans Vom Wesen des Grundes {De l'essence du fondement, 1929, la
même année ou presque). Malgré l’insuffisance déclarée de l’ex
posé qu’il y donne des concepts de cosmos, de mundus, de Welt, on
trouve là, dit-il, les grandes étapes de cette histoire du monde, du
mot et du concept de monde, histoire qui peut aussi orienter une
étude terminologique. Mais cette histoire du mot et du concept,
cette histoire philologico-sémantique n’est qu’un hors-d’œuvre
(das Aussenwerk) de l’histoire interne du monde comme problème
fondamental de la métaphysique. Heidegger déclare alors à ses
étudiants qu’il ne veut pas répéter Vom Wesen des Grundes qui
l.M . Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 261 (c’est Martin
Heidegger qui souligne) ; tr. fr., p. 265. (NdE)
139
Séminaire La bete et le souverain II (2002-2003)
vient d’être publié, mais quii leur serait utile de le lire. Néan
moins, en qualifiant d’historiographique cette voie - suivie dans
Vom Wesen des Grundes - , il en donne un résumé qui comptera
par la suite. Car en rappelant le sens du mot monde qui, dans
toute une histoire, fut dominant, à savoir le monde comme le
tout de ce qui n’est pas divin, l’ensemble de 1 étant non divin ou
extra-divin, ce qui, dans le christianisme, signifiera la création,
l’être-créé, le tout du créé (das Geschaffene), par opposition au
non-créé, Heidegger y situe l’homme qui alors devient une partie,
un morceau du monde (Stück der Welt), mais un fragment qui ne
ressemble à aucun autre, car aussi bien il se tient en face ou à l’en-
contre de ce tout dont il est une partie, il se tient en vis-à-vis du
monde (gegenüber), ce qui, dirais-je, d’une certaine manière, isole,
insularise l’homme dans le monde auquel il appartient pourtant.
Or en tant que morceau vis-à-vis et isolé, dansH pour Heidegger, SZ pour Sein und Zeit, etc.) : nous
avons rétabli titres et noms et signalé en note les très rares cas où le
1. Cf., infra, « Neuvième séance. Le 12 mars 2003 », p. 337, n. 5, et p. 356,
n. 2 ; « Dixième séance. Le 26 mars 2003 », p. 375, n 2, et p. 380, n. 1.
19
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
contexte ne permettait pas de décider, par exemple dans le cas de
RC, entre le titre anglais ou français, et le nom du personnage du
récit de Daniel Defoe. Quant aux mots entre chevrons (),
ils ont été ajoutés par nous pour pallier certaines lacunes du tapus
crit, le plus souvent des mots sautés. Enfin, comme Jacques Der
rida avait coutume de le faire, on trouve parfois, en fin de séance,
quelques indications télégraphiques sur ce qui devrait être abordé
dans les séances suivantes. Encore plus rares que l’année précé
dente, et ne constituant pas un texte suivi, elles n’ont pas été
reprises dans cette éditionl.
*
Nous remercions Timothy Bahti pour nous avoir communi
qué une lettre à Jacques Derrida, qui nous a permis de préciser
le début,t de la septième séance. Nous remercions Marie-Joëlle
St-Loujs; Savoie pour son assistance dans certaines recherches
bibliographiques et Stéphanie Vanasten pour son aide dans la
révision des passages en allemand. Nous remercions tout parti
culièrement et chaleureusement Georges Leroux, qui a révisé soi
gneusement les translittérations du grec. A sa suggestion, nous
avons décidé de suivre ici le code utilisé par Emile Benveniste
dans Le Vocabulaire des institutions indo-européennes. Enfin, nous
remercions tout aussi chaleureusement Cécile Bourguignon, notre
fidèle collaboratrice des éditions Galilée, pour son aide assidue et
toujours avisée, pour le soin constant et le remarquable travail
qu’elle a consacrés à l’édition des deux volumes de ce Séminaire.
Michel Lisse
Marie-Louise Mallet
Ginette Michaud
1. À l’exception de deux phrases indiquées par Jacques Derrida comme
devant être réinsérées à des pages précises du tapuscrit de la troisième séance :
cf., infra, «Troisième séance. Le 22 janvier 2003 », p. I l l , n. 1, et p. 123,
n. 2.
\
Je suis seul(e). Dit-il ou dit-elle. Je suis seul(e). Entendons cette
phrase toute seule, suivie d’un silence sans appel ou d’un point
final. Je suis seul(e). Non pas je suis seul(e) à pouvoir faire ceci ou
cela, à dire ceci ou cela, à vivre ceci ou cela, mais « je suis seul(e) »,
absolument. « Je suis seul(e) » veut d’ailleurs dire « je suis » absolu,
c’est-à-dire absous, détaché ou délivré de lien, absolutus^saufd e
tout lien, exceptionnel, voire souverain. Prise à elle seule, cette
déclaration, « je suis seul(e) », peut successivement ou simultané
ment, dans telle ou telle situation pragmatique, avec telle ou telle
intonation, signifier la tristesse ou la joie, la déploration ou le
triomphe : « je suis seul(e) », hélas, ou « je suis seul(e) », dieu
merci, enfin seul(e), etc.
Je connais une phrase encore plus terrifiante, plus terriblement
ambiguë que « je suis seul(e) », et c’est, isolée de tout autre contexte
déterminant, la phrase qui dirait à l’autre «je suis seul(e) avec
toi ». Méditez l’abîme d’une telle phrase : je suis seul(e) avec toi,
ayec-tpi je suis seul(e), seul(e) au monde. Car il y va toujours du
inonde,) quand on parle de solitudeyEt le rapport du monde à la
solitude sera notre sujet cettelïnnée. Je suis seul(e) avec toi au
monde. Cela peut être la plus belle déclaration d’amour ou le plus
désespérant témoignage, la plus grave attestation ou protestation
de détestation, l’étouffement, la suffocation même : tant qu’à être
seul, si du moins je pouvais être seul sans toi. Être seul(e) avec
moi.
Première seance
Le 11 décembre 2002
21
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Je suis seul avec moi.
Est-ce que pourtant je m’ennuie ? Que veut dire « je m’en
nuie » ? L’expression française « je m’ennuie » est difficile à tra
duire dans bien des langues, sinon en allemand où l’on peut
dire sich langweilen. Et die Lang(e)weile sera même, sans doute,
au centre de notre séminaire de cette année, en particulier das
Sichlangweilen dont parle Heidegger dans un séminaire de 1929-
1930 ^
Mais que veut dire « s’ennuyer » ? Que signifie le rapport à soi
du /ennuyer ? S’ennuyer ne veut pas nécessairement dire s’en
nuyer soi-même. S’ennuyer soi-même, c’est tout autre chose que
s’ennuyer tout court, contrairement à ce que la grammaire pour
rait laisser croire.
Les bêtes peuvent-elles s’ennuyer ?
Le souverain peut-il s’ennuyer ? Peut-il ne pas s’ennuyer ? « Le
roi s’amuse » dit-on parfois, mais aussi « le roi s’ennuie ». S’en
nuie-t-on toujours parce qu’on est seul ou bien peut-on s’en
nuyer à plusieurs, avec d’autres, intersubjectivement comme dirait
l’autre, bu bien s’ennuie-t-on l’un l’autre, ce qui est autre chose,
ou encore, ce qui est tout autre chose et presque le contraire, s’en
nuie-t-on parfois l’un de l’autre ? Robinson Crusoé s’ennuyait-
il ? D ’ailleurs était-il seul, cet homme, car c’est un homme, cet
homme, un humain et un humain homme (ce n’est pas une
femme), ne l’oublions jamais, on n’a rien écrit d’équivalent ou de
ressemblant, dJanalogue, à ma connaissance (mais je me trompe
peut-être) au suiet d'une lemme seule,: rnmme line île fjanc ìjne
île. Robinson Crusoé s’ennuyait-il ? D ’ailleurs était-il seul, quand,
comment, jusqu’à quel point, jusqu’à quel moment ? J ’aban
donne pour l’instant ces questions en haute mer, on verra bien
où elles accostent, mais vous sentez bien que ce ne sont pas des
1. Martin Heidegger, D ie G ru n d begriffe d er M etaph ysik . W elt — E n d lic h k e it—
E in sam k eit, dans G esam tausgabe. II . A b teilu n g : Vorlesungen 1 9 2 3 -1 9 4 4 , vol. 29-
30, Friedrich-Wilhelm von Herrmann (éd.), Francfort-sur-le-Main, Vittorio
Klostermann, 1992 [1983] ; L e s C on cepts fo n d a m e n ta u x d e la m étaph ysique.
M o n d e , F in itu d e , S o litu d e , texte établi par Friedrich-Wilhelm von Herrmann,
tr. fr. Daniel Panis, Paris, Gallimard, 1992. Ce cours fut professé à l’Université
de Fribourg-en-Brisgau pendant le semestre de 1929-1930. (NdÉ)
22
Première séance. Le 11 décembre 2002
simples questions de langage ou de langue, de sémantique et de
traduction.
Et je reviens à mes premiers mots :
« Je suis seul(e). Dit-il ou’dit-elle. Je suis seul(e). »
Quelqu’un, quelque une qui ne saurait ni dire ni ressentir un
« je suis seul(e) », pourrait-il être seul ? Pourrait-elle être seule ?
Pourrait-on dire de celui-là ou de celle-là qu’il ou elle est seule ?
Et qui ne peut ni ressentir ni dire cette solitude, pourrait-on
jamais dire qu’il ou elle n’est pas seul(e), c’est-à-dire, c’est-à-dire
quoi : n’est pas seul(e) dans un lien social donné ou bien, ce qui
est tout autre chose, n’est pas seul(e) en ce sens qu’il n y a même
pas encore de lien social, d’être avec l’autre, de communauté per
mettant justement l’expérience, voire la manifestation de la soli
tude Ì Voilà beaucoup de questions redoutables.
Avant même de vous proposer une sorte de protocole pour le
séminaire de cette année, essayons maintenant, en exergue, quel
ques phrases, essayons-les comme des notes pour se faire la voix
ou régler nos instruments à cordes vocales. Vous allez voir que ces
phrases consonnent déjà, sont en résonance avec la première de
mes phrases aujourd’hui : « Je suis seul » et si j ’ajoute le complé
ment qui parachève souvent le « je suis seul », à savoir « je suis seul
au monde », nous serons encore plus près de ce qui sera le proto
cole du séminaire cette année. Nous y parlerons du monde, du
monde en tous sens, de tous les mondes, rien de moins.
Trois ou quatre phrases, donc, pour chercher un premier accord
entre nous.
Premièrement, une phrase en forme de question.
Qu est-ce qu’une île ?
Qu’est une île ?
Si vous entendez cette phrase, ou ces phrases, venir à vous por
tées par le vent ou par l’écho, « Qu’est-ce qu’une île ? Qu’estson Gegenüber-
stehen, dang; ce qui le fait se tenir debout ou s’ériger en face du
monde, ôti* regard du monde auquel il appartient, l’homme a
le mond|f Ce Gegenüberstehen est un Haben, un avoir. Avoir le
monde, 'âvoir un monde, voilà ce qui caractérise la position de
l’homme dans cette détermination classique ou chrétienne du
monde. Et je signale ce mot, « Haben », dans le résumé que Hei
degger donne de sa première démarche historiographique dans
Vom Wesen des Grundes ; je signale que Heidegger lui-même le
souligne, cet Haben, car la référence à cet énigmatique « avoir »-le-
monde va se trouver au centre de l’analyse de la situation de
l’animal au regard du monde dans la méditation de Heidegger qui
suivra dans ce séminaire, quand il aura engagé cette analyse com
parative qui succéderait à la démarche historiographique de Vom
Wesen des Grundes et, nous y venons, à la démarche plus phéno
ménologique de Sein und Zeit. Car dans notre séminaire, Hei
degger tentera d’expliquer en quoi l’animal pauvre en monde n’a
pas le monde, ou plus précisément, et nous devrons séjourner
auprès de cette difficulté, car elle concerne aussi bien le sens du
monde que le sens de cet avoir, l’animal a un monde sur le mode
du ne-pas-avoir. Et cet avoir sans avoir (le monde), s’il ressemble
à une contradiction logique (Heidegger le souligne : « Somitzeigt
sich im Tier ein Haben von Welt und zugleich ein Nichthaben von
140
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
Welt1 »), il rappelle aussi que la métaphysique et la pensée de l’es
sence ont une autre logique que celle du bon sens ou de l’enten
dement sain de l’homme. Cette même contradiction logique, cette
contradiction même doit exiger de nous que nous pensions ou déter
minions autrement la pauvreté en monde de l’animal, qui consiste à
avoir ce qu’il n’a pas ou à ne pas avoir ce qu’il a, et surtout à penser
autrement et l’avoir et le monde, puisque c’est seulement quant au
monde que cette pauvreté-ci et cet avoir sans avoir se déterminent.
En tout cas, dans la détermination traditionnelle (grecque ou chré
tienne) du monde selon laquelle l’homme est un fragment du monde
en face du monde, inclus et opposé à ce qui l’inclut, l’homme, en
tant que fragment, est à la fois maître et serviteur du monde, souve
rain et esclave : « Herr und Knecht der Welt2 ».
Dans le bref paragraphe de rappel qui suit, Heidegger explique
comment, dans Sein und Zeit, il ne suivait plus cette démarche
historiographique, ce chemin historique (Im Unterschiedzu diesem
historischen Weg3,). Et il nous dit, en quelques lignes, deux ou
trois choses de la plus haute importance pour nous et sur les
quelles je conclurai provisoirement aujourd’hui.
1. Il rappelle d’abord que, dans Sein und Zeit, il était parti, de
façon non historique en quelque sorte, de la façon dont, quoti
diennement, et il insiste sur cette quotidienneté (Alltãglichkeit),
nous, nous nous mouvons (« wir uns [ . ./ bewegen »), nous sommes
en chemin, nous marchons, nous nous mettons en chemin dans
notre monde (in unserer Welt). Et nous verrons plus d’une fois en
quoi ce Wegct ce bewegen ne sont pas simplement des métaphores,
là où elles engagent le Dasein avant toute distinction entre l’âme
et le corps. Or dans cette analyse de la façon dont nous sommes
en chemin dans notre monde, Heidegger dit avoir pris son point
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe. ,.,op. cit., p. 293 (c’est Martin Heideg
ger qui souligne) ; tr. fr., p. 296 : « Par conséquent apparaît chez l’animal le fait
d’avoir le monde et, en même temps, le fait de ne pas l ’avoir. » Jacques Derrida
cite et commente cette phrase de Heidegger, de même que la thèse concernant
l’animal, dans De l’esprit. Heidegger et la question, Paris, Galilée, 1987, p. 79-81.
(NdÉ)
2. Ibid., p. 262 ; tr. fr., p. 266.
3. Ibid., loc. cit.
141
Séminaire La bète et le souverain II (2002-2003)
de départ dans ce que nous avons quotidiennement en main ou
sous la main (zuhanden), de ce que, en somme, la main du Dasein
manipule et manœuvre à sa manière. Donc la marche, les jambes
ou les pieds, le corps et les mains. Or, ajoute Heidegger, le plus
souvent, nous ne savons rien de tout cela et quand nous voulons
le décrire, nous interprétons tout cela de travers, nous mécompre-
nons, nous mésinterprétons tout (missdeuten) en y important des
concepts et des questions depuis un domaine étranger.
2. Heidegger en conclut que.ce oui est le plus proche de nous reste
au fond déjà lointain et incompréhensible (« Dieses uns ganz Nahe
undjeden Tag Verstãndliche ist uns im Grunde schon fem und unver-
standlich1 »). Ce n’est qu’un des nombreux exemples de cette associa
tion, on serait tenté de dire de cette proximité du proche et du
lointain, du proche comme lointain et du lointain comme proche, et
déjà dans la figure du cercle qui va littéralement obséder tout ce
séminaire, nous y viendrons dès la prochaine fois, qu’il s’agisse aussi
bien du cerclple la démarche herméneutique ou du chemin métho
dologique cj|ii revient sur ses pas ou présuppose ce qu’il doit cher
cher, que, s|lon une tout autre topique, de l^ÆaeerekiQent original
(Umring, sich umringen) qui caractérise la fânommenheit^hébétuAe
ou l’accaparement de l’animal pauvre en monde. Nous parlerons ía
prochaine fois de tous les cercles de types divers que décrit, à tous les
sens de ce mot, donc, ce séminaire. Je dois dire d’entrée de jeu que
quand nous entrerons dans le contenu même de ce séminaire, et de
façon aussi minutieuse que possible, je ferai tout ce qui dépend de
moi, malgré mes réserves à l’endroit de ce que Heidegger dit ici de ce
qu’il appelle au singulier général, l'animal, Lje ferai tout ce qui dépend
de moi] pour accompagner et créditer Heidegger aussi loin que pos
sible et m en faife l’avocat Vec toute la lo y a u té re q u ise ! ”
3. Enfin, nou^ne^dê^ons jamais oublier ce que nous dit aussi
ce paragraphe, juste avant le troisième chemin choisi, celui de
l’examen comparatif (den einer vergleichenden Betrachtung2).
1. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe. .., op. cit., p. 263 ; tr. fr., p. 266-267 :
« Cela qui nous est entièrement proche et que nous entendons chaque jour
nous est, au fond, déjà lointain et impossible à entendre. » (NdE)
2. Ibid., p. 263 (c’est Martin Heidegger qui souligne) ; tr. fr., p. 267. (NdÉ)
142
Troisième séance. Le 22 janvier 2003
Heidegger nous dit que ce qui fut engagé dans Sein und Zeit, le
« chemin emprunté dans Sein und Zeit » (Der in « Sein und Zeit »
genommene Weg) ouvre sur une perspective tellement large et
lointaine, éloignée, que ce séminaire-ci {post-Sein und Zeit, 1929-
1930) n’est qu’une étape limitée et une contribution fort partielle
à la grande tâche ouverte par Sein und Zeit. Et là encore, Hei
degger va se servir du mot d’« éloignement » (Entfernung), qui
nous occupe depuis le début de cette séance. Nous sommes avertis
que, malgré tous les enjeux graves de ce séminaire-ci, malgré toute
l’importance que je suis tenté de lui accorder, il ne constitue aux
yeux de Heidegger qu’une étape limitée, circonscrite, dans le che
min ouvert par Sein und Zeit et dont l’étendue, la perspective,
l’horizon portent beaucoup plus loin et n’ont jamais été aban
donnés par Heidegger qui écrit ceci, où je souligne encore, pour
conclure, la référence littérale à l’éloignement :
Le chemin emprunté dans Être et Temps (Der in « Sein und Zeit »
genommene W eg) pour éclairer le phénomène du monde (zurAuf-
hellungdes Weltphanomens) réclame cependant (verlangt aber) une
perspective rendue très large et très longue (einesehr weit- undlang-
gestrecke Perspektive) qui ici — dans ce cours — (die hier — in dieser
Vorlesung) ne peut être rendue visible, car elle en est éloignée (ent-
fernt nicht sichtbar gemacht werden kann)l. [Relire le français]
La prochaine fois, nous repartirons de toutes ces circulations
décrites (à tous les sens de ce mot, décrire le cercle), mais nous ne
manquerons de relancer et de poursuivre le chemin,dans
le texte de Heidegger, de ce walten dont nous avons déjà parlé.
Mais nous reviendrons aussi sur tous les enjeux, quant à l’île, de
ces désirs terrifiés ou de ces terreurs désirantes de l’être avalé vif ou
enterré vif - dans leur rapport à l’insularité, certes, mais aussi au
ventre maternel, mais aussi à l’alternative des deuils et des fan
tasmes de deuil : entre l’inhumation et l’incinération.
1. Ibid., loc. cit. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
Quatrième séance
Le 29 janvier 2003
La mort est-elle seulement la fin de la vie ? La mort en tant que
telle ? Y a-t-il jamais, d’ailleurs, la moiSi je vous
disais « je vais mourir vivant », que faudrait-il entendre ? Que je
veux mourir vivant ? Ou que je ne veux surtout pas mourir vivant,
mourir de mon vivant ? Serait-ce là le dernier aveu d’un désir
inavouable ou la panique d’une terreur indicible ? Pour poser une
telle question, et quelle ait le moindre sens, encore faut-il savoir
ce qu’on veut dire, encore faut-il s’entendre sur l’expression « mou
rir vivant » l, expression qui a une longue histoire, par exemple
augustinienne, ce qui porte encore plus loin que la simple signa
ture d’un saint Augustin.
Toutes les semaines, vous l’avez remarqué, et tous les ans, nous
faisons retour. Nous esquissons un pas de retour pour repartir.
Nous décrivons un cercle pour retrouver l’élan d’un nouveau dé
part qui nous permettrait, croyons-nous, d’avancer. La dernière
fois, nous nous étions promis d’avancer en revenant au moins au
carrefour de trois chemins :
1. le premier chemin consistait à revenir vers Robinson lui-même,
non seulement dans ce confessionnal chrétien auquel commen
çaient à ressembler, de plus en plus, son journal et son discours
autobiographique, ses confessions, mais surtout ce qu’il avouait
d’une terreur proprement obsessionnelle - et la configuration de
l’île est toujours obsessionnelle, obsidionale : vivre dans une île,
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « ou encore qu’on puisse
mourir autrement ». (NdE)
Séminaire La bète et le souverain II (2002-2003)
c’est vivre dans un refuge, certes, mais un refuge assiégé, un refuge
dans lequel le réfugié se réfugie comme dans une place-forte as
siégée, obsédée, harcelée du dehors et du dedans -, une terreur
obsessionnelle, donc, que nous interprétions comme le double et
unique mouvement d’un désir terrifié ou d’une panique fascinée
par le désir d’être avalé vivant ou enterré vivant (swallow’d up
alive ou burydalive), d’être rappelé à la vie à la mort dans le ventre
de la terre lors d’un tremblement de terre, dans le ventre de la mer
au cours d’une noyade ou dans le ventre d’un animal féroce ou
d’un cannibale affamé ; et nous nous étions demandé ce que peut
signifier ce double fantasme : être mangé vivant par l’autre, mourir
vivant, si on peut dire, disparaître, partir, décéder vivant dans
l’élément illimité, dans le milieu de l’autre ;
2. puis, second chemin, au même carrefour, nous nous étions
promis d’avancer en revenant à la grande question du cercle et/ou
de la roue en traitant de différents types de cercles ou d’encer
clements dpjis le séminaire de Heidegger, tous les cercles, et ils
sont innombrables, qui décrivent d’abord la démarche méthodo
logique dé l’interrogation en chemin et la façon dont Heidegger
justifie et assume ici, rejette là les tours et les tournants de cette
circularité, mais aussi le cercle d’un encerclement animal (Umring),
le « s’encercler1 » (Das Sichumringen) qui caractérise l’animal en
l’hébétude de son accaparement (Benommenheit). L’animal s’en-
ferme dans un cercle, et nous verrons quels sont les rapports entre
l’encerclement de l’Umring animal et ce qu’on appelle souvent
le milieu ou l’élément, l’environnement, le monde environnant
(Umwelt) du Dasein et/ou de l’animal. Nous verrons que Hei
degger en tire, comme l’une de ses conséquences, que l’animal
parvient à la fin de sa vie sans mourir, l’animal ne meurt pas ;
~5. enfin, troisième chemin, nous nous étions promis de revenir
au même carrefour pour suivre et relancer la trajectoire de cette
singulière pensée heideggérienne du Walten, le singulier usage de
ce mot dont nous avions déjà suivi quelques occurrences impor
tantes, dans le séminaire de 1929-1930, puis, surtout, cinq ans
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe. ..,op. cit., p. 369 sq. ; Les Concepts fon
damentaux..., op. cit., p. 369 sq. (NdÉ)
146
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
après, en 1935, dans une période, période politique qui n’est pas
n’importe laquelle, dans l’Introduction à la métaphysique. Ce re
cours se poursuit bien au-delà, nous le verrons, d’une façon fort
intéressante, et qui n’est jamais sans rapport avec tous les motifs
qui nous intéressent ici. Car le Walten est une force1 dont on ne
peut dire ni quelle porte la vie ni quelle porte la mort.
Voilà le carrefour de nos trois promesses. Elles sont toutes des
questions de chemin entre la vie et la mort, ou au-delà de l’oppo
sition entre la vie et la mort. Maintenant, comment allons-nous
tenter de les tenir, ces promesses, et surtout de les maintenir
ensemble, de les lier en leur teneur propre ou d’en reconnaître la
liaison ou l’articulation essentielle ? Voyons cela.
Je tenterai de repartir pour cela de ce qui fut le tout premier
pas de ce séminaire, cette année, à savoir de la « nostalgie », de
cette « nostalgie » (Heimweh), de ce mal du pays, de cette souf
france du chez-soi (homesickness) dont Heidegger rappelait que,
pour Novalis, elle était le propre de la philosophie. Le fragment
cité de Novalis disait : « Die Philosophie ist eigentlich Heimweh, ein
Trieb überall zu Hause zu sein (La philosophie est proprement
nostalgi&r&ne pulsion à être partout chez soi, à la maison)2. »
11 y a déjà plus d’une manière d’accentuer cette phrase, selon
qu’on insiste davantage sur la souffrance, le désir douloureux, le
manque, ou, au contraire, sur la fin de ce désir, sa finalité, son
terme, la maison, le chez-soi, selon qu’on insiste davantage, donc,
sur le désir désirant, donc douloureusement privé de ce qu’il désire
ou au contraire sur le pôle désiré, sur le désirable, sur la figure
du désirable, la maison, le chez-soi, le pays qui s’annonce au désir
et l’informe. Or la lecture interprétative dans laquelle Heidegger
entraîne ce mot de Novalis est, en quelque vingt ou trente lignes,
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « le mot de “force”, je le mets
entre guillemets parce qu’il ne me satisfait pas plus que le mot “violence”; en
tout cas, il est quelque chose qui n’est pas une chose, ni une chose
de la vie ni une chose de la mort ». (NdÉ)
2. Novalis, Schrifien, op. cit., fragment 21 ; cité par M. Heidegger dans Die
Grundbegriffe..., op. cit., p. 7 ; tr. fr., p. 21. (Traduction modifiée par Jacques
Derrida.) (NdÉ)
147
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
d’une complexité et d’un retors argumentatif qui pourraient nous
retenir des années.
Avant d’en dire quelques mots, je note au moins, pour revenir
à l’insularité de l’île, que de toute façon, la nostalgie comme mal
du pays et mouvement odysséen, le mouvement d’Ulysse pour
faire retour, circulairement, dans \%msto^A& cette île ionienne
quest Ithaca, Ithaque, la nostalgie de cette île, de son chez-soi
dans une île, esquisse ce mouvement circulaire du retour1 autour
duquel nous tournons nous-mêmes depuis le début. Vous con
naissez ce mot de Lévinas que j ’avais un peu discuté dans un texte
fort ancien (il y a déjà quelque quarante ans), et auquel je me
permets de vous renvoyer, tout à fait à la fin de « Violence et méta
physique », donc. Lévinas déclare er> çnmme qn’à U mwrcA»
odysséenne qui fait retour vers le point de départ, à savoir son île
et sa famille, s oppose le départ sans retour d’Abraham. Dans « La
trace de Î’Ài$re », et visant précisément Heidegger et ce que Lé
vinas entend critiquer de son goût supposé pour le lieu, la terre,
le pagamenesacral du pays ou de la patrie, Lévinas écrit : « Au
mythe d’Ulysse retournant à Ithaque, nous voudrions opposer
l’histoire d’Abraham quittant à jamais sa patrie pour une terre
encore inconnue et interdisant à son serviteur de ramener même
son fils à ce point de départ2. » À quoi j’avais alors objecté que,
d’une part, l’impossibilité du retour n’était pas ignorée de ce pen
seur de Terranee qu'est aussi Heidegger et que, d’autre part, il est
difficile, c'est le moins qu’on puisse dire, d’ignorer le puissant
motif du retour nane I f » judaïsme Mais laissons cela, malgré toutes
les résonances politiques que cette pulsion ou cette loi du retour
peut déchaîner aujourd’hui, qu’il s’agisse de la loi du retour, du
juste retour des Juifs et des Palestiniens sur la même terre.
Après avoir cité Novalis, vous vous en souvenez peut-être, et
qualifié son propos de « romantique », Heidegger en profite néan
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « du tour de retour ». (NdÉ)
2. Emmanuel Lévinas, « La trace de l’Autre », Tijdschrift voor Filosofie,
vol. 25, n° 3, septembre 1963, p. 605-623 (repris dans En découvrant l'existence
avec Husserl et Heidegger, Paris, Vrin, 1967, p. 187-202) ; cité par J. Derrida
dans « Violence et métaphysique », L’Ecriture et la différence, Paris, Le Seuil,
1967, p. 228, n. 1. (NdÉ)
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
moins pour fustiger la modernité qui aurait perdu le sens de
la nostalgie. C ’est comme s’il disait : la nostalgie n’est plus ce
quelle était. Et l’accusé de ce procès de la modernité, c’est le
citadin, l’homme des villes qui, singe de la civilisation (là ce n’est
pas le perroquet, c’est le singe : Affe der Zivilisation), s’est depuis
longtemps débarrassé de tout Heimweh, de tout mal du pays.
Mais ce n’est pas sur ce point que je voulais m’attarder. Plutôt sur
ceci : Heidegger se demande pourquoi il prend ici à témoin, il cite
comme témoin (Zeugen) un poète, Novalis, et non un philosophe
scientifique, quand il s'agit de définir le propre de la philosophie.
Feignant alors de contester le droit de prendre un poète à témoin,
il cite à l’appui une première fois Aristote (c’est ce qui m’intéresse,
parce que tout à l’heure nous allons en venir à une autre citation
d’Aristote). Aristote n a-t-il pas en effet dénoncé dans sa Métaphy
sique, justement, demande Heidegger, les compositions menson
gères des poètes, la compulsion du poète au mensonge, « noXkà
\|/E\)Ôovxai àoiÔoi : Vieles lügen die Dichter zusammen1.p » : Hei
degger en profite pour rappeler, dans une configuration socio-
politico-familiale intéressante et symptomatique, que l’art, et en
lui la poésie, est la sœur (Schwester) de la philosophie et que la
science n’est peut-être (vielleicht) que l’intendante, le porteur, le
serviteur (Dienstmann) de la philosophie2. Après quoi, selon un
mouvement, un pas de rhétorique, une démarche qui me parais
sent mériter toute l’attention que nous devons porter à la pragma
tique discursive de Heidegger, celui-ci laisse les choses suspendues,
il ne dit pour l’instant ni oui ni non à l’assertion de Novalis, pas
plus qu’à celle d’Aristote, mais il y prend appui pour poser et for
muler sa propre question à lui, celle qui le conduira là où il sait
qu’il veut aller, à savoir la question du monde. Il décide de sé
journer quelques secondes encore auprès du mot de Novalis comme
auprès d’une question et sé demande : qu est-ce que c’est que ça,
1. Aristote, Aristotelis Metaphysica, W. Christ (éd.), Leipzig, Teubner, 1886,
A 2, 983 a 3 sq. Cité par M. Heidegger dans Die Grundbegriffe..., op. cit.,
p. 7 ; tr. fr., p. 21. (NdE)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « La sœur, c’est plus proche.
Alors, il faudrait suivre la sœur chez Heidegger, ça passerait par Trakl, mais je
ne peux pas m’engager de ce côté-là, ce soir. » (NdE)
149
Séminaire La bete et le souverain II (2002-2003)
qu’est-ce que ça peut vouloir dire, la philosophie, une nostalgie
(Philosophie ein Heimweh) ? Il cite alors une deuxième fois Novalis,
ou plutôt en découpe le fragment dont il a besoin, à savoir ce qui
vient, en apposition, expliciter ce que veut dire la philosophie
comme nostalgie, à savoir une pulsion, « ein Trieb überallzu Hause
sein », une pulsion à être « partout chez soi, à la maison » : par
tout, n’est-ce pas, une pulsion qui pousse à se trouver partout, en
tout lieu, chez soi, à se retrouver en tout lieu. Et Heidegger en
chaîne, imparablement :
Une telle pulsion, la philosophie ne peut l’être [ou y répondre]
que si nous, qui philosophons (wenn wir, die philosophieren) [et ce
passage au nous est intéressant, Heidegger revient ici au plus proche,
il s’adresse à ses étudiants, à ses auditeurs et il s’inclut dans cette
communauté supposée, et supposée être ici rassemblée dans une
activité ou une expérience, une recherche, en vérité une commu
nauté du (|U^stionnement, du chemin questionnant, dont il ne fait
pas de dçute quelle, cette communauté du chemin questionnant,
consiste ^philosopher : ici même maintenant non seulement nous
philosophons, nous n en doutons pas, mais nous ne pouvons dire
« nous » que dans la mesure où nous philosophons dans un philo
sopher, dans un cheminement philosophique qui nous rassemble
et justifie ce « nous » qut je dis], [Une telle pulsion, la philosophie
ne peut l’être [ou y répondre] que si nous, qui philosophons 1 ne
sommes pas partout chez nous [wenn wir, die philosophieren, liber
ali nicht zu Hause sind. Heidegger souligne le nicht, il le met en
italiques et au lieu de traduire en accentuant le « ne... pas », la
traduction française dit ceci qui revient à peu près au même : « si
nous, qui philosophons, sommes partout hors de chez nous »] V
Un peu comme Abraham, n’est-ce pas ?
Heidegger va peu à peu, de phrase en phrase, faire tourner la cita
tion, et la faire monter comme sur un tour de potier pour faire appa
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 7 ; tr. fr., p. 21. (Traduc
tion modifiée par Jacques Derrida.) Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute :
« Oui, “nous sommes hors de chez nous”, mais Heidegger dit “nous ne sommes
pas chez nous” : c’est la même chose, mais ce n’est pas la même chose. Surtout
que Heidegger souligne le nicht. C ’est subtilement différent. » (NdÉ)
150
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
raître ce qui lui importe, à savoir le lien entre le « partout » (überall)
et le monde comme totalité des lieux et donc des étantsl. Vers quoi,
demande-t-il, s’élève l’exigence de cette pulsion (das Verlangen dieses
Trieb) ? Etre partout chez soi, qu’est-ce que ça veut dire (Überall zu
Hause sein — was heift das?) ? Partout, ce n’est pas seulement ici ou là,
dans cet endroit ou dans cet autre, mais en tout lieu et à tout moment
(jederzeit und zumai im Ganzen)2. Eh bien, ce « im Ganzen », en
entier, et « seine Ganze », son entièreté, sa totalité, c’est ce que nous
appelons le monde (nennen wir die Welt3,). Nous nous rapportons
toujours à cela, à ce tout, comme tel, le monde. Nous attendons
toujours quelque chose du monde, du tout, et nous sommes tou
jours appelés (angerufen) par quelque chose comme le tout, comme
entier. Et ce « im Ganzen » est le monde. En disant cela, « Dieses “im
Ganzen” ist die Welt », comme il avait dit « seine Ganze nennen wir
die Welt », Heidegger ne fait pour l’instant que citer, que men
tionner, que rappeler une expression, un acte de langage, un acte de
nomination, une appellation, il met le « im Ganzen » entre guille
mets : ce tout, cet « en entier », « en totalité », voilà ce que nous
appelons le monde, voilà ce que nous disons ou voulons dire quand
nous disons « im Ganzen » ou « le monde ».
Mais maintenant, en allant à la ligne, il va passer de ce constat
à la fois linguistique et sémantique (voilà ce que nous appelons
« le monde » et vers quoi nous sommes tournés, en attente, appelés
par ce qui nous appelle ainsi, par quoi nous sommes ainsi appelés
(angerufen) en l’appelant : nous appelons« monde » ce qui ainsi
nous appelle) à la question ontologique : « Wir fragen: Was ist
das — Welt? (Nous nous interrogeons : qu’est-ce que c’est que ça -
le monde ?)4 ». C ’est, vous le savez, la première des trois questions
du séminaire, les deux autres suivront de près puisque Heidegger
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « "überall”, c’est “partout” :
qu’est-ce que c’est que partout ? C’est le monde. C’est donc la totalité des
étants. Notre pulsion nostalgique nous pousse vers la totalité des étants. »
(NdÉ)
2. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 8 ; tr. fr., p. 22.
3. C’est Martin Heidegger qui souligne. (NdÉ)
4. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 8 ; tr. fr., p. 22. (Traduc
tion modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
151
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
est en train d’annoncer la carte, le parcours et les étapes d’un
séminaire, et elles auront toujours la même forme, qui implique
toujours cette communauté du « nous » questionnant, le profes
seur et les auditeurs rassemblés dans l’immédiate proximité1 de la
question partagée, dans la proximité commune qui ne peut rap
procher au plus proche que par l’intelligibilité supposée, offerte
ou promise d’une question supposée inéluctable : « Wir fragen:
Was ist das -(Éndlichkeit^AQu’est-ce que c’est que ça, la finitu-
de ?) », puis l’être-seul comme
être solitaire, dans l’épreuve de la solitude désertique (einsame
Insel, c’est une île déserte) et d’autre part un isolement, un esseu-
lement qui peut être aussi, certes, une épreuve de solitude, mais
plutôt commè celle du « je suis le seul », l’unique, l’individu, et
Vereinzelung ôiarque plutôt l’esseulement en ce dernier sens, l’es-
seulement qui distingue, met à part, l’esseulement qui singularise
et excepte, l’esseulement qui fait exception.
Aussitôt après avoir posé la question « qu’est-ce que cela, le
monde ? », Heidegger s’engage, au cours d’un seul et à mes yeux
extraordinaire paragraphe, dans un chemin qui nous importe au
plus haut point, car le chemin ouvert par ces quelques phrases
très riches et très denses n’est autre que celui du chemin, précisé
ment, de l’être en chemin, un chemin que nous sommes nous-
mêmes, dans notre expérience essentielle de ce que nous appelons
le monde, à savoir le tout de l’entier, et un chemin que nous
sommes nous-mêmes depuis l’origine, car nous ne découvrons
pas un beau jour quelque chemin, nous sommes toujours déjà le
chemin en chemin (unterwegs, underway) vers et dans le tout
qu’est le monde. Le « unter » de « unterwegs », c’est cela même qui
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « de la langue d’abord, car tout
ceci se passe en allemand ». (NdE)
2. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 9 ; tr. fr., p. 23. (Traduc
tion modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
152
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
détermine le monde pour nous, le monde comme ce tout dans
lequel, dans l’appartenance duquel nous sommes déjà en chemin,
en voie, envoyés, poussés, mis en mouvement, engagés, entraînés,
envoyés dans la Bewegung du Weg, en voyage.
Comme cela va conduire à l’explicitation de la solitude ou de
l’esseulement, Heidegger eût dit1 que l’être en chemin de l’esseu-
lement d’un Robinson cherchant à s’orienter dans son île déserte,
ce n’est qu’une figure, un exemple empirique, au mieux une allé
gorie de cela même qui, dans la structure universelle du Dasein
humain, est toujours, et toujours déjà dans cette situation, dans
ce chemin, dans cet être-en-chemin d’un être fini et esseulé dans
un monde : le monde est, comme toute île en lui, ce lieu de l’être-
en-chemin que nous sommes, de part en part et toujours déjà, il
est la voie dans laquelle nous sommes envoyés en voyage, sinon en
voiture, en chemin (unterwegs), mais un être-en-chemin dans le-
iquel nous sommes à la fois, indécidablement, poussés et retenus,
ll’un et l’autre, donc ni l’un ni l’autre. Et nous sommes ce « ni l’un
ni l’autre », ce « ne pas l’un et ne pas l’autre » du pas, nous sommes
le mouvement sans repos (Unruhe) de ce ni. .. ni, donc de la néga
tivité de ce « ne pas » du pas. Heidegger propose d’appeler ce
mouvement inquiet du « ne pas » du pas finitude (Endlichkeit)2,
et, après l’avoir dit, il demandera « Wir fragen: Was ist das - End
lichkeit? » et ce sera un nouveau paragraphe qui déduira, si on
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « eût dit, car je ne peux que lui
prêter ce propos : je ne crois pas que Heidegger ait jamais été un lecteur de
Robinson Crusoé. À supposer qu’il l’ait jamais lu, on peut gager qu’il ne lui a pas
prêté grande attention. C ’est pourquoi vous vous demandez peut-être ce que je
fabrique avec ces deux textes-là et j ’essaierai de m’en expliquer mieux à mesure
que nous avançons ». (NdÉ)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « Si vous voulez, c’est à la fois
compliqué et très simple : s’il n y avait pas de finitude, on serait simplement
“poussé” ou simplement “retenu". Si le mouvement était infini, si nous étions
des êtres infinis, eh bien, la poussée serait sans fin, contrariée par rien, ou bien
le repos ne serait contrarié par rien. Mais dès lors que nous sommes finis, la
pulsion est finie, donc arrêtée : on est poussé jusqu’à un certain point et donc
retenu. Le fait d’être à la fois poussé et retenu, c’est la finitude. Dieu infini, ou
bien il a une poussée infinie, ou bien un repos infini, il ne peut pas être à la fois
en mouvement et en repos. L’être fini, c’est ça : ni. . . ni. » (NdÉ)
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
peut dire (car ce n’est pas une déduction, pas même une déduc
tion transcendantale, c’est une désimplication, une explicitation
qui déplie le sens), un paragraphe, donc, qui passera de l’Endlich-
keit et de la Verendlicbung à la Vereinzelung (solitude singulari
sante, singularisation individualisante) et, de là, à la Vereinsamung
et à PEinsamkeit (« Was ist diese Einsamkeit, wo der Mensch je wie
ein Einziger sein wird? [traduire : Qu’est-ce que cette solitude où
l’homme est toujours comme Seul ? ']2 »).
Mais je veux revenir un instant, pour le lire, le traduire et le
commenter davantage, vers le premier de ces trois paragraphes
sur l’être-en-chemin vers... tout, vers le tout, vers l’entier qu’est
le monde. Nous sommes le chemin en chemin, sur le chemin que
nous sommes vers le monde qui n’est autre que ce tout qui se déter
mine à partir de ce chemin même. Le chemin est chemin vers le
tout qui est ce vers quoi il y a du chemin ( Weg, Bewegung, Unterwegs
- mais je ne peu|E que le signaler ici, il y aurait un immense chantier,
à la fois sérqàïitique, étymologique et historico-philosophique à
ouvrir, et ce serait encore un chemin en voie du chemin, sur la tra
duction à la fois inévitable et problématique de Weg par « chemin »,
et de Unterwegs par « en-chemin » ; il y a là deux réseaux sémanti
ques voisins mais hétérogènes. Si la cheminée, qui n’a rien à voir,
semble-t-il, avec le chemin ou le cheminement vient, comme le
four, du latin (camino : construire un four ; un caminus : un âtre),
les origines gauloise, gaélique, irlandaise de « chemin » renverraient
plutôt vers cam, le pas, alors que la sémantique du pas n’est pas
essentielle au Weg, bien que la figure du pas, Schritt, Schritt zurück,
nous y reviendrons, joue d’autre part le rôle majeur que vous savez
chez Heidegger : mais laissons cela pour l’instant).
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « La traduction française, pour
marquer que Einziger veut dire aussi seul au sens de un seul, unique, met une
majuscule. “Seul”, le seul, être seul et être le seul. » (NdE)
2. M. Heidegger, Die Grundbegriffe...,op. cit., p. 8 (c’est Martin Heidegger
qui souligne) ; tr. fr., p. 22. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) Cf.,
supra, « Première séance. Le 11 décembre 2002 », p. 59-60, n. 1. Jacques Der
rida traduit différemment ce passage : « Quelle est cette solitude dans laquelle
chaque homme sera comme Seul ? ». (NdE)
154
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
Voilà donc ce qu’est le monde, à savoir le tout en tant que nous
sommes ce chemin en chemin vers lui, mais vers lui en tant que le
chemin s’y trace, s’y fraie, s’y ouvre, s’y inscrit. Je lis ou traduis ou
paraphrase1 : « Vers là [il vient de nommer le monde : qu est-ce
que le monde ? Réponse], [vers là, Dahin\, vers cet être entier
(zum Sein im Ganzen) — voilà vers quoi nous sommes poussés
(getrieben) dans notre nostalgie2. » Donc quand il dit «vers là
(Dahin) », et en apposition, vers l’être dans son entier (« zum Sein
im Ganzen »), voilà vers quoi nous sommes poussés dans notre
nostalgie, ce là (le monde vers lequel nous pousse la nostalgie et
qui va définir notre être), ce là du Dahin, il sera indispensable
\pour penser ce là, le da du Da-sein, qui désigne ou décrit aussi
bien un mouvement de transcendance qu’une situation immo
bile, là ou Da du Dasein dont Heidegger dira beaucoup plus tard
qu’il faut le penser comme le Da, le là-bas du Sein avant de
le penser communément comme l’existence. Ce Da, ce là0, est la
dimension de ce qui oriente et met en mouvement notre être
comme être au monde. Nostalgiquement. La poussée ou la pul
sion nostalgique est ce qui, en somme, loin de nous pousser vers
ceci ou cela, Ithaque ou l’Angleterre, c’est ce qui nous pousse vers
tout, vers le monde en tant que l’entier. Heidegger poursuit :
« Notre être est cet être-poussé [la poussée ou la pulsion de cet
être-poussé : Unser Sein ist diese Getriebenheit4. »
Il faut s’arrêter un instant sur cette dernière phrase : « Unser Sein
ist diese Getriebenheit » et sur le mot getrieben qui l’annonçait dans la
phrase précédente. Cette Getriebenheit qui n’est autre que notre être
même (unser Sein)5, il faut reconnaître qu’à la fois elle détermine
maintenant et le monde comme ce vers quoi elle nous pousse et la
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « ou métaphrase, comme on
dit en grec : metaphrasis, c’est la traduction en grec ». (NdE)
2. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 8 ; tr. fr., p. 22. (Traduc
tion modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « retenez que tout ça, c’est ce
dont va être privé l’animal ». (NdE)
4. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 8 ; tr. fr., p. 22.
5. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « notre être est pulsion, pulsion
poussante et poussée, compulsion ». (NdE)
155
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
nostalgie qui nous pousse ; la nostalgie, cette unique nostalgie, n’a
pas de limite, elle est notre être en tant quelle est cette poussée ou
cette pulsion, ce Trieb de la Getriebenheit. Puisque cette Getrieben
heit détermine aussi le monde comme ce vers quoi cette poussée
d’une nostalgie essentielle et originaire nous pousse, elle n’est pas
une pulsion ou une poussée parmi d’autres. Tout vient d’elle ou
revient donc à elle, à la pousse, à la poussée de ce Trieb, de cette pul
sion. C ’est elle qui nous met en chemin, sinon en route (car la route
une fois frayée, ouverte, rompue, via rupta, n’est qu’une espèce de
chemin, comme la méthode n’est qu’une espèce de hodos*), c’est le
Trieb qui nous met en chemin et nous tient en chemin. Mais comme
c’est un mouvement, un processus, une tendance, une force2 plutôt
qu’une chose, un processus sans sujet ni objet déterminé, avant tout
sujet ou tout objet déterminé, avant tout étant, avant tout qui et
tout quoi, le mot même, la forme nominale ou nominalisée du vo
cable (Trieb, Getriebenheit) est problématique3, et il faut la lire comme
telle. On en dir|pe même de LA pulsion ou de LA poussée et même
de la force4. Ç^pousse, mais là où ça pousse, il n’y a encore ni pul
sion ni poussééf ni pouls, ni être-poussé ni être-poussant.
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « Heidegger précise (dans un
texte dont je n ai pas ici la référence) que les Grecs pensaient hodos, le chemin,
avant toute méthode, tout methodos ; la “méthode” c’est une interprétation
tardive, plutôt cartésienne du chemin, répétable, régulé, etc. ». Cf. M. Hei-
degger, « Der Fehl heiliger Namen/Le défaut de noms sacrés », tr. fr. Roger
Munier et Philippe Lacoue-Labarthe, Contre toute attente, nos 2-3, printemps-
été 1981, p. 39-55, et, supra, «Deuxième séance. Le 18 décembre 2002»,
p. 65, n. 1. (NdÉ)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « ce qui m’intéresse, c’est le
rapport entre ce Trieb et le Walten ». (NdÉ)
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « puisque ce Trieb, ou cette
Getriebenheit, n’est pas quelque chose. Ce n’est pas un étant, ce n’est pas une
chose, c’est un mouvement, une force qui va, un processus avant toute identi
fication possible d’un sujet, d’un objet, d’un étant. Donc déjà, se servir d’un
nom pour désigner cette chose, c’est un problème. Ce qui est nommé par Trieb
ou Getriebenheit est innommable au sens strict du terme : ça ne peut pas donner
lieu à un nom. » (NdÉ)
4. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « C ’est pour cela que j ’hésite à
traduire par la force : ce n’est pas non plus la force : c’est un forçage, un force
ment, un efforcement, ce n’est pas une force au sens substantiel, subjectif ou
objectif du mot. » (NdÉ)
156
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
Trieb, ici, n’appartient pas encore à tel régime ou à tel code psy
chanalytique, d’ailleurs lui-même très ambigu et surdéterminable
entre la charge énergétique d’une poussée qui a son lieu à la fois
dans l’âme, la psuchê, et dans le corps comme organisme. Freud
définit d’ailleurs aussi le Trieb, la pulsion, comme un concept-limite
à la frontière du psychique et du somatique, de l’âme et du corps.
Dans les Trois Essais sur la théorie sexuelle, plus précisément dans le
chapitre sur les pulsions partielles et les zones érogènes, après avoir
parlé de la pulsion comme du « représentant psychique » (die psy-
chische Reprasentanz) d’une excitation somatique, Freud écrit, cest
bien connu : « Trieb ist so einer der Begriffe der Abgrenzung des Seeli-
schen vom Korperlichen (La pulsion [pulsion : Trieb] est donc l’un
des concepts sur la frontière entre le psychique et le corporel)1 ».
Sur la ligne tremblante de cette frontière indécise, Freud détermi
nera toutes sortes de pulsions spécifiques, mais qui toutes garderont
la trace de cette indécision frontalière : pulsion partielle, pulsion
d’agression (Aggressionstrieb), pulsion de destruction (Destruktions-
trieb), pulsion d’emprise (Bemàchtigungstrieb), pulsion d’auto-con-
servation (Selbsterhaltungstrieb, c^xon pourrait traduire, avec toutes
les conséquences que cela entraînerait, par « pulsion d’ipséité »),
pulsion de mort (Todestrieb) [qui sera appelée à jouer encore un
grand rôle, tout à l’heure, dans notre lecture conjointe et de Ro
binson ̂et de Heidegger, et du deuil et des modes de traitement de
(fiptre cadafog, quand nous en viendrons, après la nostalgie, à la
melancolie et à la mort du Dasein versus la non-mort, sinon l’im
mortalité de l’animal], pulsions de vie (Lebenstriebej, pulsion du
moi (Ichtrieb), pulsion sexuelle (Sexualtrieb).
Vous voyez bien que ce mot « Trieb » est partout. Il pousse lui-
même partout, il pousse partout où ça pousse. Mais vous voyez
bien aussi que même si la poussée, la pulsion totale qui nous
pousse vers le monde, et si la nostalgie qui en est corrélative et
constitue notre être même, paraissent plus originaires que la pul
1. Sigmund Freud, Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, dans Gesammelte
Werke. Volume V (1904-1905), Francfort-sur-le-Main, S. Fischer Verlag, 1981
[1942], p. 76 ; Trois Essais sur la théorie de la sexualité, tr. fr. BlancheRever-
chon-Jouve, Paris, Gallimard, 1962 [1923], p. 57. (Traduction modifiée par
Jacques Derrida.) (NdE)
157
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
sion dont parle Freud, ce n’est pas si simple, car le fait que Freud
situe la pulsion sur la frontière entre le psychique et le somatique,
cela même interdit d’en circonscrire le domaine dans un seul
champ, par exemple dans une psychologie, une biologie, une
génétique, une physique (du moins, au sens restreint de la phusis),
et ce Trieb est bien destiné à couvrir la totalité de ce qui est, à sa
voir le monde.
Maintenant, considérons au passage deux choses, justement au
sujet de la totalité de l’étant que Heidegger définit souvent comme
phusis, au sens supposé originaire de ce mot, qui ne signifie pas ce
qu’on a plus tard entendu comme la nature ou la physique. Deux
choses, donc.
C ’est que, d’une part, Trieb, la poussée, désigne aussi en alle
mand la pousse, au sens de ce qui pousse, du pousser (phuein) de
la phusis, au sens d’abord végétal, mais aussi au sens de la crois
sance de ce qui n|ît, du rejeton, du bourgeon, de l’enfant, etc.
Donc parler de-Mut ce qui est, de la totalité de l’étant comme
phusis en générp, comme poussée ou pousse, avant toute autre
distinction entré la nature et ses autres, entre le végétal et ses
autres, c’est parler de ce qui est en général, et donc du monde. La
poussée de cette pousse, cette pulsion ou ce pouls, c’est une force,
mais une force dont le sens reste absolu, donc indéterminé, aussi
bien une force psychique, symbolique, spirituelle, etc., qu’une
force physique ou corporelle.
Or d’autre part, quand Walten joue le rôle majeur que nous
avons commencé à analyser, et dans ce séminaire et de façon
encore plus voyante, en 1935, dans l’Introduction à ia métaphy
sique, je suis tenté de penser qu’un tel Walten (qui signifie aussi
non pas quelque chose ni quelqu’un, nTThomme ni Dieu, mais
l’exercice d’une force archi-originaire, d’un pouvoir, d’une vio
lence, avant toute détermination physique, psychique, théo-
logique, politique, je dirai même tout à l’heure ontique ou
ontologique), ce Walten est peut-être indissociable de ce Trieben,
et je voudrais, tout à l’heure, suivre son sillage ou son destin beau-
coup plus tard, dans tel texte de Heidegger qui date de 1957 et
doit être relu avec la plus grande attention. Nous y ferons
retour dans un moment.
158
Je quitte un instant le style du commentaire ou de la traduction
plus ou moins paraphrastique de ce paragraphe pour marquer que si
nous nous arrêtions à cette phase, à cette étape du chemin, si nous
nous arrêtions ou si Heidegger s’arrêtait en chemin, au moment de
dire « Vers là (Dahin), vers cet être entier (zum Sein im Ganzen) -
voilà vers quoi nous sommes poussés (getrieben) dans notre nos
talgie », il faudrait en conclure que ce monde, ce que nous appelons
ainsi l’entier, le tout et partout, le partout du monde, c’est ce où1
nous ne sommes pas chez nous (überall nicht zu Hause sind). Ne
sommes-nous pas alors justifiés de dire ceci, à savoir que nous
sommes aussi sans ce monde, ou pauvres en monde, romme la pierre
ou ranimai, ou encore, comme le dit Celan, « Die Welt ist fort» (à
quoi ce dernier vers d’un poème de Atemwende ajoute, « ich muss
dich tragen ») ? « Die Welt ist fort, ich muss dich tragen. » Ce poème de
Celan appellerait d’ailleurs une lecture infinie, que j ’essaie d’esquisser
ailleurs2, mais que je laisse intouchée ici, sauf à rappeler que ce
poème peut être lu à la fois comme un poème de deuil ou de nais
sance (le « ich muss dich tragen » final pouvant faire signe vers le mort
que, endeuillé, je porte ou dois porter en moi, ou vers l’enfant à
naître et encore porté par la mère, voire signe vers le poème et le
poète lui-même qui seraient aussi appelés, tutoyés, apostrophés par
le dich de « ich muss dich tragen »), [je laisse donc intouché ce poème
sauf à rappeler] surtout qu’il semble avoir pour figure allégorique,
métonymique ou théâtrale, pour personnage central une sorte de
bête, un bélier3 (Widder) qui peut être, à la fois ou successivement,
la constellation céleste ou le signe du zodiaque qu’on surnomme
« bélier », le bélier, les béliers d’Abraham et d’Aaron dans des scènes
dites sacrificielles bien connues ou le bélier de bois avec lequel on
enfonce les murs (Mauerbrecher). Que faire du syntagme qui donne
son titre à ce séminaire, « la-bête-et-le-souverain », quand le nom
d’une bête, ici le bélier (Widder) peut, par figure, nommer tant de
choses hétérogènes et tant de personnages ?
1. Tel dans le tapuscrit. (NdÉ)
2. Sur ce vers, cf., supra, « Première séance. Le 11 décembre 2002 », p. 31,
n. 1. (NdÉ)
3. Tel dans le tapuscrit pour les occurrences de ce mot dans ce passage.
(NdÉ)
I
Quatrième séance. Le 29 janvier2003
159
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
En tout cas, nous devrions, nous pourrions nous déplacer lon
guement, par la pensée et la lecture, entre Fort und Da, Da und
Fort, entre ces deux éloignements déséloignants, ces deux Entfer-
nungen, ces deux là, entre Heidegger et Celan, entre, d’une part,
le Da du Dasein qui est aussi le Da et le Dahin comme monde et,
d’autre part, le fort celanien de « Die Welt ist fort, ich muss dich
tragen » : « le monde est au loin, le monde est parti, dans l’absence
ou l’éloignement du monde, je dois, je te dois, je me dois de te
porter, sans monde, sans la fondation ou l’assise de rien au monde,
sans médiation fondatrice ou fondamentale, seul à seul, comme
qui porte le deuil et qui porte l’enfant, là où commence en somme
l’éthique ».
Que veut dire « tragen » (porter), dans ce vers de Celan, avant
même le port de l’autre en soi dans le deuil et le port et la portée
de l’enfant dans le ventre de la mère ? La famille lexicale du tragen
est très riche, cpjBFérenciée et difficile à traduire, à transporter, à
transférer, üb0ragen justement, chez Heidegger, où elle n’est pas
simplement ifeie métaphorisation (Ubertragen). Quand nous re
viendrons vers le Walten, dans Identitat undDijferenz (1957), nous
verrons de quelle pensée de l’Austrag, mot qui pose les plus diffi
ciles problèmes de traduction (la traduction existante par « conci
liation » est très approximative), nous verrons donc de quelle pensée
de YAustrag cette pensée du Walten est indissociable. Il n’y va de rien
de moins que de la différence entre l’être et l’étant1.
Je serais tenté de privilégier, en attendant, pour amorcer de loin
cette lecture et pour interpréter le long paragraphe qui suit le dé
roulement des trois questions (sur le monde, la finitude et l’esseu-
lement), je serais tenté de privilégier, de souligner, pour en faire
apparaître le relief, deux mots, le mot de « force » {Kraft, cette fois)
et le mot de tragen, justement, « porter ». Kraft et tragen, donc.
1. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « Parce que le Walten produit
rien de moins que la différence entre l’être et l’étant, c’est-à-dire que tout ce qui
va organiser plus ou moins indirectement ce séminaire sur la différence entre
l’homme, entre le Dasein humain et l’animal : l’animal est incapable d’accéder
au comme tel de l’étant, c’est-à-dire à la différence entre l’être et l’étant. »
(NdÉ)
160
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
Heidegger vient de poser ces trois questions (monde, finitude,
esseulgment), de les réunir comme au fond la même, « in Einem »,
dans une seule et même quoi ? En tout cas dans un seul et même
et même la solitude ou l’isolement de l’esseulement, l’être
seul ou l’être un seul en tout cas ne fait qu’un et un seul avec la
question du monde et de la finitude (« Was ist das in Einem, Welt,
Endlichkeit, Vereinzelung? »). Et Heidegger ajoute une quatrième
question qui d’ailleurs vient moins s’ajouter comme une nouvelle
question qu’amorcer la question de la question (je vais m’en expli
quer) en répondant et correspondant aux trois autres, une quasi
quatrième question dont la lettre nous importepuisque le Da y
est marqué comme le lieu d’un événement singulier, d’une his
toire. Heidegger vient de rappeler le trois en un des questions et il
enchaîne : « Was geschieht da mit uns? », non pas « qu est-ce qui
nous arrive ? qu’est-ce qui nous advient là ? », mais « qu’est-ce qui
arrive là avec nous ? », « qu’est-ce que ce là qui nous arrive et fait
de nous ce que et qui nous sommes ? ». Autrement dit : qu’est-ce
qui arrive là, qui fait de nous qui nous sommes ou ce que nous
sommes, nous les hommes ? La question de cet événement, de ce
qui arrive là avec cette question sur le là, qui n’est pas ici ni là-bas,
c’est la question de ce qui fait de l’homme un homme, de ce qui
fait de nous des hommes, la q u e s^ p - ^ IV^enre de l’homme
darts 1 ’eypérienre riê ce Dai
Heidegger demande donc : « Qu’est-ce que cela [in Einem, uni-
tairement, dit la traduction], le monde, la finitude, Pesseulement ?
Qu’est-ce qui a lieu là, avec nous ? (Was geschieht da mit uns?)
Qu’est-ce que l’homme, pour qu’avec lui quelque chose de tel ait
lieu [advienne, geschieht en son fond (in seinem Grunde) 1 ? ».
Et alors, pour accéder à ce fond, Heidegger va traverser, comme
autant de nuages ou d’ombres, mais ce ne sont pas les ombres de
la caverne platonicienne, bien que parfois, on doive y penser, il va
proposer de se défaire des ombres (Schatten), de ce qui en général
et communément définit l’homme, pour ne garder et ne mettre
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe. .., op. cit., p. 9 ; tr. fr., p. 23 (c’est Jac
ques Derrida qui souligne). (Traduction modifiée par Jacques Derrida.)
(NdÉ)
161
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
en lumière que sa définition essentielle comme Da-Sein. Je lis et
traduis :
Ce que nous connaissons de l’homme [et là il va énumérer ces
ombres, pour les traverser, sinon les écarter, il va rappeler toutes les
définitions courantes de l’homme comme vivant, animal, anim al
rationale, l’être de civilisation, de culture, la personne, etc., pour ne
garder que le Dasein], [Ce que nous connaissons de l’homme],
l’animal, le fou de la civilisation (der N arr der Zivilisation), le gar
dien de la culture (der Hüter der Kultur) et même la personnalité
(ja sogar die Personlichkeit), est-ce que tout cela n’est pas comme
l’ombre sur lui (als Schatten an ihm), de tout autre chose, d’un tout
autre (eines ganz Anderen was wir das Dasein nennen), que nous
nommons le D asein1 ?
Le Dasein, c’est donc tout autre chose que ces ombres, que ces
vieilles définitions humanistes de l’homme, c est, comme existence,
comme étre-là?( l’essence de l’homme, celle qui avait été et reste
encore obscurgië, recouverte, dissimulée par toutes ces ombres. Et
la première approche que Heidegger donne ici du Dasein (ici, pour
ce cours, dans cette séquence, puisqu’il l’avait largement défini dans
Sein und Zeit qui se présentait comme une analytique du Dasein),
c’est non seulement la nostalgie, mais une nostalgie compulsive,
une pulsion (et le Dasein est donc pour l’essentiel une pulsion, ein
Trieb) qui le pousse à être partout chez lui, de façon non aveugle et
désorientée, sans direction, mais dirigée, ou plutôt éveillée2 (la
valeur d’éveil joue un grand rôle dans ces pages (dufiuachen, We-
ckung)), éveillée par ou pour des questions telles que celles qui vien
nent d’être posées. Autrement dit, le Dasein est défini par la pulsion
du questionnement, et par un questionnement qui va au cœur du
tout de l’étant comme tel, au cœur de ï entie^delatotaTité de ce qui
est, donc du monde. C ’était déjà le geste de Sein und Zeit, qui choi-
sissait le Dasein comme l’étant exemplaire et le fil conducteur dans
la question de l’être pour cette simple raison que le Dasein que nous
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 9 ; tr. fr., p. 23. (Traduc
tion modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
2. Dans le tapuscrit : « mais dirigé, ou plutôt éveillé [...], éveillé par [...] ».
(NdÉ)
162
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
sommes est, nous sommes1, un être questionnant, au plus proche
de la question. Mais ce questionnement même, qui n’est pas pour
ressentiel un savoir ou une connaissance, il faut en avoir la force
(Kraft j et il faut avoir la force de le soutenir, il faut avoir la force de
le porter (tragen), ce questionnement, il faut avoir la force de sup
porter ces questions. La force (Kraft) est ici la force de porter (tragen),
la force d’endurer, la force de supporter et de préparer la naissance
de ces questions. Une force de supporter est par essence u n e force-
finie, sans quoi elle n’aurait rien à porter ou à supporter, d’où la
question ftiir la finii-urlp indissociable de celle sur le mondf ** c" r
l’esseulement. On est seul à devoir porter, à devoir supporter la
question sur le monde. Ët c’est cettf fnrrf
tence (Existenz. cette fois). C ’est à cette force de questionner, à cette
force capable de porter la question du monde, du tout de ce qui est,
c’est à cette force pulsionnelle que se mesure l’accès à_r.e que nous
appelons, et c’est le titre du séminaire, des concepts métaphysiques. Je
lis d’abord quelques lignes, en modifiant légèrement, ici ou là, la
traduction publiée, qui est d’ailleurs bonne en général :
La philosophie, la métaphysique, est une nostalgie, qui nous pousse
à être partout chez nous (ein Heimweh, ein Trieb, überall zu Hause
sein) ; c’est une exigence [ein Verlangen, une requête, la requête de
la question, donc, la demande de question], qui n’est pas aveugle
(blind) et sans orientation (und richtungslos) [mais tout à l’heure
Heidegger précisera qu’en fait, même si cette pulsion nostalgique
n’est pas aveugle et désorientée, pas sans direction, néanmoins être
éveillé consiste à chercher des chemins (Wege) et des voies à ou
vrir et à frayer (die rechte Bahn ôjfnen, puis eine solche Bahn bre-
chen)] [La philosophie, la métaphysique, est une nostalgie, qui
nous pousse à être partout chez nous (ein Heimweh, ein Trieb, über
all zu Hause sein) ; c’est une exigence [ein Verlangen, une requête,
la requête de la question, donc, la demande de question], qui n’est
pas aveugle (blind) et sans orientation (und richtungslos)], mais qui,
au contraire, s’éveille en nous (in uns aufivacht) pour des questions
- et pour leur unité — du genre de celles que nous avons posées à
l’instant : qu’est-ce que le monde, la finitude, l’esseulement ? Cha
cune de ces questions demande quelque chose qui va au cœur de
1. Tel dans le tapuscrit. (NdE)
163
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
l’entier (Jede dieser Fragen fragt in das Ganze). Il ne suffit pas que
nous ayons connaissance de ces questions ; ce qui devient décisif
(entscheidend) est [de savoir] si nous questionnons effectivement
ces questions [autrement dit, si nous endurons effectivement, de
façon questionnante ces questions mêmes, si nous questionnons
effectivement, wirklich, à la mesure de ces questions, ob wir solche
Fragen wirklich fragen] , si nous avons la force de les soutenir [dit la
traduction pour tragen], de les porter de part en part ou à travers
notre existence entière (ob wir die Kraft haben, sie durch unsere
ganze Existenz hindurch zu tragen)i.
Ainsi, l’effectivité du questionnement, comme de la pulsion
nostalgique, a sa condition dans une force. Et la force est la force
de porter, de supporter, de soutenir, « Kraft [ ...] zu tragen ». La
Wirklichkeit, la réalité effective d’une question, c’est la force de la
pulsion nostalgique qui nous pousse vers la question, et la force
de cette pulsion, nostalgique doit faire de cette question portée,
du port et de (pfportée de cette question l’enjeu d’une existence
entière. L’enti^l de l’existence se mesure à l’entier de la question
sur l’entier, sur le monde. Autrement, sans cette force de porter et
sans le tout de l’existence qui assume cette force de porter, ce ne
serait qu’un divertissement partiel, même si ce divertissement a
pour nom le savoir, la connaissance, la science, voire la philosophie, voire, Heidegger va oser le dire de sa chaire à ses étudiants,
une philosophie de professeur. Je lis et traduis la fin du paragraphe
où vous allez voir réapparaître la recherche pulsionnelle du chemin
et de la voie à frayer (bahnen, mot qu’utilise d’ailleurs souvent
Freud pour parler des frayages cérébraux, neurologiques et psy
chiques, dès ses premiers textes. Bahnen, c’est toujours un langage
d’explorateur qui ouvre ou cherche à ouvrir, de force, un chemin
là où il n’y en avait pas, à rendre un espace praticable et accessi
ble à des allers-retours. Robinson est tout le temps en train de se
frayer des chemins) :
Il ne suffit pas que nous ayons connaissance de telles questions ; ce
qui devient décisif est de savoir si nous questionnons effectivement
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe., op. cit., p. 9 ; tr. fr., p. 23. (Traduc
tion modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
164
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
ce qu elles questionnent, si nous avons la force de les porter d’un
bout à l’autre de notre existence entière. Il ne suffit pas de s’aban
donner à de pareilles questions, de manière indéterminée et flottante
(unbestimmt und schwankend) ; mais cette pulsion en vue d’être par
tout chez soi (sondern dieser Trieb, überall zu Hause sein) est en elle-
même et tout à la fois la recherche de chemins (dos Suchen der Wege)
qui ouvrent la bonne voie à de pareilles questions (die solchen Fragen
die rechte Bahn offnen). Pour cela, on a de nouveau besoin du mar-
teau du concevoir [des Hammers des fíegreíjens — et à partir de là,
prêtons attention au travail de Heidegger sur la langue et sur le le
xique de la saisie conceptuelle, du greifen, begreifen, Begriff, ergriffen ;
d’une saisie ou d’un saisissement qui nous saisit, qui nous attaque et
nous prend, se prend à nous, s’en prend à nous en nous surprenant
autant que nous nous saisissons et nous emparons de lui, là où la
portée d’une conception, la force de porter, tragen, dans la concep
tion, est corrélative d’une force de saisissement d’un Dasein, qui se
trouve ainsi à la fois saisissant et saisi :] [Pour cela, on a de nouveau
besoin du marteau du concevoir], de ces concepts qui peuvent ouvrir
une pareille voie (derjenigen Begriffe, die eine solche Bahn brechen
konnen). C ’est là un concevoir (Es ist ein Begreifen) et ce sont là des
concepts (und es sind Begriffe) d’une nature originairement propre,
ou proprement originaire [et non seulement, comme traduit la tra
duction publiée, « d’une nature absolument originale », pour « Begriffe
ureigener A rt», et Heidegger souligne « ureigener ». Cette propriété
originaire ou cette originarité propre définit ce que Heidegger appelle
dans ce contexte un concept métaphysique]. Les concepts métaphysi
ques, dit-il en soulignant ces mots (Die metaphysischen BegritteA
restent à jamais fermés [verschlossen, donc inaccessibles] à la subtilité
scientifique, en soi incjif fe ^ "^ rntu i1̂ [littéralement : qui n’en
gage à rien, unverbindlich, qui n’oblige en rien, qui ne force à rien
comme un concept métaphysique force et fait appel à la force exis
tentielle qu’il requiert]
Ce point est et sera important pour nous quant au rapport
entre ce questionnement métaphysique et le savoir scientifique,
ici visiblement dévalué et secondarisé, notamment quand il s’agira
de l’animal ; Heidegger, à qui il faudra reconnaître le mérite de
1. Ibid., loc. cit. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
165
Séminaire La bete et le souverain II (2002-2003)
s’être sérieusement enquis, jusqu’à le citer abondamment, du
savoir scientifique, zoologique ou éthologique de l’époque quant
à l’animal (von Uexküll par exemple et bien d’autres), Heidegger
néanmoins jugera toujours ce savoir scientifique incompétent,
incapable de se mesurer à ces questions métaphysiques sur E s
sence de f animalité ou l'essence de la vie et de la mort ; et ce geste,
courant chez Heidegger, ce geste qui revient à discréditer le savoir
scientifique au regard de certaines questions dont la réponse se
rait justement présupposée par la science, cette disqualification
du savoir sera pour nous un lieu de problématisation, bien sûr.
Heidegger poursuit en soustrayant, rien de moins, l’expérience
de ces concepts métaphysiques non seulement au savoir sderuifi
gue, mais même à Renseignement et au professorat, à la profession
de toi du professeur, et il faut imaginer comment ces déclarations
anti-professorales, voire anti-universitaires, d’allure paradoxale
ment subversive;, pouvaient résonner dansT espace public, acadé
mique, et plus jfrgement politique, à ce moment-là (1929-1930),
surtout quan^elles étaient assumées en chaire, ex cathedra, par un
professeur défà fort célèbre et même à la mode. Je cite et traduis
avant de passer à une autre étape :
Les concepts métaphysiques ne sont rien que nous pourrions
apprendre (lernen) et rien qu’un professeur [ou un maître, Lehrer\,
ou quelqu’un qui se nomme philosophe, serait en droit d’exiger
qu’on répète après lui et qu’on applique.
Mais surtout, nous n’aurons jamais conçu ces concepts et leur
rigueur conceptuelle ( Vor alleni aber, diese Begriffe und ihre begrif-
fliche Strenge werden wir nie begriffen haben) si nous ne sommes pas
d’abord saisis par ce qu’ils doivent concevoir [et Heidegger sou
ligne « saisis » : wenn wir nicht zuvor ergriffen sind von dem, was sie
begreifen sollen, si nous ne sommes pas d’abord saisis par ce qu’ils
doivent concevoir] l.
Nous devons donc d’abord être saisis par cela même (le monde,
ici, la finitude ou l’esseulement), saisis par, exposés à, aux prises
avec, sous l’emprise même, sous la prise de cela même que ces
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 9 ; tr. fr., p. 23.
166
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
concepts conçoivent, c’est-à-dire sont aussi supposés saisir. Nous
devons être saisis par ce que nous saisissons. Dans notre existence,
le concept doit être saisi avant d’être saisissant ou plus précisé
ment, notre existence doit être saisie, elle doit être dans le saisisse
ment (qui signifie aussi l’étonnement, le thaumazein, le recul, la
surprise), avant même et pour que les concepts saisissent. Le con
cept saisit et il est saisi, mais non pas au sens où j ’ai écrit quelque
part, dans Glas, au cours d’une lecture interprétative de Hegel
plutôt que de Heidegger, « le concept est cuit1 », au sens de la cui
sine, par opposition au cru ou au sens deTetre foutu.
Ce concept de saisissement (Ergrijfenheit), dont la littéralité va
insister dans les phrases suivantes, je le trouve d’autant plus trou
blant que dans d’autres textes, ceux que je cite notamment dans
« La main de Heidegger2 », le saisir, l’aptitude à saisir, est attribué
à la griffe préhensile de l’animal, de la patte animale, par opposi
tion à la main de l’homme ou du Dasein. Il est vrai qu’ici il s’agit,
tout autant que de saisir, d’être saisi, du saisissement (Ergrijfen
heit) comme expérience de l’être-saisi, pris, surpris, étonné, affecté
par ce qui nous affecte de nostalgie, de Heimweh et qu’on pourrait
dire justement unheimlich, bien que Heidegger ne prononce pas
ici ce mot auquel il fait si souvent appel ailleurs, dans les lieux les
plus graves et les plus décisifs de toutes ses méditations. Il s’agit
bien d’une affection, d’un affect, d’une tonalité affective de la pen
sée questionnante même, car ce qui importe à Heidegger à ce
moment-là, c’est l’affect d’une Stimmung fondamentale. L’ennui,
la nostalgie sont de ces tonalités fondamentales du philosopher.
Heidegger écrit ceci, juste après ce que je viens de citer :
L’effort fondamental du philosopher (Das Grundbemühen des Phi-
losophierens) s’applique à ce saisissement (Ergrijfenheit), à son éveil
(Weckung) et à son entretien [à sa culture, Pflanzung\. M ais tout
saisissement (Ergriffenheit) vient d ’une tonalité (Stimmung) et reste
1. J. Derrida, Glas, Paris, Galilée, 1974, p. 260 : «Dès qu’il est saisi par
l’écriture, le concept estcuit. » (NdE)
2. Cf. id., « La main de Heidegger (Geschlecht II) », Psyché. Inventions de
l ’autre, t. II, op. cit., p. 46-50. Cf. aussi, supra, « Troisième séance. Le 22 janvier
2003 », p. 130, n. 2. (NdÉ)
167
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
en elle. Dans la mesure où le concevoir (das Begreifen) et le philo
sopher pas une occupation quelconque à côté d’autres
occupations, mais qu’au contraire lieu dans le fond du
Dasein humain [im Grunde - souligné - des menschlichen Daseinî],
les dispositions desquelles s’élèvent le saisissement (Ergriffenheit) et
la conceptualité (Begrifflichkeitj [...] sont toujours nécessairement
des tonalités fondamentales (Grundstimmungen) du Dasein1.
Tout ceci était destiné, entre autres choses, à justifier le mot de
nostalgie comme 1 un de ces affects fondamentaux et donc à cré
diter le mot de Novalis comme un mot de poète qui, cette fois, à
l’inverse de ce que suggère Aristote des paroles des poètes, n’est
pas mensonger (nicht lügenhaft).
J'ai annoncé en commençant que Heidegger citait au moins
une autre fois les Problemata d’Aristote, dans un contexte où il est
encore question des Grundstimmungen, des tonalités fondamen
tales du philosopher. C ’est beaucoup plus loin dans le livre, au
§ 44. Là il Y03L encore, je le répète, de la tonalité fondamenta
le, mais cettepois non plus de la nostalgie mais de la mélancolie
(Schwermut ou Melancholie). La_ mélancolie n’est pas la nostalgie,
mais il y a entre ces deux affects une affinité, une analogie, qui
tient au moins à ce que ces deux souffrances souffrent d’un man
que, d’une privation, voire d’un deuil. Heidegger (dont bien des
témoignages attestent qu’il était lui-même de tempérament assez
mélancolique, certains disent « dépressif», comme nous tous, au
fond, qui philosophons, n’est-ce pas ?) veut soutenir que la
philosophie est mélancolique, fondamentalement, essentielle
ment mélancolique, non dans son contenu, dit-il, mais dans sa
forme. Et il veut soustraire cet affect, comme toute tonalité fon
damentale, à toute psychologie, en laquelle il voit un péril et une
tyrannie, voire une corruption ( Verderb) interne de notre temps.
Il r explique juste avant de rappeler ces trois thèses (la pierre est
sans monde, l’animal est pauvre en monde, l’homme est Weltbil-
dend, configurateur de monde, et je cite l’allemand, car le mot
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 9-10 (Martin Heidegger
souligne les mots « Stimmung » et « Grundstimmungen ») ; tr. fr., p. 23-24.
(Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
168
Quatrième séance. Le 29janvier 2003
« bilden » va nous importer à l’instant). Heidegger explique donc
tout cela juste avant d’amorcer ce qu’il appellera l’examen compa
ratif à partir de la thèse du milieu, « das Tier ist weltarm ». La
mélancolie affecte la philosophie en tant que créatrice (schopfe-
risch), mot que nous utilisons souvent à tort et à tnptêfsrftQte
Heidegger, qu’il s’agisse de l’art ou de la philosophie^CV^íric^ne
doit pas s’entendre ici comme un privilège ou une supériorité au
regard d’autres activités, celles du manœuvre ou de l’homme d’af
faires, mais au contraire comme un surcroît d’obligation, un
devoir (Verpflichtung) qui réside en la créativité même (créer
c’est être obligé de créer), et cela se marque dans l'attitude même
qui porte (encore la portée) cette créativité (tragenden Haltung).
Cette obligation est corrélative, comme tout devoir, d’une liberté.
« Créer, dit Heidegger, c’est librement configurer (Schaffen ist eine
freies Bilden)1. » Cette liberté, comme le Bilden qu’elle qualifie,
ne soyons pas étonnés d’y reconnaître le propre de l’homme, qui
est weltbildend, par opposition à l’animal (weltarm) - et qui, en
conséquence, ne serait ni libre, ni créateur, ni capable de nos
talgie, de mélancolie et de deuil (voire, nous le verrons tout à
l’heure, de mort au sens propre). S’il y a liberté là où il y a obliga
tion, il y a donc là un fardeau, une charge, une peine, quelque
chose de lourd (donc schwer) que l’homme porte {tràgt encore)
dans son cœur lourd, dans son Gemüt, dans l’intimité de son
âme ou de son cœur. Schwermut, le cœur lourd, la mélancolie,
c’est la pesanteur de ce poids, cette peine lourde (schwerj qu’on
porte dans le cœur. Eh bien, tout agir créateur (ailes schopfe-
rische Handeln) est saisi de mélancolie, il est en mélancolie (in der
Schwermut2), qu’il le sache ou non, mais l’inverse n’est pas vrai :
toute mélancolie n’est pas créatrice. Or Aristote, que cette fois Hei
degger cite sans réserve, avait bien compris cette alliance entre la
création et la mélancolie. Il se posait dans les Problemata la ques
tion suivante - qui porte évidemment sur les hommes (andres) et
non sur tous les vivants, par exemple ce qu’on appelle les ani
maux : « Àtà xi Tcàvxeç oaoi Tcepixxoi yeyôvaoiv âvôpeç r\ Kaià
1. Ibid., p. 270 ; tr. fr., p. 274.
2. Ibid, loc. cit.
169
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
(|)iX0G0(j)iav r \ 7toÀ,iTiKT|V r \ 7T 0Îriaiv tî xé%vaç (j)aivovxai jii8A,ay%o-
A/Ikoi ovxeç (Pour quelle raison tous les hommes qui ont accompli
des choses éminentes — que ce soit en philosophie, que ce soit en
politique, que ce soit en poésie ou dans les arts plastiques [bil-
dêhden Künsten, dit Heidegger, pour traduire xé%vaç] - sont-ils
manifestement des mélancoliques ? [offensichtlich Melancholi-
kër, traduit Heidegger pour ((mvovxoa |i£À,ay%oA,i%oi ovxeç]) 1 ».
Après avoir rappelé qu Aristote cite les exemples d’Empédocle, de
Platon, de Socrate, autant de mélancoliques, selon lui, et que d’ail
leurs Aristote distingue entre la mélancolie Sià (jyùoiv et la mélan
colie Ôià vôoov, la mélancolie naturelle et la mélancolie maladive,
pathologique, Heidegger souscrit sans tarder à cette déclaration
aristotélicienne traduite et assumée par lui : « La philosophie se
tient, dit-il, en tant qu’action créatrice, essentielle du Dasein
humain, dans la tonalité fondamentale de la mélancolie (Schwer
mut)2. » s4.
Pourquoi Jfëje in s i s t é s u r le lien entre la nostalgie et la mélancolie
qui apparaissent à une distance de près de trois cents pages dans le
texte de Heidegger et chaque fois dans le voisinage d’Aristote ?
Pourquoi ce saut ? Parce que je voulais s i t u e r la question de la vie e t
de la mort entre l’animal et le Dasein humain, parce que la mélan
colie est aussi 1’affect du deuil irréparable et parce que je voudrais
revenir, par ce chemin, à la fois vers la question du cercle et vers le
fantasme, disons robinsonnien, du mort vivant, de l’enterré vivant
(buryd alive) ou de l’avalé tout vif (swallow'd up alive).
Il se trouve que juste avant ce passage sur la mélancolie, dans le
§ 43 que je vous invite à relire de près vous-mêmes, § 43 qui N
concerne une difficulté de contenu et de méthode concernant
^essence d e k v ^ Heidegger aborde directement la question du
cerae~3ans cetteaémarche philosophique. En gros, pour distin
guer entre homme et animal, nous devons préciser l’essence de
1. Aristote, Problemata, Aristotelis Opera, Immanuel Bekker (éd.), Berlin,
Oxonii, e Typographeo académico, 1831, vol. II, A 953 a 10 sq. Cité par M.
Heidegger dans Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 271 ; tr. fr., p. 275. (NdÉ)
2. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 271 ; tr. fr., p. 275. (Tra
duction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ).
170
('A V » »*
l’animalité de l’animal (das Wesen der Tierheit des Tieren) et l’es
sence de l’humanité de l’homme (das Wesen der Menscheit des
Menschen)i. Or l’animalité de l’animal, nous ne pouvons la déter
miner que si nous avons déjà fait la clarté sur la vie, sur l’essence
de la vie du vivant, ce qui fait la vie de la vie (.Lebendigkeit des
Lebenden, la vivance du vivant), par opposition à l’inanimé, au
sans-vie (Leblosen), de ce qui ne peut même pas mourir. Car ce
qui ne vit pas ne meurt pas, la pierre ne meurt pas, parce qu’elle
ne vit pas. Maistout cela présuppose déjà que l’animal vit et que
nous avons accès à ce qu’il ressent en tant que vivant. De quelle
manière la vie du vivant nous devient-elle accessible ?, demande
Heidegger en posant encore la question dans la figure métho
dique du chemin (« Auf welchem Wege kann und soli die Leben
digkeit des Lebenden in ihrem Wesen zuganglich werden? [Sur quel
chemin [et Heidegger souligne « Auf welchem Wege »] la vie du
vivant peut-elle et doit-elle devenir accessible ?] 2 »). Heidegger
se demande plus d’une fois comment nous est accessible la vie,
que ce soit l’animalité de l’animal ou l’essence végétale de la plante
(die Pflanzlichkeit der Pflanze0 : et à deux reprises, chose fort inté
ressante à mes yeux, Heidegger classe la plante, l’être-plante des
plantes, le végétal, comme on dit, parmi les phénomènes de la vie,
comme l’animalité de l’animal, mais il ne consacrera jamais à ce
vivant qu’est la plante l’attention qu’il accordera au vivant qu’est
l’animal). Donc, comment la vie nous est-elle accessible, dès lors
que l’animal, note Heidegger, ne peut pas s’observer et que nous
ne pouvons accéder aux signes qu’il nous donne que par interpré
tation et explicitation ? Comme il n’y a aucun accès originaire
(ursprünglichen Zugang) à la vie des animaux, nous devons pré
supposer 4,.aVQÌr.déÌ à p r é s u p p o s é q n p l ’a n i m a l v j t f h a h r n mircrìnnrt
vorausgesetzt). Et au moins cinq ou six fois sur deux pages, il
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
1. Ibid., p. 265 (c’est Martin Heidegger qui souligne) ; tr. fr., p. 269. (NdE)
2. Ibid., p. 265-266 ; tr. fr., p. 269-270. (Traduction modifiée par Jacques
Derrida.) (NdÉ)
3. Ibid., p. 266 ; tr. fr., p. 270.
4. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « c’est cette logique de la pré
supposition qui m’intéresse ici, parce que c’est là que nous allons trouver le
cercle ». (NdE)
171
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
va appeler cercle (Kreis) le se-mouvoir en cercle de la philosophie
(im Kreise Sichbewegen der Philosophie, im Kreis gehen, Kreisbewe-
gungl), deux fois, il va décrire comme un cercle ce mouvement
indispensable et essentiel de la presupposi non philosophique que
l’entendement courant ne peut pas plus supporter qu’il ne sup
porte le vertige ou le tourbillon. Le vertige (Schwindel) est unheim-
lich, inquiétant, étrangement familier, familièrement dépaysant
et c’est pourquoi il est insupportable pour le sens commun qui
veut manipuler les choses, connaître le but, etc. Le vertige est un-
heimlich, comme le tourbillon (Wirbel) et le cercle (Zirkel). Mais
le philosophe ne doit pas fuir devant2 ce qui est unheimlich, ver
tigineux, tourbillonnant, il y pense au contraire la condition pour
frayer un chemin (Weg bahnen) dans la pensée. Pour frayer un
chemin, il faut partir du cercle et accepter de tourner en rond afin
de penser iaprésupposition même. Heidegger conclut ainsi son
§ 4 3 : #
N ous nous mouvons donc dans un cercle (Wir bewegen uns also
in einem Kreis) lorsque nous présupposons (wenn wir voraussetzenj
une certaine conception fondamentale de l ’essence de la vie et la façon
dont nous pourrions l ’expliciter, et que, sur le fondement de cette
présupposition (aufgrund dieser Voraussetzung), nous frayons pré
cisément le chemin (gerade den Weg bahnen) pour arriver à une
conception fondamentale de la vie (zu einer Grundauffassung des
Lebens zu kommen) 3.
Le point paradoxal sur lequel je veux maintenant attirer votre
attention, quant à ces cercles vertigineux, c’est celui-ci, et il y va
de la vie et de la mort. Heidegger, vous l’avez entendu, retient
comme le premier et seul signe de vie, voire le seul critère de la vie,
de la Lebendigkeit des Lebens, de l’être en vie de la vie, la possibilité
de mourir. Là se trouverait la différence entre la pierre et le vivant
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 266-267 ; tr. fr., p. 270-
271.
2. Dans le tapuscrit : « devant eux ». (NdE)
3. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 267 ; tr. fr., p. 271. (Tra
duction modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
172
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
animal : la pierre ne meurt pas parce quelle ne vit pas. Je relis
cette phrase :
L’animalité de l’animal, nous ne pouvons à son tour la déterminer
que si la clarté est faite sur ce qui constitue la nature du vivant, à la
différence de ce qui est sans vie (Leblosen), de ce qui n’a même pas
la possibilité de mourir.~Une pierre ne peut pas être morte, parce
qu elle ne vit pas (Ein Stein kann nicht tot sein, weil er nicht leht)x.
La chose paraît donc claire et entendue : il appartient à l’es-
sence de la vie, et donc de l’animalité, que l’animal vive, qu’il soit
vivant, car il peut mourir. Or voilà que quelque cent vingt pages
plus loin2, en pleine élucidation de l’animalité pauvre en monde,
enfermée qu’elle reste dans le cercle de son Ringen et de son Um
ring, comme de sa Benommenheit (hébétude, accaparement), Hei
degger repose la question de la mort et en vient à l’affirmation
selon laquelle seul l’homme meurt, alors que l’animal, lui, ne meurt
pas, mais simplement finitele vivre. T’avais longuement abordé et
àpaefrteiu probiématisé cette question et ces distinctions dans
Apories3, mais je ne retiendrai, dans ce contexte, que l’enchaîne-
meîIt'"paradoxal qui nous intéresse. Après avoir Insisté sur le fait
que la mort, le moment de la mort est la « ^ejn^detou£he^>
(Prüfstein) de toute question sur l’essence de la vieTvoilà queTîei-
degger affirme que l’animal ne peut pas mourir, à proprement
parler, mais seulement arriver à la fin. Nous reviendrons encore
sur cette distinction décisive et troublante, avec tout ce qui la relie
à l’ensemble de ce discours. Je cite d’abord les phrases qui comp
tent le plus, en vous demandant de relire tout le contexte, après
quoi je vous dirai pourquoi et comment, ici, je voudrais en tirer,
en quelque sorte, argument, un argument au moins et un enchaî
nement avec Robinson... Heidegger écrit :
1. Ibid., p. 265 ; tr. fr., p. 269. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.)
(NdÉ)
2. Ibid., p. 388 ; tr. fr., p. 387.
3. Cf. J. Derrida, Apories, op. cit., p. 96 sq. Cf., supra, « Première séance.
Le 11 décembre 2002 », p. 33, n. 1. (NdÉ)
173
Séminaire La bete et le souverain II (2002-2003)
[...] l’accaparement (Benommenheit), en tant que structure fonda
mentale de lajríe [sous-entendu : de l’animal], trace [vorzeichnet,
prescrit] des possibilités tout à fait précises [déterminées : ganz bes-
timmte Moglichkeiten des Todes] de mort, arrivée à la mort
[des Zum-Tode-kommens, d’en venir à la mort] *.
Tout cela est souligné. Heidegger qui garde encore pour un ins
tant le mot de « mort » pour l’animal, enchaîne néanmoins pour
soustraire, comme vous allez l’entendre, le sens propre de « mort »
au « venir à la mort » de l’animal. Il écrit : « La mort de l’animal,
est-ce un mourir ou bien un en finir [arriver à la fin] ? (1st der Tod
des Tieres ein Sterben oder ein Verenden?) » « Sterben » et « Verenden »
sont soulignés, comme est ainsi soulignée leur distinction ou leur
opposition. « Verenden », ce nestpas mourir, « sterben ». Et Heideg
ger le confirme encore quand il écrit aussitôt après avoir rappelé la
Benommenheit, j’accaparement, l’hébétude comme essence de
l’animal : « C ’e^t'pourquoi celui-ci ne peut mourir mais seulement
arriver à la fijífc pour autant que nous attribuions à l’homme le
mourir2. » '«%;
Vous voyez bien que ce lien entre l’incapacité de mourir et l’hé
bétude tient à ce fait décisif, rappelé dans tout le séminaire, et
aussi bien juste avant ce passage, que l’hébétude inhibe la possibi
lité de se rapporter à l’étant comme tel : l’animal comme tel est
inapte au comme tel. Donc, entre autres choses, l’animal ne saurait
avoir, comme le Dasein humain3, rapport à la mort comme-telle.
C est, entre autres choses, pourquoi il ne saurait ni parler, ni être
nostalgique, ni mélancolique, ni avoir de relationune
23
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
île ? », si vous les entendez en français, si vous les entendez sans les
lire, vous croyez les comprendre, mais vous n’en êtes pas sûrs.
Tant que vous ne les lisez pas, tant que vous n’avez pas accès à
leur orthographe (une île : comment écrire « il(e) » ?), vous ne
pouvez pas être sûrs, sans contexte, isolés comme vous l’êtes presque
totalement comme dans une île, ou une presqu’île, vous ne pouvez
pas être sûrs d’entendre ce que vous entendez, c’est-à-dire de com
prendre ce qui vient à vos oreilles. Une « il », cela peut désigner
cette chose insulaire qu’on appelle l’île, l’île de beauté, l’île au trésor,
Belle-Isle ou l’île de Groix. Ou the Island o f Despair, l’île de la déses
pérance 1, comme la surnomme Robinson Crusoé dès la première
page de son Journal. Vous vous rappelez, n’est-ce pas, cette pre
mière page de « The Journal », datée du 30 septembre 1659 :
I poor miserable Robinson Crusoe, being shipwreck’d, during a
dreadful Storm, in the offing [au large], came on Shore on this dismal
unfortunate Island, which I calTd the Island o f Despair, all the rest of
the Ship’s Company being drownd, and my self almost dead.
' peur, c’est
son sentiment fondamental, comme l’homme de Hobbes dont la
peur est la passion première, celle qui conduit originairement à la
fondation de l’Etat et à cette alliance, à ce covenant3 dont nous
rappelions l’an dernier qu’il ne peut être signe qu’entre hommes,
selon Hobbes, et ni avec Dieu ni avec les bêtes. Daniel Defoe, on
le sait, fut un lecteur de Hobbes, entre autres.
Mais « Qu’est-ce qu’une île ? », « Qu’est une île ? », cela peut
être aussi un jeu de mots abusant artificiellement de l’homopho-
nie : une « il », féminin conjointe4 au masculin, la conjonction
d’un article indéfini féminin (une) et du pronom personnel mas
culin (il), une qui est il. La bête et le souverain, une bête qui est
un souverain, par exemple. Nous avons beaucoup insisté l’an der
nier sur la différence sexuelle entre la bête et le souverain5, mais
1. Daniel Defoe, Robinson Crusoe, Introduction de Virginia Woolf, New
York, Random House, The Modern Library, 2001, p. 65 (c’est Daniel Defoe
qui souligne) ; Robinson Crusoé, tr. fr. Pétrus Borei, édition présentée et annotée
par Michel Baridon, Paris, Gallimard, 2001, p. 147. (NdE)
2. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « il n’a rien de ce qu’habituel
lement on appelle “le propre de l’homme” ». (NdE)
3. Cf. J. Derrida, « Deuxième séance. Le 19 décembre 2001 », Séminaire La
bête et le souverain. Volume I (2001-2002), Michel Lisse, Marie-Louise Mallet
et Ginette Michaud (éds), Paris, Galilée, 2008, p. 67 sq. (NdÉ)
4. Tel dans le tapuscrit. (NdÉ)
5. Cf. J. Derrida, « Première séance. Le 12 décembre 2001 », Séminaire La
bête et le souverain. Volume I, op. cit., p. 19-20 et passim. (NdE)
25
Séminaire La bete et le souverain II (2002-2003)
aussi sur une certaine analogie entre la bête et1 le souverain, la
bête qui semble parfois être le souverain, la bête que semble par
fois être le souverain, comme la bête hors la loi ou au-dessus des
lois.
Qu est-ce quune île ?
Qu’est une île ?
Laissons cette question isolée, abandonnons-la pour un temps,
laissons-la flotter dans l’air qui la transporte, nous l’avons entendue
portée par le vent, mais nous ne l’avons pas encore lue. Et conti
nuons à nous promener sur le rivage où nous venons de prendre
pied. Nous tomberions alors sur une autre phrase, deuxièmement,
une deuxième phrase, donc, comme inscrite sur un galet. Cette
fois, la phrase n’est pas seulement audible, comme les autres, elle
paraîts lisible puisqu’elle est écrite. Elle paraît lisible, mais peut-
être nèl’est-elle point, selon le sens que nous donnons à « lire » et
à « lisible ». Cette phrase, ce serait :
« Les bêtes ne sont pas seules. »
Faisons comme si le séminaire commençait ainsi maintenant,
sur une île, dans une île, il commencerait par cet aphorisme sen
tencieux : « Les bêtes ne sont pas seules. »
Cette phrase, nous la rencontrerions elle aussi sans contexte.
Comme dans une île, isolée comme dans une île où nous venons
d’accoster. Elle ne serait précédée ou suivie d’aucune autre phrase.
Elle aurait l’autorité et le tranchant d’un aphorisme, c’est-à-dire
d’une phrase séparée, dissociée, insularisée, d’un verdict, d’un ju
gement dans la forme S est P, sujet + prédicat, d’une sentence
inscrite dans la pierre, livrée, confiée à un caillou trouvé sur la
plage, dans une île où nous viendrions de débarquer. Et nous
1. Dans le tapuscrit : « est ». (NdE)
26
Première séance. Le 11 décembre 2002
retournerions sans fin la pierre polie et la phrase énigmatique
(«Les bêtes ne sont pas seules») pour chercher le commence
ment, la suite, le sens caché, la signature peut-être. « Les bêtes ne
sont pas seules. » Cela ressemblerait à un télégramme crypté en
temps de guerre ou comme un signal codé, fait pour rassurer ou
pour inquiéter, et que nous tenterions de déchiffrer. Nous ne
trouverions rien et passerions un temps infini, ou du moins un
temps très long, une année de séminaire, par exemple, à tenter
d’interpréter, de traduire, c’est-à-dire de projeter tous les sens pos
sibles de cette affirmation de forme aussi dogmatique que néga
tive, de la grammaire négative de cette assertion : « Les bêtes ne
sont pas seules ».
Vous pouvez commencer, vous verrez qu’une année pourrait ne
pas suffire pour faire un inventaire complet de tous les sens et de
toutes les implications possibles de ces six mots de la langue cou
rante, qui commencent à ressembler au titre d’un roman que nous
n’avons pas encore ouvert. Il faudrait lire le roman pour savoir ce
que le titre annonçait. Le séminaire serait ce roman. « Les bêtes ne
sont pas seules » : proposition en S est P, sujet, copule et prédicat,
assertion, certes, mais de forme négative, « Les bêtes ne sont pas
seules », et nous ne devons pas oublier de souligner le pluriel gé
nérique ou spécifique : « Les bêtes ne sontau tout de l’étant,
au monde comme tel.
Sans m’engager encore dans cet immense problème, je retiens
cette curieuse inconséquence qui consiste à définir l’animalité par
la vie, la vie par la possibilité de la mort, et pourtant, pourtant, à
dénier le mourir proprement dit à l’animal. Mais ce qui paraît à
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe. .., op. cit., p. 388 (c’est Martin Hei
degger qui souligne) ; tr. fr., p. 387. (Traduction modifiée par Jacques Der
rida.) (NdÉ)
2. Ibid., loc. cit. (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
3. Lors de la séance, Jacques Derrida ajoute : « à sa mort propre ». (NdÉ)
174
Quatrième séance. Le 29 janvier 2003
mes yeux plus problématique encore, c’est la confiance avec
laquelle Bexdëj^er attribue auJDasein h um ain , lui, le m ou rir pro
prement ditL l’accès ou la relation à la mort proprement dite et au
mourir comme tel. Nous le vérifierons de plus en plus précisé
ment et abondamment, ce qui manquerait à l’animal, c’est bien
l’expérience du comme teL l’accès au comme tel de l’étant, à l’ou
vert, au manifeste (offenbarj, à la manifesteté (Offenbarkeit) de
l’étant comme tel, voire, précise même Heidegger, à la manifesteté
de l’autre, comme tel, de ce qui est autre en tant qu’étant1 ; voilà
ce qui manquerait à l’animal, à la Benommenheit, à l’hébétude de
l’accaparement qui renfermerait dans son cercle (Ring, Umring).
Ce qui lui manquerait, ce n’est pas l’accès à l’étant, mais à l’étant
en tant que tel, c’est-à-dire cette mince difference entre l’être et
l’étant dont nous verrons qu elle surgit de ce qu’on ne pourra
nommer qu’un certain Walten. Mince différence parce que cette
différence de l’être à l’étant, cette différence qui tient au comme
tel, nest pas un étant, par définition ; d’une certaine manière, elle
n’e'sfrien, elle nest pas. Mais elle waket. Qu’est-ce que ça veut
dire, walten ? Comment traduire ce mot ? Nous nous le deman
derons encore.
Pour l’instant, et pour conclure provisoirement aujourd’hui,je
me demande s’il ne faut pas aiguiser davantage encore cette ques-
tion de la difference entre, dune part, le mourir proprement dit
(sterben), la mort même (Tod) et comme telle, à laquelle le Dasein
humain est supposé (par Heidegger) pouvoir être éveillé et avoir
accès, et, d 'autre part, la fin du vivre (verenden) qui serait le lot du
vivant naturel et biologique, à savoir de l’animal. Je ne vais pas
aborder cette terrible et fascinante question de front. Bien en-
tendu, on pourrait rappeler, ce serait trop facile, tant de signes
nougr assuiaiifmfiTné sufETpasIlpour avoir accèTàlamort, à sa
mort en tant que telle, de pron oncer le m ot « m ort », d’avoir ce
mot à sa disposition dans son langage, et de voir partir, comme on
dit, des morts, toujours plus nombreux, de les voir s’éloigner et
dé-céder d’un bon pas autour de soi, de voir multiplier les
signes et les probabilités de la mort qui vient, d’avoir la quasi-
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe. .., op. cit., p. 368 ; tr. fr., p. 368-369.
175
/«'■/ ! Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
certitude que nous allons mourir un jour ou l’autre et pouvons
mourir d’un instant à l’autre. Cela suffit d’autant moins à tran
cher entre la mort comme telle et la vie comme telle que toutes
nos pensées de la mort, de notre mort, avant même tous les secours
que l’imagerie religieuse peut nous apporter, nos pensées de notre
mort sont toujours, sima.ujglkm£ni~dfis-oua^ Se
voir, se penser mort, c’est se voir survivre assistant à sa mort, pré
sent ou représenté in absentia à sa mort même dans tous les signes,
les traces, les images, les souvenirs, le corps même, le cadavre ou
les cendres, littérales ou métaphoriques, que nous laissons, de fa
çon plus ou moins organisée et délibérée, aux survivants, aux
autres survivants, aux autres comme survivants délégués à notre
propre survie.
Tout cela est banal et bien connu, on pourrait s’y étendre sans
fin. Mais la logique de cette banalité de la survivance qui com
mence avant même notre mort, c’est celle d’une survivance du
reste, des restesy qui n’attend même pas la mort pour rendre indis
sociables la mort et la vie, et donc l’expérience unheimlich et fan
tasmatique de la spectralité du mort vivant. La vie et la mort
comme telles ne sont pas séparables comme telles. D ’où le grand
fantasme organisateur (terreur et désir) de Robinson : être enterré
vivant ou avalé vivant, mourir vivant, swallow'd up alive ou burÿd
alive. Il sait que de toute façon on meurt vivant et la seule ques
tion, la seule alternative, c’est : que faire ? Que fera-t-on, qu’est-ce
que l ’autre, l’autre seul, fera de moi comme mort vivant, dès lors
que je ne peux penser mon corps mort, ou plutôt imaginer mon
cadavre, s’il doit encore lui arriver quelque chose, que comme un
mort vivant aux mains de l’autre ? De l’autre seul. Je viens de dire
penser ma mort ou plutôt imaginer mon cadavre. Eh bien, peut-
être que la différence supposée entre le penser et l’imaginer trouve
là son ultime racine, et que penser la mort comme telle, au sens
ou le voudrait Heidegger, n est-ce encore que de l’imagination.
De la fantasia, de la fantastique phantâsmatique.
D ’où, depuis cette phantasmatique, l’immense variété, chez
tous les vivants, humains ou non, des cultures du cadavre, des
gestes ou des rites de sépulture ou d’incinération, etc.
176
Quatrième séance. Le 29janvier 2003
J ’espérais, je vous avais promis, je m’étais promis de piarler
aujourd’hui, à ce sujet et dans la direction de cette phantasmatique
du mourir vivant ou du mourir mort, de ce qui se passe quand les
gens, parmi nous, en Occident, comme on dit, hésitent encore, de
plus en plus, ou tranchent entre l’inhumation et l’incinération,
alors que dans d’autres cultures on a opté de façon massive et stable,
encore largement durable, pour l’une ou pour l’autre. J ’espérais,
j ’avais promis, je m’étais promis de revenir aussi, dans le sillage du
Walten, à l’origine de la différence de l’être à l’étant, qui organise,
vous l’avez bien vu, toute cette problématique.
Je n’en ai pas eu le temps, j ’espère et je promets que ce sera la
prochaine fois, dès le début de la séance.
Cinquième séance
Le 5 février 2003
Qu’est-ce qu’une chose ?
Qu’est-ce que l’autre ?
Qu’est-ce que l’autre quand il s’agit de faire de moi, quoi ?
Quelque chose. Qu’est-ce que l’autre, quand de moi il s’emploie à
faire une chose ? Telle chose, par exemple une chose qui soit, tel
un cadavre, à la fois une chose et autre chose qu’une chose ?
Qu’ est-ce qu’une chose ?
Qu’est-ce que l’autre ?
En laissant un instant ces questions attendre, suspendues le
temps d’un détour, je vous invite naturellement à lire ou à relire
les deux grands textes de Heidegger sur la chose, à commencer par
Die Frage nach dern Ding. Zu Kants Lehre von dén Transzenden-
talen Grundsàtzen, traduit en 1971, chez Gallimard, sous le titre
La Question de la chose par Jean Reboul et Jacques Taminiaux1.
Mais cet ouvrage publié en 1962 correspond à un cours donné à
l’université de Fribourg pendant le semestre d’hiver 1935-1936.
Il est donc à peu près contemporain de XIntroduction à la méta
physique. Et puis lisez, relisez aussi Das Ding., La chose, plus tardif
dans son origine mais publié avant La Question de la chose, en
1951, puis en 1954, dans Vortrage und Aufsatze, traduit en fran-
1. M. Heidegger, Die Frage nach dem Ding. Zu Kants Lehre von den Trans-
zendentalen Grundsàtzen, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1962 ; Qu est-ce
qu’une chose ?, tr. fr. Jean Reboul et Jacques Taminiaux, Paris, Gallimard, 1971.
Jacques Derrida traduit ici plus littéralement le titre. (NdÉ)
179
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
çais dans Essais et Conférences1. Dans La chose, ce texte de publica
tion antérieure, donc, mais écrit postérieurement à La Question de
la chose, je le note en passant, vous rencontreriez quatre ou cinq...
choses plus directement liées à notre présent propos. D ’ailleurs,pas seules » et non pas
« La bête n’est pas seule ». Mettons que cela soit donc gravé sur
une pierre abandonnée ou disposée sur le rivage d’une île et que
nous tombions sur elle, que nous butions sur elle comme sur une
pierre d’achoppement. Retenez la pierre, cest l’exemple que prend
Heidegger quand, dans un séminaire désormais assez connu et sur
lequel nous reviendrons, il compare les rapports au monde de
l’inanimé, de l’animal et de l’homme («La pierre n’a pas de
monde », dit-il, « der Stein ist weltlos », « l’animal est pauvre en
monde », « das Tier ist weltarm », « l’homme est configurateur [ou
formateur] de monde », « der Mensch ist weltbildend » l). La pierre
est un exemple de chose sans vie, et c’est le seul exemple que
prenne Heidegger dans cette série. Après quoi, il ne prend plus
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe..., op. cit., p. 261 ; tr. fr., p. 265. (Tra
duction modifiée par Jacques Derrida.) (NdE)
27
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
d’exemple, il dit sous une forme générale et sans exemple « l’ani
mal » et « l’homme ». Pourquoi prend-il un exemple de chose ina
nimée, pourquoi une pierre et non une planche ou un morceau
de fer, ou de l’eau, ou du feu ? Une des raisons, sans doute, c’est
que la généralité « inanimée ». sans exemple, aurait posé la ques-
tion d e l/vïe, jjue Heidegger ne veut pas poser ici comme telle, et
qui laïssehSplàner l’équivoque du végétal et de la plante, qui est
pfus animée et vivante que la pierre et dont on peut se demander
ce que Heidegger aurait dit (la plante, et donc le bois, par exemple
le bois vivant sinon le bois mort — mais quçjdire-alers de l’animal
mort et de l’homme mort, du cadavre ?) Qieideggerjilurait-il dit
qiïe~la plante est ^ 7 ^ 7 r c o m m e * T F " c o m m e
l’animal vivant ? Laissons cela pour l’instant, la question nous rat
trapera plus tard. Quand il reprend ses trois questions, Heidegger
dit à un moment donné que le sujet de l’examen comparatif com
prend : choses matérielles (« materie lien Dinge1 » (Stein) (pierre)),
anirq^Jv(Tier), homme (Mensch).
N ^is achoppons, donc, sur cette pierre. Achopper, c’est cela,
achopper, c’est buter sur un obstacle et généralement sur une
pierre qui interrompt la marche et oblige à lever le pied. Cette
pierre d’achoppement qui nous adresse la parole pour nous signi
fier que « Les bêtes ne sont pas seules », elle nous mettrait aussi en
marche et réglerait le pas de ce séminaire qui, faisant tout pour
passer outre, se trouverait toujours en train de tourner en rond
pour finalement devoir penser que, dans la sèche économie de ses
six mots et de ses trois fonctions (sujet, copule, attribut), dans sa
forme négative et plurielle, cette pierre d’achoppement sera deve
nue une inévitable pierre de touche.
Notez bien qu’il ne s’agira pas seulement d’explorer la séman
tique d’un discours, le sens de chacun de ces mots {bêtes, sont,
seules, etc.), mais aussi toutes les rhétoriques et les pragmatiques,
c’est-à-dire toutes les situations concrètes, tous les contextes, tous
les gestes qui peuvent déterminer et transformer le sens, le vou
loir-dire ou l’effet recherché dans l’inscription de cette phrase
dont on suppose que seul un humain aura pu l’écrire (par exemple
1. M. Heidegger, Die Grundbegriffe. .., op. cit., p. 263 ; tr. fr., p. 267.
28
Première séance. Le 11 décembre 2002
eïi français) et que seul un humain pourrait tomber dessus en ten
tant de la déchiffrer, tel un Robinson Crusoé posant son pied
pour la première fois dans son île de la désespérance.
; Pour ne donner qu’un exemple entre dix mille autres de ce que
j ’entends ici par rhétorique, pragmatique, ou geste discursif, on
peut imaginer, une hypothèse entre mille, que le signataire in
connu et invisible, peut-être à jamais non identifiable, peut-être
mort depuis un temps indéterminé, aurait voulu signifier, autant
que dire : « Je suis l’ami des bêtes, il y a de par le monde des amis
des bêtes, les bêtes ne sont pas seules. Les bêtes ne doivent pas être
seules, vive le combat pour les bêtes, le combat continue. »
Mais vous imaginez aussi bien son adversaire signifier : « Les
bêtes ne sont pas seules, elles n’ont pas besoin de nous, ou bien
elles n’ont pas besoin d’amis », etc., ou bien « elles sont déjà assez
nombreuses, trop nombreuses même et elles ont trop d’alliés et de
complices cachés dans cette guerre que nous devons leur faire
depuis si longtemps, dans notre guerre contre la bestialité et l’axe
du mal ». Voilà une ou deux hypothèses entre mille autres pour
l’interprétation de cet énoncé pétrifié que nous abandonnons ici
à sa solitude (car il est, lui, comme cette pierre, isolé, insularisé,
esseulé, singulièrement solitaire). Get énoncé est lui-même comme
une île. Il est une île qui, elle, est à la fois bordée par la mer et
infinie. Rivages sans rivages. On n’arrive jamais à sa rive. Et parmi
toutes les choses que nous ne savons pas, c’est si la phrase est
signée « il » ou « elle », par un homme ou une femme, ce qui ne
O ______________ -1- , , , - - j i ï, TII --------------------------1 I II Il II H ^ " I
serait pas sans incidence sur son sens.
Ces phrases sont des exergues, je ne suis pas encore arrivé au
protocole de ce séminaire. Mais avant même que je n’introduise
de façon plus directe et moins elliptique le séminaire de cette
année, surtout pour ceux qui le suivent pour la première fois, vous
pressentez déjà qu’il y sera question d’île, d’insularité, d’isolation,
d’esseulement (ce sera, si vous voulez, un séminaire sur la soli
tude : que veut dire « être seul » ou « je suis seul » ?). Mais comme
être seul, cela veut dire aussi être singulier, unique, exceptionnel,
à part, séparé, on devra dire aussi que si les bêtes ne sont pas
seules, un souverain est toujours seul (c’est à la fois son pouvoir
29
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
absolu et sa vulnérabilité ou son inconsistance infinie). Le souve
rain est seul en tant qu’il est unique, indivisible et exceptionnel, il
est l’être d’exception qui, comme le dit Schmitt, et c’est sa défini
tion du souverain, décide de l’exception et a le droit exceptionnel
de suspendre le droit, se tenant ainsi, nous le disions l’an dernier,
comme les bêtes ou le loup-garou, à sa manière hors la loi, au-
dessus des loisl. Le souverain est le seul à exercer la souveraineté.
La souveraineté ne se partage pas, elle est indivisible. Le souverain
est seul (souverain) ou il n’est pas.
Troisièmement. La troisième phrase sera une question : « Qu’est-
ce que les bêtes et les hommes ont en commun ? ». Avant même
de tenter de répondre à cette question, nous devons remarquer
que les deux pluriels (les bêtes, les hommes) sont dissymétriques
et problématiques. Non seulement parce que le questionnant, à
savoir nous-mêmes, se range spontanément et dogmatiquement
parmi les hommes qui ne sont pas des bêtes, de telle sorte que la
question est posée seulement depuis le point de vue et le pouvoir
suppose, le pouvoir questionner du supposé questionnant, le soi-
disant homme, mais, surtout, dissymétriques et problématiques,
les deux pluriels ne correspondent pas à deux classes ou à deux
espèces, à deux ensembles comparables. Tous les hommes sont
supposés appartenir à la même espèce ou au même genre, l’espèce
humaine, le genre humain, alors que les bêtes, si elles appartien
nent au règne animal, au règne des vivants, mais comme l’homme,
les bêtes désignent un ensemble sans aucune autre unité, pas plus
que celle dudit animal qui n’a d’autre unité supposée que négative
ou supposée négative, à savoir de ne pas être un vivant humain.
Mais il ny a pas d’autre unité positivement prédicable entre la
fourmi, le serpent, le chat, le chien, le cheval, le chimpanzé — ou
le cachalot. D ’ailleurs on peut dire, en suivant le bon sens, au
moins trois choses différentes sinon incompatibles, selon l’angle
choisi, quant à la communauté ou non du monde. 1) Incontesta
blement les animauxet les hommes habitent le même monde, le
\. Cf. ]. Derrida, « Première séance. Le 12 décembre 2001 », Séminaire La
bête et le souverain. Volume I, op. cit., p. 37-38. (NdE)
30
Première séance. Le 11 décembre 2002 &/(
même monde objectif, même s’ils n’ont pas la même expérience
de l’objectivité de l’objet. 2) Incontestablement les animaux et les
hommes n’habitent pas le même monde, car le monde humain ne
sera jamais purement et simplement identique au monde des ani
maux. 3) Malgré cette identité et cette différence, ni les animaux
d’espèce différente, ni les hommes de culture différente, ni aucun
individu animal ou humain n’habitent le même monde qu’un
autre, si proches et si semblables ces individus vivants soient-ils
(humains oulmTmaux), et la différence d’un monde à l’autre res
tera toujours infranchissable, la communauté du monde étant
toujours construite, simulée par un ensemble de dispositifs stabi
lisants, plus ou moins stables, donc, et jamais naturels, le langage
au sens large, les codes de traces étant destinés, chez tous les
vivants, à construire une unité du monde toujours déconstruc
tible et nulle part et Jamais donnée dans Ta nature. Entre mon
monde, le « mon monde », ce que j ’appelle « mon monde », et il
n’y en a pas d’autre pour moi, tout autre monde en faisant partie,
entre mon monde et tout autre monde» il v a d’abord l’espace et
le temps djine différence infinie, d’une interruption incommen
surable à toutes les tentatives de passage, d /ponp d’isthme, de
communication, de traduction, de trope et de transfert que le
désir de monde ou le mal de monde, l’être en mal de monde ten
tera de poser, d’imposer, de proposer, de stabiliser. Il n y a pas de
monde, il n’y a que des îles. C ’est là une des mille directions dans
lesquelles je serais d’interpréter le dernier vers d’un court
et grand poème de Celan : « Die Welt ist fort, ich muss dich tra-
gen1 », poème de deuil ou de naissance que je n’ai pas le temps de
lire avec vous : le monde est parti, le monde s’en est allé, le monde
est au loin, le monde est perdu, il n’y a plus de monde (pour nous
soutenir ou nous fonder tous les deux comme un sol), je dois te
porter (soit en moi comme dans le deuil, soit en moi comme dans
la naissance, tragen se disant aussi de la mère qui porte un enfant,
1. Paul Celan, «GROSSE, GlüHENDE WûLBUNG», A tem w en de, Francfort-
sur-le-Main, Suhrkamp, 1967, p. 93. Jacques Derrida a longuement com
menté la portée de ce vers, notamment dans C h aq u e fo is u n iq u e, la f in d u
m onde (Paris, Galilée, 2003) et dans B éliers. L e d ia lo g u e in in terro m p u : en tre
d eu x in fin is, le p o èm e (Paris, Galilée, 2003). (NdÉ)
31
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
dans ses bras ou dans son ventre). Nous sommes weltlos, je ne peux
que te porter, je suis le seul à pouvoir et à devoir te porter, etc. Mais
sommes-nous weltlos, sans monde, comme Heidegger dit de la
pierre et de la chose matérielle qu elles sont weltlos ? Evidemment,
non. Alors, commen t penser l’absence du monde, le non-monde ?
Un non-monde qui n’est pas immondp ? Mais j ’ai à peine dit cela
que je dois, il est temps de le faire puisque nous allons beaucoup
parler du monde cette année, attirer ou rappeler votre attention sur
cette collusion qui est tout sauf insignifiante entre au moins deux
sens du latin mundus, entre Vz.â!)ocp£jnundus et deux noms mun-
dus, dont vient évidemment le français « monde ». L’adjectif mundus
(a, um) signifie propre^ netj.éligant (par opposition à immundus :
immonde, sale, impur, ordurier, abject), et le nom immundus
signifie l’absence d’ornement; le verbe mundov mundare signifie
nettoyer, purifier, comme « émonder » signifie en français nettoyer,
enleverles souillures ou les branches mortes, les parasites, etc. Ceci,
donc, dans la lignée de l’adjectif mundus (propre). Maintenant il y
a deux noms masculins, mundus, mundi, qui signifient l’un le
monde, l’universel, le globe, ou le ciel, ou le monde habité, parfois
l’enfer, et plus tard, en culture chrétienne, le monde créé, le siècle
(nous reviendrons sur tout cela) ; l’autre nom, mundus, mundi,
homonyme et quasi-synonyme, signifie les objets 3F toilette (sur
tout des(̂ mmes),les ornements, Tes parures, mais ces deux sens ou
deux usages apparemment différents sont intrinsèquement liés,
comme dans le cosmos grec, qui signifie également le monde, mais
aussi l’arrangement, la parure cosmétique. Le monde comme tota
lité des étants est aussi un ordre approprié, propre, un bon arrange
ment, une harmonie ou une beauté. Si bien que l’immonde, si ce
n’est pas l’absence de monde, au sens de la Weltlosigkeit, n’est pour
tant pas totalement étranger à cette signification. Naturellement ces
données sémantiques sont gréco-latines, je ne crois pas qu’on les
retrouve dans Welt ou dans world. Du moins à ma connaissance, et
même si l’idée d’ordre ou de système, de tout organisé, est implici
tement présente dans les deux mots ( Welt et world : OED1 : orga
nised system of the universe).
1. OED : Oxford English Dictionary. (NdÉ)
32
t / / c
Une fois qu’on a pris ce type de précautions, une fois qu’on a
renoncé à dire quoi que ce soit de sensé et de recevable sous le
concept général et singulier de « la » « bête » ou « 1’ » « ani
mal », on peut encore affirmer au moins que les vivants dits hu
mains et les vivants dits animaux, les hommes et les bêtes, ont
en commun d’être des vivants (quoi que veuille dire le mot de vje,
bios ou zoê, et à supposer qu’on ait le droit d’en exclure les végétaux,
les plantes et les fleurs) ; et quelle que soit la difficulté que nous
avons à penser, à concevoir laj/le, Jes limites de la vie, le devenir-^i-
vant ou mort, nous pouvons croire que ces vivants ont en commun
laTTmtude de leur vie, donc, entre autres traits de la finitude, leur
mortalité dans le lieu qu jl$ habi^e^t. qu’on appelle cela le monde
ou la terre (la terre incluant le ciel et la mer), et ces lieux qu’ils habi
tent en commun, où ils cohabitent, habiter et co-habiter voulant
peut-être dire des choses encore problématiques et différentes d’un
vivant à l’autre, compte tenu de ce qu’on entend par monde ou
terre ; de même tous ces vivants finis, donc mortels, ont un certain
rapport à la mort, quelles que soient les interprétations que nous
donnons (immenses problèmes) de leiiçs rapports respectifs à l̂a
mort, et même si, en suivant Heidegger, nous disions, ce .que je,jie
fais jamais, que les animaux ne meurent pas, au sens propre, et
n’ont pas un rapjportj au sens.propre* à la mort commejelk;. Sans en
trer encore dans cette zone de questionnement (je l’ai fait ailleurs1
et j’y reviendrai), personne ne niera (et même Heidegger ne le fait
pas) que tous les vivants, hommes et animaux, ont une certaine
expérience de ce que nous appelons la mort. D ’ailleurs Robinson
nomme trois fois la mort à la première page de son journal :
[ . . .] on this dism al unfortunate Island, which I call’d the Island o f
Despair, a ll the rest o f the Ship’s Company being drown’d, and my self
almost dead.
All the rest o f that Day [ ...] , saw nothing but Death before
me, either that I should be devour’d by wild Beasts, murtherd by
Savages, or starv’d to Death for Want o f Food.
Première séance. Le 11 décembre 2002
1. Cf., entre autres textes, J. Derrida, Apories. M o u rir — s’attendre a u x « li
mites de la vérité », Paris, Galilée, 1996, p. 132 ; L ’an im a l que donc j e suis,
M .-L . Mallet (éd.), Paris, Galilée, 2006, p. 196 sq. (NdÉ)
33
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
Traduction :
[...] tout l’équipage étant noyé, moi-même étant à demi mort,
j ’abordai à cette île infortunée, que je nommai Y Ile du désespoir.
Je passai tout le reste du jour [...], je ne voyais rien devant moi
que la mort, soit que je dusse être dévoré par les bêtes ou tué par les
sauvages, ou que je dusse périr de faim ’ .
Notre séminairen’aura donc pas seulement pour horizon les
questions de la solitude, de l’esseulement, de l’insularité, de l’iso
lement et donc de l’exception, y compris de l’exception sou
veraine. Il aura pour horizon les questions de ce que veut dire
« habiter », « cohabiter », « habiter le monde » - et donc la ques
tion de ce que veut dire monde. Le monde comme grand thème
traditionnel de la métaphysique, de la théologie, le monde comme
présupposition de ce qui s’appelle aujourd’hui la mondialisation,
mais aussi le monde des méditations phénoménologiques et on
tologiques, de Husserl à Heidegger, en sachant, j’y reviens dans
un instant, que Heidegger a justement inscrit son traitement de
l’animal dans une analyse du monde sur laquelle nous revien
drons d’aussi près que possible (2 c’est la fameuse proposition
que j ’évoquais tout à l’heure, celle du séminaire de 1929-1930
qui s’intitule Welt, Endlichkeit, Einsamkeit, actuellement traduit
par Monde, Finitude, Solitude, et la triple proposition, la triple
thèse (car Heidegger présente cela, de façon inhabituelle pour lui,
comme des thèses), la triple thèse autour de laquelle nous ne ces
serons de tourner cette année (« la pierre est sans monde, l’animal
est pauvre en monde, l’homme est configurateur de monde »),
cette triple « thèse » répond en quelque sorte à l’une des trois
questions du livre, le monde, la finitude et l ’esseulement, l ’isolation,
la solitude (« die drei Fragen: Was ist WeltÌ Was ist Endlichkeit? Was
ist Vereinzelung5? »). Le deuxième chapitre, « Amorce de l’inter-
1. D. Defoe, Robinson Crusoe, op. cit., p. 65 ; tr. fr., p. 147. Lors de la séance,
Jacques Derrida intercale la traduction au fur et à mesure qu’il lit le passage
original de Robinson Crusoe. (NdÉ)
2. La parenthèse qui s’ouvre ici ne se ferme pas dans le tapuscrit. (NdÉ)
3. M. Heidegger pose ces trois questions à plusieurs reprises dans le Cours,
notamment dans la Deuxième Partie, chapitre II, dans l’ordre repris ici par
34
Première séance. Le 11 décembre 2002
rogation métaphysique par la question en quête du monde »,
« Der Beginn des metaphysischen Fragens mit der Frage nach der
Welt », au § 42 qui annonce les trois thèses conductrices (« la
pierre est sans monde, l’animal est pauvre en monde, l’homme est
configurateur de monde »), s’ouvre ainsi : « Nous commençons
par la première des trois questions : qu est-ce que le monde ? (Wir
beginnen mit der ersten der drei Fragen: Was ist Welt li) ».
Nous reviendrons en détail sur le procès ou le processus de ce
questionnement quant au monde. Solitude de Heidegger. Gada
mer note dans l’un de ses essais paru sous le titre « Destruction et
déconstruction », dans La Philosophie herméneutique, que lors
qu’il était lui-même, Gadamer, étudiant, Heidegger, alors jeune
professeur, avait fait une irruption dans le royaume de la pen
sée par la puissance de son langage ; et que, par exemple, écrit
Gadamer, « lorsqu’en 1920, comme je puis en témoigner, un
jeune penseur comme Heidegger put se permettre de réfléchir
depuis une chaire allemande sur le sens de l’expression “es weltet”
[cela fait monde, cela se mondifie, devient monde, se mondialise
(en un sens très différent de l’usage actuel du lexique de la mon
dialisation, mais peut-être toujours naïvement présupposé par
lui)] », Gadamer ajoute que cela « fut réellement une percée à tra
vers la langue scolaire massive de la métaphysique qui avait été
complètement aliénée de ses propres origines, mais aussi un évé
nement de langage et l’acquisition d’une compréhension plus pro
fonde du langage lui-même » 2.
Plus tard, vous le savez, par exemple dans son Introduction à la
métaphysique (1935), Heidegger ira plus loin — jusqu’à dire par
exemple que « Die Welt weltet» ou, plus précisément, que, dans
certaines conditions, « keine Welt mehr weltet0 », le monde ne
Jacques Derrida. Cf. M. Heidegger, Die Grundbegrijfe. . . , 0p. cit., p. 252, 253,
258 ; tr. fr., p. 256, 257, 262. (NdÉ)
1. Ibid., p. 261 (c’est Martin Heidegger qui souligne) ; tr. fr., p. 265. (NdÉ)
2. Hans-Georg Gadamer, « Destruction et déconstruction », La Philosophie
herméneutique, tr. fr. Jean Gron'din, PárísTFU^T995s"pTT?ÏÏ.
„ 3. M. Heidegger, Einfuhrung in die Metaphysik, Tübingen, Max Niemeyer
Verlag, 1976, p. 48 ; Introduction à la métaphysique, traduit de l’allemand et
présenté par Gilbert Kahn, Paris, PUF, 1958, p. 73.
35
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
mondifie, ne se mondialise plus, etc. Il dit même que le welten
originaire, le devenir-monde, « le mondant originaire » (comme
traduit Gilbert Kahn), « das ursprüngliche Weltende, die (Jyùoiç »,
tombe au rang de modèle pour une imitation, quand l’étant de
vient objet. Rappelez-vous que, pour Heidegger, parce que nous
aurons besoin d’y penser sérieusement, la phusis n’est pas encore
la nature obiectivei mais le tout du monde originaire en son appa-
raître et en sa poussée originaire. C ’est vers ce « monde » origi
naire, vers cette phusis plus vieille que la nature objective des
sciences naturelles ou de la métaphysique post-cartésienne que
nous devrons tourner notre pensée pour parler de nouveau et
autrement de l’être au monde de l’homme ou du Dasein et des
animaux, de leur rapport différentiel à ce monde qui leur est sup
posé commun et non commun.
VoUà pour les exergues et les premiers accords cherchés. Je passe
manUenant au protocole. Le titre de ce séminaire n’ayant pas
change depuis l’an dernier, « La bête et le souverain », sa perspec-
tivéet sa problématique générales demeurant les mêmes, je vous
dois quelques explications, toutes préliminaires, sur la nouvelle
orientation que je souhaite néanmoins lui imprimer, sur les nou
velles règles, méthodes, techniques, façons de faire que je voudrais
expérimenter.
Il me faudra, bien sûr, parler au moins dans deux directions à
la fois : d’une part, à destination de ceux et de celles qui me font
l’amitié et l’honneur de suivre ce séminaire sur plus d’une année
et qui ont donc suivi celui de l’an dernier, et d’autre part, à desti
nation de ceux et de celles qui viennent ici pour la première fois.
Aussi, d’une part, ce que je ferai tiendra compte des prémisses de
l’an dernier, que certains d’entre vous reconnaîtront. Mais je ne
reviendrai pas en arrière, je ne proposerai pas de transition rhéto
rique et ferai tout pour que le séminaire qui commence soit intel
ligible sans ces prémisses et donc aussi indépendant que possible
dans son commencement et dans ses développements. D ’autre
part, au lieu d’avoir de nombreux foyers et d’approcher de nom
breux motifs problématiques, de nombreux corpus, comme l’an
dernier, je ferai tout pour resserrer notre réflexion et nos lectures
36
Première séance. Le 11 décembre 2002
autour de deux grands textes, pour isoler comme des îles\deux
textes majeurs à mes yeux, que nous lirons d’aussi près que pos
sible, aussi fidèlement, mais, comme toujours, aussi librement
que possible. Nous les lirons aussi fidèlement et aussi librement
que possible, mais d’une part, en faisant tout pour maintenir le
cap, si je puis dire, le cap surnommé par notre titre, « La bête et le
souverain », si du moins il y a un cap, et la pointe d’un cap, car
avec une souveraineté problématîque7..c’est la figure du cap,_du
caput, de la têtç. du capita infide.navi re. riu ^hefT dn_capifal gii/»
nous questionnons, et non senlemenj^celk-d’nn antre cap, mais
d’un autre du cap. Mais en gardant le cap en vue, sinon en res
pect, nous lirons ces deux textes selon une économie dans laquelle
je ne vois pas encore clair. Comme un an ne nous suffira pas pour
faire davantage, nous ne ferons qu’esquisser une lecture sélective,
donc finie et insuffisante de ces deux textes, et je serais bien inca
pable de dire aujourd’hui si l’un des deux sera lu dans les marges
de l’autre. Il est bien possible que l’un et l’autre, étant donné leur
différence, la radicale hétérogénéité de l’un à l’autre, et que tout
lessépare et les isole l’un de l’autre, l’époque, le statut, la langue,
il est bien possible que nous ayons à les lire tous les deux en marge,
en marge l’un de l’autre et tous deux en marge du texte ou du
chemin tracé par ce séminaire même.
Pour ne pas vous faire attendre davantage, les deux ouvrages
que j ’isole ainsi, vous les avez vu venir.
Premièrement. Premier corpus. Il s’agit d’une part, de Robinson
Crusoe, de Daniel Defoe, que vous avez tous lu, mais que je vous
demande de relire, comme moi, en pensant à notre sujet de sémi
naire, « La bête et le souverain ». L’idée et le désir de relire ce livre
plus de cinquante ou soixante ans après une première lecture de
jeunesse me sont venus d’un de mes étudiants américains, John
Williams, que je remercie ici, et qui avait de lui-même relié sa lec
ture de ce livre au séminaire que je donnai en avril dernier à Irvine,
sur « La bête et le souverain » l. Même si je ne relis pas ce livre
1. L’équivalent du Séminaire « La bête et le souverain » (2001-2002) fut
donné par Jacques Derrida en avril 2002 à l’Université de Californie (Irvine).
Cf. Séminaire La bête et le souverain. Volume I, op. cit. ; The Beast Sc the Sove-
37
Séminaire La bête et le souverain II (2002-2003)
comme lui, qui l’avait d’ailleurs fait de façon fort intelligente, je
n’aurais pas eu sans lui le désir et le plaisir de retrouver, mais comme
pour la première fois, avec des yeux tout neufs, ce livre et son his
toire, ses ascendants et sa descendance. Vous savez que ce livre parut
en 1719, Defoe avait déjà cinquante-neuf ans et beaucoup publié
(en particulier, en 1710, un Essay upõnPublic Credit queMarx cite
plusieurs fois dans Le Capital, une fois à propos de la loi de l’ac
cumulation capitaliste \ une autre
plagTê Defoe2). Üette fiction que demHlrcT^wi^^my^Tavait
pour réferentou comme tremplin réel, non fictionnel, entre autres,
les mémoires d’Alexandre Selkirk, un marin écossais. Ce ne fut pas
un modèle, mais une sorte de trame ou de prétexte. Nous aurons
beaucoup à dire de son contexte politique et de sa réception (par
Rousseau, par Marx, etc.). Mais j ’isolerai aujourd’hui, pour vous
donner la mesure de sa singularité et de la manière dont elle fut
évaluée dans notre modernité^euxjugements exceptionnels, celui
dé^^^^èjt celui de Virginia(Wool£y
ffiâïïs deux reconnaissent une place extraordinaire et incom
mensurable et à Defoe et à l’événement de ce livre qui fut souvent
tenu pour le premier roman de langue anglaise.
Quant à Defoe romancier, Joyce écrit ceci, qui est très politique,
très préoccupé de nationalité, d’indépendance nationale et de pri
mauté en littérature - et tout se passe comme si, dans les lignes que
je vais lire, Joyce félicitait Defoe d’avoir émancipé la littérature
anglaise, de l’avoir fait accéder à une certaine souveraineté na
tionale. Juste auparavant, Joyce avait noté que jusqu’à Defoe, la
« grande nation anglaise » n’était reflétée que de façon bigarrée, pour
ne pas dire aliénée, par exemple dans Shakespeare dont les héros
reign. Volume I, tr. angl. Geoffrey Bennington, Chicago et Londres, The Uni
versity of Chicago Press, 2009.
1. Cf. Karl Marx, Dos Kapital. Kritik der politischen Okonomie. Volume I,
Livre Premier : « Der Produktions procefi des Kapitals », dans Karl Marx et Fried
rich Engels, Werke, vol. 23, Berlin, Dietz Verlag, 1972, p. 154, n. 104 ; Le
Capital. Critique de l ’économie politique, tr. fr. Joseph Roy, entièrement révisée
par l’auteur, Paris, Editions Sociales, 1969, Livre Premier, « Le développement
de la production capitaliste », 1.1, p. 145, n. 2. (NdÉ)
2. Ibid., p. 644, n. 75 ; tr. fr., Livre Premier, t. III, p. 58, n. 1. (NdÉ)
38
Première séance. Le 11 décembre 2002
sont un « paysan rustre, un jongleur de cour, un loqueteux mi-fou
mi-idiot, un fossoyeur1 ». Tous les héros de Shakespeare sont des mé
tèques, qui viennent « d’outre-mer et d’outre-monts » : « Othello,
un chef maure ; Shylock, un juif vénitien ; César, un Romain ;
Hamlet, un prince danois ; Macbeth, un usurpateur celte ; Juliette
et Roméo, des habitants de Vérone2 ». Le seul vrai et authentique
anglais, c’est encore Falstaff, « gras chevalier à la panse mons
trueuse ». Et Joyce continue en dénonçant Chaucer, dont les Contes
de Cantorbéry ne sont qu’une version du Décameron, et Milton dont
le Paradise Lost serait une transposition de la Divine Comédie.
Enfin Defoe vint :
Defoe was the first English author to write without imitating or adap
ting foreign works, to create without literary models and to infuse into
the creatures of his pen a truly national spirit, to devise for himself an
artistic form which is perhaps without precedent.
Defoe fut le premier auteur anglais qui écrive sans copier ni adapter
les oeuvres étrangères, qui crée sans modèles littéraires et qui infuse
dans les créatures de sa plume [ . . . ] 3.
Vous avez donc remarqué l’accent de Joyce sur le caractère
national, sur la vertu nationaliste même de cette œuvre (relire
et souligner : « English [ ...] foreign works, truly national spirit »).
Joyce s’y connaissait en histoire des nations et des nationalismes
dans les langues et dans la littérature. Et cette remarque nous met
sur la voie d’une lecture politique, voire théologico-politique de
Robinson Crusoe, sans compter avec la problématique de la souve
1. James Joyce, « Réalisme et idéalisme dans la littérature anglaise. Daniel
Defoe », Essais, articles, conférences, tr. fr. Anne Machet, dans Œuvres, vol. I,
Jacques Aubert (éd.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade »,
1982, p. 1063. Cette conférence en italien fut lue par Joyce à l’Université
populaire de Trieste en mars 1912. (NdE)
2. Ibid., loc. cit.
3. La citation en anglais de Joyce est donnée dans la « Biographical Note »
[Anonyme], de D. Defoe dans Robinson Crusoe, op. cit., p. VII. Lors de la
séance, Jacques Derrida achève la traduction de ce passage, non recopié, à
partir des photocopies de l’original : « [...] un esprit véritablement national,
qui forge à son usage une forme artistique peut-être sans précédent ». (Tr. fr.,
p. 1064.) (Traduction modifiée par Jacques Derrida.) (NdÉ)
39
Séminaire La bete et le souverain II (2002-2003)
raineté que nous y sélectionnerons systématiquement. D ’ailleurs
ce n’est pas le seul jugement politique de Joyce sur Robinson
Crusoe. Joyce lit aussi en Robinson Crusoe à la fois la représentation
d’un type national, le type national de l’animal rationnel qu’est
un Anglais (et Joyce savait de quoi il parlait quand il parlait en
anglais de l’Anglais) et la préfiguration d’une souveraineté impé
rialiste, colonialiste, le premier héraut de l’empire britannique, la
grande île partant à la conquête d’autres îles, plus petites (comme
l’Irlande), mais surtout plus grandes qu’elle comme l’Afrique, la
Nouvelle-Zélande ou l’Australie (bien que Joyce ne les nomme
pas ici). Écoutez-le. (Lire et commenter politique Joyce,
Préface à Robinson Crusoé en français Pléiade)
Le vrai symbole de la conquête britannique, c’est Robinson Crusoé
qui, naufragé sur une île déserte avec en poche un couteau et une
pipe, devient architecte, charpentier, rémouleur, astronome, bou-
- langer, constructeur naval, potier, bourrelier, agriculteur, tailleur,
fabricant de parapluie et ministre du culte. C’est lui le véritable
^prototype du colonisateur britannique, de même que Vendredi (le
"fidèle sauvage qui se manifeste un jour porte-malheur) est le sym
bole des races asservies. On trouve dans Crusoé toute l’âme anglo-
saxonne : l’indépendance virile, la cruauté inconsciente, la ténacité,
l’intelligence lente et pourtant efficace, l’apathie sexuelle, la religio
sité pratique et bien équilibrée, la taciturnité calculatrice. Qui
conque relit ce livre simple et émouvant à la lumière de l’histoire
ultérieure ne peut manquer d’en subir le charme fatidique.
Saint Jean l’évangéliste dans l’île de Patmos vit l’écroulement
apocalyptique de l’univers,