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Bulletin de psychologie 
Les concepts syntaxiques dans la description de la langue des 
enfants 
Frédéric François
Citer ce document / Cite this document : 
François Frédéric. Les concepts syntaxiques dans la description de la langue des enfants. In: Bulletin de psychologie, 
tome 26 n°304, 1973. Psycholinguistique. pp. 301-311; 
doi : https://doi.org/10.3406/bupsy.1973.10387; 
https://www.persee.fr/doc/bupsy_0007-4403_1973_num_26_304_10387; 
Fichier pdf généré le 26/02/2024
https://www.persee.fr
https://www.persee.fr/doc/bupsy_0007-4403_1973_num_26_304_10387
https://www.persee.fr/authority/280809
https://doi.org/10.3406/bupsy.1973.10387
https://www.persee.fr/doc/bupsy_0007-4403_1973_num_26_304_10387
Les concepts syntaxiques
dans la description
de la langue des enfants
Doit-on, peut-on écrire des grammaires de
la langue de l’enfant ? Rares seraient mainte¬
nant ceux qui répondraient non à la première
question. En effet on s'accorde à reconnaître
d’une part que l'acquisition du langage par
l’enfant obéit à des règles, d'autre part que ces
règles ne sont pas celles de la grammaire de
l’adulte. Le premier point signifie que l’acqui¬
sition du langage ne peut se faire « coup par
coup » par quelque sorte de conditionnement que
ce soit : cela n’est compatible ni avec la rapi¬
dité de l'acquisition syntaxique (au moins en
ce qui concerne les énoncés simples acquis en
moyenne entre 18 mois et 3 ans ; l'ensemble de
la syntaxe des subordonnées prenant en revan¬
che un bon nombre d’années) ni avec la capacité,
sur laquelle Chomsky a justement insisté, de
comprendre et d'émettre un nombre d'énoncés
infini, non encore entendu ni émis auparavant.
Quant au deuxième point il manifeste que cette
productivité de la grammaire enfantine ne passe
pas par l’utilisation de la grammaire de l'adulte,
ni même par une simplification de cette gram¬
maire (1), un grand nombre d’énoncés enfan¬
tins étant « agrammaticaux » confrontés aux
normes de la langue adulte. On est donc amené
à penser que l'acquisition de la syntaxe en parti¬
culier se fait par l’utilisation successive d’un
certain nombre de grammaires ayant leurs ca¬
ractères propres.
Ces grammaires peuvent-elles être décrites ?
On se heurte ici à un grand nombre d’obstacles.
On n’insiste pas sur les faits évidents liés à la
rapidité même de l'évolution, à la variété des
constructions syntaxiques selon les conditions
de communication, les propos tenus par l'inter¬
locuteur, les lexèmes utilisés. Deux points im¬
portent davantage : tout d’abord décrire une
langue suppose qu’on puisse l’apprendre, c’est
à-dire trouver certaines relations stables entre
la face signifiante manifeste et « le signifié »
Frédéric FRANÇOIS
Université René-Descartes, Sorbonne, Paris.
quelque sens que l’on donne à cette notion.
Or chacun sait les difficultés qu’on rencontre
lorsque l’on cherche à vérifier « ce que l’enfant
a voulu dire ». Autrement dit, décrire une lan¬
gue suppose, face à la diversité des éléments de
discours, parole ou performance la possibilité
d'isoler un certain nombre de faits « de code ».
Certes il y a communication entre l’adulte et
l'enfant et donc en principe possibilité d’isoler
un code. Mais en fait la redondance de la langue
adulte est telle que la compréhension du mes¬
sage adulte par l'enfant ne signifie évidemment
pas identité de code, contrairement à ce qu’écrit
David Mac Neill in The acquisition of language
The study of Development Psycholinguistics.
New York 1970 (p. 62), pour qui la compréhen¬
sion juste ou erronée d’une phrase passe néces¬
sairement par l'attribution à ses termes des
fonctions de la langue adulte. L’importance de
la situation permet généralement à l’adulte
habitué de comprendre le message de l’enfant
malgré sa distance à la norme.
D’autre part l’analyse linguistique est pour
le moins grandement facilitée, si elle n'est pas
impossible autrement, par le recours au témoi¬
gnage méta-linguistique de l'enquêté sous forme
de questions du type «et cela est-ce que je
(1) Cf. Roger Brown et Ursula Bellugi qui, dans
« Three processes in the Child’s Acquisition of
Syntax », distinguent : 1) la procédure d’ « imita¬
tion et réduction », le modèle adulte He’s going out
devenant He go out ; 2) la reprise avec expansion
du langage de l’enfant par l’adulte ; 3) des phrases
qui ne peuvent être des imitations exactes de la
langue de l’adulte (ce qui ne signifie évidemment
pas que ce sont des créations ex nihiîo) du type
a this truck, ou two foot. Ces exemples sont peu
« créatifs » ; ils suffisent cependant à écarter l’hy
potlièse de la pure et simple répétition.
302 BULLETIN DE PSYCHOLOGIE
peux le dire ?» ou « et cela qu'est-ce que cela
veut dire ? » On imagine mal un enfant répon
dant à peu près à la première question « non,
cet énoncé n'appartient pas à ma grammaire »,
et l’on sait toutes les difficultés de l’enfant à
nommer le même objet de deux noms différents
ou à comprendre une plaisanterie, faces concrè¬
tes de l'activité méta-linguistique. Pouvons-nous
utiliser ici les concepts de la description linguis¬
tique ordinaire ? Est-il nécessaire d'en inventer
d'autres ?
GRAMMAIRE ET DISTRIBUTION
Si les difficultés à décrire la langue de l’enfant
sont liées aux caractères mêmes de cette langue,
elles se retrouveront au niveau des concepts em¬
ployés. Les descriptions classiques (Grégoire,
par exemple, le plus souvent) plaquent sur la
langue de l’enfant les catégories de la langue
adulte et avant tout la division en parties du
discours, alors qu'évidemment l’identité for¬
melle ne permet pas de déduire une identité
de comportement linguistique. Face à cette diffi¬
culté, on comprend que plus particulièrement
dans cette situation, les auteurs (ainsi Braine)
aient voulu s'en tenir à une analyse purement
distributionïielle, c'est-à-dire qui décrit la syn
taxe d’une langue comme formée de classes
d’unités définies comme pouvant, devant ou ne
pouvant pas se succéder dans la chaîne.
Toute grammaire de quelque langue que ce
soit, adulte ou enfantine doit certainement con¬
tenir une analyse distributionnelle, parce qu'en
toute langue, il faut constater que telle forme
est ou non compatible avec telle autre. Si l'on
essaye de classer les faits en partant des plus
« superficiels », c'est-à-dire de ceux qui n'ont
rien à voir avec l'organisation du signifié, on
rencontrera d'abord les faits que Martinet pro¬
pose d'appeler, au sens étymologique, morpho¬
logiques. (On sait que beaucoup d’auteurs, se
donnant le mot comme imité de base ont appelé
morphologie tout ce qui concernait les variations
de forme du mot, que ces variations s'accom¬
pagnent d'une différence de sens ou non. Les
définitions sont certes libres, mais cette der¬
nière entraîne certainement un découpage peu
éclairant, puisque a) le cadre du mot n’est pas
toujours facile à déterminer : que l'on compare
a mangé à mangeais ; b) les relations syntaxi¬
ques sont les mêmes dans le mot et entre mots,
entre le et garçon comme entre mange et ais,
dans domini comme dans du maître ; c) enfin
ces variations obligatoires peuvent avoir un ca¬
dre plus grand que celui du mot, par exemple
en français dans le cas de l'accord).
Mais les caractéristiques distributionnelles ne
définissent pas seulement ce niveau morpho¬
logique. Ce qui, pendant un temps, a constitué
la base de l'analyse linguistique, les « parties
du discours », peut être identifié grâce à ses
différentes distributions, en particulier par les
unités fréquentes et en inventaire fermé qui
accompagnent telle ou telle classe (c’est parti¬
culièrement net en français comme en anglais
et dans les langues apparentées pour les moda¬
lités verbales et nominales).
A un troisième niveau, on peut considérer la
syntaxe même d’une langue sous un aspect
distributionnel : ceci implique évidemment de
ne pas rechercher le sens des faits de syntaxe
et de ne pas s'occuper de leur explication, mais
de ne vouloir considérer la syntaxe que comme
l'étude de l'ensemble des successions attestées :
on a le plus souvent en français des successions
dutype syntagme nominal-syntagme verbal et
non l'inverse, etc. De même, on notera, sans
s'occuper du type de rapport qui les relie, que
les modalités nominales en français précèdent
le nom et que les modalités verbales dans la
majorité des cas suivent le verbe. Cette syntaxe
distributionnelle comporte des faits généraux et
plus particuliers : ainsi dans le premier cas la
combinabilité des modalités nominales : on peut
dire les miens, non miens les, ni les mons. Au
contraire, y aura-t-il une syntaxe propre à tel
sous-groupe de lexèmes voire à tel lexème par¬
ticulier : on dit chercher à + infinitif mais
vouloir + inf.
Enfin, on peut écrire une sémantique distri¬
butionnelle, en notant que telle classe de verbes
implique, au moins statistiquement, un sujet
animé et un objet inanimé, etc.
Au niveau de la description de la langue
adulte, on voit donc qu'on ne saurait considérer
une grammaire distributionnelle comme fausse :
elle regroupe en effet tous les faits qui sont
liés à la contrainte majeure qui s'impose au
discours : la linéarité. Elle est donc toujours
nécessaire. Pour les faits qui ne touchent qu'à
la face signifiante du langage elle est même
suffisante. Il en est ainsi pour les faits :
a) de morphologie au sens défini plus haut ;
b de syntagmatique ou de morphologie de
l’énoncé, conçue comme l'étude de l'ensemble
des contraintes non signifiantes concernant le
choix des imités ou leurs places respectives
(ce qui autorise le mien, interdit mien le et le
mon) ;
c) de restriction à la combinatoire syntaxi¬
que : on ne peut que constater que pour une
relation signifiée identique, la succession ver¬
be + verbe à l'infinitif prend parfois la forme
« directe », tantôt suppose la présence de à ou
celle de de.
Ces faits peuvent s’expliquer en diachronie ;
en synchronie ils relèvent du « c’est ainsi »,
même si leur description peut progresser — lé¬
gèrement —en généralité par le rapprochement
de faits à première vue différents (rôle de la
syllabation ouverte en français par exemple
qui entraîne la préférence pour des successions
CVCV plutôt que CWC...) ou par des recherches
psycholinguistiques, concernant par exemple,
dans les différentes langues du monde, le lien
entre les ordres préférentiels et les facilités
de décodage.
La seule critique — mais elle est de taille —
que l'on peut faire à une description distribu
F. FRANÇOIS: LES CONCEPTS SYNTAXIQUES 303
tionnelle est qu'elle traite la totalité de l’orga¬
nisation linguistique comme la partie de pure
contrainte : sans s'occuper de ce que cette
organisation sert à signifier et ce sera là malgré
leurs divergences un des points mis en évidence
par les grammaires fonctionnelles comme par
les grammaires génératives.
En ce qui concerne l'acquisition du langage
par l’enfant, on voudrait d'abord faire remar¬
quer qu'il faut bien distinguer deux points : les
conséquences pour l'acquisition des aspects
distributionnels de la langue adulte et la possi¬
bilité de décrire adéquatement de façon distri
butionnelle la langue de l'enfant, le premier
point conditionnant partiellement le second. Or
ce qui a frappé tous les chercheurs c’est que
l’enfant apprend la syntaxe, en tant que com¬
binatoire signifiante avant les faits de distri¬
bution (un chomskien dirait, on verra plus loin
pourquoi cette présentation ne nous semble pas
satisfaisante — la structure superficielle avant
la structure profonde). Par exemple, à différents
niveaux; non-respect des alternances morpho¬
logiques : /leotr/ pour /lezotr/, /al garso/ pour
/ogarso/, régularisation des conjugaisons :
/tyalra/ succédant à la forme figée /tyira/, non
respect des contraintes non-signifiantes no go
précédant don’t go (cf en particulier Lois Bloom:
Language Development, Form and Function in
Emerging Grammars M.I.T. Press 1970), non
respect de l'ordre préférentiel : /pati papa/
alternant librement avec /papa pati/ (mais quel
est l'énoncé le plus fréquent dans la langue
adulte papa (il) est parti ou il est parti papa ?),
utilisation de noms et de verbes en fonction
de leur sens, grosso modo, participants ou cir
constants et procès avant l'acquisition de leurs
modalités, aboutissant à ce qu'on a appelé
« style télégraphique » du type chien parti, enfin
non-respect des contraintes d’appartenance à
telle ou telle classe. Dans /tapo dsy a tabl/ la
fonction préposition précède l’unité qui peut la
remplir.
En somme la première caractéristique de
l’acquisition du langage par l’enfant est qu’il ne
respecte pas les contraintes formelles de la
langue adulte en simplifiant la chaîne (style télé¬
graphique), les rapports forme-sens (une forme
pour une unité) les latitudes combinatoires
(classes plus larges que celles de l'adulte), la
redondance linguistique et surtout la probabi¬
lité situationnelle permettant à ces énoncés
« fautifs » d'être compris.
Les grammaires distributionnelles de la lan¬
gue de l'enfant ont d’abord pour mérite de ne
plus se référer aux parties du discours de la
langue adulte et d’insister sur le fait que,
semble-t-il universellement, après les mots-phra¬
ses, tous les enfants passent par une période
d'énoncés à deux termes qui ne coïncident pas
avec les classes de la langue adulte. Deux cas
semblent se présenter : ou bien les deux termes
appartiennent à la même classe de termes qui
peuvent donc permuter et être utilisés isolé¬
ment. Ainsi L. Bloom (p. 93) nous donne chez
une enfant de 20 mois 2 semaines des énoncés
du type Mommy Gia, Mommy jacket, Lois baby
record, picture Gia, animal book, cox mobile,
Daddy beard, girl fish, Daddy man.
Dans d'autres cas, qu'on est loin de retrouver
chez tous les enfants (cf. L. Bloom, p. 222), on
peut opposer une série de termes en inventaire
ouvert et utilisables isolément à une série en
inventaire fermé, non utilisables isolément, qu'on
a appelé après Braine classe pivot et qui peut
contenir des termes extrêmement variés (par
exemple all-gone, big, more, pretty, see, etc.)
(cf. D. Mc Neill op. cit. p. 26, qui donne un bon
tableau de quelques résultats exprimés dans ces
termes). Dans un cas comme dans l'autre on
met donc en évidence une règle générale de
combinaison active relativement indépendante
de la répétition des énoncés adultes. Mais doit
on se contenter de dire sur cette base distri
butionnelle qu’à ce stade, on rencontre quatre
types d’énoncés O (ouvert), O + O, éventuelle¬
ment P (Pivot) + O ou O + P ? On retrouve ici
les limitations propres aux grammaires distri¬
butionnelles : elles ne se donnent pas les moyens
de répondre à la question : les permutations
sont-elles des variantes libres ou des différences
pertinentes de sens ? Tous les énoncés de mê¬
me structure ont-ils le même sens ? C'est ce
problème que nous envisagerons maintenant :
d’une part la langue de l'enfant de ce stade
ne contient pas de procédure syntaxique expli¬
cite, qu'il s'agisse d'indication de relation entre
les termes ou (ce qui en est la conséquence
économique) de réemploi des mêmes imités dans
des fonctions différentes, ce qui justifierait une
présentation selon la syntaxe ou plutôt l'absence
de syntaxe distributionnelle. A l’inverse, si Ton
suit Lois Bloom qui tient compte d'une part de
la situation évidemment porteuse d'information
et de T « intuition » que l’adulte en tire, on arrive
à attribuer au message de l’enfant à peu près
toutes les fonctions qu’on rencontre dans les
messages de l'adulte. Ainsi pour reprendre les
exemples précédemment cités Mommy Gia ex¬
primera une conjonction car l’enfant prononce
cet énoncé alors qu'elle regarde une photo
montrant sa mère et elle-même (Gia), Mommy
jacket sera une relation sujet-objet car l'enfant
montre son vêtement que sa mère vient de
laver, cow mobile sera une relation locative
parce que Gia «is pointing to cow hanging
from mobile ». A la limite, on fera comme
D. Me Neill (op. cit. p. 24) qui retrouve dans
l'ensemble holophrase + situation tous les
éléments fondamentaux de la grammaire qui
suivra : eye signifiant « water in my eye » ou
baby signifiant « the baby fell down »... De telles
énonciations nedoivent pas être traitées par le
mépris si on note que l'enfant comprend et
veut exprimer plus qu’il ne peut exprimer ; en
revanche si on veut écrire une grammaire qui
ne se contente pas de noter les successions
attestées, mais s’occupe de l’organisation de ce
qui est signifié, elles posent particulièrement
nettement le problème du critère de démons¬
tration.
304 BULLETIN DE PSYCHOLOGIE
GRAMMAIRE GENERATIVE
ET ACQUISITION DE LA SYNTAXE.
On sait que Chomsky s'est toujours défendu
de vouloir présenter une « genèse réelle » de
la langue. Mais dans la mesure où c'est sous
son inspiration qu’ont été publiés récemment
le plus d'ouvrages consacrés à l’acquisition et
remettant en cause la perspective distribution
naliste, il est normal de passer maintenant à
l’examen de cette doctrine. D'autant plus que,
bien souvent (et l’ouvrage cité de Mc Neill
peut ici servir d’exemple) les concepts de
Chomsky sont utilisés comme décrivant des
processus réels d’acquisition.
COMPETENCE ET PERFORMANCE.
Chomsky donne tout d'abord à la linguistique
pour but de décrire la compétence des sujets
face aux aléas de leurs performances. Cette
opposition est certainement beaucoup plus pro¬
che de la réalité que l'opposition langue-parole
de Saussure, en particulier parce que celui-ci
semblait mettre du côté de la parole les méca¬
nismes producteurs de la phrase, qui sont au
contraire pour Chomsky ce qui est le plus
caractéristique de la compétence comme telle.
On ne veut donc pas refuser cette dichotomie,
mais montrer qu’en particulier dans le domaine
de l’acquisition elle est plurivoque et surtout
qu’elle risque d’isoler l'acquisition de la compé¬
tence linguistique comme « un empire dans un
empire », coupé du reste du développement et
ouvrant ainsi la porte au renvoi coûteux, mal
démontrable et non explicatif à une aptitude
innée.
En un premier sens, la compétence linguis¬
tique s'oppose à tous les ratés de la produc¬
tion, bredouillements, énoncés interrompus, re
prises, etc, c'est évident mais assez « trivial » :
tout descripteur de corpus a appris la nécessité
qu’il y a à nettoyer (pas trop) son corpus.
En un second sens, on opposera la perfor¬
mance forcément limitée à l’ouverture de la
compétence, permettant l’émission et la com¬
préhension d'un nombre infini d’énoncés. Mais
cette ouverture caractéristique de la compétence
nous semble manifester des aspects bien diffé¬
rents de la langue. En effet l'aspect ouvert de
la compétence peut tout d’abord se référer
à la longueur potentielle de l’énoncé, au nombre
des expansions par exemple sous forme de
relatives : l’homme qui a battu le chien qui a
mordu le chat qui... Il s'agit là d'un fait réel,
qui, au-delà de la critique des finite state gram¬
mars, oblige à considérer toute grammaire
comme constituée en partie par des règles
de récurrence par intégration des syntagmes
les uns dans les autres. Même si l'adversaire
taxinomique contre lequel combat Chomsky
n'a jamais vraiment existé, tout descripteur
cherchant à dépasser le corpus vers l’établisse¬
ment de possibilités combinatoires caractéristi¬
ques de la langue, reste que cet argument est
important pour poser le problème : le sujet
intériorise des règles et non seulement des
classes. Il faut cependant noter que cette capa¬
cité ne fournit pas, et de loin, le principal pro¬
cédé qui permet effectivement à la créativité
linguistique de s'exercer.
Un second type de compétence concerne la
création de nouvelles unités lexicales par déri¬
vation, la création absolue ayant toute chance
de se heurter à l'incompréhension. Chomsky
note la difficulté qu’il y a à intégrer les règles
de cette créativité dans une grammaire, car
elles sont soumises à des restrictions fréquem¬
ment aléatoires (pourquoi défaire et non pas
défabriquer ?) Ceci pose en fait le problème
des figements, c’est-àdire de l’indépendance du
lexique à l'égard de la syntaxe : du point de
vue de sa forme, tableau noir est structuré
comme chaise verte, mais on ne peut le mettre
en relation, d’un point de vue génératif avec
le tableau est noir, comme on peut référer chaise
verte à la chaise est verte ; dans une descrip¬
tion structurale ce figement est soumis à une
double limitation : paradigmatique, une autre
couleur a peu de chances de commuter avec
noir, syntagmatique, noir ne peut être modifié
par assez, très, etc., comme peut l'être norma¬
lement un adjectif. Inversement c’est l’ensemble
tableau noir qui reçoit des expansions (tableau
noir en grès). Enfin la référence précise à un
objet particulier (l'accessoire pédagogique) ne
saurait être déduite par celui qui connaît
seulement séparément le sens de tableau et
de noir. De telles restrictions à la productivité
amènent évidemment à multiplier les règles
ad hoc, voire à en faire une pour chaque cas.
On conçoit que ce ne sont pas non plus ces
procédures de création lexicale qui permettent
le mieux au sujet d'exercer sa créativité linguis¬
tique. Mais ce qui importe ici c'est que pour
ces ensembles lexicaux fonctionnant comme une
unité unique (syn thèmes) les enfants se trou¬
vent exactement dans la même position d’ap¬
prentissage que pour les faits proprement syn¬
taxiques, deux types seulement d'acquisition
pouvant être envisagé : soit l’apprentissage
« coup par coup » d’une unité comportant des
possibilités spécifiques de fautes, de démar¬
cation sur le plan manifeste (le zenfant) d’ex¬
tension ou de restriction sur le plan du sens.
Soit l’acquisition sous forme de règle combi¬
natoire, manifestée spécifiquement par la pré¬
sence de « bonnes fautes » analogiques du type
défabriquer ou melonnier.
Le domaine dans lequel il y a le plus mani¬
festement compétence ouverte est celui de la
recombinaison d’unités dans la chaîne abou¬
tissant à de nouveaux énoncés syntaxiques. Mais
pour ne pas se faire de cette capacité une
image mythique, il importe de noter : a) qu'elle
se manifeste d’abord sur un nombre réduit
d’éléments ; b) sous une forme asyntaxique,
c'est-à-dire sans indicateurs spécialisés des re¬
lations syntaxiques (prépositions par exemple)
et corrélativement sans réemploi dans différen¬
tes fonctions des mêmes unités. Reste qu’ici
aussi les « fautes » spécifiques manifestent que
la combinatoire est acquise avant les restric¬
tions à la combinatoire, en particulier la possi
F. FRANÇOIS: LES CONCEPTS SYNTAXIQUES 305
bilité d’associer les unités pour transmettre une
information avant le classement des mots en
parties du discours, c’est-à-dire identifiés par
les modalités qui les accompagnent, ce qui à
notre avis écarte un grand nombre de descrip¬
tions utilisant des termes tels que noms, verbes,
etc. qui supposent faite la jonction adulte entre
des classes lexicales (nom, verbe, etc.) et des
fonctions (sujet, prédicat, etc.). La parataxe
précède l’hypotaxe et l'implication de la rela¬
tion pour l’interlocuteur aidé par la situation
l'indication syntaxique, d'autant plus que celle
ci n’est réellement nécessaire que pour un dis¬
cours complexe, hors situation.
Enfin, un point fondamental qui distingue
la langue des autres codes est que non seule¬
ment les imités en sont combinables, mais enco¬
re que le sens en varie en fonction de cette
combinaison : l’homme politique qui pêche en
eau trouble n'a pas besoin de canne à pêche
pour ce faire. Ceci a de multiples conséquences
quant à la description d’une langue, en parti¬
culier l'impossibilité de distinguer dans tous
les cas les énoncés recevables de ceux qui ne
le sont pas. Mais surtout il est impossible de sé¬
parer ici ce qui est compétence linguistique de
ce qui est savoir extra-linguistique, puisque ces
variations qui se manifestent linguistiquement
en fonction du contexte proche dépendent en
fait du domaine d'activité considéré : savoir
ce que signifie œil-de bœuf en architecture ne
relève pas d’une compétence purement linguis¬
tique. Corrélativement il sera nécessaire de
décrire l'acquisition du langage par l’enfant
comme comprenant des décalages entre expres¬
sion linguistique et structuration de l'expérience
à communiquer. D’un côté l'enfantpeut par
exemple (comme nous) distinguer plus de cou¬
leurs qu’il n'en peut nommer. De l'autre il peut
faire des énoncés sans que le préoccupe leur
« valeur de vérité » ; en termes moins pédants,
il apprendra à parler en jouant, en essayant les
phrases pour voir ce que ça donnera.
La notion de compétence linguistique doit
donc être critiquée si elle signifie qu’on consi¬
dère le développement du langage indépendam¬
ment des expériences extra-linguistes de
l'enfant, ce qui n’est possible que si on imagine
l’acquisition d’une grammaire comme art de
faire des successions correctes et non comme
art de transmettre une expérience non-linéaire
dans une succession linéaire, étant bien enten¬
du que la langue comporte aussi des contraintes
non-pertinentes à cette fin et que l'acquisition
n'est pas régulière, l'organisation non-linguisti¬
que pouvant précéder l'organisation linguistique
ou l'inverse et celle-ci n’étant pas non plus
régulière ; les facteurs correction et richesse
n’étant pas forcément associés par exemple.
Surtout dans l'organisation de la langue com¬
me dans l’explication de ses processus d’acqui¬
sition, on ne peut pas distinguer clairement
compétence et performance : une langue parlée
par des individus ayant un système nerveux
différent du nôtre pourrait être structurée
autrement ; ainsi en ce qui concerne les rela¬
tions entre économie paradigmatique et écono¬
mie syntagmatique (nombre d'unnes entre les¬
quelles on choisit et nombre d'unités successi¬
ves constituant l'énoncé), il est certain que cet
équilibre dépend, sur le plan des phonèmes
comme sur celui des imités significatives de
diverses contraintes physiologiques, articulatoi
res, du champ de la mémoire immédiate, etc.
qui seraient différentes pour un autre orga¬
nisme ou pour une machine (par exemple para¬
digme binaire et nombre indéfini d'unités suc¬
cessives). Il en sera de même en ce qui concerne
le taux de redondance rencontré dans les lan¬
gues, la relation de la fréquence des mots à leur
longueur moyenne ou les dimensions les plus
fréquentes de l'énoncé minimal. De même, les
limitations de la combinaison d'unités sucessi
ves constitue sans doute la cause principale qui
conditionne, sans suffire à l’expliquer, les carac¬
téristiques du message de l'enfant. Certains
(L. Bloom op. cit.) ont parlé d'une transforma¬
tion par réduction ; la compétence de l’enfant
comportant une structure ternaire du type su¬
jet-verbe-objet, mais sa performance étant limi¬
tée à une des trois combinaisons possibles de
deux de ces trois termes. En dehors du privilège
indûment attribué à un prétendu modèle cano¬
nique de phrase, ceci pose de nombreux problè¬
mes : qu’est-ce en effet qu'une compétence à
laquelle ne correspond aucune performance,
sinon une création ad hoc du chercheur ? A cela
deux réponses seront faites : la première est
qu’on peut mesurer la différence entre compé¬
tence et performance par la distance entre la
capacité de compréhension et celle d’émission,
les limites plus grandes des capacités d’émission
étant considérées comme purement performan
cielles. Cette différence existe : le vocabulaire
passif étant plus important que le vocabulaire
actif, les dimensions de l'énoncé compris plus
grandes que celles de l'énoncé émis. Mais il faut
comme Mc Neill présupposer une capacité innée
au langage pour considérer que ce décalage cons¬
titue un fait bien mystérieux. Nous en faisons
nous-mêmes l’expérience lorsque nous essayons
d'apprendre une langue étrangère : la capacité de
saisir la distinction entre deux phonèmes
conditionne mais n'entraîne pas nécessairement
la capacité à mettre les organes de la parole
dans la position adéquate pour les émettre. La
redondance est d'un grand secours pour saisir
le sens d'un message dont on n’a que partielle¬
ment saisi la structure : elle ne permet pas
de l’émettre ; de même face à une succession
émise nous constatons que telle unité est com¬
patible avec telle autre, mais ceci ne concerne
pas forcément ces mêmes unités lorsque ce sera
à nous de les émettre. Je peux enfin avoir une
« compréhension globale du message », une
« émission globale » est plus difficile à ima¬
giner...
Structures profonde et superficielle.
Une autre réponse consiste à dire que la
compétence concerne primordialement les struc¬
tures profondes et que l'apport extérieur ainsi
que les limites performancielles ne concernent
*
306 BULLETIN DE PSYCHOLOGIE
que les structures superficielles, les variations
de la réalisation. On ne peut répondre oui ou
non à cette assertion car, comme celle de com¬
pétence la notion de structure profonde nous
semble être polysémique. En un premier sens,
elle se fonde sur cette constatation juste : des
phrases construites sur le même modèle n’ont
pas forcément pour autant le même sens struc¬
tural et inversement des constructions différen¬
tes peuvent servir à établir le même rapport
entre les termes qui les constituent. Pour em¬
prunter encore un exemple à Mc Neill, aucune
des trois phrases
They are buying glasses
They are drinking glasses
They are drinking companions
ne correspond à la même analyse. L'interpré¬
tation de Me Neill est que la première phrase
diffère des deux autres dans sa structure de
surface, telle qu'elle peut être manifestée par
exemple par la présence d'une pause après
buying non après drinking, glasses étant com¬
plément de buying alors que dans les deux
autres phrases drinking est complément du
nom qui suit ; les deux dernières phrases étant
« équationnelles » et la première indiquant un
« procès ». En revanche les deux dernières phra¬
ses se découpent en constituants de la même
façon mais ne portent pas la même significa¬
tion : il s’agit de compagnons qui boivent et de
verres qui y servent. Doit-on parler, comme
le fait Mc Neill ici de différences de structures
profondes : Prenons un exemple français : Est
ce que la table est prête pour le déjeuner ?
Est-ce que tu es prêt pour le déjeuner ? Est-ce
que le poulet est prêt pour le déjeuner ? Aucune
de ces réalités ne participe au procès du déjeu¬
ner de la même façon. Au lieu d'en parler en
termes de structures profondes (par référence
à des énoncés constitués du type : Tu manges
X, X mange sur la table, X mange le poulet)
on peut remarquer :
a) Que les structures syntaxiques sont en
nombre fini et toujours plurivoques selon les
lexèmes qui les remplissent.
b) Que l’analyse « structurale » traditionnelle
consiste justement à montrer que des succes¬
sions d'apparence semblable sont en fait diffé¬
rentes et inversement parce qu'elles appartien¬
nent à des systèmes paradigmatiques différents,
pouvant recevoir syntagmatiquement des expan¬
sions différentes (ainsi à partir d'un modèle
unique l'enfant sera-t-il amené à différencier
je suis parti et je suis gentil, le premier et non
le second commutant avec j'ai mangé, le second
mais non le premier pouvant être modifié par
très).
c) Que les constructions secondaires du type
(V+ing)+Nom en anglais ou Nom+de+nom
en français sont effectivement beaucoup plus
plurivoques que les énoncés simples correspon¬
dants.
On peut se demander alors si la transforma
tion n'est pas toujours possible mais jamais
nécessaire.
En tout cas, on notera que ces faits peuvent
être formulés en termes différents de ceux de
la grammaire générative : a) tout ce qu'il y a
dans les successions manifestes n'est pas néces¬
sairement pertinent pour le sens du message ;
b) différentes structures syntaxiques peuvent
contribuer à l’élaboration de messages de même
sens. Enfin le problème deviendra plus difficile,
si on se demande quel est le mode de réalité
de cette structure profonde que supposent les
transformations : les auteurs hésitent : s'agit-il
de la relation entre un certain nombre de fonc¬
tions et de fonctifs sans rapport à la linéarité,
comme Hjemslev le pensait ; un « invariant
signifié » se retrouvant sous des formes diffé¬
rentes, mais auquel on ne peut assigner une
forme particulière ; dans la mesure où l’organi¬
sation signifiée consiste à rétablir à partir de
la chaîne desrapports non linéaires, cette hypo¬
thèse semble raisonnable. Mais si cet invariant
signifié n’a pas de forme linguistique qui lui
correspond, il devient difficile d'engendrer à
partir de lui les énoncés manifestes. En revan¬
che, quel sens exact donner par exemple à
l'affirmation selon laquelle on rencontre en
structure profonde une séquence groupe nomi¬
nal - groupe verbal, sinon un processus ad hoc
pour engendrer ensuite des phrases ? Davantage,
que l'on suppose ou non un caractère séquentiel
à cette structure profonde, quel contenu lui
donner ? Dans un article suggestif, Fillmore note
que dans la séquence « profonde » SN - SV
(sujet + verbe) le premier terme doit plutôt
être considéré comme fait de structure super¬
ficielle, puisque sa présence est obligatoire et
non porteuse d’information et que ce complé¬
ment obligatoire est particulièrement plurivo
que (agent, patient ou quoi dans : la pomme
est dans l'assiette?). Mais inversement si la
structure profonde n’est pas liée à une forme
assignable, comment établir la liste des choix
qui la caractérisent ? Qu'est-ce qui permet à
Fillmore de penser que le signifié « agent » est
un universel linguistique ou l'opposition animé
inanimé (pourquoi pas humain-animal végétal
minéral ?) On doit d’ailleurs noter que l'acqui¬
sition des systèmes sémantiques par l’enfant
ne s’accompagne pas forcément de la mise en
place de relations discrètes : la saisie de l’inva¬
riant signifié (de la possibilité de pouvoir com¬
muniquer quelque chose de partiellement ou de
totalement similaire) précède de beaucoup la
prise de conscience, qu’on l’appelle logique ou
métalinguistique, des relations de classe entre
les signifiés des termes.
Le signifié n'est pas dans les mots ni dans
les messages, mais pour le « sujet parlant », et
l'on peut douter que l’obligation de la discrétion
(et encore plus celle de l'universalité) s’impose
à ce signifié. Non que le signifié soit un magma
confus ; mais la nécessité de signifier ceci et
non cela concerne tel message prononcé par tel
homme à tel moment et non la « structure de
la langue » (ce qu’on a à dire étant plus varié
et évoluant plus vite que les moyens que nous
avons pour y parvenir). Ceci ne signifie pas que
la syntaxe et les mécanismes de son acquisition
n’ont rien à voir avec le sens, mais que de
F. FRANÇOIS: LES CONCEPTS SYNTAXIQUES 307
même qu’il n’y a pas de correspondance bi
univoque procédé - fonction (problèmes de
structure superficielle) il n'y a pas non plus
de correspondance bi-univoque dans la relation
des faits fonctionnels ( quelles classes sont com¬
binables avec quelles autres) et du résultat
sémantique de cette combinaison : plutôt que
de distinguer entre superficiel et profond on
posera dans l'acquisition une double non-corres¬
pondance forme-fonction et fonction-sens, les
grammaires de l’enfant étant pour une large
part constituées par une régularisation de ces
rapports. Refuser le réalisme des sèmes pour
rendre compte du comportement des imités
n'exclut pas qu’il y ait des régularités compor¬
tementales (ensemble des unités qui peuvent
être coordonnées, sujets de telles classes de
verbes, etc.).
Toujours est-il qu'on retrouve un problème
similaire à celui de la structure profonde dans
la description des structures de base de la
langue de l’enfant. Mc Neill (p. 28) dans une
perspective innéiste de dérivation des formes
par différenciation, critiquée par ailleurs, nous
donne pour un enfant de 28 mois la grammaire
suivante, où la parenthèse désigne les éléments
facultatifs et le signe J la relation et/ou
1 phrase -- (NP$ Vï)
2 HP --- J (Pivot)
\ Nom
3 VP-- — - • -> (verbe)
Elle nous semble criticable à plus d’un titre :
tout d’abord par l'utilisation abusive des termes
facultatifs la règle 3 nous montre que le syn¬
tagme verbal contient comme seul élément
nécessaire un syntagme nominal, le syntagme
verbal étant facultatif ; ce n'est pas être trop
polémique que de noter que cela semble bien
un coup de pouce pour trouver dans la struc¬
ture de l’énoncé enfantin ce qu'on rencontrera
plus tard. Cela d’autant plus que les structures
de beaucoup les plus fréquentes sont nom +
nom (115 occurences) verbe + nom (162 occu¬
rences). Nom + verbe n’apparaissant que 49
fois. Le problème fondamental de la « créativité »
(ou de la restriction par rapport à l'adulte)
n'est-il pas celui de la domination statistique
de formes d'énoncés qui ne sont pas construits
sur les modèles adultes ?
D'autre part que signifient ici les termes
même de syntagme nominal et verbal ? — déno¬
minations arbitraires ? sens reconnu par l'adulte
de dénomination ou de procès-qualification ? Ce
qui est certain, c'est que nom et verbe ne peu¬
vent être distingués ici sur la base des moda¬
lités qui les accompagnent puisque ces moda¬
lités sont justement absentes. Par ailleurs,
dans la langue adulte, le verbe se caractérise
fonctionnellement comme prédicat (au sens de
centre syntaxique d'énoncé, non à celui de ce
qui est dit de quelque chose d'autre) le nom
comme poly-fonctionnel par excellence. Ce cri¬
tère ne peut être utilisé ici, puisque si chez
l'enfant de deux ans et demi on peut isoler un
prédicat, celui-ci présente justement fréquem¬
ment la forme nominale et que la poly-fonction
nalité du nom est très réduite (absence à ce
stade de fonctionnels, prépositions ou désinen¬
ces casuelles), se manifestant seulement par
la possibilité d'avoir N + N et également N + V,
et V + N. Cette difficulté a été bien vue par
L. Bloom, qui ne la résout pas puisqu’elle écrit
« le trait + N a été accordé à toutes les unités
lexicales qui ont le statut de nom dans le
modèle adulte» (p. 31). Le verbe et l’adjectif
étant définis par leur occurrence devant ou
après un nom dans le premier cas, devant seule¬
ment dans le second ainsi que par la relation
syntaxico-sémantique qu’ils ont (i.e. que l’adulte
leur attribue) aux noms : prédicative ou impli¬
quant le nom comme objet de spécification dans
le second cas. En dehors de leur difficulté appli¬
cation, ces critères nous semblent même contra¬
dictoires : en effet, en anglais comme en français,
des imités définies comme noms (par leurs dé¬
terminants comme par leurs fonctions) peuvent
jouer la fonction de spécifiant du nom, que joue
aussi, pour employer la terminologie tradition¬
nelle, l’adjectif épithète (air de cheval et air
chevalin). Selon les critères précédents la même
unité devrait être caractérisée comme nom ou
comme adjectif. Mais l'adjectif attribut ayant
aussi la fonction prédicative, dans la définition
réservée au verbe, l'adjectif sera alors classé
comme verbe...
Enfin, outre celui de la forme de la structure
profonde se pose le double problème du choix
de la transformation et surtout de son aptitude
à rendre compte de l’acquisition. Le premier
point ne peut être traité ici ; on notera seule¬
ment la distance entre ces deux problèmes : les
transformationnalistes ont toujours insisté sur
le fait qu'il ne s’agissait pas d'une genèse réelle,
diachronique par exemple. On peut donner des
critères, comme par exemple (Harris), dérivant
les chaînes les plus longues des plus courtes et
les structures les plus particulières des plus
générales, ce qui semble, en effet plus « naturel »
que l’inverse. Reste que dans un certain nombre
de cas la dérivation ou l’ordre des dérivations
resteront à la disposition du linguiste, ce qu’on
ne saurait critiquer, puisqu'il s'agit seulement de
trouver la présentation la plus simple, tout en
sachant que le concept de simplicité n'est pas
univoque. Mais par ailleurs lorsqu’on dit que
c'est la structure profonde qui reçoit l’interpré¬
tation sémantique, cela semble bien la faire pas¬
ser à un autre type de réalité. Encore plus lors¬
qu'on écrit comme Mc Neill (p. 161) « l'argument
de la simplicité a une signification particulière
lorsqu'il s'agit d’acquisition du langage. Nous
préférons penser que les enfants font ce qui
est le plus simple, quoi que ce puisse être. Dans
le cas du développement linguistique, le plus
simple est d'acquérir une grammaire transfor
mationnelleplutôt qu'une gramamire de struc¬
ture de phrase ». Ceci ne nous semble pas très
sérieux : ne faudrait-il pas dire plutôt : nous
constatons qu’au moins dans un très grand
nombre de cas les enfants acquièrent les struc¬
tures les plus simples avant les structures
Nom
Nom
N p
!
308 BULLETIN DE PSYCHOLOGIE
complexes, la combinaison des unités avant les
accidents morphologiques, les structures les plus
générales avant les structures (ou les interpré
tatins sémantiques - cf. Carol Chomsky) parti¬
culières. On voit mal en revanche comment
montrer que le détail de la dérivation transfor
mationnelle se passe dans le cerveau de l'enfant.
L'acquisition n'est pas le déroulement d’un pro¬
gramme mais une suite d’interactions entre les
structurations dominées par l’enfant, ses essais
acceptés ou refusés, son expérience extra-lin¬
guistique, ses décalages entre signifiant et si¬
gnifié.
DESCRIPTION LINGUISTIQUE
ET ACQUISITION.
Cette critique de différentes grammaires pour¬
rait faire penser que nous supposons que nous,
nous savons vraiment comment il faut décrire
la langue de l'enfant ou que nous supposons
naïvement que nos catégories reflètent directe¬
ment la réalité. Il ne s’agit pas de cela, mais
de voir que l’acquisition du langage est soumise
à deux types de conditions caractérisant l’objet
même à acquérir et la situation de l'enfant et
que c’est à l'intérieur de ce cadre que les
concepts doivent être essayés.
Un certain nombre de ce s faits nous ont
justement servi dans notre examen des différen¬
tes grammaires traditionnelles, distribution
nelles et transformationnelles. Essayons de les
reprendre systématiquement :
1) l’acquisition du langage n'est pas celle de
la relation simple entre des signifiants et des
signifiés et encore moins celle de successions
correctes ; il s’agit d'un système comportant des
niveaux relativement indépendants, dont l'acqui¬
sition ne va pas « du plus simple au plus
complexe ». Ainsi l’acquisition parfaite du sys¬
tème phonologique est bien plus tardive que
celle d'une syntaxe même complexe. Comme à
tous, les niveaux un certain degré de redondance
permet de reconstituer les unités mal réalisées.
Inversement, la non-réalisation phonologique de
certaines formes peut contribuer à compliquer
l’acquisition d’unités ou de faits syntaxiques
(par exemple en français la succession —z—j—
dans fous faisiez pourra être une cause de retard
dans l'acquisition de l'imparfait aux personnes
du pluriel par rapport aux personnes du singu¬
lier. Le second niveau sera celui du découpage
des unités ; surtout dans une langue comme le
français, sans accent et présentant un fort ren¬
dement des successions du type CVCV, son
acquisition complète sera tardive /lo/ : «Teau »
continuera plus longtemps que /lpê/ « le pain »
à fonctionner comme signe unique sans que
cela gêne sa liberté combinatoire syntaxique.
Le niveau morphologique est très nettement
indépendant des niveaux supérieurs : l’enfant de
cinq ans continuera à dire à le chateau sans que
cela gêne la communication, de même aue l'en¬
semble des règles de « morphologie de l'énoncé
bien formé » pourront rester hors course (donne
•moi un gateau bon).
Enfin la mise en relation syntaxique retardera
sur les implications sémantiques : Ne pas vou¬
loir voir que la syntaxe est sémantique nous
empêche de comprendre son acquisition, mais
tout autant de supposer que la syntaxe serait
le seul procédé permettant la mise en relation
des unités successives : la redondance ici encore
suffit généralement à relier les termes dans
manger bébé gateau. A l’intérieur même du fait
syntaxe, il y a indépendance entre fonction et
classe : c'est une chose d’acquérir l'énoncé à
trois termes, c'en est une autre de voir que
sauf cas particuliers en français un de ces
termes doit être un verbe, défini par les moda¬
lités temporelles qui lui sont associées : l’oppo¬
sition verbo-nominale pourra être acquise bien
après la combinatoire ;
2) ces niveaux sont relativement indépendants;
ils se caractérisent également par l’absence de
correspondance régulière entre face signifiante
et face signifiée ou plutôt entre procédé-fonc¬
tion-classe-sens.
On tentera de définir brièvement chacun de
ces termes :
procédé : moyen syntaxique, c'est-à-dire indi¬
quant le lien des unités successives dans la
chaîne : ainsi une préposition joue un rôle
syntaxique, un adverbe ne relie rien d'autre que
lui-même ;
fonction : ensemble des relations de dépen¬
dance manifestées par les procédés, structurant
la linéarité et caractéristiques des diverses lan¬
gues. Ces fonctions se distinguent comme com¬
patibles ou incompatibles, nécessaires ou facul¬
tatives, primaires ou secondaires (reliées ou non
directement au noyau central de l'énoncé) ;
classe : ensemble des termes définis d’une
part par les fonctions qu'ils peuvent jouer,
d'autre part par les expansions qu’ils peuvent
recevoir ;
sens (linguistique) : ensemble des clivages que
le passage par le moyen linguistique introduit
dans l'expérience communiquée.
On peut alors résumer :
non parallélisme procédé-fonction : je te parle,
je parle à Pierre (deux procédés, une fonction),
je te parle, je te regarde (un procédé, deux
fonctions, définies non par leur sens, mais par
leurs commutations et leurs expansions éven¬
tuelles) ;
non-parallélisme fonction-classe ; dans je sou¬
haite ton arrivée et je souhaite que tu arrives,
ton arrivée et que tu arrives jouent le même
rôle ; par ailleurs leurs fonctions et leurs expan¬
sions possibles diffèrent ;
non-parallélisme fonction-sens : la même fonc¬
tion introduit un sens différent selon le lexème
qui la joue et selon les autres fonctions possi¬
bles dans le cadre de la phrase : les « implica¬
tions agentielles » ne sont pas les mêmes dans
il pleut et il court. Inversement, les systèmes
discrets d’oppositions signifiantes semblent iden¬
tiques dans des structures syntaxiques différen¬
tes : ton arrivée me fait plaisir et je suis content
que tu arrives.
Ce sont principalement ces faits qui condition¬
nent les difficultés de la description comme
celles de l'acquisition.
F. FRANÇOIS: LES CONCEPTS SYNTAXIQUES 309
3) enfin les constructions et leur relation au
sens se caractérisent par leurs fréquences :
refuser d'en tenir compte au nom de la distinc¬
tion compétence - performance, risque d'inter¬
dire la compréhension d’un des facteurs de l'ac¬
quisition (ainsi que de l’organisation linguisti¬
que). Un certain nombre de remarques doivent
cependant être faites : a) il faut distinguer
fréquence d'une forme et fréquence d’un para¬
digme ou d'une fonction; le problème étant
justement que la fréquence d'une fonction est
une donnée non-immédiatement manifeste qui
se traduit par des formes différentes (un ami
parisien, qui habite Paris, de Paris... ; b) le fac¬
teur fréquence n’est certainement pas le seul
facteur ni même le facteur principal qui condi¬
tionne l'apprentissage : c'est particulièrement
net dans le cas des modalités nominales et
verbales qui apparaissent chez l'enfant bien
après la combinatoire de base de la phrase. Il
importe d'ailleurs de remarquer que les gram¬
maires normatives comme celles qui se fondent
sur la recherche des énoncés acceptables sont
amenées à beaucoup insister sur l'opposition
nécessaire - facultatif. Mais en fait celle ci n'est
pas univoque : au niveau des composants de
base de l’énoncé minimum, nécessaire signifie
condition pour passer du « tas de mots » à
l'énoncé. En revanche, l'aspect nécessaire des
déterminants du nom par rapport à l'aspect
facultatif des adjectifs épithètes n'empêche pas
que leur absence ne nuit pas à l’établissement
de rapports syntaxiques (comme on le voit en
français sur le cas des noms propres qui jouent
les mêmes fonctions que les noms communs sans
déterminants). Nécessaire ne veut plus dire ici
nécessaire à la communication mais caractéris¬
tique de telle classe. Malgré leur fréquence que
ce soit en fonction de leur faible valeur infor¬
mative de leur faible « poids phonétique » ou
de la difficulté de cerner le signifiéde un et le
l'enfant sans dmmage ne les acquerra que
tardivement.
Enfin, sur un autre point encore, il convient
de ne pas opposer fréquence comme concernant
les unités manifestes et structure les rapports
non manifestes : il s'agit (cf. Carol Chomsky)
des implications sémantiques des différentes
structures : ainsi les verbes du type je t'ordonne
(te conseille) de partir qui impliquent que c'est
toi l'agent de partir sont plus nombreux que
ceux du type promettre où je est deux fois agent
dans je te promets de partir et des ambigus du
type demander. Loin d'opposer apprentissage
structurel « intelligent » et apprentissage méca¬
nique dû à la fréquence, on voit que la généra¬
lisation — qui est la règle — du type le plus
fréquent passe par une abstraction et constitue
le type même de l'apprentissage « intelligent ».
On doit aussi isoler un certain nombre de
caractères, non de la langue comme objet
d'apprentissage, mais des conditions de cet
apprentissage comme rendant compte de sa
probabilité :
1) tout apprentissage se fait en situation, ce
qui permet à la communication de passer mal¬
gré l'absence de marques relationnelles ;
2) les relations d'implication entre les termes
permettent une sous-structure de la langue sur
le plan syntaxique, ainsi que sur celui des
« sous-paradigmes réduits » où demain fonction¬
ne même s’il ne signifie que « pas maintenant » ;
3) les accidents morphologiques et lexicaux
ne sont pas tels que leur non-respect gêne la
communication.
Inversement un certain nombre de facteurs
conditionnent la durée de l'acquisition : la lon¬
gueur de l’énoncé absolument et surtout par la
nécessité de mise en relation de termes éloignés
(entraînant les fautes d'accord manifestes dans
l'orthographe française ainsi que la difficulté de
la syntaxe des relatives sans parler des rela¬
tions entre phrases).
D'autre part, les variations de la combinatoire
des unités ainsi que de leur sens selon les en¬
sembles où elles entrent associent phénomènes
généraux et particuliers, déductibles ou non ;
leur connaissance ne peut être acquise que peu
à peu.
FORME DE LA GRAMMAIRE.
En tenant compte de ces différents faits, il
semble nécessaire de distinguer dans l'acquisi¬
tion :
a) l’apparition d'une forme /apapa/ ;
b) la démonstration de l'existence de cette
forme comme disponible isolément, ce qui se
fera comme dans l'analyse d'une langue par
son apparition dans un autre contexte /amama/
et surtout son «'opposition à zéro » : la possi¬
bilité de rencontrer /papa/ seul prouvant l'in¬
dépendance de /a/ ;
c) l’assignation d’un sens à cette forme qui
ne peut se faire également que par la méthode
traditionnelle de la commutation (/a/ doit s'op¬
poser à /d/ (de), /papa/ et /apapa/ attestés
pouvant n'être considérés que comme des va¬
riantes. Il ne suffit donc pas de se référer
à la situation mais de pouvoir mettre en paral¬
lèle variation de situation et variation de forme;
d) l'assignation d'une fonction à cette forme
douée de sens qui ne sera possible que s'il y a
preuve manifeste de ce caractère fonctionnel ;
dans le cas de /apapa/ non seulement sa sépa¬
rabilité de /papa/, son opposition à /d/ enfin
son caractère « divalent » (de relateur de quel¬
que chose à autre chose), alors que souvent
les fonctionnels = divalents sont d'abord acquis
en tant qu'autonomes = monovalents (je cours
après). De même on ne cherchera pas à distin¬
guer des fonctions différentes dans /papa pati/
et dans /papa doné/ (la situation permettant
de savoir que c'est l'enfant qui a donné à son
père). On attendra pour cela d'avoir des énoncés
à trois termes où le contraste dans la chaîne
permet d'assurer l’opposition fonctionnelle. On
évite ainsi le rigorisme abusif de la pure et
simple succession correcte et l'hypothèse coû¬
teuse de L. Bloom qui confond à notre sens
implication sémantique et fonction syntaxique,
lorsque sur la base du sens saisi par l'adulte
elle pose chez l'enfant deux structures syntaxi¬
ques différentes dans les phrases ci-dessus plus
une transformation par suppression, liée à des
310 BULLETIN DE PSYCHOLOGIE
contraintes de performance. On pourrait objec¬
ter que nous attribuons peu à l’enfant : ne
faut-il pas supposer chez lui en particulier une
syntaxe de la compréhension plus riche ? Nous
ne le pensons pas ; car encore une fois la proba¬
bilité suffit au décodage ; les nécessités du
découpage y sont moindres qu'à l’émission, de
même que celles du regroupement.
Dès lors, on peut poser :
a) que l'acquisition des catégories verbales,
nominales ou adjectivales est indépendante de
l’acquisition des regroupements sémantiques
comme de l’acquisition des fonctions (un nom
adulte pouvant sans les procédés ordinaires de
la langue (de par exemple en français) être
utilisé comme adjectif i.e. déterminant d'un
élément primaire.
b) qu'il est trompeur d'accorder un statut
syntaxique précis aux premiers énoncés à deux
termes, qui doivent plutôt être considérés com¬
me présyntaxiques ;
c) qu'il n’y a pas « adulto-centrisme » ni « nor
mativisme » à exposer les énoncés qui apparais¬
sent ensuite en termes de fautes par rapport
à la langue adulte. Car c'est au contraire la
présence de fautes régularisant la langue adulte
qui permet de comprendre sans mystère la rela¬
tive vitesse de l’acquisition.
Revenons sur ces deux derniers points6: plutôt
que d’analyser les premiers énoncés comme
contenant implicitement l’opposition thème
propos ou les catégories qui suivront, il semble
préférable de noter entre l’énoncé à un terme
et l'énoncé à plusieurs termes reliés syntaxique¬
ment la présence d’énoncés à plusieurs termes
que rien ne permet d'analyser : ni la position
spécifique des termes, ni leur appartenance à
des classes différentes, ni, encore moins, l’utili¬
sation d’indicateurs de fonction spécifiques. Si
classe pivot il y a, et cela ne semble pas néces¬
saire, elle se définira par l'absence d'énoncés
Pivot ou Pivot + Pivot, c'est-àdire finalement
par une improbabilité sémantique à avoir l’occa¬
sion de prononcer des énoncés du type le ici,
sans que cela implique une relation syntaxique
assignable. Construire des analyses syntaxiques
dans ce cas, c'est projeter sur la langue de
l'enfant l’interprétation de l’adulte, et on suivra
Alarcos Llorach qui parle ici de construction
apositive : c'est seulement à partir des construc¬
tions à trois termes que les constructions à
deux termes peuvent être analysées.
Quant aux fautes, si l'on constate que les
langues n'obéissent que très partiellement à des
procédés productifs simples, elles sont la condi¬
tion nécessaire de l'acquisition syntaxique. Pau¬
la Menyuk les a classées en fautes par absence,
par remplacement et par excès. Cette classifi¬
cation a l’intérêt de mettre en valeur que les
types de fautes varient selon les âges, les
fautes par omission précédant les autres et la
combinatoire étant acquise avant les règles
morphologiques (me no eat avant don’t eat) ou
les restrictions à la combinatoire. Néanmoins,
cette classification est sûrement insuffisante.
Maurice Coyaud a proposé d'ajouter les fautes
par déplacement (qu’il serait particulièrement
arbitraire de considérer en réifiant les positions
en une absence ici + un excès là) et par « man¬
que de cohésion » (mais ceci peut recouvrir
aussi bien des faits de morphologie que de non
unification du thème développé).
A notre sens une description en termes de
fautes permet particulièrement bien de mettre
en évidence aussi bien l'aspect créatif de l’acqui¬
sition du langage que ses limitations. La sépa¬
ration fondamentale sera alors entre bonnes
fautes, entraînant l’émission d’énoncés que l'en¬
fant n'a pu entendre et manifestant l’acquisition
d’une structure et mauvaises fautes (bien enten¬
du, selon l'âge considéré, la même faute sera
bonne ou mauvaise)... Dans la période d'acqui¬
sition de l'énoncé de base (20 mois - 3 ans en
moyenne) on considérera comme bonne faute
toute manifestation de la combinatoire : anté¬
riorité de la syntaxe sur les classes définies par
leurs modalités (garçon mange), de la syntaxesur la morphologie il allera), de la combinatoire
générale sur les restrictions à la combinatoire
(je parle le garçon) des procédés productifs sur
les restrictions lexicales (qu’il s’agisse de la
forme de l’unité ou de son existence même :
pêchier sur le modèle de fraisier ou création
d’un verbe fenetrer signifiant « fermer la fe¬
nêtre »).
Inversement on appellera mauvaise fautes
toutes celles qui sont liées à une absence d’ana¬
lyse ou de combinatoire. Ceci peut mener à une
typologie des apprentissages, le nombre probable
des fautes croissant avec celui des initiatives.
On voit en quoi la classification de Paula
Menyuk est insuffisante : elle porte sur la forme
de la faute, non sur la cause de la faute. Celle-ci
peut varier à forme égale : il n'y a pas le même
sens à omettre une contrainte (est dans Pierre
est grand) et un terme porteur d’information
(regarde dans Pierre regarde le chien) ou à
substituer un terme à un autre en généralisant
le procédé le plus productif (je regarde ton
tien) ou au contraire en manifestant qu'une
structure générale n’est pas saisie (il mange
la soupe dans).
D'autre part, il semble que cette classification
recoupe celle qui range tous les faits linguisti¬
ques en syntagmatiques et paradigmatiques
(comme a tenté de le faire Jakobson dans son
essai de classification des phénomènes aphasi¬
ques), à condition toutefois de la modifier : en
effet, si on peut l'utiliser telle quelle pour les
phonèmes qui ne peuvent que s'opposer ou se
succéder, en revanche, il fait partie de la nature
même des phénomènes syntaxiques de permettre
la synthèse du successif et donc de ne pas
appartenir exclusivement à un des axes. Reste
que les fautes peuvent se ranger en phénomènes
syntagmatiques et phénomènes paradigmatiques,
les bonnes fautes étant le plus souvent de
transfert paradigmatique et les mauvaises de
contrainte syntagmatique. Ainsi, trouvera-t-on
d'un côté les limitations syntagmatiques de la
longueur de l'énoncé, les fautes de discrimina¬
tion des unités successives ou de mise en rela
F. FRANÇOIS: LES CONCEPTS SYNTAXIQUES 311
tion de termes éloignés. En revanche, la plupart
des bonnes fautes proviennent soit de l'exten¬
sion d’un procédé, soit du croisement entre deux
structures (il y a par exemple des prépositions
régissant des noms, d’autres des verbes, d'où
les fautes du type avec partir). Dans d’autres
cas, il peut y avoir conflit entre les divers
facteurs que nous avons isolés : ainsi la prépo¬
sition divalente, peut-elle s'imposer grâce à la
fréquence contre la modalité monovalente (le
gateau de moi face à mon gateau, sur le modèle
de le gateau de + nom), alors qu'en même
temps le comportement adverbial, monovalent
l'emportera dans le maniement de ce qui est
pour nous préposition (il est sur).
Si l’on revient sur notre question du début,
on peut tenter de conclure : On s’accorde à
reconnaître que la notion d’imitation ne peut
rendre compte de l’acquisition linguistique et
qu’au lieu, d’ailleurs, de constituer un phéno¬
mène simple, elle demande à être elle-même
expliquée. La notion de généralisation analogi¬
que nous a semblée centrale pour rendre
compte de cette acquisition. Mais il faut pré¬
ciser que la critique adressée par Chomsky
à la notion behavioriste de généralisation est
fondée, puisque l’enfant n’étend pas la même
réaction à des situations semblables, mais qu’il
s’agit au contraire pour lui d’utiliser des lexè¬
mes différents quant à leurs formes dans des
situations différentes, la seule identité qui fon¬
de l’analogie étant l'identité abstraite du type
de construction syntaxique. Certes, la langue
de l’enfant est plus limitée, sur les deux axes,
que la langue de l’adulte; elle comporte aussi
un nombre (plus élevé ?) de figements, c’est
à-dire d'acquisitions coup par coup. Mais par
ailleurs elle fait preuve d'une grammaire plus
régulière, qui ne tient pas compte des aléas
de l’appartenance d’un terme à telle classe pour
lui faire jouer tel rôle.
Un système qui ne pourrait dans ses gran¬
des lignes être acquis dès l’enfance est autre
chose que ce que nous appelons une langue.
On peut alors renverser la question que nous
posions au début : nos moyens de description
sont-ils adaptés à la langue de l’enfant ?, en
remarquant qu'une théorie linguistique qui ne
peut rendre compte de cette acquisition est
forcément abstraite, séparant le processus et le
résultat... Le distributionalisme nous semble
ainsi criticable, dans la mesure où il isole les
contraintes syntagma tiques pour en faire l’es¬
sentiel de ce qui est à décrire. Les grammaires
génératives, en évolution rapide, n’ont pas actuel¬
lement rendu compte de la relation de la com¬
pétence linguistique et du savoir extra-linguisti¬
que.
D'autre part, ni quant à la forme de la struc¬
ture profonde ni quant à la démonstration des
types de dérivation, elles ne nous ont sem¬
blé démonstratives.
Ce sont a contrario les nécessités de la descrip¬
tion de la langue de l'enfant qui nous semblent
mettre en évidence certains aspects de la langue
de l'adulte ; les concepts devant rendre compte
en effet :
a) du fait que le langage ne constitue pas
« un empire dans un empire », tant, évidemment,
dans la structuration de ce qu’il communique
que dans les contraintes générales auxquels il
obéit (nombre d'éléments relié, relations entre
paradigme et syntagme...) ;
b) de la possibilité de montage du même
système linguistique par des procédés diffé¬
rents ;
c) de la présence en particulier de phénomè¬
nes généraux qui ne peuvent être acquis qu’ac
tivement et de restrictions à la combinatoire
qui ne peuvent être acquises que « passive¬
ment »;
d) de l’indépendance relative des niveaux,
permettant aux sujets d’acquérir indépendam¬
ment faits de morphologie, d'organisation syn¬
taxique, de classes lexicales spécialisées dans
telle fonction syntaxique et enfin de compati¬
bilité sémantique (sans parler de la valeur de
vérité des énoncés).
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N.B. — Cette bibliographie se limite évidem¬
ment aux ouvrages auxquels il est fait allusion dans
l’article.
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	Grammaire et distribution
	Grammaire générative et acquisition de la syntaxe
	Compétence et performance
	Structures profonde et superficielle
	Description linguistique et acquisition
	Forme de la grammaire