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Le français dans le monde   Mai Juin 2018

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donc de montrer que 
d’autres sociétés sont possibles. Les 
jeunes d’aujourd’hui se disent Euro-
péens et ils le sont en partie : ils ont 
voyagé, ils ont fait Erasmus, mais 
ils ont bien souvent une vision un 
peu étriquée de l’Europe. Je ne suis 
moi-même pas particulièrement eu-
ropéiste : pour moi, l’Europe, c’est 
la diversité. J’ai voulu essayer de 
comprendre ce qui nous est arrivé, 
à nous autres Européens, depuis un 
siècle et demi, dans cet âge de la mo-
dernité marqué notamment par la 
démocratie politique, la culture de 
masse et une accélération générale 
des rythmes sociaux.
Et vous vous défendez bien 
de rechercher de quelconques 
origines culturelles de 
l’Europe…
Les origines culturelles de l’Europe, 
ce serait les Lumières ? la Renais-
sance ? le Moyen Âge des univer-
sités ? le christianisme ? Rome ? 
Athènes ?... Rechercher des origines 
culturelles est parfaitement chimé-
rique. Les traditions ne sont que le 
résultat d’un travail méthodique 
d’apprentissage et d’acculturation. 
C’est au xixe siècle que les nations 
européennes se sont forgé des 
mythes fondateurs et ont construit 
(ou structuré) leur langue natio-
nale : l’Allemagne, avec Goethe et 
un retour au grec ; l’Italie en s’ap-
« Ce livre est avant tout 
adressé aux plus jeunes 
(...) qui vivent dans 
un monde empreint de 
fatalité »
Emmanuelle Loyer est 
professeure d’histoire 
contemporaine à Sciences 
Po Paris.
Le français dans le monde | n° 417 | mai-juin 2018 15
COMPTE RENDU
 « L’identité européenne n’a jamais existé autrement que par la somme de ses oppo-
sitions historiques, de ses conflits, de quelques grandes communautés, ou quelques 
grandes mobilisations historiques communes. » C’est à ce kaléidoscope européen, 
avec du commun – favorisé par un certain nombre de circulations d’un pays à 
l’autre –, mais aussi des spécificités nationales, que s’intéresse Emmanuelle Loyer 
dans son essai. 
En 13 chapitres thématiques consacrés notamment à la construction des nations, 
à la culture coloniale, à la culture de guerre de 1914-1918, à l’histoire des villes, 
des genres, des intellectuels, à la culture du loisir, cet ouvrage d’histoire culturelle 
s’intéresse aux cultures savantes comme populaires, à la production des œuvres 
et à leur réception, aux pratiques et aux représentations. 
Issu d’un cours dispensé à Sciences Po Paris, dont il conserve les vertus péda-
gogiques, le livre dresse un tableau très vivant des diférentes strates de ce que 
l’auteure appelle « la sédimentation culturelle européenne ». Q
EXTRAIT
Parmi les moments communs, 
il y a 1�968 – dont on fête 
cette année le cinquantenaire. 
Le mouvement touche-t-il 
également tous les pays 
européens�?
Les contemporains eux-mêmes l’ont 
vécu comme un grand moment euro-
péen, et se réfèrent déjà à l’époque à 
une autre année de révolution com-
mune, 1 848. Partout le mouvement 
témoigne de l’autonomisation des 
luttes étudiantes et de la nouvelle 
catégorie politique que constitue 
désormais la jeunesse. Malgré tout, 
il faut bien distinguer des spécificités 
nationales : le 68 français s’est tra-
duit par deux mois de folie, en mai et 
en juin, et une grève qui a mobilisé 
une grande partie du corps social. En 
Italie et en Allemagne, deux pays où 
le passé fasciste était mal cicatrisé, 
l’effervescence a continué tout au 
long des années 1970 à travers de 
nombreuses violences. Et, exception 
européenne, la Grande-Bretagne, 
elle, n’a pas connu de 1968. Certai-
nement parce que le pays avait déjà 
fait passer un certain nombre de lois 
de libéralisation sociétale et que la 
contre-culture musicale jouait un 
rôle important dans l’expression de 
la jeunesse.
Quelle est la place de la 
France dans ces évolutions 
culturelles�?
Il y a eu indéniablement un mo-
ment français dans la seconde 
moitié du xixe siècle. Paris est alors 
une grosse centrale de production – 
de romans, de pièces de théâtre, 
d’opérettes, dont est issu le mythe 
de la vie parisienne. Paris est alors 
la Ville Lumière, la ville des expo-
sitions universelles, et aussi de la 
modernité picturale, domaine dans 
lequel elle supplante Rome. La capi-
tale française possède au plus haut 
degré tous les attributs de la capi-
tale culturelle, en termes non seu-
lement de production, mais aussi 
d’équipements, d’institutions, de 
sociabilités. Le mythe parisien né à 
ce moment-là est vivace : il alimente 
encore aujourd’hui le tourisme in-
ternational. Q
puyant sur le toscan ; la Norvège 
qui, prenant son indépendance de la 
Suède, crée une langue nationale en 
s’appuyant sur les dialectes les plus 
éloignés de la langue suédoise, ceux 
des fjords de l’ouest.
Et vous dites que les nations 
européennes se sont en cela 
imitées les unes les autres. 
Ce qui réunit l’Europe, ce serait 
donc des moments communs, 
des parallèles�?
Plus que des contenus, ce que par-
tagent ces cultures européennes, 
ce sont des formes communes. 
À l’image du genre romanesque, qui 
se répand très largement en Europe 
au xixe siècle, et qui montre sans 
doute une sensibilité commune, 
une façon d’exister et de se racon-
ter. Autre exemple : le café, comme 
pratique et lieu d’espace public, lié 
à toute une civilisation du journal. 
Ces formes communes circulent, les 
pratiques se contaminent, malgré 
des évolutions divergentes selon les 
pays et la coupure entre Europe de 
l’Est et Europe de l’Ouest de la fin 
des années 1940 à 1989.
« L’idée que chaque pays possède une langue nationale peut sembler naturelle. Elle est 
en fait extrêmement récente. Dans l’Europe du xviiie siècle, un même espace social 
comporte souvent des langues superposées qui varient avec les usages sociaux qui en 
sont faits : langue de cour (généralement le français), langue administrative, langue 
liturgique (latin chez les catholiques et vernaculaire chez les réformés), langue d’en-
seignement… […]
En Allemagne, la langue allemande existe, mais elle n’est pas considérée par les élites 
comme une véritable langue de culture, fonction impartie au français ou au latin. 
Il revient aux écrivains du Sturm and Drang et à tout le mouvement romantique alle-
mand de prouver le contraire en donnant à la langue allemande ses lettres de noblesse 
littéraires. […]
Pour d’autres nations, en revanche, tout reste à faire. Mais philologues et grammairiens 
sont capables de forger une langue comme un objet, et cela peut même être assez rapide : 
quelques décennies suffisent, où l’on produit des grammaires, des dictionnaires et quelques 
œuvres littéraires et théâtrales susceptibles de faire rayonner le nouvel idiome. » Q
Emmanuelle Loyer, Une brève histoire culturelle de l’Europe, Flammarion, Champs Histoire, 2017, p. 27-28.
« Il y a eu indéniablement 
un moment français 
dans la seconde moitié 
du XIXe siècle, où Paris est 
alors la Ville Lumière »
TENDANCES
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k&À MANGER
« Ai-je une vie 
appétissante ? » se 
demande l’adepte 
de la prise de 
vue devant son 
plat du jour. Il 
goûte d’abord à 
travers l’objectif 
de son portable, 
partage ensuite 
ses clichés à tous 
ses « followers » 
et après ça, 
éventuellement, 
savoure…
PAR JEAN-JACQUES PAUBEL
P
as une table où l’on ne 
dégaine son smartphone 
pour faire une photo de 
l’assiette qu’on a sous les 
yeux ou de celle de son voisin. Car 
avant de déguster, il faut d’abord 
régaler l’œil de tous ceux à qui 
l’on entend faire partager le mets 
convoité, comme une mise en 
bouche visuelle. Et tant pis si le chef 
et sa brigade se sont mis en quatre 
pour que le plat arrive à tempéra-
ture sur la table… Ce qui prime c’est 
l’effet, pas le goût. Le temps n’est 
peut-être pas loin où les serveurs 
qui se croisent dans leur ballet quo-
tidien ne s’interpelleront plus par 
des « chaud devant ! » mais par des

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