Essais de Morale contenus en divers traittez sur plusieurs devoirs importans Vol II
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Essais de Morale contenus en divers traittez sur plusieurs devoirs importans Vol II


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Essais de morale [Document électronique] : contenus en divers traittez sur
plusieurs devoirs importans. Volume second / [de P. Nicole]
DISCOURS 1
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Discours, sur la necessité de ne se pas conduire
au hazard, et par des regles de fantaisie.
Dés que les hommes sont en
état de connoître ce qu' ils
font, ils se partagent en differens
états, et en differentes
professions, selon que leur inclination
les y porte, ou que la necessité les
y engage ; ce qui produit ce mêlange
bizarre de conditions qui se trouve
dans le monde. Il n' y a souvent rien de
plus frivole et de moins raisonnable
que les causes de ces inclinations ; et ce
qui les attache à un genre de vie plutôt
qu' à un autre, est d' ordinaire si peu de
chose, qu' ils auroient honte de leur legereté
s' ils pouvoient s' en souvenir.
Mais outre ces differentes professions,
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dont chacune n' est suivie que
d' un certain nombre de personnes, il
y a une profession commune, et un
mêtier general que tous les hommes
sont obligés de faire, qui est celui d' être
hommes, et de vivre en hommes.
Ce mêtier est infiniment plus important
que tous les autres ; il les embrasse
tous ; il les regle tous : car les autres
sont bons ou mauvais, utiles ou
pernicieux, selon qu' ils sont conformes
ou contraires aux devoirs de cette
condition commune.
On peut dire en general que ces devoirs
consistent à vivre et à mourir
comme il faut. Vivre, c' est marcher
vers la mort. Mourir, c' est entrer
dans une vie éternelle. Mais comme
cette entrée est double, et qu' il y a
une des portes de la mort qui nous
met dans l' état d' une misere éternelle,
et l' autre dans l' état d' une éternelle
felicité ; il est visible que bien
vivre, c' est marcher dans un chemin
qui nous méne à ce bonheur qui ne
finira jamais ; et que vivre mal, c' est
marcher dans celui qui conduit à l' éternité
de miseres.
Toutes les autres differences que
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l' on pourroit remarquer entre les diverses
routes que les hommes prennent
dans leur vie, ne sont rien en
comparaison de cette effroyable difference
qui naît de la fin de ces chemins.
Tout chemin qui aboutit à la misere
éternelle, est malheureux, fût-il
tout semé de fleurs. Tout chemin
qui se termine au bonheur éternel,
est heureux, ne fût-il rempli que de
ronces et d' épines. Mais la verité est
que ce n' est point ce qui les distingue.
Il y a des biens et des maux dans tous
les chemins des hommes, et ils auroient
bien de la peine d' en faire le
choix, quand ils n' y considereroient
que l' aise, la felicité et le plaisir.
Aussi n' y considerent-ils gueres que
cela, et cependant il n' y a presque
point de genre de vie qui n' ait été
suivi volontairement par quelque personne
comme le plus agreable de tous.
Et ce n' est pas en quoi les hommes
sont le plus déraisonnables. Toutes les
choses du monde se reduisent d' elles-mêmes
à une espece d' équilibre, et
les biens et les maux des diverses conditions
se balancent tellement, qu' on
les trouve presque dans toutes en une
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égale proportion. Ainsi l' erreur des
hommes consiste principalement en
ce qu' ils s' imaginent que leur condition
est plus heureuse que celle des
autres, ou que celle des autres au-contraire
est plus heureuse que la
leur. Et la verité est, que toutes les
conditions sont à-peu-près également
heureuses ou malheureuses.
Ce n' est pas ici le lieu d' étendre ce
point, ni de faire voir de quelle maniere
la coûtume, l' imagination, les
passions font cet également de biens
et de maux en toute sorte de conditions.
Mais quelque force qu' ayent
toutes ces choses pour faire perdre le
sentiment des maux et le goût des
biens, rien ne peut détruire l' inégalité
qui se tire de la fin de ces chemins :
et cette inégalité étant si terrible,
il est visible que si les hommes
étoient raisonnables, ils n' auroient
égard qu' à celle-là, et qu' ils se mettroient
uniquement en peine de trouver
le chemin qui conduit à l' éternité
des biens, et d' éviter ceux qui conduisent
à l' éternité des maux.
Le principal soin de ceux qui voyagent,
est de s' informer du chemin qui
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méne au lieu où ils ont dessein d' aller ;
et l' on n' en voit point d' assez
imprudens pour s' enquerir avec soin
s' ils trouveront un carosse, un batteau,
une bonne compagnie, sans se
mettre en peine du lieu où les conduira
ce carosse, ce batteau, cette compagnie.
Mais cette imprudence que personne
ne commet jamais dans les voyages
particuliers que l' on fait d' un lieu
à un autre dans sa vie, est ordinaire
parmi les hommes dans le voyage
general de toute leur vie. Ils marchent
tous vers la mort malgré qu' ils en
ayent. La loi de la nature les presse,
et ne leur permet pas de s' arrêter
dans ce voyage. Ils savent la double
fin qui termine cette vie, et la plus
grande partie des nations du monde
témoigne d' en être persuadée : et
neanmoins la consideration de ces
deux fins, l' une si terrible, et l' autre
si desirable, n' entre presque point
dans le choix qu' ils font du chemin où
ils marchent toute leur vie. Ils s' informent
avec soin de toutes les autres
choses, ils prennent-garde qu' on ne
les y trompe. Ils s' occupent du soin
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de leur équipage, et de la recherche
des commodités de leur voyage. Mais
pour le chemin ils le choisissent avec
si peu de discernement, qu' il n' y a rien
au monde où ils apportent moins de
précaution et moins de soin.
Qui demanderoit à tous les hommes
où ils vont, ils répondroient tous
d' une commune voix, qu' ils vont à la
mort et à l' éternité, que toutes leurs
démarches les avancent vers ce terme
si effroyable, et qu' ils ne savent pas
même si chaque pas qu' ils font ne
les y fera point arriver. Car tous ces
chemins ont cela de commun, qu' on
ne voit point si on est proche ou
éloigné de leur fin. Mais qui leur
demanderoit ensuite pourquoi ils
vont par ce chemin plutôt que par
un autre, et quel fondement ont ces
maximes par lesquelles ils s' y conduisent,
on verroit qu' à peine y ont-ils
fait reflexion ; qu' ils ont embrassé
les premieres lueurs qui les ont frappés,
que les regles qu' ils suivent n' ont
point d' autre source qu' une coûtume
qu' ils ont embrassée sans examen,
ou des discours temeraires dont ils
ont fait des principes, ou enfin que
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leurs passions et leurs caprices.
On comprend assez de quelle sorte
on se laisse emporter par l' exemple
et par les discours des autres ; mais
on n' entend pas si bien comment on
se forme sur ses passions des maximes
de conduite : aussi cet effet est
insensible, et voici de quelle sorte
il arrive. Les hommes ne seroient
pas hommes s' ils ne suivoient quelque
sorte de lumiere fausse ou veritable.
Leur nature est tellement formée,
que la volonté n' embrasse rien
qui ne lui soit présenté par l' esprit
sous l' apparence de quelque bien. Ils
sont donc obligés en quelque sorte
de suivre la conduite de la raison. Et
quoique le plaisir les attire quelquefois
à faire des choses que la raison
juge mauvaises et pernicieuses,
cela ne peut être ni continuel ni
même frequent. Ce combat des passions
contre la raison est trop incommode ;
ils ne le pourroient souffrir, et
il faut par necessité qu' afin de se rendre
la vie supportable, ils trouvent
quelque moyen de les accorder ensemble.
C' est une chose dure d' être méprisé
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et condanné par les autres, mais
il est encore plus dur d' être méprisé
et condanné par soi-même ; parcequ' il
n' y a personne que nous aimions
mieux que nous, et dont nous desirions
davantage l' estime et l' approbation.
Il est donc necessaire que les hommes
voulant s' estimer eux-mêmes,
se rangent sous la conduite de leur
raison pour éviter ses reproches ;
mais parcequ' ils veulent aussi contenter
leurs passions, ils font en sorte
que leur raison se rendant flexible à